La Révélation et le problème du salut
Les deux tiers du genre humain ne sont ni Juifs, ni Mahométans, ni Chrétiens, & combien de millions d'hommes n'ont jamais oui parler de Moïse, de Jesus-Christ, ni de .Mahomet '? On le nie: on soutient que nos Missionnaires vont par-tout. Cela est bientôt dit - : mais vont-ils dans
peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent. Il ne faut pourtant pas les brûler ». Rousseau avait été fort choqué par le ton de ce morceau ; cf., dans la \" des Lettres de la Montagne, 111, 197, où il fait dire à Voltaire : « Voyez mon chapitre Des Juifs, voyez le même chapitre plus développé dans le Sermon des Cinquante: il y a là du raisonnement, ou l'équivalent, je pense ». Cf. encore, dans les Dissertations mêlées [1 58 ">'"], 1. 195-197, la Lettre à M *** sur les Juifs, où il est prouvé que le mépris dans lequel la Xation Juive est tombée est antérieur à la malédiction de Jésus- Christ, et où Mirabaud, qui parait bien l'auteur de cette Lettre, regarde comme universellement admis que « la crédulité, l'opiniâtreté, l'entêtement, et, ce qu'on peut appeler sans déguisement faiblesse et petitesse d'esprit, a été et est encore aujourd'hui le caractère particulier des Juifs ». -
• L'argument qui va être présenté était familier au.x déistes; et Rousseau en trouvait l'essentiel dans Clarke, Existence de Dieu. Il, 11 ij25], 111, 25 : « Un auteur moderne, écrit-il, du nombre de ceu.x qui nient la Révélation (Voyez un livre anglais intitulé Les Oracles de la Raison, p. 197I [The oracles of Reason, etc.. by Charles Blount, Esq., ,'Vlr Gilden and others. London, 1693, se trouvent en tête de The Afiscellaneous M 'orA.ï of Charles Blount, Esq.. Printed in the year i6g5, in-rz], insiste beaucoup sur cet argument dont il fait son fort. Il dit que de l'aveu de tout le monde, il n'y a jamais eu de Révélation divine, reconnue universellement pour telle, et reçue en cette qualité dans tous les siècles et dans tous les pays de la terre. Il fait semblant d'avouer que, si la doctrine chrétienne était universellement reçue, il ne pourrait s'empêcher de croire qu'elle est en effet la Religion de Dieu même. .Mais voyant, dit-il, qu'il n'y a point de Religion qui puisse se vanter d'avoir été reçue universellement sur ce pied-là, et qu'il y a plusieurs nations à qui la doctrine chrétienne n'a jamais été ni prêchée, ni connue, il est obligé de conclure qu'une doctrine, qui n'est pas universelle et qui n'a pas été donnée à connaître à tous les hommes également, ne peut pas être regardée comme une doctrine nécessaire à quelques-uns ». .Même argument dans Fréret, Lettre de Thrasybule à Leucippe [18g], 235. Cf. encore Examen de la Religion, du pseudo-Saint-Evremond [173], 7 : « Examinons un instant combien le nombre des Chrétiens est petit. La Terre a quatre Parties, l'Europe, r.\sie, l'Afrique et l'Amérique. On doit compter pour peu de chose les Chrétiens d'Asie, d'Afrique et d'Amérique; encore damnons-nous une partie de ces Chrétiens qui ne sont pas catholiques. Reste l'Europe : le Turc en occupe une partie ; le Moscovite, que nous damnons aussi, parce qu'il est schismatique. y possède un grand royaume. Nous damnons encore l'Angleterre, la Hollande, la Suède », etc.
' Cf. le verset 5 du Psaume XVlll, repris par S' Paul, .id Roman., X. 17 : « In omnem terram exivit sonus eorum et in fines orbis terrae verba eorum ». Ce sont surtout les grands théologiens protestants du .WI" siècle qui avaient appuvé leurs
' d'esclaves, ° qu'ont fait toutes les femmes de cette partie du monde pour (^ que jamais) missionnaire ne puisse leur prêcher la foi. ■* Iront-elles toutes en enfer pour avoir été {^ entérinées). [* En] vérité c'est une ' bien pitoyable réponse à l'objection de l'ignorance invincible que d'alléguer la mission de prêtres et de dire que l'Evangile est prêché par toute la terre. Car premièrement cela est [trèsj évidemment faux, "et quand -'cela seroit vrai qu'y gagneroit on. La \eille '"que le premier missionnaire est arrivé dans un pavs il y est sûrement mort quelqu'un qui n'a pu l'entendre. Or dites-moi ce que nous ferons de ce quelqu'un là. y '^ Quand il n'y auroit dans tout l'univers qu'un seul homme à qui l'on n'auroit jamais prêché Jésus Christ l'objection seroit aussi forte pour ce seul homme que pour '-la moitié du genre humain.
- B. (déjà manires d'une chasteté forcée [de la CDntinencej I.
'■' [qu'aucun].
■• (Faut-il).
■' [recluses]. — B. recluses ? (et manires de la continence ?).
" (Enfin). — B. < En vérité c'est une évidemment faux >.
' (qu estion).
" B. < et > (« Mais »).
■■' B. il seroit vrai que l'Évangile est (prêché) Tannoncé] par toute la terre qu'y gagneroit-on ?
"* M. [du jour] que le premier. — I. [du jour] que le premier.
" B. (Quand il) n'y (auroit sur la terre entière; leut-il dans tout l'univers] qu'un seul homme.
