La Révélation chrétienne
Beautés et objections. Doute respectueux.
A l'égard de la révélation -. si j'étois meilleur raisonneur ou mieux instruit, peut-être sentirois-je sa vérité, son utilité ^ pour ceux qui ont
avait dé)à dit, Discours de la Méthode, II [80], 19 : « Le grand Livre du .Monde»: et Saint-Pavin, ap. Poésies choisies, édit. G. Michaut, Pans, Sansot, 1912. in-18. p. 22 :
Elle seule ^la Naturej. dans son grand Livre. Nous enseigne comme il faut vivre.
Mais on a vu que, derrière cette même e.\pression, Rousseau mettait un contenu plus riche et plus émouvant. On trouverait peut-être un accent analogue dans ces vers d'un Oratorien. que publiait le Mercure en Juillet lySS [41], i5o3 :
L'Univers. Sagesse infinie.
Est un Livre que nous ouvrent tes mains. Dans sa pompe et son harmonie, Tout parle sans cesse aux humains, etc.
' C'est l'idée qu'on a dé)i vu exprimée dans un texte de Chubb, que j'ai cité plus haut, p. rjSg, note 1.
' Rousseau aborde le problème de la Révélation chrétienne et l'examen de l'Évangile, comme si tous les arguments qu'il vient d'accumuler contre toute révélation n'étaient pas valables contre la religion chrétienne. Il semble, en effet, que, dans les pages qui vont suivre, Rousseau fasse table rase de toute la discussion antérieure, laisse de côté « les principes de la raison », dont il vient de dire qu' « il n'y a rien de plus incontestable » ip. i55(, et se laisse guider par la seule voix du « cœur ». Cette brusque volte-face, inexpliquée et presque inconsciente, témoigne d'un bien curieux dédoublement de mentalité. Les annotations de Voltaire vont le souligner.
• Cf. D'Alembert, art. Genève, [52], IV, 421 : « Quand on les presse [les pasteurs]
infaillible. D'autres hommes ' plus éclairés que moi -ont pu décider ce qui me semble indécis.
[j D'ailleurs je vous avoiie que ^ la sainteté de l'évangile est un argument qui parle à mon cœur et auquel * je n'ai rien à répondre. ^ Voyez ^ tous les livres des philosophes ' qu'ils sont
justice de Dieu », (« « qui loin » de nous ôleri » par » {^ elle) « '■ les obstacles au salut 'i les eut [e augmentés (f et) les eut] rendus » (presque) « insurmontables pour f \[3l] plus grand[e] partie du genre humain. A cela près »)] je reste sur ce point.
») [et que loin de lever].
*) [« là »].
c) (l'obsta CLE).
■I) (pour] [il].
c) [(accrus)].
') [il]-
f?) (le plus grand nom bre).
* B. < plus éclairés que moi >.
^ H. la (sublimité) [majesté] de l'écriture, et surtout la sainteté. — I. la (sublimité) [majesté] des Ecritures.
■* B. (je n'ai rien à répondre) [au crayon, repassé à l'encre : j'aurois même regret de trouver quelque bonne réponse].
^ (Je me demande s'il est possible qu'un si beau livre soit l'ouvrage des hommes. Tous les autres sont si loin de celui).
« B. (tous).
' B. avec (tout) [toute] leur (étalage [pompe].
t Le paragraphe qui commence est. dans le texte de F, une addition relativement récente, puisqu'on trouve enclavé dans ce développement marginal la note même doit il est sorti plus tard : N. B. parler de la beauté de l'évangile.
le bonheur de la reconnoître; mais si je vois en sa faveur des preuves que je ne puis combattre, je vois aussi contr'eile des objections que je ne puis résoudre *. 11 v a tant de raisons solides pour & contre, que ne sachant à quoi me déterminer, je ne l'admets ni ne la rejette; je rejette seulement l'obligation de la reconnoître, parce que cette obligation prétendue (^) est incompatible avec la justice de Dieu, & que, loin de lever par-là les obstacles au salut, il les eût multipliés, il les eût rendus insurmontables pour la plus grande partie du genre humain. A cela près, je reste | sur ce point dans un doute respectueux *. Je n'ai pas la présomp- [179] tion de me croire infaillible : d'autres hommes ont pu décider ce qui me semble indécis; je raisonne pour moi & non pas pour eux; je ne les blâme ni ne les imite : leur jugement peut être meilleur que le mien; mais il n'y a pas de ma faute si ce n'est pas le mien -.
Je vous aVoue aussi '^ que la majesté des Ecritures m'étonne, la
(«) C, D : me semble incompatible.
sur la nécessité de la Révélation, ce dogme si essentiel du Christianisme, plusieurs y substituent le terme d'utilité, qui leur parait plus doux ». D'.-\lembert faisait allusion à Vernet, qui. dans la seconde édition de sa Vérité Chrétienne [2r3", avait substitué à la Wécessilé de la Révélation (titre de la 1"' Section) V Utilité de la Révélation : cf. encore Lettre de D'.Membert à Voltaire, du 4 Mai 1762 [52], V, 90, et Formey, Essai sur la nécessité d'une Révélation [211 '>'">]. Il, 294.
* C'était à peu près avec cet état d'esprit que le prosélyte avec accueilli la démonstration théiste du Vicaire : cf.. plus haut. pp. 12S-129; et, si Rousseau restait fidèle à sa méthode de négliger les objections à une doctrine quand « la persuasion est pour elle», on voit mal pourquoi il ne répondrait pas à l'appel évangélique. Cf. encore, plus haut, p. 33 : « Les objections insolubles sont communes à tous [les systèmes], parce que l'esprit de l'homme est trop borné pour les résoudre; elles ne prouvent donc contre aucun par préférence : mais quelle différence entre les preuves directes » !
