‹ La "Profession de foi du vicaire savoyard"Chapitre 121 sur 176 · Danger de la Philosophie · texte numérisé non relu

Danger de la Philosophie

Nécessité de la Religion.

.Mon tils ■-. tenez votre ame en état de désirer toujours qu'il y ait un

nommer, sans le désigner, sans compromettre son orthodoxie, c'était le donner en exemple aux autres théologiens ». En écrivant ces lignes. Rousseau ne parait plus se rappeler qu'il a inséré dans la Profession une « apologie directe » de la religion nationale. Cette « apologie », il est vrai, n'est pas nouvelle dans son œuvre : cf. l'éloge enthousiaste des pasteurs genevois dans la Dédicace du Discours sur l'Inégalité. I, 77; et, pour prendre des textes qui visent non plus seulement les ministres, mais la doctrine, cf. Souvelle Héloïse, IV, Si/, V, 35 et 62 : « Nos gens d'Église aussi supérieurs en sagesse à toutes sortes de prêtres que notre religion est supérieure à toutes les autres en sainteté... La communion prolestante, qui tire son unique règle de

l'Écriture Sainte et de la raison Elle [Julie] vanta l'avantage d'avoir été élevée dans

une religion raisonnable et sainte ».

' Voltaire [242], 280 : « Pourquoi professer des sottises? Il n'y a qu'à se taire et ne rien professer » ! Cf., plus haut, p. iqo et note 1.

' On trouve ici, dans la Première Rédaction, un développement intéressant, où Rousseau s'attendrit sur sa jeunesse, et semble regretter de ne pas l'avoir gouvernée selon les conseils du Vicaire. Il a supprimé ce morceau, sentant bien, qu'arrivé à cet endroit de la Profession, le Vicaire ne s'intéresse plus guère au jeune prosélyte, et que la conclusion d'un tel discours doit s'adresser à tous. — Quoique le contenu des deux discours ne soit pas le même, on retrouvera dans ces derniers avis du Vicaire comme un écho des Dernières paroles de Synése à Eugène qui terminent les entretiens du P. Lami, et que Rousseau avait lues et relues [90], 369-378 : « Mon fils, lui dit-il, ouvrez les yeux à la vérité, et apercevez l'éternité. Ceux de votre âge sont aveugles, ils ne voient ni le Paradis ni l'Enfer. Ils ne sont point encore convaincus que l'on n'est pas ici pour toujours : que la vie est courte et que, si on la regarde par rapport à l'éternité.

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l'ai soulagé d'un grand poids, mais j'en ai chargé [le vôtre . Songez que si vous négligez cet entretien vôtre conscience (' en sera chargée) toute vôtre vie j ' ilj peut devenir la source de vos plaisirs ou de vos remords mais il ne peut plus être indifférent pour vous. S'il vous a persuadé n'oubliez jamais les devoirs qu'il vous impose). f° 174 "" t II '^ Au reste quelque parti que vous épreniez songez que les

vrais devoirs de la Religion sont indépendans des institutions des hommes-'. Que ("par tout) aimer Dieu par dessus tout et son prochain comme soi-même est le sommaire de la loi; qu'il n'\- a point de ^ Religion qui dispense des devoirs de * morale et qu'il n'v a de -'véritablement essentiels que ceux-là. Que le culte ('"de Dieu) est le premier de ces devoirs et que sans (" ce culte) nulle véritable \ertu n'existe.

N f ° 32 '■° t Ayez de la pieté, mon enfant, aimez ceux qui en ont mais fuyez les

dévots, rien n'est si dangereux que leiu" commerce. Leur humble orgueil n'est point traittable, il faut qu' '-ils dominent ou qu' '-il s nuisent ; ils sont envieux,

' [vous le reprochera].

' (et).

' (Aimez Dieu par dessus tout et le prochain comme vous même c'est le sommaire de la loi el de toute bonne religion. Quand [vous] serez dans le monde et parmi les incrédules ne craignez). — B. [Mon (enfant) [fils,] tenez vôtre ame en état de désirer toujours qu'il y ait un Dieu el vous n'en dout3rez jamais]. ( Au) [Du] reste. — M. Mon enfant, tenez toujours vôtre ame en état de djsirer qu'il y ait. — I. douterez jamais. Du reste quelque parti.

