Difficultés pratiques
Voilà bien des difficultés, mon enfant, & ce n'est pas tout. Parmi tant de religions diverses qui se proscrivent & s'e.\cluent mutuellement, une seule est la bonne, si tant est qu'une le soit '. Pour la reconnoître, il ne suffit pas d'en examiner une, il faut les examiner toutes; & dans quelque matière que ce soit, on ne doit point condamner sans entendre *; il faut comparer] les objections aux preuves; il faut savoir {159] ce que chacun oppose aux autres, & ce qu'il leur répond. Plus un sentiment nous paroît démontré, plus nous devons chercher sur quoi tant d'hommes se fondent pour ne pas le trouver tel. Il faudroit être bien simple pour croire qu'il suffit d'entendre les Docteurs de son parti pour s'instruire des raisons du parti contraire. Où sont les Théologiens
* Plutarque rapporte ^ que les Stoïciens, entre autres bizarres paradoxes, soutenoient que dans un jugement contradictoire, il étoii inutile d'entendre les deux I parties; car, disoient-ils, ou le premier a prouvé son dire, ou il ne l'a pas [1591 prouvé. S'il l'a prouvé, tout est dit, & la partie adverse doit être condamnée; s'il ne l'a pas prouvé, il a tort, & doit être débouté. Je trouve que la méthode de tous ceux qui admettent une révélation exclusive, ressemble beaucoup à celle de ces Stoïciens. Si-tôt que chacun prétend avoir seul raison, pour choisir entre tant de partis, il les faut tous écouter, ou l'on est injuste.
' Cette objection de la multiplicité des sectes religieuses était traditionnelle dans la polémique « libertine » et « déiste » : cf., à titre de spécimen. I,i page des Pensées philologiques, qui a été citée plus haut, note 2 de la p. iSg.
' Contredits des philosophes stoïques, VI [yS], 11, ôBg. Il est probable que ce texte de Plutarque, comme celui qu'il a déjà rappelé, provient d'une lecture directe et personnelle : cf., plus haut, la note 1 de la page 84.
se piquent de bonne foi [où sont ceux qui pour réfuter les raisons de leurs adversaires ne commencent pas par les affoiblir]. Chacun brille ['dans son] parti. -Mais [tel] au milieu ^ de * ses partisans est tout fier de [* la force de ses] preuves qui feroit un C^ fort) sot personnage avec ces mêmes preuves (' au milieu des) gens d'un autre parti. (^ Prétendez) vous vous instruire dans les livres, que de langues il faut apprendre, ^ que de bibliothèques (immenses) il faut parcourir, quelle '" immense lecture il faut faire, qui me guidera dans le choix. Difficilement trouve-t-on dans un pays les meilleurs livres du parti contraire '', quand on les trouveroit ils seroient '- bientôt refutés. L'absent a toujours tort, et de mauvaises raisons dites avec assurance ('^ balancent) aisément les bonnes exposées avec mépris. D'ailleurs [souvent] les livres nous trompent
" étoit [(toujours)] inutile d'entendre les deux parties; car disoient-ils ou « '^ le premier » a prouvé son dire, ou il ne l'a pas prouvé. S'il l'a prouvé (tout est dit et) par cela seul la partie adverse « est condamnée » ; s'il ne l'a pas prouvé ('^ il n'y a point d'accusation fondée et l'accusé doit être absous). « Je trouve » ("que) la méthode ('**des [chrétiens et notamment des] catholiques) ressemble ('-'tout à fait) à celle de ces stoïciens.
' (au milieu). — • M. parmi les siens.
^ (Sans doute).
■* B. (de sa secte) [des siens]. — M. de sa secte.
^ ces (sic).
■■' (ces). — B. (la force de).
« [très]. — B. [fort].
' (par) [parmi les]. — B. parmi des.
* [Voulez].
" (quelle).
'" (le ctube).
" B. [à plus forte raison ceux de tous les partis]. — M. < à plus... les partis >.
'- B. (aisément) [bientôt].
'^ [effacent].
'* (n') étoit (jamais).
'■'' [(Taccusateur)].
'" [c'est lui qui a tort il doit être débouté].
" M. que.
'" [de tous ceux qui admettent une révélation exclusive]. — M. de ceux qui.
