‹ La "Profession de foi du vicaire savoyard"Chapitre 107 sur 176 · La raison et la foi · texte numérisé non relu

La raison et la foi

A l'égard des dogmes, elle me dit | qu'ils doivent être clairs, lumi- [150] neux. t'rappans par leur évidence '. Si la religion naturelle est insuffisante, c'est par l'obscurité qu'elle laisse dans les grandes vérités qu'elle nous enseigne : c'est à la révélation de nous enseigner ces vérités d'une manière sensible à l'esprit de l'homme, de les mettre à sa portée, de les lui faire concevoir afin qu'il les croye -. La foi s'assure & s'affermit par l'entendement: la meilleure de toutes les religions est infailliblement la plus claire ^ : celui qui charge de misteres {^), de contradictions, le

(■■1 C, D : mystères.

' Tels sont ceux de la « reliyion civile»: cf. Contrat social, III. 38K : « Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision, sans explications ni commentaires. L'existence de la Divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois; voilà les dogmes positifs ». Marie Huber avait dit de même, Religion essentielle [i5i], « Lettre aux éditeurs » [non paginée] : « La Religion essentielle à l'homme doit être simple, évidente, exempte de toute contradiction »; et I, ig, note : « La Religion essentielle à l'homme doit être fondée sur des vérités non équivoques, sur des vérités d'une nature si simple et si évidente que tous les hommes soient obligés d'y acquiescer unanimement ». Cf. encore le sermon du Docteur Sharp, archevêque d'York, cité par Clarke, Existence de Dieu, II, 17 [i25j, III, 122-123 : «Vous ne trouverez dans la Religion chrétienne aucun dogme qui tende à flatter la vaine curiosité de l'homme, et à l'amuser par des spéculations subtiles et mfructueuses. Vous trouverez encore moins que les articles de foi qu'elle propose aient pour but de donner de l'exercice à notre crédulité... Ses dogmes sont clairs et simples, et tout-à-fait dignes d'être crus à cause de la conformité qu'ils ont avec les facultés raisonnables de l'homme ».

^ Pour Rousseau, comme pour .Marie Huber, Religion essentielle [i5i], V, .S8, « la Religion naturelle et la Religion révélée » doivent se « réunir ou se réduire à une seule et même religion », la Révélation n'étant que la forme plus populaire et plus sensible de la Religion naturelle. C'est ce que dit explicitement Marie Huber, Id., V. 68 : « La Révélation écrite ne sera donc que la Religion naturelle exprimée ou retracée extérieurement et sensiblement ». « Le vrai Christianisme, écrira encore Rousseau quelques mois après l'apparition d'Emile, n'est que la Religion naturelle mieux expliquée » (Lettre à M. Petitpierre, de 1763. XI, 34I.

' II avait d'abord écrit « la plus raisonnable »; et les deux épithètes se commentent l'une par l'autre : elles expriment de la façon la plus consciente l'idéal des déistes du

blasphème contre l'auteur de ma raison. ' C'est aux ministres du mensonge qu'il convient de parler ainsi. Dieu ne me dit point de soumettre ma raison il l'éclairé.

Nous avons mis à part toute autorité humaine et sans elle ^ il m'est impossible de voir comment un homme en peut jamais convaincre un autre en lui prêchant une doctrine déraisonnable. Mettons un moment ces deux hommes au.\ prises et cherchons ce qu'ils (^ se diront).

' (Celui qui me l"a donnée... Celui qui me parle ainsi).

- M. je ne saurois voir.

' [pourront dire]. — M. pourront se dire dans (leur langue) cette àpreté de langage ordinaire aux deux partis (dans la dispute). — • I. dans (la dureté du) [cette àpreté de] langage.

culte qu'il me prêche, m'apprend par cela même à m'en défier. Le Dieu que j'adore n'est point un Dieu de ténèbres, il ne m'a point doué d'un entendement pour m'en interdire l'usage; me dire de soumettre ma raison, c'est outrager son auteur. Le ministre de la vérité ne tirannise (") point ma raison ; il l'éclairé *.

I Nous avons mis à part toute autorité humaine, & sans elle je ne [151j saurois voir comment un homme en peut convaincre un autre en lui prêchant une doctrine déraisonnable. Mettons un moment ces deux hommes aux prises, & cherchons ce qu'ils pourront se dire dans cette âpreté de langage ordinaire aux deux partis '.