'- B. (la moitié) [le quart]. — M. la moitié.
t (,'ctte fin de pai-agrap/ie avait d abord formé un petit développement à part, que Rousseau avait inscrit en marge vers le haut de la page: Quand il [n'Jy auroit qu'un seul homme au monde qui n'eut jamais entendu parler de Jésus Christ l'objection (n'est) seroit aussi forte pour ce seul homme que pour la moitié du genre humain.
le cœur de l'Afrique encore inconnue, & où jamais Européen n'a pénétré jusqu'à présent? Vont-ils dans la Tartarie méditerranéen suivre à cheval les Hordes ambulantes dont jamais étranger n'approche, & qui loin d'avoir oui parler du Pape, connoissent à peine le grand Lama ? \'ont-ils dans les con-|tinens immenses de l'Amérique, où des Nations entières ne savent pas [169] encore que des peuples d'un autre monde ont mis les pieds dans le leur? ■Vont-ils au Japon, dont leurs manœuvres les ont fait chasser pour jamais, & où leurs prédécesseurs ne sont connus des générations qui naissent, que comme des intrigans rusés, venus avec un zèle hypocrite pour s'emparer doucement de l'Empire '? Vont-ils dans les Harems des Princes de l'Asie, annoncer l'Évangile à des milliers de pauvres esclaves? Qu'ont fait les femmes de cette partie du monde pour qu'aucun Missionnaire ne puisse leur prêcher la Foi? Iront-elles toutes en enfer pour avoir été recluses -? Quand il seroit vrai que l'Évangile est annoncé par toute la terre, qu'y gagneroit-on ? La veille du jour que le premier .Missionnaire est arrivé dans un pays, il y est sûrement mort quel- | qu'un qui n'a pu [HO] l'entendre. Or, dites-moi ce que nous ferons de ce quelqu'un-là ? N'y eùt-il dans tout l'univers qu'un seul homme à qui l'on n'auroit jamais prêché Jesus-Christ, l'objection seroit aussi forte pour ce seul homme, que pour le quart du genre humain.
théories de la prédestination sur l'universalité de la prédication évangélique. CI', les principales réponses sur ce sujet ap. La .\lothe le Vayer, Vertu des Païens '80 >"»], 48-49, et L. Capéran, Le problème du salut des infidèles iagS], 197-199 et 226-230.
'' Féraud, Dictionnaire critique [230 , 1, 628 : « Méditerranée, qui est au milieu des terres : les villes, les provinces méditerranèes ».
' On reconnaît ici Tesprit de VEssai sur les mœurs : cf., par exemple, pour le Japon, Chap. CXLII '220], XII, 365. Rousseau pouvait, d'ailleurs, trouver des réquisitoires encore plus précis contre les missionnaires du Japon dans les Lettres chinoises XIX [i35], I, 183-196. et surtout dans un livre qu'il avait lu, {'Histoire du Japon âe Kjempfer : cf. U, iv, 5 'i3o], II, 53-56 (Orgueil et avarice des chrétiens japonais, insolence des prélats, qui refusent d'honorer les dignitaires du pays, conspiration des convertis contre l'empereun. Je n'ai pas su retrouver dans quel livre Rousseau avait pris les allusions de cette page aux hordes tartares et au Grand Lama.
' Cf. Berruyer, Histoire du peuple de Dieu [2o3 . 1, pp. clviii-clix : « S'il est donc vrai que la foi des vérités révélées est nécessaire au salut, pourquoi la Révélation n'est-elle pas parvenue dans toutes les parties de l'Univers ?... L'état de tant d'hommes, qui, faute d'une Révélation. ... ont le malheur de n'être pas Chrétiens, fait le fond d'une
objection favorite cent fois rebattue par les incrédules Ils vous demandent à tout
propos si un Indien, un Chinois, un sauvage, seront damnés pour avoir ignoré l'histoire de Jésus-Christ, et pour n'avoir pas été les membres d'une société qu'ils n'ont ni connue ni pu connaître ». On sait que le P. Berruver fut lui-même condamné pour avoir fait à cette question une réponse trop pélagienne : cf. L. Capéran. Le problème du salut des infidèles [293], 386-394. — Comparez encore La .\lothe le Vayer, Vertu des Païens [80 '"'»], 5i-55, Forraev, Xécessité de la Révélation [21 1 *>"], II, 3o3 sqq.
382 KF.DACÏIONS MANUSCRITES
' Mais supposons enfin que les ministres de l'évangile se. " soient fait entendre ■' à tous les hommes, que leur ont-ils dit qu'on (* dut) ^ croire sur *' leur parole et qui ne demandas! pas la plus exacte vérification. Vous m'annoncez un Dieu né et mort il \' a '4 mille ans à l'autre extrémité du monde dans * une petite ville -'que je ne connois point et vous me dites que '"ceux qui n'auront point cru à ce mistére seront " tous dannés. Voila des choses bien étranges ^'^. Pourquoi vôtre Dieu a-t-il fait arriver si loin de moi les ('^ choses qu'il m'obligeoit) de croire. ^* Suis-je obligé de savoir ce qui se passe dans ces antipodes. Puis-je deviner qu'il va eu [dans C^le monde)j un peuple Hébreu et une i'" petite] ville C de) Jérusalem. "* Vous venez dites vous me l'apprendre, f° 172 ^° mais pourquoi n'êtes vous '■' venu l'apprendre || à mon père ou pourquoi dannez vous ceC-'" t honnête) vieillard pour n'en avoir f2>jamaiS| rien su. Doit il être éternellement puni de vôtre paresse
' B. < Mais supposons enfin >. (Que) [Quand] les ministres.
- B. sont.
■' B. au.x peuples éloignés que leur ont-ils.
^ [put raisonnablement].
■■' B. (croire) [admettre].
'■• (la).
■ B. deux mille.
" B. (une) [je ne sais quelle].
" B. (que je ne connois point).
'" B. [tous] ceux.
" B. < tous >.