* B. (preniez) [puissiez prendre].

-■■ B. [que (le vrai temple de Dieu est le) [un] coeur (de l'homme) juste est le vrai temple de (Dieu) [la divinité*].* Senec. (in) fragm.,]. — M.< Senec in fragm. >.

" [en tout pays et dans toute secte].

' B. << Religion » [(culte)].

» B. la.

'■' B. vraiment.

'" [intérieur].

" [la foi].

'- il (sic).

t Ici, en marge, celte notation inutilisée : qui (en) croyent en Dieu dans le fond du cœur et roui,'issent de l'avouer.

t Ce morceau est emprunté aux notes de Neuchâtel. Il était destiné à

Dieu, & vous n'en douterez jamais *. Au surplus, quelque parti que vous puissiez prendre, sont;ez •• que les vrais devoirs de la religion sont indépendans des institutions des hommes; qu'un cœur juste est le vrai temple de la Divinité*; qu'en tout pays, & dans toute secte, aimer Dieu pardessus tout & son prochain comme soi-même, est le sommaire de la loi ; qu'il n'y a point de religion qui dispense des devoirs de la morale, qu'il n'v a de vraiment essenciels que ceux-là; que le culte intérieur est le premier de ces devoirs. & que | sans la foi nulle véritable vertu n'existe '. [197]

sa durée n'est que d'un moment, que nous devons ménager pour acquérir la l'élicité

éternelle Vous trouverez dans l'expérience qu'il n'y a point de vie plus douce que

celle de ceux qui servent Dieu. L'éloigntment et la privation du monde, bien loin de causer de la peine, épargnent mille chagrins. Le monde fait horreur à ceux que la

vérité éclaire Ainsi la solitude est un lieu de repos pour eux, où ils sont éloignés

de la vue de mille objets fâcheux qui ne peuvent qu'allliger une âme qui aime la vérité et la justice. Depuis que Dieu a brisé les liens qui m'attachaient au monde pour

m'attirer à lui, je ne conçois pas comment on y peut vivre un moment Les gens

du monde sont malheureux en s'attachant à des objets que le temps ou quelque violence leur enlève malgré eux. Le temps et la puissance du siècle ne peuvent ravir Dieu à celui qui l'a pris pour l'objet de son amour ».

" Clarke avait consacré plusieurs pages dans le 1" chapitre de son Traité [t25],

I, 5, à prouver que « l'existence de Dieu est une chose désirable Il n'y a point

d'homme sage qui n'en dut être ravi pour le bien et pour la félicité commune du genre humain ». Cf. encore Rousseau, Dialogues, IX, 3io : « Chacun est porté naturellement à croire ce qu'il désire, et celui qui se sent digne du prix des âmes justes

ne peut s'empêcher de l'espérer».

* Rousseau ramasse en quelques phrases les idées essentielles qu'il a développées dans la Seconde Par;ie de la Profession, et qui, comme on l'a vu, ne diffèrent guère, pour le fond, sinon pour l'accent, de celles de Toussaint, de .Marie Huber, etc. : c(., en particulier, p. i34, où l'on retrouvera quelques-unes des formules qu'il a reprises ici.

* Comme Rousseau l'indiquait dans une note de R, que n'ont point conservée les autres Rédactions, cette maxime est empruntée à Sénèque, fragment conservé par Lactance, Institut., VI, xxv, 3 : « Vultisne vos, inquit, deum cogitare magnum et placidum et majestate leni verendum, amicum et semper in proximo, non immolationibus et sanguine multo colendum — quae enim ex trucidatione immuentium volupias est? — sed mente pura, bono honestoque proposito. Non lempla illi congestis in altitudmem saxis exstruenda sunt : in suo cuique consecrandus est pectore ».