CM C, D : tyraiitiise.

XVllI' siècle. Ce n'est plus même le «Christianisme raisonnable» de Locke ici", l'ouvrage de Locke qui a été traduit sous ce titre [99J1, c'est une religion élémentaire et clarifiée, débarrassée de toute contradiction et réduite à quelques affirmations très simples. « En matière de croyance et de foi, écrit Aaron à Isaac dans les Lettres Juives, XXIX [i5o], I, 3 10, plus celle que nous professons est simple, plus elle me parait louable ». Cf. encore le texte de l'Examen de la Religion que j'ai cité à la note 4 de la p. i Sg. — 11 est curieu.x de voir Rousseau, qui tout à l'heure défendait « l'instinct » contre « la philosophie moderne », et qui admettait l'existence de « facultés obscures ». irrationnelles, avoir maintenant des exigences intellectuelles si intraitables. Il est difficile de combattre plus àprement la « philosophie » de son siècle, et d'en subir davantage l'influence.

* Nouveau sursaut d'intransigeance rationaliste, auquel n'avaient guère préparé les déclarations de la Première Partie : cf., plus haut, pp. 91, 96, 114 et 139. — Pour le fond, comparez avec Abauzit, Des mystères de la Religion [5o], I, 43 : « Si l'on entend par mystère des dogmes incompréhensibles, il n'y a point de mystères de cet ordre dans la Révélation. H y a même contradiction à dire qu'un dogme est révélé, et qu'il est incompréhensible. Dire que Dieu nous révèle des dogmes incompréhensibles, c'est dire qu'il nous donne des idées de choses dont nous ne pouvons avoir aucune idée, et dont il ne nous donne réellement aucune idée : cela est absolument impossible ». Pour l'ensemble du développement, cf. surtout Fréret, Lettre de Thrasybule [189], 237-238 : « Cette Révélation doit porter avec elle des caractères qui fassent reconnaître son origine : r les vérités qu'elle enseigne doivent être telles que les forces naturelles de l'esprit humain ne puissent nous y conduire, car si elles le pouvaient, il serait inutile de recourir à cette voie extraordinaire; 2' elles doivent se trouver conformes aux autres vérités les plus communes et faire sentir leur force à l'esprit dès qu'elles lui sont présentées, au moins de la même manière que les vérités les plus abstraites le sont aux esprits attentifs ; 3° elles doivent frapper sensiblement tous les hommes auxquels elles sont annoncées et faire une impression unanime sur tous les esprits; 4' les visions, les fables, les mensonges ne doivent point porter les mêmes traits que ces vérités ».

' « Le dialogue, dit D'AIembert dans son Jugement sur Emile [52], IV, 417, n'est pas le talent de l'auteur ; des quatre qu'il y a dans son livre, celui du Jardinier est fort au-dessous de ce que le sujet fournissait; celui du Gouverneur et de l'Enfant très mauvais; celui de la Bonne et de la Petite, médiocre; celui-même de VInspiré et du Raisonneur, moins bien qu'il n'aurait pu être ». Il v a, en effet, quatre dialogues dans Emile: cf. II, 67, i52-i53. 35o-352. .Si D'AIembert ne cache pas sa préférence

Le (' missionnaire).

- Dieu vous apprend par la raison qu'il vous a donnée que le

tout est plus grand que sa partie; mais moi ^ je \ous apprends de la part de Dieu que c'est la partie qui est plus grande que le tout.

Le ^ théiste.

Et qui estes-vous pour ^m'oser dire que Dieu se contredit, et à qui croirai-je par préférence ''de vous qui m'annoncez de sa part une absurdité ' ou de lui même qui * m'instruit du contraire?

Le (■' missionnaire).

A moi, car i" je vais vous prouver invinciblement que c'est lui qui m'envoye '^

Le (i-^Theïste).

Comment ! vous me prou\'erez que c'est Dieu qui vous envoyé déposer contre lui ? '^ Et de que! genre seront vos preuves pour me convaincre qu'il est plus certain que Dieu me parle par vôtre bouche que par l'entendement qu'il (" vous) a donné ?

[Prophète]. — B. (L'Apôlre) [L'inspiré] .

- M. (Dieu vous apprend par) la raison {qu'il a... vous a donnée) [vous apprend] que le tout. — I. (Dieu) [la raison] vous apprend (par la raison qu'il vous a donnée) que le tout.