'" [beaucoup].
qui se piquent de bonne-foi '? où sont ceux qui, pour réfuter les raisons de leurs adversaires, ne commencent pas par les affoiblir? Chacun brille dans son parti: mais tel au milieu des siens est fier de ses preuves, qui feroit I un fort sot personnage avec ces mêmes preuves parmi des gens l160j d'un autre parti. Voulez-vous vous instruire dans les livres ? quelle érudition il faut acquérir, que de langues il faut apprendre, que de bibliothèques il faut feuilleter, quelle immense lecture il faut faire! Qui me guidera dans le choix ' ? Difficilement trouvera-t-on dans un pavs les meilleurs livres du parti contraire, à plus forte raison ceux de tous les partis ; quand on les trouveroit. ils seroient bientôt réfutés. L'absent a toujours tort, & de mauvaises raisons dites avec assurance, effacent aisément les bonnes exposées avec mépris. D'ailleurs (^) souvent rien n'est plus trompeur que les livres. & ne rend moins lîdellement les sentimens de ceux qui les ont écrits. Quand vous avez voulu juger de la Foi catholique sur le livre de Bossuet -, vous vous êtes trouvé loin de
(a) C, D : souvent les livres nous trompent et ne rendent pas Jidellemcnt.
' Ce portrait du « théologien » forme comme une réplique au portrait du « philosophe > qu'il a tracé au début de la Profession, p. 3o : « Chacun sait bien que son système n'est pas mieu.\ fondé que les autres; mais il le soutient parce qu'il est à lui. II n'y en a pas un seul qui, venant à connaître le vrai et le faux, ne préférât le mensonge qu'il a trouvé à la vérité découverte par un autre. Oii est le philosophe qui, pour sa gloire, ne tromperait pas volontiers le genre humain? Où est celui qui, dans le secret de son cœur, se propose un autre objet que de se distinguer? » etc. On saisit là, sous un double aspect, le but essentiel de la Profession, qui est, d'ailleurs, celui qu'il avait aussi visé dans ses deux derniers ouvrages : « établir la paix », « terminer à la fin les dissensions des prêtres et des philosophes », en les renvoyant dos à dos, et en laissant subsister la religion entre eux deux {Lettre à D'Alembert, I, i83, notei.
' C'est la seconde fois que Rousseau insiste sur les difficultés pratiques de la recherche érudite en matière de religion : cf.. plus haut, pp. 142-143. .Mais dans les deux passages les points de vue ne sont pas absolument identiques. Dans l'un, il s'agissait de faire l'examen critique d'une nouvelle religion: dans celui-ci. d'étudier comparativement les diverses religions existantes.
' Ce sont là. sans doute, des souvenirs de catéchumène libéré, surpris de ne plus retrouver, dans les premiers sermons qu'il écoute, la sobre doctrine qui lui a été présentée dans les manuels de l'hospice. Qu'on relise, en effet, les chapitres 111, IV, V, Vlll, etc., de {'Exposition [84], 54-59, 67, etc. (Le Culte Religieux se termine à Dieu seul — L'Invocation des Saints — Les Images et les Reliques — Les Satisfactions, te Purgatoire et les Indulgences, etcl, on comprendra que des sermons de curés ou de moines italiens, tels que vraisemblablement Jean-Jacques en entendait à Turin, devaient être moins intellectuels et paraître rendre un autre son. Quoique dans les Confessions. Vlll, 45, il n'ait cité que « Saint .\ugustin. Saint Grégoire et les autres Pères » parmi les doctes auteurs dont « le vénérable petit vieux prêtre », chargé de le
et ne ' nous disent pas I (toujours)] fidèlement les sentimens de ceux qui les ont écrit. ^ Qui voudroit juger de la ''doctrine catholique * par l'exposition de Bossuet se trouveroit loin de compte quand il viendroit vivre parmi nous. Il verroit bientôt que la doctrine avec laquelle on répond aux protestants n'est point celle qu'on enseigne au peuple (' et qu'un pasteur qui prendroit au pied de la lettre ''' le livre de Bossuet se feroit bientôt des affaires). Pour bien juger ' de la Religion d'un peuple '^ c'est chez ce peuple qu'il faut aller l'apprendre. Chacun a ses (■' opinions) son sens ses [coutumesj ses "' maximes [ses préjugés] qui "s'accordent avec la croyance et qu'il faut '- y joindre pour en juger. Combien de Igrandsj peuples (i^ dans l'uni vers '* ne font) point de livres et ne lisent pas les nôtres, comment jugeront-ils de nos opinions comment jugerons nous des leurs. Nous les raillons ils nous fo ^7j^ ro 15 raillent. >" Nous ne savons pas leurs raisons ils || ^^ ne savent pas les nôtres, et si nos vovageurs les tournent en ridicule, il ne leur
' B. (nous).
- B. Quand vous aurez voulu juger. — M. quand vous aurez voulu.
^ B. (doctrine) [au crayon, repassé à l'encre : foi].