'- (que). — B. pour les croire [si vite] sur (l'I [la seule] autorité d'un homme que je ne connois point. Pourquoi. — M. sur l'autorité d'un seul homme que je ne.
" [événemens qu'il vouloit m'obliger]. — B. evenemens dont il vouloil m'obliger d'être instruit ? Est-ce un crime d'ignorer ce qui se passe au.\ antipodes ? '■' [(Mon Père mort « avant « vôtre arrivée étoit-il obligé)]. '^ [un autre monde].
'" B. (petite).
'• [appellée]. — B. de.
'" B. Autant vaudroit m'obliger de savoir ce qui se fait dans la lune. Vous venez.
'" B. pas.
'"' [bon].
-' B. rjamais].
Quand les Ministres de l'Évangile se sont fait entendre aux peuples éloignés, que leur ont-ils dit qu'on pût raisonnablement admettre sur leur parole, & qui ne demandât pas la plus exacte vérification ? Vous m'annoncez un Dieu né & mort il y a deux mille ans à l'autre extrémité du monde, dans je ne sais quelle petite ville, & vous me dites que tous ceux qui n'auront point cru à ce mistere (^) seront damnés. Voilà des choses bien étranges pour les croire si vîte sur la seule autorité d'un homme que je ne connois point H Pourquoi votre Dieu a-t-il fait arriver I si loin de moi les événemens dont il vouloit m obliger d'être instruit? [171] Est-ce un crime d'ignorer ce qui se passe aux Antipodes ? Puis-je deviner qu'il v a eu dans un autre hémisphère un peuple Hébreu & une ville de Jérusalem ? Autant vaudroit m'obliger de savoir ce qui se fait dans la lune. V'ous venez, dites-vous, me l'apprendre ; mais pourquoi n'ètesvous pas venu l'apprendre à mon père ', ou, pourquoi damnez-vous ce bon vieillard pour n'en avoir jamais rien su ? Doit-il être éternellement puni de votre paresse, lui qui étoit si bon, si bienfaisant. & qui ne cherchoit que la \érité-? Soyez de bonne-foi, puis mettez-vous à ma
I '< I C, D : mystcrc.
' Comparez un discours analogue de ton. et qui met en valeur des idées familières au Vicaire ici'., plus haut, pp. 164-165). dans VE.xamen de la Religion [lyS], 64 : « Un" Indien de bonne foi arrive en Europe. 11 élève *sa voix, et demande : Qui m'assurera de la Révélation divine? qui de vous se prétend infaillible? L'Église Romaine paraît: C'est moi, dit-elle, qui suis infaillible. L'Indien s'apprête à l'écouter; mais auparavant, il lui demande ; Quelle preuve me donnez-vous de l'infaillibilité dont vous vous flattez? — C'est l'Écriture, répond l'Église. — Mais qu'est-ce que l'Écriture; demande l'Indien ? — C'est un livre inspiré de Dieu, répond l'Église. — A quelle marque le connaitrai-je, réplique encore l'Indien ? — C'est moi qui vous en assure, ajoute encore l'Église. Si l'Indien est d'aussi bon sens que de bonne foi, a-t-il encore quelque chose à demander » ?
' L'objection était classique ; cf. Diderot, art. Chinois, dans Y Encyclopédie [58j, Xl\', 140-141 : « A en juger par les objections de l'empereur au.x premiers missionnaires, les Chinois ne l'ont pas embrassée [la Religion chrétienne] en aveugles : Si la connaissance de Jésus-Christ est nécessaire au salut, disuit cet empereur aux missionnaires, et que, d'ailleurs. Dieu nous ait voulu sincèrement sauver, comment nous a-t-il laissés si longtemps dans l'erreur? Il y a plus de seize siècles que votre religion est établie dans le monde, et nous n'en avons rien su. La Chine est-elle si peu de chose, qu'elle ne mérite pas qu'on pense à elle, tandis que tant de barbares sont éclairés ? — C'est une difficulté qu'on propose tous les jours sur les bancs en Sorbonne ».
' iVl. Eugène Ritter. La Famille et la /eunes.se de J. ,/. Rousseau [274 . 202. note 1, croit que, « quand Rousseau a mis dans la bouche d'un pa'ien cette réponse à un missionnaire, il s'est certainement rappelé », si toutefois son récit est exact, une anecdote de sa jeunesse. C'est le dialogue entre le Révérend Père inquisiteur et le jeune Jean-Jacques, au moment où celui-ci \ient recevoir à l'Inquisition de
lui qui étoit si ^ doux, si bienfaisant - si honnête et qui ne cherchoit que la vérité : [Soyez de bonne foij " mettez-vous à ma place * et voyez si (je) •''' puis sur vôtre seule " autorité croire toutes les choses incroyables que vous 'me dites et concilier tant d'injustice avec le Dieu juste que vous [m'annoncez]. Laissez [moi] de grâce aller voir ■'ce ^merveilleux pavs >"où " les [vierges accouchent ou les] dieux naissent [(comme des hommes) « et » [(où les dieux)] l^- mangent] souffrent et meurent '■'. Que j'aille savoir pourquoi les (heureux) habitans de cette Jérusalem ont '^ laissé traitter Dieu comme un *' scélérat. Ils ne le (^'^ connoisscient pas. Comment eux qui le voyoient ne le connoissoient [pas] et [vous] voulez que je le connoisse) moi qui ['' n'en ai jamaisi entendu parler '*■. llls ont été punis ils ont été dispersés, opprimés asservis ''•* aucun d'eux -" n'approche plus de la même \ille. Assurément ils ont bien mérité tout celai. (-' Et)
' B. bon.
- B. < si honnête >.
' B. puis mettez-vous.
* B. (et).
■' si (je) sur (sic). — B. je (puis! [dois].
*' B. témoignage.
' M. m'annoncez. Laissez-moi.