' La Mothe le Vayer avait déjà employé cette formule à propos du salut d'Aristote. Vertu des Paiens [80'''»], 142 : « Je demeurerai dans un doute respectueux, que je pense qui ne peut être désagréable à Dieu ». — Comparez Marie Huber, Religion essentielle [i5i], L 146-147 : « Mais quoi I anéantirons-nous tous les mystères? Point du tout. Je les respecte comme tels ; je n'ai garde de prononcer contre ce qui passe mon intelligence... Quelle réponse faire sur ce pied-là, à des Juifs, à des Mahométans, à des déistes, qui vous demanderaient d'être éclaircis sur les mystères ? Une réponse convenable à tout homme qui connaît les bornes de son intelligence, et dont les gens sensés ne rougissent point, un /'e ne sais rien, ou ;e ne comprends pas».
' En vertu du principe posé plus haut, p. 128 : « J'ai fait ce que j'ai pu pour atteindre à la vérité ; c'est à elle à s'approcher ».
' Ce développement sur l'Évangile ne faisait pas partie de la rédaction primitive : après avoir dit pour quelles raisons il ne pouvait se décider ni à rejeter ni à admettre la Révélation, Rousseau concluait tout de suite : « Voilà le scepticisme involontaire où je suis resté ». C'est en relisant son premier manuscrit qu'il lui a semblé opportun de « parler de la beauté de l'Évangile ». On verra par la note suivante que les
petits ' ? coté de celui là. ^ Esf-il possible qu'un si beau livre soit l'ouvrage des hommes. ^ Est-il possible que celui dont il fait l'histoire ne soit qu'un homme lui même. Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou d'un ambitieux sectaire : f quelle douceur [*■ qui ne se dément jamais, quelle pureté de morale) quelle '■ simplicité dans son stile L(™ême)j, quelle ele\ation dans ses ^ pensées. Quelle profonde sagesse 'dans * tous ses discours quelle ''présence d'esprit dans *" toutes ses réponses, quel empire sur toutes ses passions (" quelle manière de) souffrir et (de) mourir « i^ sans foiblesse » et sans ostentation [(philosophique) '^. H fut (bien)
' B. auprès (de la simplicité) de celui-là.
- B. (Est) Se peut-il qu'un livre [à la fois] si sublime [et si simple] soit.
' B. Se peut-il que celui (-cil dont il fait.
^ [dans ses mœurs].
'- B. (Simplicité) [grâce touchante].
'■• B. maximes.
' (et quelle).
" M. < tous >. — I. (tous).
■' M. admirable.
'" M. < toutes >.
" [ou est rhomme qui sait agir].
'- (quelle différence).
'^ ((Croyez vous que Socrate lui même) [Point] de grands mots point d'appareil philosophique mais toujours [de la] modération [de sic] patience et dignité. Crovez vous que Socrate lui même eut ainsi supporté). — B. [qui [couvert de tout(e) l'opprobre du crime] sait mériter tous les pri,\ de la vertu. Quel[s préjugés ou quel] aveuglement [ou] quelle mauvaise fois (sic) ne faut il point avoir pour [a oser] comparer le fils b d'fsic) au fils de Marie. Quelle distance
de l'un à l'autre]. ['• Quand Platon peint son] juste imaginaire * J il fait trait pour
* De Rep. L. I. — M. < De Rep. L. 1 >.
«I I. [oser).
b) M. d[e Sophronisque].
c| (Oui. le).
d) (de Platon n'exi.sta jamaisi. — I. (Il peint trait pour trait Jesus-Christ qui) couvert de tout l'opprobre du criine (demeure (mais] ferme dans la vertu jusqu'là son dernier soupir) [au bout sait mériter] il peint trait pour trait) [et digne de tous les prix de] la vertu, il (faiti [peint] trait pour trait Jésus Christ : la ressemblance est si fraiiante que tous les pères l'ont (reconnue! [sentie].
t On lisait déjà dans le haut de la marge, barré et recouvert par un autre développement : Quelle douceur, quelle.
sainteté de l'Evangile parle à mon cœur. Voyez les livres des Philosophes avec toute leur pompe; qu'ils sont petits près de celui-là ! Se peut-il qu'un livre, à la fois si sublime & si simple, soit l'ouvrage des hommes * ? Se peut-il que celui dont il fait l'histoire ne soit qu'un homme lui-même? Est-ce-là le ton d'un enthousiaste ou d'un ambitieux sectaire? Quelle douceur, quelle pureté dans ses mœurs ! quelle grâce touchante dans ses instructions ! quelle élévation dans | ses maximes ! quelle profonde [180] sagesse dans ses discours ! quelle présence d'esprit, quelle finesse &
sentiments de Rousseau à ce sujet avaient toujours été les mêmes et qu'il les avait déjà plusieurs fois affirmés. Mais il crut nécessaire de les affirmer à nouveau et d'une façon plus explicite, pour bien marquer, j'imafjine, que cette Seconde Partie de la Profession ne devait pas s'interpréter comme un ralliement déguisé aux idées et surtout aux haines « pliilosophistes ». Un an avant la publication d'Emile, paraissaient deux réquisitoires très violents contre le Christianisme, Recherches sur l'origine du despotisme oriental, par Boulanger [233] et Le Christianisme dévoilé, par le baron d'Holbach [234]. Mais avant d'avoir été imprimés, ils avaient dû, comme tant d'autres livres aud.icieux du XVIH' siècle, circuler en manuscrits parmi les gens de lettres; nous savons, en particulier, que Rousseau avait copié le Despotisme oriental, évidemment avant sa publication : cf., à la Bibliographie, la note du n" 233 ; et l'on verra plus loin que certaines phrases de Rousseau sont très vraisemblablement des réponses à D'Holbach. En cette même année 1761, on avait réédité V Examen de la Religion, dont Rousseau possédait déjà une copie, et dont le Chap. IV, De Jésus-Christ '1/3], 49 sqq, n'apportait qu'une négation sans respect ; et Voltaire, quelques mois avant l'apparition d'Emile, publiait les Sentiments de Jean Sfeslier [240], 333. où l'attaque contre la personne même de Jésus était particulièrement grossière. Je croirais donc que, dans cet éloge de l'Évangile, dans cet hommage attendri et presque pieux à la morale, au caractère et à la grandeur de Jésus, il entre sans doute une conviction très sincère, mais tout autant peut-être le désir d'exaspérer les « philosophes ♦. Un passage des Confessions laisse d'ailleurs entrevoir cet état d'esprit. VllI, 279 : « La lecture de la Bible, et surtout de l'Évangile, à laquelle je m'appliquais depuis quelques années, m'avait fait mépriser les basses et sottes interprétations que donnaient à Jésus-Christ les gens les moins dignes de l'entendre ». — Au point de vue littéraire, ce morceau est d'un intérêt particulier, parce qu'il est à peu près le seul dont on puisse suivre tout le développement, depuis le premier canevas un peu sec jusqu'au texte actuel, si savant, si équilibré, si artiste, sans que pourtant la sincérité de l'émotion y perde.