■' I. (l'envoyé de Dieu) je vous apprends de (sa) [la] part [de Dieu] que.

■* [homme]. — B. (L'homme) [Le raisoneur].

^ I. (m'apprendre) [m'oser dire].

'■ M. de lui qui m'apprend par la raison des vérités éternelles ou de vous qui. — I. [de lui qui m'apprend par la raison les vérités éternelles ou] de vous.

' M. < ou de lui-même qui m'instruit du contraire >. — I. (ou de lui-même qui m'apprend le contraire?).

" B. m'apprend le contraire?

" [Prophète]. — B. (L'Apôtre) [L'inspiré].

'" B. [mon instruction est plus positive, et] je vois. — M. A moi ; car je vais.

" M. exprès pour vous instruire.

'-' [l'homme]. — B. (L'homme). [Le raisoneur].

L'Inspiré -.

» La raison vous apprend que le tout est plus j^rand que sa partie ;

pour le dialogue de ['Inspiré et du Raisonneur, c'est que celui-ci, par son contenu et par son ton, est tout-à-fait dans la tradition « philosophique » du XVIII' siècle. Le dialogue oflrait au « philosophe ■» un moyen commode de faire passer ses idées, sans se compromettre lui-même directement. La Hontan et Tyssot de Patot, par exemple, dans leurs pseudo-récits de voyage [104. io5 et 111] s'étaient souvent mis en scène avec de soi-disant interlocuteurs exotiques, laissant le soin au lecteur averti de tirer la conclusion naturelle qui se dégageait des deux thèses en présence; sans parler des autres œuvres que Diderot gardait encore en portefeuille, ses Pensées philosophiques contenaient déjà des parties dialoguées; mais c'était surtout Voltaire qui, dans ses Lettres philosophiques, dans ses premiers Contes, et même dans quelques Dialogues proprement dits, comme le Dialogue entre un Brachmane et un Jésuite 117561 et les Dialogues chrétiens (17601 ji^. \\\\ , 53-56 et 129-139, avait su donner le modèle du genre et faire rendre au procédé le maximum d'effet. (On se rappellera que dans une Lettre du 4 Novembre 1760 [264 '"«J, 2o3, Jacob Vernet avait signalé à Rousseau l'apparition des Dialogues chrétiens). Le dialogue de Kousseau est un pastiche de Voltaire, où il entre plus d' « âpreté », de grosse ironie, moins de malice et de talent. — L'archevêque de Paris ayant reproché à Rousseau d'avoir voulu représenter le vrai chrétien sous le nom de « l'inspiré », et de ne lui avoir « prêté que des discours pleins d'ineptie » tc(. Mandement, III, 54i, Rousseau s'en défendit dans sa Lettre. 111. 109, avec plus de vivacité que de justesse : < Pour montrer, dit-il. qu'on ne peut s'autoriser d'une mission divine pour débiter des absurdités, le Vicaire met aux prises un inspiré, qu'il vous plait d'appeler chrétien, et un raisonneur qu'il vous plait d'appeler incrédule, et il les fait disputer chacun dans leur langage, qu'il désapprouve, et qui, très sûrement, n'est ni le sien ni le mien. Là-dessus, vous me taxez d'une insigne mauvaise foi, et vous prouvez cela par l'ineptie des discours du premier. .Mais, si ces discours sont ineptes, à quoi donc le reconnaissez-vous pour chrétien ? et. si le raisonneur ne réfute que des inepties, quel droit avez-vous de le taxer d'incrédulité? S'ensuit-il des inepties que débite un inspiré que ce soit un catholique, et de celles que réfute un raisonneur que ce soit un mécréant? Vous auriez bien pu, .Monseigneur, vous dispenser de vous reconnaître à un langage si plein de bile et de déraison; car vous n'aviez pas encore donné votre mandement ». 11 est certain que, dans ce dialogue, Rousseau a essayé de dessiner deux caricatures. La façon dont il introduit ses interlocuteurs : « dans cette âpreté de langage ordinaire aux deux partis », les noms qu'il leur a donnés, semblent, en effet, le justifier. .Mais déjà, dans le choix même de ces noms, les .Manuscrits nous montrent des hésitations intéressantes : et, derrière ces hésitations, la véritable pensée de Rousseau se trahit icf. la note suivantel. Au reste, le texte imprimé suffit : on ne peut nier que Rousseau n'y penche plutôt du côté du « Raisonneur » : non seulement le « Raisonneur » semble toujours avoir « raison », mais c'est lui qui clôture le dialogue, et ce sont ses arguments qui servent de point de départ pour la reprise personnelle de la discussion. Visiblement Rousse,i*u prend plaisir à le faire parler. D'ailleurs, dans toute cette Seconde Partie, jusqu'à ce qu'il s'arrête enfin à l'Évangile même, Rousseau joue bien pour son compte le rôle du « Raisonneur ». Il y a chez lui comme une griserie de « raison », d'autant plus violente qu'il s'est plus longtemps abstenu de la « raison ». ' Les premiers noms donnés aux interlocuteurs (cf. le texte de F et de B|, méritent d'être relevés. L'Inspiré s'est d'abord appelé le Missionnaire, le Prophète,