' L'affirmation sera développée par Rousseau dans les pages qui suivent la Profession, II, 28S : « Sortez de là de la croyance en Dieu], je ne vois plus qu'injustice, hypocrisie, et mensonge parmi les hommes : l'intérêt particulier, qui, dans la concurrence, l'emporte nécessairement sur toutes choses, apprend à chacun d'eux à parer le vice du masque de la vertu. Que tous les autres hommes fassent mon bien aux dépens du leur; que tout se rapporte à moi seul: que tout le genre humiin meure, s'il le faut, dans la peine et dans la misère, pour m'épargner un moment de douleur ou de faim : tel est le langage intérieur de tout incrédule qui raisonne. Oui, je le soutiendrai toute ma vie; quiconque a dit dans son cœur : iV n'y

jaloux [sombrei] vindicatifs, mistérieux dans toutes leurs affaires et sans cesse épiant celles d'autrui. Leur amitié n'est point sure et leur haine est irréconciliable, et ils ( ' font) une ligue entre eux à laquelle on échape difficilement Quand (une fois) on a le malheur de leur déplaire ; Le mieux est de s'en tenir loin, ils ne font que mépriser ceux qui les évitent, mab (ceux) qui les quite(-' nt ont) tout à redouter.

D, 1 ùviw [Fuvez (sur tout) ceux qui p sous prétexte] * d expliquer la nature

ei 199 ^'° se plaisent à semer dans les cœurs des hommes mille doctrines pernicieuses et dont « 5 le » scepticisme apparent est cent fois plus « •* alîirmatit et plus do-;matique que le ton »' décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte qu'eux seuls sont éclairés. » vrais (et) de bonne foi ils nous soumettent impérieusement à l'autorité de leurs ('rêveries) et '"prétendent nous donner pour (" principes tous) les sistèmes ['- inintelliiibles] qu'ils ont bâtis dans leur imai^ination. '-^ Du reste, renversant, détruisant, [foulant aux pieds] "sans aucun s '^scrupules tout ce que les hommes ('"ont respecté jusqu'ici) « ils ùtent » aux affiit^és la dernière consolation de leur

' [ont toujours].

- [en a].

' ise vantent de).

* (d'avoir).

' [(l'apparent)].

" M. dogmatique et plus afRrmatif.

' (dogm ATIQUE).

' M. et vrais < et de bonne foi >.

' [sentences].

'" M. veulent nous.

" [« les » [seuls] principes des choses].

'^ (sans) [inintellibles sic].

" I. (Renversant) [Du reste renversant] détruisant.

" I. (sous) [tout] ce que les hommes.

"■ aucun scrupules (sic).

'^ [respectent].

faire équilibre au paragraphe suirant : Fuyez surtout, etc. Le surtout ne s'explique même que s'il vient après d'autrea conseils : Fuye^ les dévots, fuvey surtout les philosophes. Dans B, /" 200 ''", devant Fuyez surtout, Rousseau a mis un signe de renvoi, et, à la marge, à côté du signe, on lit : Ayez de la piété mon enfant. Voyez additions etc. // ?i'y a donc, ce me semble, aucun doute sur la place que Rousseau a faite, provisoirement du moins, à ce morceau.

Fuyez ' ceux qui, sous prétexte d'expliquer la Nature *, sèment dans

a point de Dieu, et parle autrement, n'est qu'un menteur ou un insensé ». Il avait déjà dit dans la Lettre à D'Alembert, I, 243, note : «Je n'entends point par là qu'on puisse être vertueux sans religion; j'eus longtemps cette opinion trompeuse, dont je suis trop desabusé». Cette «opinion trompeuse », c'est celle des « philosophes»; cf., pour prendre en exemple la formule la plus catégorique, celle de D'Holbach, qui termine ainsi une discussion sur les rapports de la fleli^ion et de la .Morale, Christianisme dévoilé [234.], 128-129 : « Ce qui vient d'être dit peut nous faire connaître ce que nous devons penser de ces docteurs qui prétendent que sans la religion chrétienne nul homme ne peut avoir ni morale ni vertu. La proposition contraire serait certainement plus vraie». Rousseau revient amsi sur le tard à la ma.iime qu'il avait lue étant jeune dans ses premiers traités de Morale; cf. Claville, Vrai tnérit» [144], 11, 23/ : « Point d'honnête homme sans Religion ». — Comparez tout ce passage avec celui des Pensées d'un esprit droit. X [21], ]8 19 : « Sans Religion, il ne peut y avoir ni probité ni bonheur solide. Mais peu de gens ont une idée juste de la Religion. On la fait ordinairement consister dans des pratiques extérieures; et l'on ne remplit aucun des devoirs essentiels qu'elle prescrit. Il faut sans doute observer les préceptes de l'Église, mais ne pas s'imaginer qu'en assistant au service divin, et en marmotant quelques