• Rousseau, qui avait lu le P. Berruyer, et qui disait « ne l'aimer guère » /Lettres de la Montagne, III, i65!, s'il n'en « prend pas le ton », en adopte, du moins, le point de vue; cf. Histoire du peuple de Dieu [2o3]. 1, pp. i.iv-lv : « Pour moi, je ne crains point de vous annoncer nos Écritures comme le tableau d'un grand .Maître, en possession, depuis bien des siècles, de l'admiration de tous ceux des connaisseurs qui n'en ont point redouté les conséquences. Je m'assure que. dès la première vue. l'ordonnance qui y règne, la justesse et la proposition des objets, le naturel et la force de l'expression, la suite et l'ensemble de toutes les figures, saisiront votre suffrage, et vous apprendront à vous défier de vous-même, si, faute de goût et de discernement, vous étiez tentés d'y soupçonner quelque défaut. C'est par ce total, aperçu d'abord d'un coup d'œil habile, qu'on juge sainement des grands objets en tout
genre J'ai éprouvé que, seulement à les lire, on ne peut se dispenser de les croire
facile à Socrate de mourir en philosophe. Mais s'il <^ ^ fut >-> (mort)
trait Pimage de Jésus Christ, a Socrate mourant ^ sans douleur sans ignominie c soutient aisément ^ï son caractère jusqu'au bout, et [si] cette [facile] mort [^ n'eut honoré] sa vie on douieroit si Socrate avec tout son esprit fut autre chose qu'un sophiste f. « !^ Il inventa, dit-on, la morale », (h non) il n'inventa rien il ne ht que mettre en préceptes (' ces grands modèles de) vertus dont « J les grands » hommes {^ de la Grèce) «. ' avoient donné » l'exemple "> au monde °. " Aristide [l' avoit été juste avant] que Socrate eut dit ce que c'éioit que justice M. Mais où Jésus avoit-il pris >■ dans son siècle et dans son pays celle « morale sublime [• dont lui seul a donné] les leçons et l'exemple * f. " Du sein du [plus *I, Voyez dans le discours sur la montagne (la comparaison) [le parallèle] qu'il fait lui même de la morale de Moïse à la sienne fchap.) [C] V. v. 21. et seq. : (ce parallèle est de la plus grande).
a) (Oui u si » Socrate est mort... Quelle différence de la mon... maître de .'.on maître... On atTecte bi en de lui comparer ... Socrate à lui).
'\; I, sans dou!eur(s).
^■) IVI. soutint
<ii M. jusqu'au bout son personage. — I. (son caractère) jusqu'au bout [son personage].
*■) (telle qu'elle est mot illisible pourtant nécessaire pour honorer).
f) <Sa morale (est belle mais (elle) a-t-elle la sublimité .. approchc-l-elle de celle de l'Evangile) [est elle étonnante chez] (Socrate/ où Jésus avoii-il pris la sienne; étoit [ce] dans son siècle et parmi (^a nation 1).
S) [(Qu'a-t-il tait... que! grand mérite est-ce à lui d'avoir inventé)].
1') [(lorsqu'il ne sagissoit que de mettre en préceptes tant d'exemples dont la gr ruei].
i; (les exemples) [« toutes » les].
j) ['tant dei] grands-
k) [de son pays].
1) [(donnoient)J.
m) M. < au monde > .
n) I. mettre en leçons des) [leurs] exemples (d'auirui).
") (Ce fut... furent Licurgue [bien plusj).
p) (Léonida>. Thémisiocle).
•1) M. Lconidas éloit mort pour la patrie avant que Socrate eut du qu'il faloit f'aimer; avant (que Sociatet [qu'il] eut dit qu'il faloit être sobre Lycun^ue avoii appris à ses concitoyens à l'être. Avant qu'il eut dclini la vertu, la Grèce abondoit en hommes vertueux. — I. (Thcmisioc'e avoit immolé sa vie à son pays avant que Socrate [icni] eut dit qu'il le faloit faire) [Leonidas étoit mort pour son pays avant que Socrate eut fait un devoir d'aimer la patrie], Sparte étoit sobre avant que Socrate eut loué la sobrii-ié. [Avant qu'il eut défini la vertu la Grèce abondoit en hommes vertueux].
r) I. (dans son pays» chez les siens.
s) [subi r.ME).
I ) ([qui règne autant] dans sa vie (et) que dans ses discours i.
u) (hieu).