" B. ces.
'■' M. < merveilleu.x >.
'" B. [au crayon, repassé à l'encre : lointains].
" B. (les vierges accouchent, où les Dieux naissent, mangent, souffrent et meurent) [au cravon, repassé à l'encre : se passèrent tant de merveilles (inconnues) [inouies] dans celui-ci]; Que j'aille savoir.
'^ (meurent se laissent mourir... vivre « et se laissent traitter comme •* des scélérats).
" (et se laissent traitter comme des scélérats. Je). " B. traitté.
'^ B. (scélérat) [au crayon, repassé à l'encre : brigand]. "* [ont pas reconnu pour Dieu et que ferai-je donc]. — B. ont pas, ditesvous, reconnu pour Dieu. Que ferai-je donc. " (des ce jour).
"* (de). — B. que par vous .'' Vous ajoutez qu'ils ont été punis, dispersés, opprimés. — M. punis, opprimés, dispersés. ''■' B. qu'aucun d'eux.
"" M. (ne) n'approche.
=' [Mais].
place : voyez si je dois, sur votre seul témoignage, croire toutes les choses
incroyables que vous me dites, & concilier tant d'injustices avec le Dieu
juste que vous m'annoncez. Laissez-moi, de grâce, aller voir ce pays
loin- I tain, où s'opérèrent tant de merveilles inouies dans celui-ci '; que [172]
j'aille savoir pourquoi les habitans de cette Jérusalem ont traité Dieu
comme un brigand. Ils ne l'ont pas, dites-vous, reconnu pour Dieu ?
Que ferai-je donc, moi qui n'en ai jamais entendu parler que par vous?
Vous ajoutez qu'ils ont été punis, dispersés, opprimés, asservis ; qu'aucun
d'eux n'approche plus de la même ville. Assurément ils ont bien mérité
tout cela : mais les habitans d'aujourd'hui, que disent-ils du déicide de
leurs prédécesseurs? Ils le nient, ils ne reconnoissent pas non plus Dieu
pour Dieu : autant valoit donc laisser les enfans des autres.
Turin « l'absolution du crime d'hérésie » ; cf. Confessions, VIII, 48 : « Après plusieurs questions sur ma foi. sur mon état, sur ma famille, il me demanda brusquement si ma mère était damnée. L'effroi me fit réprimer le premier mouvement de mon indignation; je me contentai de répondre que je voulais espérer qu'elle ne l'était pas, et que Dieu avait pu l'éclairer à sa dernière heure. Le moine se tut. mais il fit une grimace qui ne me parut point du tout un signe d'approbation ». L'hvpothèse de M. Ritter n'est pas invraisemblable ; mais, quand bien même le récit des Confessions serait scrupuleusement fidèle. la difficulté était trop familière aux théologiens (cf. la note précédente 1 pour que la suggestion d'un fait précis fût nécessaire. Et, s'il fallait en admettre une, je rapprocherais plus volontiers de ce discours celui d'un vieil Iroquois au P. Joseph, récollet, discours que rapporte Le Beau dans son Voyage [i5i ''"\ I, 267, et que Rousseau avait copié dans son cahier de brouillons [5], 24" : « Grand Esprit! Grand Esprit! pourquoi ne t'es-tu pas fait connaître à moi ? Je t'ai si souvent dit : Qui es-tu ? Où es-tu ? Que veux-tu que je fasse ? Et tu n'as pas voulu me répondre. Sans doute, j'en étais indigne, parce que je t'avais trop offensé : mais comment pouvais-je t'oflenser sans te connaître ? Et présentement, que t'ai-je fait pour m'envoyer cette robe grise qui me console, en disant qui tu es » ? ' Le texte de la Première Rédaction est ici d'une ironie toute voltairienne : « Laissez-moi de grâce aller voir ce merveilleux pays, où les vierges accouchent, où les dieux naissent comme des hommes, mangent, souffrent et meurent ». Rousseau a sans doute supprimé ces plaisanteries, parce qu'elles lui ont paru déplacées dans la bouche du Vicaire, et qu'elles s'accordaient mal avec la formule célèbre qu'il écrira plus loin. p. 182 : « La vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu ».
les (nouveaux) habitans ' que disent- ils du Déicide de leurs (-' ancêtres). Ils (ne) le ■' reconnoissent pas non plus *. Autant valoit [donc] laisser les enfans des autres.
Quoi dans cette même ville où Dieu est mort les anciens ni les nouveaux habitans ne l'ont ■"' point reconnu et vous voulez que je le reconnoisse moi qui suis né ["quatre mille ans après] à deux mille lieues de là. ('Vous voulez) que j'ajoute foi à ce livre que vous appeliez sacré (** avant ^ de) [savoiri (i" comment il s'est fait), comment il s'est conservé, commeat il vous est parvenu [" ce que disent dans le pays '^ceux qui le rejettent quoiqu'ils "savent aussi bien que vous ** ce que vous " me dites]. (« ^^ Avant Que je vous » écoute) [il faut] "que j'aille en Europe en '* asie en Palestine '^ examiner tout par moi même. C^" Je serois) fou de vous écouter avant ce tems-là.
Non seulement ce discours me paroit raisonnable, mais je soutiens que tout homme 2* raisonnable doit parler ainsi et renvover bien loin le missionnaire qui avant la vérification des preuves
' [d'aujourdui].
^ [prédécesseurs].
■' [nient ils ne]. — I. (et?) [ils] ne (reconnoissanl) [reconnoissent] pas.
* [Dieu pour Dieu].
■' M. pas.
" B. deux mille.
' (Et quelle preuve me donnez) [ne voyez vous pas qu'avant].
" [et auquel je ne comprends rien je dois] savoir [par des autorités... d'autres que par vous]. — B. par d'autres que vous.