prières où le cœur n'est pour rien, on a tout fait La véritable Religion, c'est la

vérité, la charité, la bienfaisance, l'humiliié, la douceur dans le caractère et dans les procédés. Tout exercice de Religion qui n'est pas fondé sur cette base, n'est qu'illusion et hypocrisie ».

' Comme on le verra par la Première Rédaction, Rousseau avait d'abord songé à tenir la balance plus égale entre les deux partis; et, avant de jeter l'anathème aux soi-disant « interprètes de la nature », il avait fait leur part aux « dévots »: le porirait était assez noir, sans être inattendu dans l'œuvre de Rousseau ; car, pour me borner à la Souvelle Héloise, il y avait déjà parlé sur le même ton l\'\, viii|, V, 44, des « dévots de profession » et de leur « humilité méprisante ». En supprimant ce petit morceau agressif, Rousseau fait décidément pencher la balance du cô:é des « dévots », et semble dire à son lecteur comme à la marquise de Créqui, Lettre du i3 Octobre 1758, X, 195 ; « Pour moi, j'aimerais encore mieux être dévot que philosophe ».

• Il est possible qu'en écrivant ou en relisant ces lignes, Rousseau ait songé un instant au Code de la S'ature, par Morelly (lySô) [216], ou encore au traité De ta Sature, par Robinet [235J. Je croirais même que les premiers lecteurs de Rousseau ont dû voir d'abord dans ce passage une allusion au livre de Robinet, qui avait paru dans les dern ers mois de 1761 ; il venait d'être supprimé par la po'.ice, on l'attribuait à Helvetius ou à Diderot, et tout le monde se le disputait : cf. Grimm, C'irrespondance littéraire [44], IV, 490. Nul doute cependant que ce ne soit Diderot et ses Pensées sur l'interprétation de la nature [210] que Rousseau ait voulu viser ici. Le titre même de l'ouvrage était à peine déguisé dans la formule : « sous prétexte d'expliquer la nature » Cette invective contre les « philosophes de la Nature » — Rousseau l'a reprise avec la

misère, aux puissans et aux riches le seul frein de leurs passions, ils ' arrachent] du fond des cœurs le [^ remords] du crime ^ et l'espoir de la vertu et se vantent [encore] d'être les bienfaiteurs du .t;enre humain. [(Qu'ils nous disent ce) * aue lui {' îeroit) de pis ('' le démon lui-même)]. « Jamais, disent-ils » la vérité n'est nuisible aux hommes. (' Us ont

' (leur font... détruise nt).

'■' (seul frein qui restoit à la tirannie et aux forfaits).

' I. (et).

■* M. < que lui... acharnés ennemis >.

^ [feroient].

" [ses plus acharnés ennemis].

' [Je le dirois comme eux]. — M. Je le crois comme eux.

les cœurs des hommes de désolantes doctrines; & dont le scepticisme apparent est cent fois plus affirmatif & plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires *. Sous le hautain prétexte qu'eux seuls sont éclairés, vrais ^. de bonne-foi, ils nous soumettent impérieusement à leurs décisions tranchantes, & prétendent nous donner, pour les vrais principes des choses, les inintelligibles systèmes qu'ils ont bâtis dans leur imagination. Du reste, renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent, ils ùtent aux atfligés la dernière consolation de leur misère, aux puissans & aux riches le seul frein de leurs passions; ils arrachent du fond des cœurs le remords du crime, l'espoir de la vertu, & se vantent encore d'être les | bienfaiteurs du genre humain •. Jamais, [198] disent-ils -. la vérité n'est nuisible aux hommes : je le crois comme eux.

même àpreté d'accent dans les Dialogues, IX, 3io : « En paraissant expliquer la Nature à leurs dociles interprètes, ils [les philosophes] se sont établi en son nom une autorité non moins absolue que celle de leurs ennemis»; et il ajoutait en note : « Nos philosophes ne manquent pas d'étaler pompeusement ce mot de Nature à la tête de leurs écrits. Mais ouvrez le livre, et vous verrez quel jargon métaphysique ils ont décoré de ce beau nom ».

