‹ La professeur FicheclaqueChapitre 14 sur 15 · UN TEMPS D'ARRÊT · texte numérisé non relu

UN TEMPS D'ARRÊT

Après l'entretien qu'il avait eu avec M. de Charmeuse, Ludger, tout joyeux, s'était empressé de se rendre près de sa chèie Angelle, et lui avait dit :

— Espérons, ma fidèle amie, espérons; je viens de recevoir la visite de quelqu'un qui va s'occuper de me rendre ma liberté... et par conséquent de la rendre aussi à madame de Valgrave... qui n'a jamais été madame de Valgrave, puisqu'elle est madame Fich... mais c'est justement cela qu'il ne veut pas qu'elle soit; et vous comprenez bien que, de mon côté, je ne demande pas mieux que de ne plus être le mari

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de cette dame... car, en redevenant libre, je pourrai enfin vous épouser, chère Angelle 1 Je pourrai, en vous nommant ma femme , reconnaître cette constance , cette tendresse que vous avez bien voulu me conserver, malgré toutes les apparences qui m'accusaient, qui m'auraient perdu près d'un cœur moins aimant que le vôtre!...

— Quoi! vraiment, Ludger? s'écrie Angelle, qui ne demande pas mieux que de saisir cette espérance qu'on lui donne; vous pensez que l'on pourra rompre cette union que Ton vous a fait contracter d'une façon si mystérieuse?

— Je l'espère, du moins, car celui que je quitte, M. de Charmeuse, a tout autant d'intérêt que moi à ce que madame la comtesse soit libre : il l'aime tendrement, il en est aimé , et vous comprenez bien que je me trouve là... comme un mur qui les sépare... qui les empêche d'être heureux.

— Et que va faire ce M. de Charmeuse pour briser les obstacles qui nous séparent?

— Mon Dieul je n'ensaisrien encore... c'est-à-dire, il va voir le frère de la comtesse... ce terrible marquis de Ravageole dont tout le monde a peur. Mais il paraît qu'il n'enapas peur, lui!... il va lui parler... le supplier... le... enfin, il' sait peut-être des choses qui rendront ce marquis plus traitable. Si tout le

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monde était Raccord, avec de belles protections, on parviendrait peut-être à faire casser ce malheureux mariage l...

— Ah! mon amiî... puisse le ciel vous entendre! Et comme, en amour, il suffit souvent d'une lueur

d'espoir pour nous faire voir tout en rose, Angelle retrouve pendant quelgue temps sa gaieté, ses belles couleurs, son humeur enjouée d'autrefois, et Jolichose dit à sa femme :

— Vois-tu, il fallait que tu devinsses ma conjointe pour que ce flâneur de Ludger se décidât à tâter aussi du mariage... Il voit que nous sommes heureux, que ça va bien... que je vais être père... il se dit : « Décidément, il faut que je le devienne aussi. »

— Mais, mon pauvre Cloud, le professeur n'a pas encore dit qu'il allait épouser Angelle.

— D'abord, ma chère amie, je vous avais priée de ne jamais m'appeler Cloud... à moins de boulettes grave* de ma part... et j'ose croire que je n'en ai point commis! Est-ce parce que je vous ai fait un enfant que vous me mettez ce Cloud en avant?... Il me semble que j'en avais le droit... je dirai même plus : c'était mon devoir! Est-ce parce que...

— Assez! assez! monsieur Jolichose; vous devene* beaucoup trop raisonneur!...

— Pourquoi m'as-tu appelé Cloudî

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— Parce que cela m'a fait plaisir, apparemment; va donc à tes confections...

— C'est égal, mon fils s'appellera Ocuh, et ma fille Balbine...

— Jamais, monsieur, jamais! Ma fille se nommera Angelle comme ma sœur, qui sera sa marraine; et, si j'ai un fils, il s'appellera Edmond, parce que c'est gentil, ce Dom-là... et que je l'ai toujours aimé.

— Alors, ce n'est plus la peine d'avoir des parrains si tu donnes les noms toi-même! Quand le professeur épousera ta sœur, si, comme je l'espère, on me choisit pour être le parrain de leur enfant, il faudra bien qu'il porte le nom que je lui donnerai.

— Et comment l'appelleras-tu?

— Je l'appellerai : C'est -bien-heur eux ! Hein ! comprends-tu la plaisanterie?...

— Il me semble que : C est-bien-heureux ! ce sera long pour un nom de baptême !