' |(eut (souffert) « à » mourir)] ,
t L'astérisque se trouve dans B. mais sans la note correspondante : la note n'apparaît que dans I.
quelle justesse dans ses réponses ! quel empire sur ses passions '! Où est l'homme, où est le sage qui sait agir, souffrir & mourir sans foiblesse - & sans ostentation ' ? Quand Platon peint son juste ima-
de l'auiheniicité et de l'antiquité que les Chrétiens leur attribuent ». Sur un ton moins esthète, d'autres apologistes avaient déjà présenté des considérations analofjues : cf. Lejeune, le traducteur de Grotius [79J. p. xiv, parlant de « la simplicité du style, jointe à une majesté qui n'a rien d'humain » ; Claville, Traité du vrai mérite [144], 11, 242. etc. Ce n'est pas la première lois que Rousseau témoignait publiquement de son respect pour l'Évangile: cf. Réponse au Roi de Pologne, 1. 40 : « Ce divin livre, le seul nécessaire à un chrétien, et le plus utile de tous à quiconque même ne le serait pas. n'a besoin que d'être médité pour porter dans l'ànie l'amour de son auteur, et la volonté d'accomplir ses préceptes. Jamais la vertu n'a parlé un si dou.x langage; jamais la plus profonde sagesse ne s'est exprimée avec tant d'énergie et de simplicité. On n'en quitte point la lecture sans se sentir meilleur qu'auparavant »; Lettre à D'Alembert,
I, 184 : « Nul n'est plus pénétré que moi d'amour et de respect pour le plus sublime de tous les livres : il me console et m'instruit tous les jours, quand les autres ne m'inspirent plus que du dégoiit » ; cf. encore. Lettre à Vernes, du 23 Mars 1758, X, 187 ; «Je vous l'ai dit bien des fois, nul homme au monde ne respecte plus que moi l'Évangile: c'est, à mon gré, le plus sublime de tous les livres: quand tous les autres m'ennuient, je reprends toujours celui-là avec un nouveau plaisir; et, quand toutes les consolât ons humaines m'ont manqué, jamais je n'ai recouru vainement au.\ siennes ». D'après les Confessions, IX, 27, à l'époque où Rousseau composait Emile « sa lecture ordinaire du soir était la Bible » : « je l'ai lue entière, ajoute-t-il, au moins cinq ou six fois de suite de cette façon ».
' Pour sentir tout ce qu'il y a d'original et de traditionnel à la fois dans le portrait tracé par Rousseau, il faut mettre en regard quelques pages d'inspiration analogue empruntées à des livres qu'il avait lus; cf. .Abbadie, Religion chrétienne,
II, Cl. 7, « De la Sainteté de Jésus-Christ» [92^, 11, 6i-63 : « Qu'on assemble toutes les idées de vertu, que la conduite des sages et l'esprit de ceux qui les ont loués avec le plus de passion nous fournissent ; qu'on joigne ensemble les Caton et les Aristide; qu'on sépare même leurs vertus de leurs défauts et qu'on leur prête toutes les bonnes qualités que l'on voit répandues dans les autres hommes : je soutiens que toutes ces idées n'approcheront point de cette perfection que les Évangélistes nous font concevoir en Jésus-Christ sans hyperbole et sans art, mais par un récit naïf et simple
de ses actions Il est facile d'exercer la vertu au milieu de la prospérité, et lorsqu'on
s'acquiert par là l'estime générale des hommes, comme cela est arrivé aux héros du
paganisme Mais ce serait faire tort à Jésus-Christ que de le comparer avec ce qui a
fait l'admiration des siècles : ne le comparons qu'à lui-même » ; et Vernet, Instruction chrétienne, IX, 2, « Du caractère éminent de sagesse et de vertu qui a brillé dans la personne de Jésus-Christ» [2i3]. 11. i55-i56 : «Ses pensées et ses discours ne ressentent point une imagination confuse et déréglée. Ce sont des pensées justes
et bien appropriées au temps, au lieu, et au sujet On ne voyait rien d'affecté
ni de bizarre dans son extérieur et dans ses manières. Tout était chez lui dans un goût de simplicité bienséante et raisonnable ». Dans la 111* des Lettres de la Montagne,
III, i65. Rousseau s'écartera davantage de ce portrait traditionnel, pour nous présenter un Jésus plus renanien.
' \ oitairc [242]. 27g : « Et sa sueur de sang » ?
' Cf. Nouvelle lléloïse (VI, xi), V, 64 : « Il j^le ministre qui assiste Julie mourante] avait vu souvent mourir avec ostentation, jamais avec sérénité ».
404 REDACTIONS MANUSCRITES
' comme Jésus - dans la douleur et dans l'ignominie eut il comme lui soutenu jusqu'au bout sa douceur sa modération, sa dignité. Après tant d'opprobres et de tourmens Jésus en expirant est encore lui même ; et qu'on ne suppose pas que l'hihtoire de l'Evanj^ile ''puisse être in\eniée à plaisir. ■* Ce n'est que reculer la diniculté '■ce n'est pas la détruire. Il ''seroit plus inconcevable "qu'on eut fabriqué ce livre qu'il l'est qu'un homme ■ n ait fourni le su|et. L'é\'anf^ile à des caractères ** si grands si frapans, ■' si vrais (si uniques) que
furieuxj fanatisme la voi.\ de la (suprême) sagesse se fit entendre [avec douceur] et toute la simplicité des plus héroïques vertus (a illustra ['■ le plus vil de tous les peuples]. [La mort de Socrate philosophant tranquillement avec [•' ses] amis est la plus douce ^ qu'on puisse désirer ; celle de Jésus [expirant dans les tourmens injurié <^ maudit (raillé)de tout un peuple] est la plus horrible qu'on puisse craindre, i" Socrate s prenant la coupe I' bénit celui qui la lui présente et qui pleure, (mais) Jésus (Christ) [' au milieu] d'un supplice afîVeu.'c prie pour ses bourreaux acharné>]. Oui si la vie et la mort de Socrate sont d'un philosophe la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. [ ' Dirons-nous] que l'histoire de l'tvanyile.
») [«. honora » (brilla)].
b) (le siècle).
c) (ces).
it) (et la plus).
<■) [raillé].
f) [(il bénit [en prenant le puisonj l'homme qui se plaint et qui)].
B) (avant).