Le (' missionnaire.)

[L'entendement] qu'il vous a donné! ^ Quel orgueil! Homme petit et vain, comme si vous étiez le premier impie qui s'égare dans 3 sa raison corrompue par le péché.

* Le theïste.

Homme de Dieu. Vous ne seriez pas non plus le premier fourbe qui donne son arrogance pour preuve de sa mission.

^ Le missionnaire.

(•5 Point d) 'injures, s'il vous plait.

' Le theïste.

(* Ne donnez donc pas) l'exemple.

^ Le missionnaire.

Oh moi, j'ai le droit d'en dire, je parle de la part de Dieu.

i° 170 J"" ip« Le theïste.

11 seroit bon de montrer vos titres avant i' d'user de vos privilèges.

' [Prophète]. — B. i L'Apôtre) [L'inspiré].

- B. (Quel orgueil !).

' B. (la) [sa].

* B. (L'homme) [Le raisonneur x/'c].

■' B. L".\pôtre. — M. L'inspiré.

'■■ [[Pourquoi (me dites-vous)] [les Philosophes disent ils] des (Un philosophe dira-t-il des... pourquoi) philosophe [(impie... orgueilleux... emporté)] laisse là tes injures]. — B. Quoi 1 les Philosophes disent aussi des injures ?

' B. L'homme. — M. Le raisonneur.

" [(je n'en dis qu'à vôtre) Non quand les saints n'en donnent pas... Prophète ? pourquoi m'en donnez-(vous) [tu] l'e.xemple. (Un saint... Pourquoi m') en donner l'exemple... humble dévot ne donne [(donc)] pas l'exemple]. — B. Quelquefois : Quand les saints leur en donnent l'exemple.

■' B. L'Apôtre. — M. L'inspiré.

'" B. L'homme. — M. Le raisonneur.

" I. avant (que) d'user.

» mais moi, je vous apprends de la part de Dieu, que c'est la partie » qui est plus grande que le tout.

Le Raisonneur .

» Et qui êtes-vous, pour m'oser dire que Dieu se contredit; & à » qui ^ croirai-je par préférence ^, de lui qui m'apprend par la raison » les vérités éternelles, ou de vous qui m'annoncez de sa part une » absurdité '" ?

VApôtre, c'est-à-dire qu'il représente le Christianisme authentique, l'apostolat évangélique. en quête de prosélytes, .^u contraire, le Raisonneur s'est d'abord appelé le Théiste. l'Homme, c'est-à-dire l'homme purement homme, l'homme de la nature, à qui la religion naturelle suffit. Rousseau a modifié ces noms pour se donner une apparence d'impartialité. Après s'être présenté lui-même pour un champion du « théisme », appeler le théiste l'un des deux adversaires, eût été prendre trop vite parti. Néanmoins le fond de la pensée de Rousseau ne l'ait aucun doute : cf. la note précédente.

• Cf. Féraud, Dictionnaire critique [2bo], I, 635 : « Le datif régi par croire donne souvent à ce verbe le sens de se fier à ».

* Sur cet emploi de la locution adverbiale « par préférence » sans régime, cf., plus haut, p. 33 et note 4.