— Pas plus que Hyacinthe ou Pantaléon !...

— Et si c'est une fille ?

— Eh bienl ça sera : C est-bien-heur cuse ! ...

— Ah ! mais cela ne va plus du tout!...

— Bah! tous les noms vont; on s'y habitue.

— Au reste, si c'est quand ma sœur sera mariée au professeur, je crois que tu as le temps d'en chercher un autre I

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— Et, moi, je te répète que cela ne peut pas tarder; parce que notre ami Ludger, qui était toujours si sérieux, si grave, a maintenant un air tout guilleret... Et dernièrement, en entrant chez M. Picardin, lui, qui ne chantait jamais, je l'ai entendu fredonner entre ses dents.

— Quelque chose de gai?

— Je crois bien!... Malbrouck s'en va-t-en guerre! Mais, au bout de quelaue temps, l'air joyeux du

professeur a disparu; il ne fredonne plus entre £es dents; il est redevenu sérieux, triste comme ci-devant, lien est de même de la douce Angelle; celte gaieté, qui avait un moment briilé dans ses yeux et ranimé son charmant visage, a cédé de nouveau sa place à un air mélancolique et languissant. Ce revirement est la suite d'un autre entretien que Ludger a eu avec M. de Charmeuse ; et dans lequel celui-ci, au lieu de lui conserver les espérances qu'il lui avait fait entrevoir, a dû lui avouer, au contraire, que d'après les paroles qu'il avait échangées avec le marquis de Ravageolc, il fallait renoncer à l'espoir de rien changer dans la situation qui leur était faite, tout en recommandant de nouveau au professeur de ne jamais laisser deviner à la comtesse qu'il était le héros de l'histoire mystérieuse qu'il lui avait racontée.

Ludger s'était incliné profondément en répondant à Edouard :

— Comptez sur ma discrétion, monsieur; je ne sais rien, je ne veux plus me souvenir de rien concernant cette malheureuse affaire. Je ne suis et ne serai jamais pour madame la comtesse que le professeur de son fils et son plus humble serviteur.

Puis le pauvre Ludger était revenu près d'Angelle, Pair consterné, la voix tremblante, lui conter la perte de leurs dernières espérances. La belle fille s'était résignée; elle savait être aimée et n'avoir point de rivale. Les femmes se résignent toujours quand elles sont certaines d'occuper seules notre cœur; pour elles, c'est là le point le plus important.

Mais Léonie n'avait pas tardé de dire à son mari :

— Eh bien ! ce mariage de ma sœur?... N'avaisje pas raison de dire qu'il n'était pas encore fait?... rien n'annonce qu'on y songe maintenant.

— Ma foi 1 ma bonne amie, avec ces amoureux-Li, c'est à n'y rien comprendre, reprend Jolichose; c'est à se casser le nez contre un bondon de Neufchâtel. Encore, ta sœur... ce n'est pas à elle que j'en veux... je la plains, la malheureuse!... Mais, le professeur... je commence à avoir de tristes idées sur son individu. Ce pauvre garçon .. il est probab'e qu'il ne poserait pas pour le SpartacusJ

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— Assez! Jolichose!... ou je vais vous appeler Cloudl...

— Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne me casserai plus la tête à chercher un nom pour leur progéniture... et je crois qu'ils se contenteront du nom de Zéro.

Trois mois se sont écoulés sans apporter aucun changement dans la position respective des personnes qui figurent dans cette histoire.

Valentine est allée s'établir à la campagne avec son fils; mais, malgré l'invitation qu'on lui a faite d'aller y passer quelque temps, le professeur ne s'y est point rendu. Il a pensé, avec raison, que là il ne pourrait manquer de se trouver avec le marquis de Ravageole, et, quoiqu'il ne connaisse pas ce monsieur, il est probable que celui-ci le reconnaîtrait, et que la vue de maître Ficheclaque ne lui serait nullement agréable. M. de Charmeuse a été le premier à conseiller au professeur de ne point aller à Montchauvet; et Ludger, qui serait désolé de causer la moindre peine, la plus légère contrariété à la comtesse, est presque décidé à ne plus retourner chez elle à Paris, et à cesser de donner des leçons au petit Armand, afin de rompre entièrement ses relations et toutes visites à l'hôtel de Ravageole.