•') M. empoisonnée. — I. (mortelle) [cmpoisonée].
») (prie pour ceu.x dont).
j) (Dire).
' (dans).
' (une mort douloureuse et) [mort].
' B. (puisse être) [est].
'' B. (Non) [mon ami] ce n'est pas ainsi qu'on invente (la vie et la mort [l'histoire]) et les faits de Socrate dont personne ne doute sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. Au fond c'est (<.^ plus tôt ») reculer la.
•"' B. (que [mais]) [et non] la détruire.
* B. (est) seroit.
' B. que quatre * hommes d'accord eussent fabriqué (« ces fictions ») [ce livre] qu'il ne l'est qu'un seul en ail fourni le sujet.
* [Je veux bien n'en pas compter davantage parce que leurs quatre (Evangiles) [livres] sont les seul[e]s [vies de Jésus Christ] qui nous sont restéjejs du grand nombre qui en avoicnt été écrites]. — M. Il veut bien .. qui nous soient restées du grand nombre qu'on {barré au crayon : n')en avoit écrit.
' B. de vérité.
" B. < si vraies > « si » parfaitement inimitables que l'inventeur.
ginairc * couvert de tout l'opprobre du crime, & digne de tous les prix de la vertu, il peint trait pour trait Jesus-Christ : la ressemblance est si frappante, que tous les Pères l'ont sentie, & qu'il n'est pas possible de s'y tromper *. Quels préjugés, quel aveuglement ne faut-il point avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque ^ au fils de Marie "? Quelle dislance de l'un à l'autre! Socrate mourant sans
* De Rep. Dial. I (a).
C, D : Dial. 2.
* Ce passage de la République. II, pp. 36i-362 d'édition originale renvoie à tort au Livre I) était en eflet regardé par les apologistes comme une sorte de prophétie païenne. La Motlie le Vayer [80''''], 106 et l'abbé Guyon [147J, XII, 23o-25i, rappelaient que les Pères avaient surnommé Platon « Moïse l'Athénien ». Rousseau, qui sans doute lisait Platon dans le te.xte de Dacier. avait pu noter ce rapprochement entre le Juste idéal et Jésus dans le Discours sur Platon qui précède la traduction [101], I, I" 12" |non paginé). D'autres livres familiers lui signalaient la ressemblance : cf. Barbeyrac, Préface du Droit de la nature, % 21 [107 A], 59-âo, Vernet, Vérité de la Religion [162], III, 269-270, Saint-Aubin, Traité de l'Opinion [141], V, i34-i55, Beausobre, Histoire du Kfanichéiime. Il, i, 6 [1 42], 3] 1 ; « Clément d'.Mexandrie croit avoir découvert dans le même philosophe [Platon] une prédiction très formelle de la crucifi.xion de Jésus-Christ : Platon, dit-il, n'a-t-il pas prédit en quelque manière l'économie salutaire, lorsque, dans son second Livre de la République, il a imité cette parole de l'Écriture : défaisuns-nous du Juste, car il nous incommode, et s'est exprimé en ces termes : Le Juste sera battu de verges, il sera tourmenté, on lui crèvera les yeux, et, après avoir souffert toutes sortes de maux, il sera crucifié ». Mais de tous ces textes qui comparaient le Juste idéal à Jésus, celui de Beausobre est le seul qui s'appuie sur l'autorité d'un Père de l'É.;Iise. C'est donc vraisemblablement dans Beausobre, — que Rousseau lisait, — qu'il a pris ce rapprochement.
* On remarquera que Rousseau, cherchant une formule pour faire équilibre au « fils de .Marie », ne trouva pas dans sa mémoire de quoi la remplir; cf. le texte de B : « le fils d' au fils de .Marie ». Ce fut Saint-.\ubin, qu'il avait toujours sous la main (cf.. plus haut, p. 58, note 4, et mon article Sur les sources de Rousseau [232). 640-5421, qui lui fournit le nom dont il avait besoin ; cf. Traité de l'opinion [141]. I. 332: «Socrate. tils du sculpteur Sophronisque ». Notons, qu'ayant désigné Socrate par le nom de son père. Rousseau ne lui a pourtant pas opposé « le fils de Joseph ». II y a là un souci visible de ménager la conscience chrétienne.
' Je ne connais pas. dans la littérature « philosophique » an érieure à la Profession, de « compa'aison » formelle, ou pour parler plus précisément, de parallèle, entre Socrate et Jésus. .Mais le Christianisme dévoilé de D'Holbach [234] mettait en regard à plusieurs reprises les enseignements de Jésus et ceux des sages anciens, notamment de Socrate. pour donner l'avantage à ces derniers : cf. pp. 188 : * Nous trouvons dans Socrate, dans Confucius. dans ks Gvmnosophistes indiens, des maximes qui ne le cèdent en rien à celles du Messie des chrétiens »; i33 : « Dans ceux de ses préceptes [de Jésus-Christ] qui peuvent se pratiquer, nous ne trouvons rien qui ne fût mieux
connu des sages de l'antiquité sins le secours de la révélation Socrate dit dans
Criton qu'il n'est pas permis à l'homme qui a reçu une injure de se venger par une autre injure»; et quelques pages plus loin. p. i5q. l'auteur opposait encore.
l'inventeur en ^ est aussi difficile à (-' concevoir) que le Héros. ^ Au milieu de tout cela ^ ce même évanj^ile est plem de choses * inconcevables qu'il est impossible à "l'esprit de croire (et) à la raison d'entendre 1" et qu'on traitteroit volontiers d'absurdités |. Que faire au milieu de * ces contradictions. Etre [toujours modestej (^ toujours) de bonne foi mon enfant. Respecter en silence ce qu'on ne « sauroit » '"comprendre (sans l'admettre ni le reietter) et s'humilier devant le grand Etre qui seul sait la vérité].
' B. seroit plus étonnant que le Héros [et jamais des auteurs juifs n'eussent trouvé ni ce ton ni cette morale].