^ C'est à des passages comme celui-ci, qui semble viser le dogme catholique de la transsubstantiation, que Rousseau songeait sans doute, quand il écrivait dans la 111' des Lettres de la Montagne, 111, 148, note : « Il importe de remarquer que le Vicaire pouvait trouver beaucoup d'objections comme catholique, qui sont nulles pour un protestant ». Rapprocher le passage suivant de la Lettre à D'.Membert, I, 184, qui est comme le canevas du dialogue de la Profession : « Si un docteur venait m'ordonner de la part de Dieu de croire que la partie est plus grande que le tout, que pourrais-je penser en moi-même, sinon que cet homme vient m'ordonner d'être fou? Sans doute l'orthodoxe qui ne voit nulle absurdité dans les mvstères. est obligé de les croire ; mais, si le socinien y en trouve, qu'a-t-on à lui dire? Lui prouvera-t-on qu'il n'v en a pas? Il commencera, lui, par vous prouver que c'est une absurdité de raisonner sur ce qu'on ne saurait entendre. Que faire donc? Le laisser en repos ». Et Rousseau ajoutait en note : « Il faut se ressouvenir que j'ai à répondre à un auteur qui n'est pas protestant; et je crois lui répondre en effet, en montrant que ce qu'il accuse nos ministres de faire dans notre Religion s'y ferait inutilement, et se fait nécessairement dans plusieurs autres sans qu'on y songe. Le monde intellectuel, sans en excepter la géométrie, est plein de vérités incompréhensibles, et pourtant incontestables, parce que la raison qui les démontre existantes ne peut les toucher, pour ainsi dire, à tiavers les bornes qui l'arrêtent, mais seulement les apercevoir. Tel est le dogme de l'existence de Dieu, tels sont les mystères admis dans les communions protestantes. Les mystères qui heurtent la raison, pour me servir des termes de .M. d'.Membert, sont tout autre chose. Leur contradiction même les fait rentrer dans ses bornes, elle a toutes les prises imaginables pour sentir qu'ils n'existent pas : car, bien qu'on ne puisse voir une chose absurde, rien n'est si clair que l'absurdité. Voilà ce qui arrive lorsqu'on soutient à la fois deux propositions contradictoires. Si vous me dites qu'un espace d'un pouce est aussi un espace d'un pied, vous ne dites point du tout une chose mvsté-

' Le missionnaire.

Mes titres sont authentiques. La terre et les |-cieu\] déposeront pour moi; sui\ez bien mes raisonnemens, je vous prie.

^ Le theïste.

\'os raisonnemens! Nous n'y pensez pas. M'apprendre que ma raison me trompe n'est-ce pas réfuter ce qu'elle m'aura dit pour vous. Quiconque * récuse (« ma») raison doit (« me ») con\aincre sans se servir d'elle. Car supposons ^ que vous m'avez convaincu, comment saurai-je si ce n'est point ma raison corrompue par le péché ''■qui me fait acquiescer à ce que vous me dites. D'ailleurs, quelle preuve, quelle démonstration ' pouvez vous jamais employer, plus évidente que l'axiome qu'elle doit détruire? 11 est tout aussi crovable qu'un bon sillogisme est un mensonge qu'il l'est que la partie est plus grande que le tout.

** Le missionnaire.

Quelle ditïérence? mes preuves sont sans réplique. Elles sont d'un ordre surnaturel.

'-' Le theïste.

Surnaturel ! Que signifie ce mot ? Je ne l'entends pas.

' B. L'Apôtre. — M. L'inspiré.

- (veux).

■' B. L'homme. — M. Le raisonneur.

•* [veut] récuse[r « la »].

■' M. (que vous) [qu'en] raisonant vous m'avez convaincu. — I. qu'en raisonant] vous m'ayez convaincu.

* B. \Au cravon. repjssé à /'encre : ou séduite par le démon] qui me fait.

' B. pourrez.

" B. |L'.'\pôtre) [L'inspiré].

'■' B. (L'homme) [Le raisoneur].

I i: Inspiré. [152]

» A moi: car mon instruction est plus positive, & je vais vous » prouver invinciblement que c'est lui qui m'envove.

Le Raisonneur.

» Comment! vous me prouverez que c'est Dieu qui vous envoyé » déposer contre lui ? Et de quel genre seront vos preuves pour me '» convaincre qu'il est plus certain que Dieu me parle par votre bouche. » que par l'entendement qu'il m'a donné'-'

L Inspiré.