' (d'en savoir... d'en connoitre).
"" [quand et par quel autre il a été fait].
" (comment).
'^ (trois mots illisibles). — B. pour leurs raisons.
" B. sachent.
'* B. tout ce que.
" B. m'apprenez.
'* [(Avant toute chose) Vous voyez bien qu'].
" B. nécessairement.
" B. [asie en].
'' (en).
^^ [Il faudroit que je fusse].
^' B. sensé.
Quoi ! dans cette même ville où Dieu est mort, les anciens ni les nouveaux habitans ne l'ont point reconnu, & vous voulez que je le reconnoisse, moi qui suis né deux mille ans après à deux mille lieues de-ià ! Ne voyez- | vous pas qu'avant que j'ajoute foi à ce livre que [173] vous appeliez sacré, & auquel je ne comprends rien, je dois savoir par d'autres que vous quand & par qui il a été fait, comment il s'est conservé, comment il vous est parvenu, ce que disent dans le pays, pour leurs raisons, ceux qui le rejettent, quoiqu'ils sachent aussi bien que vous tout ce que vous m'apprenez? Vous sentez bien qu'il faut nécessairement que j'aille en Europe, en Asie, en Palestine, examiner tout par moi-même; il faudroit que je fusse fou pour vous écouter avant ce tems-Ià.
Non-seulement ce discours > me paroit raisonnable, mais je soutiens que tout homme sensé doit, en pareil cas, parler ainsi, & renvoyer bien loin le Missionnaire, qui, avant la vérification des preuves veut se dépêcher de l'instruire & de le baptiser. Or je soutiens qu'il n'y a pas
' Voltaire [242], 279: «Tout ce discours se trouve mot à mot dans le poème de la Religion naturelle et dans l'Épilre à L'ranie ». La remarque de Voltaire est e.xacte, à condition de ne pas la prendre à la lettre. On ne peut pas dire que « tout ce discours » du païen au Missionnaire « se trouve mot à mot » dans Voltaire, mais, du moins, l'esprit s'v trouve. Cf., en particulier, Èpitre à L'ranie [i^g], 36o-36i :
Amérique, vastes contrées.
Peuples que Dieu fit naître aux portes du soleil,
Vous, nations hyperborées.
Que l'erreur entretient dans un si long sommeil, Serez-vous pour jamais à sa fureur livrées
Pour n'avoir pas su qu'autrefois.
Dans un autre hémisphère, au fond de la Syrie. Le fils d'un charpentier, enfanté par Marie, Renié par Céphas, expira sur la croix ?
On a vu, d'ailleurs, par plusieurs rapprochements icf. p. 21, note 3, p. 69, note 2, p. i38, note I, p. 149, note 2, p. 177, note i), que partout où le déisme du Vicaire devient franchement rationaliste, ce sont les arguments et souvent les formules de Voltaire qui s'imposent à lui. A dire vrai, ce ne sont pas « les arguments de Voltaire »; ce sont — on a pu le voir aussi par d'autres citations — des objections familières aux libertins, et que Voltaire a popularisées par son esprit. Cette note marginale montre que Voltaire a bien senti cette dépendance intellectuelle du déisme de Jean-Jacques à l'égard du sien. Il n'en est que plus violemment irrité, lorsque le Vicaire fait bon marché de la « raison », et s'abandonne aux appels du « cœur ».
veut se dépécher de l'instruire et de le baptiser. [Or ' il n'\ a point de « Religion» -révélée contre laquelle (on ne puisse îaire ^ à plus forte raison) [■* les mêmes' (et plus d )fbjections ■■ (^ que contre le christianisme)].
(' Convenons donci que s'il v a une « seule » Religion exclusive qui soit la seule véritable « et » que (* tout homme) soit obligé de |laj suivre sous peine de dannation. Il faut passer sa vie à les étudier toutes; à les approfondir à les comparer à parcourir les (divers) pays où elles sont établies. [Nul n'est exempt du premier devoir de l'homme nul n'a droit de se fier au jugement d'autrui. (3 L')artisan qui ne vit que de son travail, (^'^nn) laboureur qui ne sait pas lire, la jeune fille délicate et timide, l'infirme qui peut à peine sortir de son lit tous [sans exceptionl doivent " méditer disputer, '- parcourir le monde. Il n"\- aura plus de peuple fixe et stable la terre entière ne sera couverte que "de i* voyageurs et de pèlerins allant " sans cesse d'un pays à l'autre pour examiner par eux-mêmes les [^'^ cultes '' différens, qu'on y suit]. [" Alors]
' B. je soutiens qu'il n'v a pas de Religion révélée.
- (connue et).
' [(autant)].
■* (les [mêmes] objections qui se présente sic].
^ M. ou d'autres équivalentes.
" [n'aient pas lieu autant et plus fortement que contre le christianisme et qui ne demande autant et plus de discussions pour être admise]. — B. n'aient autant et plus de force que contre le Christianisme < et qui ne... pour être admise >.
' [D'où il suit]. — B. D'où il suit que s'il n'y a qu'une Religion véritable et.
" [chacun]. — B. tout homme,
■' [Un]. — B. L'.
'" [le].
" M. étudier, méditer. — I. [étudier] méditer. '-' B. voyager, parcourir.
" B. < de voyageurs et >.
" (pèlerins).
" B. à grands frai.\ et |à grand peine) [avec de longues fatigues] vérifier, [comparer] é.xaminer par. — I. [vérifier] comparer. "■' (notions? différentes).
" B. [divers].