* Voltaire [242], 280 : « Eh ! pauvre homme, n'est-ce pas là ton caractère » ?

' Sur cet emploi de vrai au sens de sincère, cf., plus haut, p. 109 et note i.

' L'argumentation de Rousseau contre les philosophes vient se résumer en ces deux mots qui se répondent : leur doctrine est désolante : celle qu'ils veulent détruire est consolante. Du point de vue de Rousseau, cette constatation est décisive, puisqu'on a vu qu'au début de la Profession, p. 3i et note i, il entendait « borner ses recherches au.\ seules connaissances utiles, aux seules nécessaires au repos, à l'espoir et à la consolation de sa vie », et qu'il se ralliait au système de Clarke, comme au plus «consolant»; cf. p. 33, note 2, et les textes que j'y ai cités. On peut y joindre ce passage d'une Lettre à Dom Deschamps, 8 Mji 1761 [27], 148 : « Peut-être auriez-vous bien pu vous passer d'altérer ainsi la tranquillité d'un solitaire, qui n'a de consolation, dans ses maux de toute espèce, que la simplicité de sa foi et que l'espoir d'une autre vie peut seul consoler dans celle-ci ».

' C'est une des idées sur lesquelles le baron d'Holbach insistait avec une conviction d'apôtre; cf. Système de la Sature J248'''-'], II, 201 : «Non, dirai-je à ces enthousiastes ceux qui croient en Dieu], la Vérité ne peut jamais vous rendre malheureux ». Le texte n'a été imprimé qu'en 1770, mais il est probable qu'il était composé quand Rousseau rédigeait la Profession, et que, comme tant d'autres ouvniges «philosophiques», il circulait en manuscrit. Cf. encore, dans le Système social, imprimé en 1773 [249 •''sj, 17-24. le chap. Il : « De la Raison, de la Vérité et de son utilité ». D'ailleurs, dans Le Christianisme dévoilé, publié en 1761, — et c'est sans doute ce texte que vise Rousseau, — D'Holbach avait déjà dit, « Lettre de l'Auteur» [234], p. v : « Vous n'êtes point. .Monsieur, du nombre de ces penseurs pusillanimes qui croient que la vérité soit capable de nuire . elle ne nuit qu'à ceux qui trompent les hommes, et elle sera toujours utile au reste du genre humain ». Quand, en 1768, ce même D'Holbach publiera une traduction française des Letlers to Serena de Toland [248], il y insérera quelques notes trouvées, dit-il, sur l'exemplaire anglais de Fréret, exemplaire qui pouvait donc depuis longtemps être connu dans les milieux « philosophiques ». Or voici l'une

' raison, - sans doute,) et c'est à mon avis une grande preuve que ^ ce qu'ils enseignent n'est pas la vérité *].

B, f° 199 ^^ t * [[* Si vous {* entreprenez de) discuter avec eux cette] doctrine * ils supposeront un peuple de vrais philosophes et l'opposeront à Lin peuple de mauvais chrétiens. Plaisante manière de raisonner. Comme si] un peuple (de vrais chrétiens n'etoit pas aussi facile à faire qu'un peuple) de vrais philosophes '. Dès qu'il est question de peuple l'un n'est pas plus possible que l'autre. Il faut donc supposer des peuples qui abuseront de la philosophie sans reli,i,'ion comme les nôtres abusent de la religion sans philosophie : Or suivez ces deux suppositions dans leurs conséquences, puis comparez les, et vous serez bientôt décidés].

' [(en)].

* [{en cela)].

' I. (leur doctrine) [ce qu'ils enseignent].

■• (Leur manière d'entrer dans cette discussion... de discuter).

* [voulez].