Mais Valentine est revenue de sa campagne plus

tôt que de coutume, parce que son fils s'y déplaisait. Le petit garçon, qui aimait beaucoup Ludger, s'est ennuyé de ne plus le voir; puis, il avait pris goût aux leçons qu'il recevait; il commençait à lire, ce qui flattait beaucoup son amour-propre , et chaque jour il s'écriait :

— Si mon professeur ne vient plus me voir, j'oublierai ce que je sais; et, au lieu de faire des progrès, je redeviendrai un âne comme avant! Mais je veux être savant.., et je veux qu'on fasse revenir Ludger.

De retour à Paris, la comtesse avait essayé de faire venir un autre professeur; mais alors Armand avait poussé de grands cris, pleuré, trépigné des pieds et jeté dans la chambre ses plumes et son écritoire, en disant :

— Je veux apprendre avec Ludger, je ne veux pas étudier avec d'autres... je veux qu'on me rende mon ami... mon bon ami qui m'apprend si bien... et que j'aime tantl je serai malade s'il ne vient plus me voir.

Alors Valentine avait dit à Edouard :

— De grâce, allez trouver M. Ludger; priez- le de revenir, car Armand ne veut étudier qu'avec lui. . Il tombera malade si son professeur ne vient plus, et je ne veux pas que mon fils soit malade.

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Et M. de Charmeuse s'était aussitôt rendu chei Ludger et lui avait dit :

— Veuillez revenir, à l'hôtel Ravageole, reprendre vos leçons au petit Armand... Cet enfant vous aime ; il vous demande à grands cris... ne le laissez pas se chagriner.

Il est toujours doux d'être aimé... même d'un enfant ! Ludger avait essuyé une larme tombée de ses yeux, en répondant :

— Il suffit, monsieur, j'irai... j'irai dès demain, et comme par le passé je donnerai des leçons à ce cher petit.

En effet, dès le lendemain, le professeur retournait à l'hôtel Ravageole, où il était embrassé, fêté, caressé par le petit Armand, enchanté de le revoir. Les enfants aiment si bien î... il n'y a pas encore de mélange dans leur affection.

Et depuis un mois, Ludger se rendait comme auparavant, trois fois par semaine, à l'hôtel de Ravageole, montant le petit escalier de service qui le menait tout de suite chez son élève; lorsqu'un matin, Lien qu'il ne fût que onze heures à peine, Gontran qui, ce jour-là, s'était levé et habillé plus tôt qu'à son ordinaire, parce qu'il voulait monter à cheval , se trouve passer dans la cour au moment où le professeur y entrait.

Ludger avait de ces tailles hautes, de ces figures

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longues que l'on remarque. Gontran demeure frappé, surpris; il a sur-le-champ reconnu Ludger. Celui-ci, qui ne l'a pas même aperçu, va traverser la cour, lorsqu'il se sent touché à l'épaule.

— Monsieur... où donc allez- vous par là ? Ludger s'arrête, regarde ce beau monsieur qui le

toise d'une façon singulière , devine sur-le-champ qu'il est devant le marquis de Ravageole et salue profondément en répondant :

— Monsieur, je vais, comme à mon ordinaire, donner une leçon au fils de madame la comtesse de Valgrave.

— Ahî vous êtes le professeur d'Armand!... Pardieu 1 voilà qui est original 1... Me connaissez-vous, monsieur?

— Je n'ai pas cet honneur; mais je présume que j'ai l'avantage de saluer monsieur 1» marquis de Ravageole»..

— Très-bien. f. et votre nom, à vous?...

— Ludger Ficheclaque, bachelier ès-lettres , professeur de langues... et d'écriture au besoin.

— Qui donc vous a introduit chez ma sœur?

— Monsieur le marquis, c'est par l'entremise de mademoiselle Angelle Picardin, qui brodait pour madame la comtesse... On m'a proposé de commencer un enfant... j'ai accepté.

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— Et y a-t-il longtemps que vous êtes le professeur d'Armand?...

— Près de six mois, monsieur le marquis ; mais nous avions interrompu pendant son séjour à la campagne...

— Et vous revenez?...

— Depuis un mois à peu près...

Gontran réfléchit quelques instants, puis il reprend :

— C'est bien, monsieur, c'est bien... allez donner votre leçon!...

Ludger salue et poursuit son chemin. Le marquis se décide alors à monter à cheval, tout en se disant :

— C'est singulier... cet homme venait ici depuis gixmois... il faudra que je le fasse mettre à la porte.

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