' [trouver].
' B. (Au milieu de) [Avec] tout cela.
* B. ceit)
^ B. incroyables, de choses qui répugnent à la raison, et qu'il est impossible. " B. tout homme sensé de concevoir ni (de croire) [d'admettre]. Que faire au milieu. — M. de concevoir et d'admettre. ' (d'expliquer).
* B. toutes ces contradictions.
" (être) [et]. — B. circonspect, mon enfant. '" B. ni [rejetter ni] comprendre.
douleur, sans ignominie, soutint aisément jusqu'au bout son personnage, I & si cette facile mort n'eût honoré sa vie. on douteroit si Socrate, [181]
aux fausses vertus et à « l'abjection d'âme » des saints chrét-ens, « les vertus réelles des Socrate, des Caton, des Épictète, des Antonin ». D'ailleurs, le parallèle devait être devenu classique dans les conversations des « philosophes ». puisque, peu après la Profession, nous le verrons se présenter à plusieurs reprises, et comme spontanément, sous la plume de Voltaire; cf. Si l'intolérance a été enseignée par Jésus- Christ fyS], XXV, 86: «Si l'on compare le sacré avec le profane, et un Dieu avec un homme, sa mort, humainement parlant, a beaucoup de rapport avec celle de Socrate ». etc. ; Profession de foi des théistes, XXVI, 69 : « Nous révérons en lui un théiste Israélite, ainsi que nous louons Socrate. qui fut un théiste athénien », etc. ; Homélie sur l'inspiration du Nouveau Testament, .K.WIl. 353 : « C'était le Socrate de la Galilée ». En tous cas, à l'époque où Rousseau rédigeait la Profession, il y avait lonjitemps que Socrate était considéré par tous comme le plus éminent des « Saints du Paganisme» {Année Littéraire de ijSg [^S], V. i38); Richardson [199]. XXIII, 283. l'appelait « le divin Socrate » ; et les « philosophes » répétaient sur tous les tons le « Sancte Socrates, ora pro nobis» d'Érasme : cf. La Mothe le Vayer, Vertu des Païens [80 M«], 74, Le Spectateur [iiy], IlL 42, Saint-Aubin, Traité de l'opinion [141], 1, 359, Cooper, l'ie de Socrate [igS], 183-184, note. Voltaire, Socrate (1759I [228], 359 sqq. La pièce de Voltaire montre assez qu'au.\ environs de 1760, les derniers moments « du plus sage de tous les hommes » passaient pour le sujet dramatique le plus émouvant qui pût tenter un « philosophe » (Cf. Journal encyclopédique du 1" Décembre ijbg [46], 129) ; Diderot, lui aussi, avait tracé une esquisse de la mort de Socrate, Poésie dramatique, XXI [223 bis]. 381-384; et le Journal encyclopédique du i5 mai 1759 [46]. 137, assurait que, « si son génie le portait à le remplir, ce drame produirait un efi'et merveilleux, au moins devant une assemblée de philosophes ». Dans les milieux antiphilosophiques, on n'avait pas attendu Rousseau pour protester contre des louanges qui paraissaient excessives : cf. Fréron, qui, dans {'Année Littéraire de 1759 [45], V, i35-i38, reproche à Socrate d'avoir ridiculisé la religion de son pays, et paraphrase sans tendresse les insinuations de Boileau sur le «très équivoque ami du jeune Alcibiade » ; cf. déjà Saint-Aubin, Traité de l'opinion [141], L 358 : « Quelle apparence d'en faire un saint et un martyr»! Rollin, Histoire ancienne, IX, iv. 8, « Réflexions sur le jugement porté contre Socrate par les Athéniens et sur Socrate lui-même » [i32]. IV. Seconde Partie, 455-456 : « On ne peut disconvenir que Socrate, pour ce qui regarde les vertus morales, ne Suit le héros du paganisme. Mais, pour en bien juger, qu'on mette en parallèle ce prétendu héros avec les martyrs du Christianisme, c'est-à-dire souvent de faibles enfants, de tendras vierges, qui n'ont point craint de répandre tout leur sang pour défendre et sceller les mêmes vérités que Socrate connaissait, mais qu'il n'osait soutenir en public, je veux dire l'unité d'un Dieu et la vanité des idoles... La philosophie n'inspire point de ttls sentiments : ils ne peuvent être l'etlet que de la grâce du Médiateur, que Socrate ne méritait pas de connaître ». Murait, à son tour, avait réclamé contre ce jugement trop sévère et présenté longuement la défensede Socrate dans les Lettres fanatiques [i56]. 11. 3o-io5. Non seulement il faisait de lui « un chrétien, et un chrétien de la bonne sorte » (p. 92), mais il le saluait comme le plus pur représentant de la religion naturelle, « une espèce de saint, un homme à qui plusieurs ont donné le nom de divin » (p. 3i). Cependant les théologiens chrétiens, même protestants, ne s'étaient pas laissés convaincre, et Vernet avait institué un parallèle en règle entre Socrate et Jésus, pour remettre chacun à sa vraie place; cf. Vérité de la Religion, VI, 5, « Du caractère de Jésus-Christ, et combien il a été éloigné du fanatisme » [162], 111, i32-i35 :
avec tout son esprit, fut autre chose qu'un sophiste '. 11 inventa, dit-on, la morale-. D'autres axant lui l'avoient mise en pratique; il ne fit que dire ce qu'ils avoient t'ait, il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avoit été juste avant que Socrate eût dit ce que c'étoit que justice; Léonidas étoit mort pour son pays avant que Socrate eût fait un devoir d'aimer la patrie; Sparte étoit sobre avant que Socrate eût loué la sobriété : avant qu'il eût défini la vertu, la Grèce abondoit en hommes vertueux.