« I. Un des plus familiers au.\ anli-réligiosistes est d'opposer un peuple supposé de bons philosophes à un peuple de mauvais chrétiens; (au lieu que dès qu'il) comme si un peuple de (bons) [vrais] philosophes étoit.

' [étoit plus facile à faire qu'un peuple de vrais chrétiens].

t Toute cette note manque dans M. où elle est remplacée par la suivante : Il y a ici une grande note dont je n'ai pas gardé copie, pour prouver qu'il n'est pas vrai, comme le disent les philosophistes, que la religion soit inutile au.\ hommes. — Sur la disposition de cette note dans B, et sur la date de sa rédaction, cf. Introduction. II' Partie, cliap. I, % 5 et 7. Les différents paragraphes sont présentés ici dans l'ordre que les signes de renvoi de B leur ont provisoirement assigné.

& c'est à mcn avis une grande preuve que ce qu'ils enseignent n'est pas la vérité ' *.

* Les deux partis s'attaquent réciproquement par tant de sophismes, que ce seroit une entreprise immense & téméraire de vouloir les relever tous; c'est déjà

de ces notes, p. 81 : «cette doctrine fde la mortalité de l'âme] si vraie, si conforme à la saine mison, en un mot si utile aux hommes (car la vérité ne peut jamais nuire), ne saurait leur être enseignée de trop bonne heure». Helvetius avait, lui aussi, posé le même principe, en se cachant derrière un auteur rassurant, De L'Esprit, 11, 19 [225 A], 180. note : « Rien de plus utile que d'éclairer les hommes. Les lumières philosophiques, dit M. l'abbé de Fleury, ne peuvent jamais nuire ».

' Comparer cette rapide esquisse avec le tableau, beaucoup plus développé, qu'il présentera plus tard dans les Dialogues, IX, Sog-SiS : « Us l'ont sapée [la morale] par la base, en détruisant, toute religion, tout libre arbitre, par conséquent tout remords, d'abord avec quelque précaution, par la secrète prédication de leur doctrine, et ensuite

tout ouverteinent, lorsqu'ils n'ont plus eu de puissance réprimante à craindre Cette

commode philosophie des heureux et des riches, qui font leur paradis en ce monde, ne saurait être longtemps celle de la multitude, victime de leurs passions, et qui, faute de bonheur en cette vie, a besoin d'y trouver au moins l'espérance et les consolations que cette barbare doctrine leur ôte. Des hommes nourris dès l'enfance dans une intolérante impiété, poussée iusqu'au fanatisme, dans un libertinage sans crainte et sans honte ; une jeunesse sans discipline, des femmes sans mœurs, des peuples sans foi, des rois sans loi, sans supérieur qu'ils craignent, et délivrés de toute espèce de frein ; tous les devoirs de la conscience anéantis, l'amour de la patrie et l'attachement au prince éteints dans tous les cœurs; enfin, nul autre lien social que la force : on peut prévoir aisément,

ce me semble, ce qui doit bientôt résulter de tout cela. L'Europe prendra dans la

même horreur et les professeurs et les disciples, et toutes ces doctrines cruelles, qui, laissant l'empire absolu de l'homme à ses sens, et bornant tout à la jouissance de cette courte vie. rendent le siècle où elles régnent aussi méprisable que malheureux ». — ■ En écrivant ce réquisitoire contre les « philosophes », Rousseau, qu'il le voulût ou non, se rangeait derrière ceux qui, depuis quelques années, s'attaquaient âprement au parti « philosophique ». Cf., outre Fréron et les journalistes d'Église, JVloreau, Nouveau Mémoire sur les Cacouacs [222 M"], Chaumelx. Préjugés légitimes contre l'Encyclopédie [223], Vernel, Lettres critiques d'un voyageur Anglais [236], Lefranc de Pompignan, Discours de réception à l'Académie Françai^-e, le 10 mars 1760 [232], etc. Voici, de ce dernier Discours, qui avait fait scandale, quelques lignes caractéristiques, pp. 18-19, qui feront yoir avec plus de précision à quel parti Rousseau empruntait ses