» L'entendement qu'il vous a donné! Homme petit & vain ! comme » si vous étiez le premier impie qui s'égare dans sa raison corrompue » par le péché !

Le Raisonneur.

» Homme de Dieu, vous ne seriez pas, non plus, le premier » fourbe | qui donne son arrogance pour preuve de sa misson. ll53]

L'Inspiré.

» Quoi ! les Philosophes disent aussi des injures !

Le Raisonneur.

» Quelquefois, quand les Saints leur en donnent l'exemple.

rieuse, obscure, incompréhensible, vous dites au contraire une .ibsurdité lumineuse et p.ilpable, une chose évidemment fausse. De quelque genre que soient les démonstrations qui l'établissent, elles ne sauraient l'emporter sur celle qui la détruit, parce qu'elle est tirée immédiatement des notions primitives qui servent de base à toute certitude humaine. .Autrement, la raison, déposant contre elle-même, nous forcerait à la récuser: et, loin de nous faire croire ceci ou cela, elle nous empêcherait de plus rien croire, attendu que tout principe de foi serait détruit. Tout homme, de quelque relifîion qu'il soit, qui dit croire à de pareils mystères, en impose donc, ou ne sait ce qu'il dit ».

352 REDACTIONS MANUSCRITES

' Le missionnaire.

Des *changemens dans l'ordre de la nature, des prophéties, des miracles, des prodiges de toute espèce.

^ Le theïste.

Des prodiges, des miracles! je n'ai jamais rien vu de tout cela.

^ Le missionnaire.

D'autres l'ont vu pour vous. Des nuées de témoins le

témoignage des peuples

5 Le theïste.

Le témoignage des hommes est il d'un ordre surnaturel ?

*> Le missionnaire.

Non, mais quand il est unanime il est incontestable.

' L» theïste.

I ^ Oui tant qu'il roule sur des faits naturellement possibles. Mais

' B. L'Apôtre. — M. L'inspiré.

- M. choses contre l'ordre de la nature.

■' B. L'homme. — M. Le raisonneur.

* B. L'Apôtre. — M. L'inspiré.

^ B. L'hornme. — M. Le raisonneur.

''■ B. L'Apôtre. — M. L'inspiré.

' B. L'homme. — M. Le raisonneur.

' B. < Oui tant qu'il... ma première objection >. Il n'y a rien de plus incontestable que les principes de la raison, et l'on ne peut autoriser une absurdité sur le témoignage des hommes. Encore une fois, voyons des preuves surnaturelles : car l'attestation du genre humain n'en est pas une. — M. une absurdité par le témoignage.

•f Ici, en marge, toute une série de notations fragmentaires, dont l'essentiel a été utilisé en B. ; (de) [a] la raison plus qu'à tout le genre humain... (vous me trompez car vous m'avez promis) [encore une fois voyons]... (Vous?) ... des preuves surnaturelles (et vous ne m'en donnez

L'Inspiré.

» Oh ! moi j'ai le droit d"en dire : je parle de la part de Dieu.

Le Raisonneur.

» Il seroit bon de montrer vos titres avant d'user de vos privilèges.

LInspiré.

» Mes titres sont authentiques. La terre et les cieux déposeront pour ■» moi. Suivez bien mes raisonnemens, je vous prie.

Le Raisonneur.

» Vos raisonnemens ! vous n'y pensez pas. M'apprendre que ma •» raison me trompe, n'est-ce pas réfuter | ce qu'elle m'aura dit pour [154] » vous? Quiconque veut récuser la raison, doit convaincre sans se servir » d'elle. Car, supposons qu'en raisonnant vous m'ayez convaincu; » comment saurai-je si ce n'est point ma raison corrompue par le péché » qui me fait acquiescer à ce que vous me dites? D'ailleurs, quelle » preuve, quelle démonstration pourrez-vous jamais employer, plus » évidente que l'axiome qu'elle doit détruire? Il est tout aussi croyable » qu'un bon syllogisme est un mensonge, qu'il l'est, que la partie est » plus grande que le tout.

L'Inspiré.

» Quelle différence! mes preuves sont sans réplique; elles sont d'un » ordre surnaturel.

Le Raisonneur.

» Surnaturel ! Que signifie ce mot? Je ne l'entends pas.