■* B. sur le livre de Bossuet, vous vous êtes trouvé loin de compte après avoir vécu parmi nous. Vous avez vu que la doctrine avec laquelle.
'■• [et que (la doctrine) [le livre] de Bossuet ne ressemble (point à celles du prône) [guéres] aux maximes du prône]. — B. aux (maximes) [instructions] du Prône.
'■ (de).
• B. (de la) [d'une] Religion (d'un peuple). — M. de la religion d un peuple. — I. (de la) [d'une] Religion.
" B. il ne faut pas l'étudier « dans » (ses) [les] livres [de ses sectateurs] il faut aller l'apprendre chez (lui) [eux. Cela est fort différent]. Chacun a. — M. il ne faut pas l'étudier dans ses livres, il faut aller l'apprendre chez lui. Chacun.
'■' [traditions].
'" B. < ses maximes >.
" (pour). — B. font l'esprit de sa croyance et qu'il y faut.
'^ [au monde]. — B. < au monde >.
'■' [n'impriment].
'■'■ B. (raillent) [méprisent]. — M. raillent. —I. (raillent) [méprisent].
'" (mais lesquels). — B. (nous ne savons) [ils ne savent] pas (leurs) [nos] raisons.
'■ B. (ils ne savent) [nous ne savons] par les (nôtres) [leurs].
ÉDITION ORIGIXALE 363
compte après avoir vécu parmi | nous. Vous avez vu que la doctrine [161]
avec laquelle on répond aux Protestans n'est point celle qu'on enseigne'
au peuple, & que le livre de Bossuet ne ressemble guère aux instructions
du prône. Pour bien juger d'une religion, il ne faut pas l'étudier dans
les livres de ses sectateurs, il faut aller l'apprendre chez eux: cela est fort
différent. Chacun a ses traditions, son sens, ses coutumes, ses préjugés,
qui font l'esprit de sa croyance, & qu'il y faut joindre pour en juger.
Combien de grands peuples n'impriment point de livres & ne lisent pas les nôtres! Comment jugeront-ils de nos opinions ? comment jugerons-nous des leurs? Nous les raillons, ils nous ('') méprisent; & si nos vovageurs les tournent en ridicule, il ne leur manque, pour nous le rendre, que de voyager parmi nous 1. Dans quel pays n'y a-t-il pas des gens sensés, des gens | de bonne-foi, d'honnêtes gens amis de la vérité, [162] qui, pour la professer, ne cherchent qu'à la connoitre? Cependant chacun la voit dans son culte, & trouve absurdes les cultes des autres Nations; donc ces cultes étrangers ne sont pas si extravagans qu'ils nous semblent, ou la raison que nous trouvons dans les nôtres ne prouve rien.
( ft ) C, D : ils nous raillent : ils ne savent pas nos raisons, nous ne savons pas les leurs : et si.
convertir, essayait d' « assommer » sa résistance, — il est très probable que le traité de Bossuet devait être au San Spirito le livre fondamental des catéchistes : la réputation de son auteur, les conversions dont il avait été l'occasion, en avaient fait, au début du XVllI' siècle, comme le manuel international du catholicisme. Le reproche que Rousseau adresse ici à Bossuet n'était pas nouveau, puisque Bossuet l'avait signalé lui-même dans VAvertissement de sa seconde édition [84], 2 : « Il a paru deux réponses à ce traité... [Leurs deux auteurs] affectent de dire que M. de Condom ne fait qu'adoucir et exténuer les dcgmes de sa religion. A les entendre parler, il semble se relâcher partout : il se rapproche, il abandonne les sentiments de son Église, et il entre dans ceux des prétendus réformés. Enfin son traité ne s'accorde pas avec la profession de toi que l'Église Romaine propose a tous ceux de sa communion ».
' Cette idée revient souvent chez Montaigne, Charron, La Hontan, etc., d'une façon générale chez tous ceux qui, du XVl' au XVIM' siècle, se sont complus à présenter la « philosophie » du « Sauvage » : cf.. par exemple. Dialogues de La Hontan I io5], 1-2. 33-37, s"^-
manque pour nous le ' rendre que de voyager (à leur toui) parmi nous. Dans quel pays n'y a-t-il pas des (- hommes) sensés, des gens de bonne foi, des amis de la vérité qui ^ ne cherchent * qu'à la connoitre pour la professer. Cependant chacun la voit dans son culte et trouve absurdes les cultes des autres [nations). Donc ces cultes [étrangers] ne sont pas si extravagans qu'ils nous semblent, ou la raison que nous trouvons dans ^ le nôtre ne prou\e rien