arguments : « Implora-t-il [iMaupertuis] comme tant d autres cette philosophie

trompeuse,... qui se dit l'organe de la vérité et sert d'instrument à la calomnie; qui vante sa modestie et sa modération, et se nourrit d'emportement et d'orgueil ; cette philosophie, dont les sectacteurs. fiers et hard.s ;i la plume, sont bas et tremblants dans la conduite ; ^ui n'ont rien d'assuré dans les principes, rien de consolant dans la morale, point de règle pour le présent, point d'objet pour l'avenir; qui se jouent de leurs opinions, les soutiennent, les abandonnent suivant leurs craintes ou leurs besoins, et dont les exemples sont aussi dangereux que les leçons ? Avec de tels guides,

vainement courons-nous après le bonheur Il ne nous reste que de l'inquiétude, de

l'agitation, et qu'un vide immense, qui s'agrandit toujours devant nos désirs ». Cf. encore le texte du Marquis de Mirabeau cité à la note 1 de la p. 202.

REDACTIONS MANUSCRITES

beaucoup d'en noter quelques-uns à mesure qu'ils se présentent*. Un des plus familiers au parti philosophiste ' est d'opposer un peuple supposé de bons Philosophes à un peuple de mauvais Chrétiens; comme si un peuple de vrais

' Rousseau annonce qu'il va « relever quelques-uns des sophismes des deux partis»; mais, en fait, — Rousseau le constate lui même |cf., dans M, ce qu'il écrit à Moultou) — toute cetts lonyue note est dirigée contre un seul parti, « pour prouver qu'il n'est pas vrai, comme le disent les philoâopliisies, que la religion soit inutile aux hommes ».

^ Dans un seul des manuscrits, dans I, ce mot est remplacé par cet autre, très curieux, et dont je ne connais que ce seul exemple : « anti-religiosiste ». Celui que Rousseau a conservé est, d'ailleurs, assez intéressant pour qu'on s'y arrête. Cf. Féraud, Diitionnnire critique [25o], III, 154: « Phitosopiterie, Philosophesque, Philosophiser, Philosophisme, Philosophiste, mots nouveaux, et qui commencent à s'accréditer. L'indignation qu'ont excitée dans les bons esprits les horribles écarts de certains faux philosophes modernes a fait inventer ces mots assez singuliers Us ne sont bons que dans le style critique et moqueur ou polémique et mordant : La tourbe philosophesque (J. J. Rousseau et Linguet) cf , en elïet. Notes du Discours sur l'Inégalité, 1, 143]. Philotophisme et Philosophiste o it été heureusement inventés pour caractériser les faux philosophes et la fausse philosophie. Les termes de philosophe et de philosophie ne seront plus si souvent profanés ; Voilj par queh secrets le philosophisme avait acquis son ascendant et par quels moyens il te conservait (Linguet). L'Anglais Young laisse sur la terre ces dissertât ions philosophistes et prend son vol dans les deux (Année Littéraire). Ces mots ont é.é emplo.és par plusieurs autres écrivains ». A ma connaissance, c'est en 1759, dans VAnnée Littéraire, que Fréron se servit pour la première fois de philosophiste : cf. [45]. I, 28'9-290 : « [L'évêque du Puy] rentre dans la carrière, et, par un ouvrage éner^'ique, renverse de nouveau les systèmes impies des philosophistes du jour. Passe:; moi ce terme, qui me parait bien peindre leur caractère d'esprit faux »; cf. encore Id-, 814 : « Non seulement en France, mais dans les pays où l'on pense le plus librement en fait de Religion, un cri s'élève contre ''absurde et séditieuse impiété de nos philosophistes » : Année 1760, I. 82 : « Il faut applaudir. Monsieur, au zèle des écrivains, qui, dans ce siècle impie, élèvent leur voix pour soutenir les droits de la Religioi si auJa-ieusemeht attaqués par les philosophistes du jour»; 11, 335 : « Les philo^ophistes moJerne; qui se sont arrogé avec tant d'audace le nom respectable de philosophes ». Un passage de la 1" des Lettres d'un voyageur anglais [236], 1, 21, montre, qu en 1761, l'expression était encore toute récente : « Quand j'étais à Paris, avant la guerre, on nommait cette secte : les Cacouacs. Comme ce nom les chique, et que, d'un autre côté, il n'est pas juste de leur laisser usurper celui de philosophes, qui leur convient moins qu'à personne, je crois qu'on peut les nommer ou Volt.iiriens, du nom de leur chef, ou philosophistes, ainsi qu'on a commencé de le faire, eu égard à leur prétention ». Cette assimilation de Voltairien et de philosophiste est déjà significative; mais quelques lignes plus lo'n, 21-22, Vernet précisait davantage, en faisant le portrait de D Alembert : « Admirateur outré de M. de Voltaire, il en a pris les sentiments, le style, les goûts, les plaisanteries; sans lui, il serait philosoph; : avec lui, il n'est que rhéteur, poète et philosophiste ». L'expression survivra jusqu'au début du XIX" siècle. On la trouve encore dans Chiniac, Essai de philosophie morale (1801) [aSô*""]. I, 14, 11, 226, etc. - En commençant sa note par ce mot de pamphlétaire, Rousseau en marque tout de suite le ton.