I L'Inspiré. [155]

» Des changemens dans l'ordre de la Nature, des prophéties, des » miracles, des prodiges de toute espèce.

pour croire (' un) miracle ° il ne faut pas en avoir vu des témoins, il faut l'avoir vu soi-même. Ou plus tôt il faut l'avoir fait, car (^ je * n'admets point) des preuves (^ naturelles d'un '^ événement surnaturel autrement ce seroit ramener ma première ' question).

» Le missionnaire.

O cœur endurci la grâce ne vous parle point. •' Mais que ditesvous des prophéties ?

»« Le Théiste.

Je dis premièrement que je n'ai pas plus entendu de prophéties

' [plus tôt à des] miracle[s].

^ [(qui déposent contre la raison qu')].

^ [(ici) enlin vous m'avez promis].

* [(ne puis ?)]

^ [d'une ordre surnaturel et les té moins].

" [fait qui dépose contre la raison].

' [objection].

' B. l'Apôtre. — M. L'inspiré.

° B. [(L'inspiré) [Le raisonneur]. Ce n'est pas ma faute; car selon vous, il faut avoir déjà receu la grâce pour savoir la demander. Commencez donc à me parler au lieu d'elle. L'Inspiré. Ah c'est ce que je fais, et vous ne m'écoutez pas :]. — M. < Le raisonneur. Ce n'est pas... ne m'écoutez pas >. — I. (Mais que ditesvous des Prophéties ?). Le Raisoneur. Ce n'est pas la demander. (C'est

donc à vous de commencer par me parler pour) [Commencez donc à me parler au lieu d']elle.

'" B. l'Homme. — M. Le raisonneur.

point... parlez? du témoignage des hommes) [l'attestation du genre humain n'est pas de cet ordre-là] Car enfin ce sont des preuves surnaturelles que vous m'avez promis et la déposition des hommes (des) n'est pas de cet ordre là... ou... (Ce n'est pas de cela qu'il s'agit) [Encore une fois dans l'ordre de la nature] il n'y a rien de plus incontestable que les principes de la raison [et s']. (Vouloir me faire croire) [on ne peut autoriser une absurdité] sur le témoignage des hommes un miracle duquel vous prétendez autoriser une (doctrine absurde) [absurdité] c'est vouloir sur l'autorité des hommes (me faire croire une) absurdité [(me faire renoncer) que je renonce], et cela ne peut être car malgré que j'en aye je crois aux prémisses.

Le Raisonneur .

» Des prodiges, des miracles! je n'ai jamais rien vu de tout cela.

L Inspiré.

» D'autres l'ont vu pour vous. Des nuées de témoins.... le témoi- » gnage des peuples

Le Raisonneur.

» Le témoignage des peuples est-il d'un ordre surnaturel ?

L Inspiré.

» Non ; mais quand il est unanime, il est incontestable.

Le Raisonneur.

» Il n'y a rien de plus incontestable que les principes de la raison >, » & l'on ne peut autoriser une absurdité sur le témoignage des » hommes. | Encore une fois, voyons des preuves surnaturelles, car [156] » l'attestation du genre humain n'en est pas une.

L'Inspiré.

» O cœur endurci ! la grâce ne vous parle point.

Le Raisonneur.

» Ce n'est pas ma faute: car selon vous, il faut avoir déjà reçu la » grâce pour savoir la demander. Commencez donc à me parler au » lieu d'elle.

' Le contraste est complet entre cette formule si catégorique et celle qui termine l'invocation à la Conscience, p. 114 : «Sans toi. je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bètes. que le triste privilège de m' égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe ». Il est vrai qu'ici c'est le « Raisonneur » qui parle, et non le Vicaire ; mais j'ai essayé de montrer plus haut, p. i5i, note 1, que toute cette partie de la Profession avait été écrite dans l'esprit du « Raisonneur », avec une fermeté et une intransigeance de rationalisme que le Vicaire n'avait guère montrées en édifiant sa Religion naturelle.

que je n'ai ['vu] de miracles. Je dis de plus qu'aucune prophétie ne sauroit faire autorité pour moi.

f° 170 ™ Il •' Le missionnaire.

^ Homme possédé du démon ! et pourquoi les prophéties ne font elles pas autorité pour vous ?

* le Théiste.