" (Et après avoir employé).
de révélation contre | laquelle les mêmes objections i") n'ayent autant [174] & plus de force que contre le Christianisme. D'où il suit que s'il n'y a qu'une religion véritable, & que tout homme soit obligé de la suivre sous peine de damnation, il faut passer sa vie à les étudier toutes, à les approfondir, à les comparer, à parcourir les pays où elles sont établies : nul n'est exempt du premier devoir de l'homme, nul n'a droit de se fier au jugement d'autrui. L'artisan qui ne vit que de son travail, le laboureur qui ne sait pas lire, la jeune fille délicate et timide, l'infirme qui peut à peine sortir de son lit, tous, sans exception, doivent étudier, méditer, disputer, voyager, parcourir le monde : il n'v aura plus de peuple fixe & stable: la terre entière ne sera couverte que de pèlerins allant, à grands fraix & avec de longues fatigues, vérifier, comparer, examiner par eux- | mêmes les cultes divers qu'on v suit. Alors adieu [175] les métiers, les arts, les sciences humaines, & toutes les occupations civiles 1; il ne peut plus y avoir d'autre étude que celle de religion : à grand'peine celui qui aura joui de la santé la plus robuste, le mieux employé son tems, le mieux usé de sa raison, vécu le plus d'années, saura-t-il dans sa vieillesse à quoi s'en tenir, & ce sera beaucoup s'il apprend avant sa mort dans quel culte il auroit dû vivre.
Voulez-vous mitiger cette méthode. & donner la moindre prise à l'autorité des hommes? A l'instant vous lui rendez tout; & si le fils d'un Chrétien fait bien de suivre, sans un examen profond & impartial, la religion de son père, pourquoi le fils d'un Turc feroit-il mal de suivre de même la religion du sien 2? Je défie tous les intolerans du monde de répondre à cela rien qui contente un homme sensé.
I « ) C, D : les mêmes nbjections ou d'autres équiralentes.
' « La perte serait médiocre dans les principes de cet auteur », fait remarquer, avec un sourire, Lefranc de Pompignan, Philosophie des Incrédules [246], I, 249 : « il parait faire trop peu de cas de tout ce qui occupe les hommes dans la société civile, et en particulier des arts et des sciences, pour regretter le temps qu'on leur déroberait ». Il est, en effet, assez piquant de voir Rousseau, emporté par la discussion, devenir le défenseur de la civilisation.
' Il V avait ici, dans B, un petit développement sur les conditions géographiques des croyances religieuses. Rousseau l'a supprimé, parce qu'il faisait double emploi avec une constatation analogue qu'il avait déjà faite p. i3S.
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adieu ' les arts les métiers •!(- la société)] les occupations civiles il ne peut plus y a\oir d' « autre » étude que celle de la Religion, (et) à grand peine celui qui aura joui de la santé la plus robuste, 'le mieux usé de sa raison, le mieux employé * son tems * et vécu le plus («'longtem?) saura-t-il dans sa vieillesse à quoi s'en tenir, et ce sera beaucoup s'il apprend avant sa mort dans quel culte il auroit dû vivre. ' Que si vous voulez mitiger la méthode et donner la moindre * chose à l'autorité des hommes à l'instant vous lui rendez tout et si le fils d'un Chrétien fait bien de suivre [sans 9 examen] '** la Religion de son père (jamais on ne me montrera) pourquoi '^ le fils d'un Turc '^ fait mal de suivre de même la religion du sien. '^ Je défie tous les intolerans du monde de jamais répondre à cela rien qui contente (" la raison).
B, f° 188 *'° [<* '^ Pressés ('^ a ce point) » les uns [" aiment^ mieux faire Dieu
' B. (les arts) les métiers, les arts.
- [et toutes les sociétés]. — B. les sciences [humaines] et toutes les occupations.
' B. le mieu.x employé son tems, le mieux usé.
* (saura-t-il).
* B. < et >.
' [d'années].
' B. Voulez vous mitiger cette méthode.
" B. prise.
' B. un.
'" B. (judicieu.x) [au crayoti, repassé à l'encre : profond] et impartial la Religion.
" I. (un) [le fils d'un] Turc.
•* B. (fait) [feroit]-il.
'* B. [Combien d'hommes sont à (Londres) [Rome] très bons (chrétiens) [catholiques] qui pour la même raison seroient très bons musulmans s'ils fussent nés à la, Mecque; (combien) et réciproquement que d'honnêtes gens sont très bons Turcs en Asie qui seroient très bons chrétiens parmi nous]. — M. très bons catholiques, qui, nés à la Mecque seroient par la même raison très bon musulmans d'honnêtes gens (qui) sont très bons Turcs.
''' [un homme sensé]. — B. un homme sage.
" (On en voit... J'en vois pour se tirer d'em barbas... Ils « sentent »).
'" [par ces raisons].
" (osent... aimant).