«S'il V avait quelque philosophe de l'antiquité qu'on osât lui comparer [à JésuSj en qualité de simple docteur, ce serait Socrate. Quelques personnes, en effet, se sont plu à remarquer divers traits de conformité dans la vie et le caractère de l'un et de l'autre. Tous deux ont fait, pour ain i dire, descendre la Philosophie du ciel en terre, comme on le disait de Socrate, pour le louer de ce qu'il avait laissé la contemplation astronomique, afin de rapporter toute l'étude de la sagesse aux bonnes mœurs et à l'usage de la vie civile. L'un et l'autre a trouvé les esprits gâtés par de mauvaises subtilités. En Judée, c'était la fausse dévotion pharisaique qui prévalait; à Athènes, c'était la vaine science des sophistes. Il fallait arracher le masque aux uns et aux autres, pour ramener les hommes au vrai et au simple; et c'est à quoi chacun d'eux s'est appliqué, par une méthode assez semblable. Ni l'un ni l'autre n'a afiecté un air de singularité: leur vie a
été toute unie, sociable et communicative Ils se plaisaient à user d'interrogations,
de comparaisons et de paraboles, et à entremêler leurs discours de maximes courtes et pleines de sel. Ni l'un ni l'autre n'ont rien laissé par écrit, se contentant de former des disciples qui ont recueilli et publié leurs enseignements. Enfin l'un et l'autre, s'attirant très innocemment la haine des ennemis de la vérité, ont été publiquement accusés et condamnés à mort, et ont subi leur sentence avec une grande résignation. Tels sont les rapports que l'on croit remarquer entre ces deux personnages ; à quoi l'on pourrait aussi opposer des différences bien grandes, toutes à l'avantage du chef des Chrétiens, qui eut des vues beaucoup plus relevées et des mœurs bien plus pures, qui enseigna une doctrine bien plus excellente, et qui fut revêtu d'une autorité infiniment plus respectable. Mais, en s'en tenant même au parallèle qu'on vient de rapporter, qui ne voit au moins ce qui en résulte pour la question dont il s'agit ici? On ne se lasse point de louer Socrate, jusqu'à le mettre à la tête de tous les sages de l'antiquité. Avec quelle pudeur refuserait-on de donner au moins les mêmes éloges à celui qui le surpasse de beaucoup ? et, tandis qu'on exalte l'un h ce point là, comment oserait-on dégrader l'autre, jusqu'à le traiter de visionnaire et d'extravagant. Je laisse à juger s'il y eut jamais de partialité plus injuste ». Il est infiniment vraisemblable que c'est cette page de Vernet qui a suggéré celle de Rousseau. — Rappelons enfin que dans l'artic!e Economie politique, 111, 288, Rousseau avait comparé Socrate et Caton, pour donner déjà la seconde place à Socrate. quoiqu'il s'v montrât à son égard plus sympathique qu'ici.
' La formule était chère à Rousseau; cf. Discours sur la vertu essentielle aux héros. I. 116 : « Si .Socrate était mort dans son lit. on douterait aujourd'hui s'il fut rien de plus qu'un adroit sophiste »; et, dans le Morceau allégorique sur la Révélation [25], i83, il fait dire à Socrate mourant : « Je serais soupçonné de n'avoir vécu qu'en sophiste, si je craignais de mourir en philosophe ».
' Voltaire [242], 279 : « Qui jamais a dit cela»? Si Voltaire avait été aussi familier que Rousseau avec Saint-AuDin, il n'aurait pas posé la question ; cf., en effet. Traité de l'opinion [141], I, 353 : « Socrate s'appliqua principalement à l'étude de la morale, dont Pvthagore avait déjà donné quelques préceptes, sous les mystères
Mais OÙ Jésus avoit-il pris chez les siens celte morale élevée & pure, dont lui seul a donné les leçons & l'exemple**? Du sein du plus furieux fanatisme la plus haute | sagesse se fit entendre, & la simplicité des plus [182] héroïques vertus honora le plus vil de tous les peuples. La mort de Socrate philosophant tranquillement avec ses amis, est la plus douce qu'on puisse désirer; celle de Jésus expirant dans les tourmens, injurié, raillé, maudit de tout un peuple, est la plus horrible qu'on puisse craindre. Socrate prenant la coupe empoisonnée, bénit celui qui la lui présente & qui pleure; Jésus au milieu d'un supplice affreux prie pour ses bourreaux acharnés '. Oui, si la vie & la mort de Socrate sont d'un Sage, la vie & la mort de Jésus sont d'un Dieu ''. Dirons-nous que l'histoire de l'Evangile
* Voyez dans le discours sur la Montagne, le parallèle qu'il fait lui-même de la morale de Moïse à la sienne. Mail. c. b. v. 21.^ seq.
de ses symboles: mais Socrate est regardé comme la source de cette partie de la philosophie la plus utile de toutes ». Et Saint-Aubin citait en note deux textes de Cicéron, Tusculanes, III : « A quo omnis quae est de vita et moribus philosophia manavit », et Académiques, IV : « Socrates primus philosophiae moralis auctor fuit ». Ces deux textes, le second surtout, légitiment la formule de Rousseau; mais ils ne se trouvent pas, je crois, dans Cicéron; et. si Saint-Aubin ne les a pas pris ailleurs, il est probable que sa mémoire l'a mal servi; car voici les textes mêmes auxquels il fait très vraisemblablement 'allusion ; et, ils sont, comme on va voir, bien moins affirmatifs : Tusculanes, V. iv, 10 : «Socrates autem primus philosophiam devocavit a cailo et in urbibus conlocavit et in domus etiam introduxit et coegit de vita et moribus rebusque bonis et malis quaerere » : Académiques, 1, iv, i5 : « Socrates mihi videtur... primus a rébus occultis et ab ipsa natura involutis, in quibus omnes ante eum philosophi occupati fuerunt avocavisse philosophiam et ad vitani communtm adduxisse ». Ces textes se trouvaient exactement cités ou utilisés par Barbevrac. Pré/ace au Droit naturel, § 20 [107 A], 54 ; cf. encore Vernet, Vérité de la Religion [162], I. 99.