Parce qu'(il îaudroit) pour qu'elles la fissent ^ trois choses dont le concours est impossible; savoir que j'eusse été témoin de la prophétie, que je fusse témoin de l'événement, et qu'il me fut démontré que "^ le seul hazard n'a pu ' faire quadrer « l'événement à la prophétie. Car fut-elle plus précise plus claire, plus lumineuse qu'(8 une démonstration) de Géométrie, puisque la clarté d'une prédiction faite au hazard n'en rend pas ''' l'événement impossible, '' quand un événement arrive, il ne prouve '^ rien pour celui qui l'a prédit.

Voyez donc à quoi se réduisent vos prétendues preuves surnaturelles, vos miracles, vos prestiges, vos prophéties; à croire tout cela sur la foi d'autrui, et à soumettre '^à l'autorité des hommes l'autorité de Dieu parlant à ma raison. [Si les vérités éternelles que

' (entendu).

- B. L'Apôtre. — M. L'inspiré.

■' B. Satellite du Démon I

* B. L'iromme. — M. Le raisonneur.

■'' [il faudroit].

" B. (le seul hazard) [cet événement].

■ B. (faire).

" B. (la proph étie... l'événement) [fortuitement] à la prophétie.

" [un axiome].

'" B. (l'événement) [l'accomplissement]. — I. (l'événement) [accomplissement].

" B. (quand) cet (événement arrive il) [accomplissement quand il a lieu (à la rigueur)] ne prouve « rien » [à la rigueur] pour celui. — M. Quand il arrive ne prouve rien. ^ I. (Quand cet événement arrive il) [cet accomplissement quand il a lieu] ne prouve rien [à la rigueur] pour celui.

" B. [(point nécessairement qu'il ait été prévu)].

'^ B. [à l'autorité des hommes].

L'Inspiré.

» Ah ! c'est ce que je fais. & vous ne m "écoutez pas : mais que •» dites-vous des prophéties ' ?

Le Raisonneur.

» Je dis premièrement que je n'ai pas plus entendu de prophéties, » que je n'ai vu de miracles. Je dis de plus, qu'aucune prophétie ne » sauroit faire autorité pour moi.

L'Inspiré.

» Satellite du Démon! & pourquoi \ les prophéties ne font-elles [157] » pas autorité pour vous?

Le Raisonneur.

» Parce que pour qu'elles la fissent, il faudroit trois choses dont » le concours est impossible; savoir, que j'eusse été témoin de la pro- » phétie, que je fusse témoin de l'événement, & qu'il me fût démontré » que cet événement n'a pu quadrer fortuitement avec la prophétie : » car, fùt-elle plus précise, plus claire, plus lumineuse qu'un axiome » de géométrie: puisque la clarté d'une prédiction faite au hazard n'en » rend pas l'accomplissement impossible, cet accomplissement, quand » il a lieu, ne prouve rien à la rigueur pour celui qui l'a prédit.

» Voyez donc à quoi se réduisent vos prétendues preuves surna- » turelles, vos miracles, vos prophéties. A croire tout cela sur la foi » d'au- I trui, & à soumettre à l'autorité des hommes l'autorité de Dieu ri58"i » parlant à ma raison. Si les vérités éternelles que mon esprit conçoit.

' On remarquera, dans cette discussion sur les prophéties, comme, d'ailleurs, dans toute cette critique de la Révélation, que Rousseau se borne à des objections à priori et n'entre pas dans l'examen des faits particuliers. Le seul fait qui sera étudié en détail, c'est l'histoire de Jésus; et elle le sera avec une piété admirative, qui est presque l'acquiescement d'un croyant (cf., plus loin, pp. 179-1831. Cette discrétion donne à ses attaques non pas seulement une décence, mais encore une généralité, qui leur enlève de leur force, et qui réserve aux preuves de sentiment- toute leur puissance de séduction. Comparer, en ce qui concerne les prophéties, les railleries précises et les grossièretés appuyées des « philosophes > : cf. Meslier [240]. 324-329. Voltaire, Sermon des Cinquante [241J, 447-448, Dumarsais [ijg''^, 46-54, etc. — On trouvera, aux Appendices, III, un petit morceau inédit sur les prophéties, inspiré de VExamen de la Religion [173], et que probablement Rousseau avait d'abord destiné à la Profession.

mon esprit conçoit pouvoient souffrir quelque (' exception) il n'\auroit plus pour moi nulle espèce de certitude et loin d'être sur que vous me parlez de la part de Dieu je ne serois pas même assuré {- de son existence)].

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