I Pressés par ces raisons, les uns aiment mieux faire Dieu injuste, [176] & punir les innocens du péché de leur père, que de renoncer à leur barbare dogme. Les autres se tirent d'atTaire, en envoyant obligeamment un ange instruire quiconque, dans une ignorance invincible, auroit vécu moralement bien. La belle invention que cet ange M Non contens de nous
' Pour ne citer ici que le te.\ie ihéolo^ique le plus autorisé, voici ce que l'on peut lire dans S' Thomas d'Aquin, Quaesliones disputatae. De Veritate XIV, art. ix I72], XV, 39 : « Ad primum ergo dicendum quod non sequitur inconveniens, posito quod quilibet teneatur aliquid explicite credere, si in sylvis, vel inter bruta animalia nutriatur; hoc enim ad divinam Providentiam peninet, ut cuilibet provideat de necessariis ad salutem, dummodo e.x parte ejus non impediatur. Si enim aliquis taliter nutritus ductum naturalis rationis sequeretur in appetitu boni et fuga raaii, certissime est tenendum quod ei Deus, vel per internam inspirationem revelaret ea quae sunt ad credendum necessaria. vel atiquem fidei praedicatorem ad eum dirigeret, sicut misit Petrum ad Cornelium, Act. 10, » ; cf. encore Secunda Secundae, (luatstio II, art. vu [72]. III, qi, où le ministère des anges est formellement indiqué : « Muiti gentilium adepti sunt salutem per ministerium angelorum, ut Dionysus dicit ». Il est infiniment vraisemblable que Rousseau n'avait pas lu S' Thomas. Mais plusieurs auteurs du XVIII" siècle faisaient allusion à cette thèse théologique; cf. Robert Barclay, que peut-être Rousseau a lu (cf., à la Bibliographie, la note du n' io3l. Apologie de la Véritable Religion. V [io3], 120 : « Suivant ce principe, on peut aisément résoudre toutes les objections contre l'universalité de la mort de Christ ; et il n'est point besoin de recourir au ministère des Anges, et à tous ces autres miraculeux moyens, dont on dit que Dieu se sert pour manifester la doctrine et l'histoire de la Passion de Christ à telles personnes qui ont bien profité de cette première et commune grâce, Jiabitant dans des lieux du monde où la
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injuste [^ et - punir les innocensj « ^ du » péché (' originel) que de renoncer à leur barbare dogme; les autres p se tirent «plus commodément d'à lïa ire en envoyant libéralement] un ange instruire quiconque auroit vécu moralement bien dajis une ignorance invincible. La belle invention que cet ange! ("Us ne se contentent pas) de nous asservir à leurs machines; ils mettent Dieu lui même dans la nécessité d'en employer].
F, r 172 ™ .|| Vovez mon fils, à » quelles absurdités mènent l'orgueil et l'intolérance quand chacun veut abonder dans son sens et croire avoir raison exclusivement * à tous les autres. Je prend à témoin ce Dieu de paix que il'" e sers) et que je vous annonce que toutes me recherches ont été sincères mais voyant qu'elles "étoient ("et) seroient [toujours] '^sans succès et que je m'abimois dans un océan sans rives. Je suis revenu sur mes pas et j'ai resserré ma foi dans '* ma raison primitive. Je n'ai jamais pu croire que Dieu m'ordonnât sous peine de l'enfer d'être si savant. J'ai " refermé tous les livres, il en est un seul ouvert à tous les C^^ hommes) c'est celui de la nature. C'est dans ce grand et sublime livre que j'aprens "à servir [et adorer] son divin auteur. Nul n'est excu-
' (que de renoncer).
- (rendre coupables [donner]).
' [(pour)].
'' [de leur père].
■■ (ont recours à leur défaite ordinaire et osent). " M. < plus commodément >.
■ [Non conlens].
" B. quelle absurdité.
'■' B. au reste du genre humain. '" [adore].
" (seroient).
'^ [qu'elles].
" I. (vaines) sans succès.
''' B. mes notions primitives.
'^ B. donc refermé.
"•' [yeu.x].
'■ M. à connoilre et servir < et adorer >. — Là [(connoiire et)] servir el adiirer.
asservir à leurs machines, ils mettent Dieu lui-même dans la nécessité d'en employer.
Voyez, mon fils, à quelle absurdité mènent l'orgueil & l'intolérance, quand chacun veut abonder dans son sens, & croire avoir raison
prédication extérieure de l'Évangile est inconnue ». Dans un livre qui a paru quelques mois avant l'Emile, Toussaint écrivait encore. Éclaircissements sur les
Mœurs ^238 . Sy : « Les théologiens les plus exacts pour ne pas obliger, sous
peine de damnation à la loi évangélique, les hommes qui n'en auraient pas de connaissance, ont dit affirmativement que. si quelqu'un, fidèle aux préceptes de la loi naturelle, était sans reproche du côté des mœurs. Dieu lui enverrait plutôt un ange pour l'instruire des vérités révélées que de le laisser périr pour les avoir ignorées ». Si Rousseau n'a pas lu Barclay, ce qui reste douteux, c'est sans doute dans y Encyclopédie, comme Toussaint lui-même, qu'il s'était renseigné. A l'article Foi, l'abbé .Morellet avait rappelé la thèse de S' Thomas, et en avait montré les difficultés [224], 22 b-23 a : « Cette proposition, hors de l'Église et sans la foi point de salut, n'est pas la même que celle-ci, hors de l'Église visible point de salut. Le dogme de la nécessité -de la foi ne reçoit donc aucune atteinte de l'opinion de ceux qui disent que des païens et des sauvages se sont sauvés par la foi. Mais, dit-on, ces gens-là ne peuvent pas croire, selon ce passage de S" Paul : quomodo credent, si non audierunt .-^ quomodo audient. sine predicante ? ils sont donc sauvés sans la foi? Ces théologiens répondent, que les païens et les sauvages en question ne peuvent pas croire par les voies ordinaires; mais que rien n'empêche que Dieu n'éclaire leur esprit extraordinairement ; que personne ne peut borner la puissance et la bonté' de Dieu jusqu'il décider qu'il n'accorde jamais ces secours extraordinaires, et qu'il est bien plus raisonnable de le penser, que de s'obstiner à croire que tous ceux à qui l'Évangile n'a pas été prêché, et qui font la plus grande partie du genre humain, périssent éternellement, sans qu'un seul arrive au salut, que Dieu veut pourtant accorder à tous. Cependant on fait sur cela une difficulté . si ces hommes observaient la loi naturelle, leur mfidélité négative ne leur étant pas imputée à péché, ils pourraient éviter la damnation, et par conséquent arriver au salut sans la foi; et cette nécessité absolue de la foi souffrira quelque atteinte... S' Thomas répond que, si ces hommes observaient la loi naturelle. Dieu leur enverrait plutôt un ange du ciel pour leur annoncer les vérités qu'il est nécessaire qu'ils croient pour arriver au salut, ou qu'il userait de quelque moyen extraordinaire pour les conduire à la foi, et qu'ainsi ils ne se sauveraient pas sans la foi ; ou s'ils fermaient les yeux à la vérité après l'avoir entrevue, leur mfidélité cesserait d'être purement négative. Mais cette réponse n'est pas encore satisfaisante; car on peut touiours demander si Dieu est obligé, par sa justice et sa bonté, d'envoyer cet ange et d'accorder ce secours : s'il v est
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sable de n'y pas lire parce qu'il parle ' une langue * intelligible à tous les ^esprits. Quand je serois né dans une isle déserte, quand je n'aurois point vu ^d'homme, quand je n'aurois jamais appris ce qui s'est fait anciennement dans un coin du monde si j'exerce ma raison si je la cultive si j'use bien (* des dons communs de Dieu) j'apprendrai de moi-même, à le connoitre, à l'aimer à aimer ses * ouvrages, à vouloir le bien qu'il veut et à remplir 'tous mes devoirs sur la terre. Qu'est-ce que tout le savoir (^ du monde) m'apprendra de plus?