' Voltaire [242], 280 : & Et Épictète, Porphyre, Confutzé, Pythagore, tant d'autres»?
' Dans son Traité de la vérité de la Religion [162]. III, 175, Vernet citait ce passage de la X" des Lettres de M. l'abbé *** à M. l'abbé Houteville au sujet du livre intitulé « La Religion chrétienne prouvée par les faits » ; « Même à parler humainement et sans aucun égard aux sentiments qu'inspire la foi, il n'y eut jamais rien de si grand, de si beau, de si sublime et de si touchant que la mort de Jésus-Christ ».
' Voltaire [242J, 280 : « Qu'est-ce que la mort d'un dieu »! Cf. encore Lettre de Voltaire à l'abbé d'Olivet, du 5 Janvier 1767 [7$], XLV, i3 : « Un charlatan est parvenu jusqu'à dire, dans je ne sais quelles lettres, en parlant de l'angoisse et de la passion de Jésus-Christ, que si Socrate mourut en sage, Jésus-Christ mourut en Dieu; comme s'il y avait des dieux accoutumés à la mort, comme si on savait comment ils meurent, comme si une sueur de sang était le caractère de la mort d'un Dieu, enfin, comme si c'était Dieu qui fut mort ». Rousseau s'était, d'ailleurs, critiqué lui-même, lorsqu'il avait écrit plus haut, dans une première Rédaction (cf. la note i de la p. [72) ; « Laissezmoi de grâce aller voir ce merveilleux pays où les dieux naissent comme des
esl invenlce à plaisir? Mon ami, ce n'est pas ainsi qu'on invente, & les faiis de Socrate, dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jesus-Christ ^. Au fond, c'est reculer la dilliculté sans la détruire: il seroit plus I inconcevable que plusieurs hommes d'accord eussent fabriqué ce [183] livre, qu'il ne l'est qu'un seul en ait fourni le sujet. Jamais des Auteurs Juifs n'eussent trouvé ni ce ton, ni cette morale, & l'Evangile a des caractères de vérité si grands, si frappans, si parfaitement inimitables, que l'mventeur en seroit plus étonnant que le héros '. Avec tout cela, ce même Évangile est plein de choses incroyables, de choses qui répugnent à la raison, & qu'il est impossible à tout homme sensé de concevoir ni
hommes, mangent, soutirent et meurent ». — Quand encore le reste de la Profess-on n'empêcherait pas d'interpréter à contre-sens la formule fameuse : « la vie et la mort de Jésus sont d'un D eu ». — un texte de Rousseau nous en préciserait la signification véritable; cf. Lettre à Jean-Ami Martin, du 14 Septembre 1759 [33J. 256: « Quoique ie n'entende rien en théologie, il me semble que n'attribuer à Jésus-Christ la divinité que par communication, c'est le déclarer purement homme ». Cf. encore Religion essentielle [i5i , 111,96: Il faut, dit Marie Huber, appeler Jésus-Christ «non l'homme-Dieii, cela implique contradiction, mais un homme divin... L'épithète de divin Jésus, de divin Sauveur n'est point trop forte dans ce sens et n'a rien d'opposé au vrai ». Mi'me attitude dans Abauzit, De l'honneur qui e.it dû à Jésus-Christ [bo]. i34-i35.
' Voltaire [242], 280 : « Faux ». Dans une page très véhémente [25i], Chénier, lui aussi, protestera plus tard contre cette affirmation : « On a peine à croire ses yeu.x, quand on lit cette décision tranchante et magistrale », etc. Ce texte de Chénier est très intéressant, et forme, en quelque sorte, la contrepartie « philosophique » de ces quelques lignes de Rousseau. Au reste, avant la Profession, on se battait déjà autour de ce raisonnement; cf. Duguet, Principes de la foi, ill, 3 [146], 11, 34-35 :
« L'histoire d'Alexandre n'est attestée par aucun auteur qui ait vécu de son temps.
Il en est ainsi de l'histoire d'Auguste, de celle de Tibère et de plusieurs autres, dont on ne peut douter, quoiqu'elles n'aient été écrites que par des auteurs qui n'en avaient pas été les témoins ». Et D'Holbach ripostait, allant au-devant de l'armimentation de Rousseau, Christianisme dévoilé [234], 69-70 : « Que l'on ne nous dise point que les miracles de Jésus-Christ sont aussi bien attestés qu'aucun fait de l'histoire profane, et que vouloir en douter est aussi ridicule que de douter de l'existence de Scipion ou de César, que nous ne croyons que sur le rapport des
historiens qui nous en ont parlé. L'existence d'un homme n'est pas incroyable;
il n'en est pas de même d'un miracle ». Cf. encore Berruyer, Histoire du peuple de Dieu [2o3], I, pp, Lxiv-Lxv : « Voici ce que je lis actuellement dans un Manuscrit de leur façon et de leur goût : Il y a plus d'apparence de raison, dit l'auieur, de croire Philostrate dans ce qu'il raconte de la vie d'Apollonius que de croire tous les Êvangéliste^ ensemble dans ce qu'ils disent des mi'acles de Jésus-Christ », etc. ; Le Militaire philosophe, XI [i3o'''s], 96-97: «J'ai lu quelque part ce beau raisonnement : Vous croyez bien les Commentaires de César; pourquoi ne croiriez-vous pas l'Lvangile? Je dois donc croire aussi l'Alcoran ? La conséquence est égale », etc.
' Volta re [242'. 280: « Pitoyable». — L'a chevéque de Paris, .Mandement. III, 53 : « Il serait difficile, mes très chers frères, de rendre un plus bel hommage à l'autheniicité de l'Évangile »; et Rousseau, sur ce dernier texte. Lettre à M. de lleaumonl, III, 106: «Je vous sais gré, Monseigneur, de cet aveu »,