' B. à tous les hommes.
- B. (in) intelligible.
" I. (hom .MES! esprits.
* B. d'autre homme que moi.
•' [de toutes les facultés immédiates (de) que Dieu m'a données], facultés immédiates que Dieu me donne.
" B. œuvres.
' M. pour lui plaire tous mes devoirs. " [des hommes].
B. des
exclusivement *au reste du genre humain. Je prends à témoin ce Dieu de paix que j"adore & que je vous annonce, que toutes mes recherches ont été sincères; mais voyant qu'elles étoient. qu'elles seroient toujours sans succès, & que je m'abimois dans un océan sans rives, | je suis revenu [177] sur mes pas, & j'ai resserré ma foi dans mes notions primitives. Je n'ai jamais pu croire que' Dieu m'ordonnât, sous peine de l'enfer, d'être si savant. J'ai donc refermé tous les livres. II en est un seul ouvert à tous les veux, c'est celui de la Nature '. C'est dans ce grand & sublime livre
obligé, la gratuité de la grâce de la foi est en grand danger; s'il n'y est pas obligé, on peut supposer qu'il n'emploie.-a pas ces moyens extraordinaires ; et dans ce cas, il reste encore à demander si cet observateur fidèle de la loi naturelle se sauvera sans la foi, auquel cas la foi n'est pas nécessaire ; ou sera damné, ce qui est bien dur ». Cf. encore La Mothe le Vayer, Vertu des Païens [So*""], 53.
■ Féraud, Dictionnaire critique [250], 11, 189 : « Plusieurs auteurs font régir à exclusif la préposition à : comme s'il n'y avait qu'une sorte d'esprit exclusive à toute autre. — J. J. Rousseau donne ce régime à l'adverbe : exclusivement à toutes sortes de fleurs ».
■ Comme le fait remarquer Cajot, Plagiats de J. J. Rousseau [247], 279, la conclusion est la même chez Rousseau et chez Voltaire ; cf. Religion naturelle, I '221]. 444 :
Sans e.xpliquer en vain ce qui fut révélé, Cherchons par la raison si Dieu n'a point parlé.
Sans doute il a parlé, mais c'est à l'Univers.
Seulement l'accent est tout autre chez Rousseau. La « révélation de la Nature » n'est pour Voltaire qu'un moyen d'échapper à la Révélation chrétienne ; pour Rousseau, au contraire, elle est vraiment une Révélation vivante et divine, qui a surtout cette vertu, de lui rendre inutiles les hommes et les livres, et de le laisser seul en tète à tête avec Dieu : « O nature, ô ma mère » ! s'écriera-t-il ailleurs, dans cette ivresse de libération {Confessions, IX, 73), « me voici sous ta seule garde ; il n'y a point ici d'homme adroit et fourbe qui s'interpose entre toi et moi ». « Tant de livres », dira-t-il encore au V" Livre d'Emile, 11, 422, « nous font négliger le livre du monde » : et il écrira plus tard sur un ton plus ému, dans une Lettre à la duchesse de Portland. du 20 Octobre 1766,
VI, 65 : « Il en est un. Madame, [un livre] Heureu.x qui sait prendre assez de goût à
cette intéressante lecture pour n'avoir besoin d'aucune autre, et qui, méprisant les instructions des hommes, qui sont menteurs, s'attache à celle de la Nature, qui ne ment point »! Cf. encore la Lettre à Vernes, du 28 Mars 1758. X, 187- 188 : « Non, mon digne ami, ce n'est point sur quelques feuilles éparses qu'il faut aller chercher la loi de Dieu, mais dans le cœur de l'homme, où sa main daigna l'écrire. O homme! qui que tu sois, rentre en toi-même, apprends à consulter ta conscience et tes facultés naturelles : tu seras juste, bon, vertueux, tu t'inclineras devant ton maître, et tu participeras dans son ciel à un bonheur éternel ». — Comparez, pour le fond et pour l'accent. Murait, Instinct divin [127], 128 : « 11 y a encore un autre Livre, dit la Sagesse divine. Il n'est pas moins précis que l'Écriture : il est plus général et plus merveilleux encore, puisque les hommes qui en sont les dépositaires et le feuillettent sans cesse ne se sont pas même aperçus que ce fut un Livre, que ce fussent des instructions aussi bien que des images pour eux. Ce Livre est la Nature écrite en lettres vivantes ». Cette expression : « le Livre du Monde », « le Livre de la Nature », revient souvent chez Rousseau : cf. Emile, 11, i32, 1 38. 294-295, 359; Nouvelle Héloise, IV, 406-407, V, i3, etc. Descartes
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