452 REDACTIONS MANUSCRITES

fo 198 "" Il [Baile a très bien prouvé que le fanatisme est plus i pernicieux que

[- l'atheïsme] et cela est ^ incontestable. Mais ce qu'il n'a eu garde de dire et qui n'en est pas moins vrai c'est que le fanatisme * est * une passion (funeste à la vérité mais) grande et noble qui (''laisse au cœur humain ' tout son ressort) « et qu'il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus » sublimes vertus; au lieu que 1 (>* athéisme) « et » en gênerai "l'esprit raisonneur et philosophique ['"attache à la vie, (avilit) efféminé l' l'ame] concentre toutes les passions dans [la petitesse de l'imerest particulier (et) dans] « l'abjection du moi humain et sape ainsi (sourdement) » tous les vrais fondemens de toute société : car ce que les intérêts particuliers ont de commun est si peu de chose qu'il ne balancera jamais ce qu'ils ont d'opposé].

' I. (cruel) [(barbare)] « pernicieux ».

^ (l'im PIÉTÉ).

' I. incontestable(ment).

* [quoique sanguinaire et funeste]. "

•' [pourtant].

" [(détache (l'homme) [le cœur] du moi humain... qui lui donne... laisse) eleve le cœur de l'homme, qui lui fait mépriser la mort (et) qui lui donne un ressort prodigieux].

' [(un grand)].

" [irreligion].

'■* I. (la philosophie) [l'esprit].

'" [(avilit les âmes)].

" [avilit].

Philosophes étoit plus facile à faire qu'un peuple de vrais Chrétiens ° ? Je ne sais si, parmi les individus, l'un est plus facile à trouver que l'autre; mais je sais bien que, dès qu'il est question de peuples, il en faut supposer qui abuseront de la philosophie sans religion, comme les nôtres abusent de la religion sans philosophie, & cela me paroit changer bsaucoup l'état dj la question '.

Baile (a) a très-bien prouvé que le Fanatisme est plus pernicieux que l'Athéisme ", & cela est incontestable; mais ce qu'il n'a eu garde de dire, & qui n'est pas moins vrai, c'est que le Fanatisme, quoique sanguinaire & cruel, est

C" I C, D : Uayle.

' Cette affirmation est à retenir pour l'Interprétation du Contrat Social. Elle se trouve, d'ailleurs, presque textuellement dans une note du 1" Contrat [Sg], 245, note 5 : « Quand il y aurait de la philosophie à n'avoir point de religion, je trouverais la supposition d'un peuple de vrais philosophes encore plus chimérique que celle d'un peuple de vrais Chrétiens ». On voit par là que le tableau d'une « république chrétienne », si complaisamment poussé au noir par Rousseau, reste purement théorique. Lui-même le reconnaît en commençant son tableau, Contrat Social, III. 385-387 • * O" nous dit qu'un peuple de vrais chrétiens for.merait la plus parfaite société que l'on puisse imaginer. Je ne vois à cette supposition qu'une gr;;nde difficulté : c'est qu'une

société de vrais chrétiens ne serait plus une société d'hommes .Mais ie me trompe

en disant une république chrétienne : chacun de ces deux mots exclut l'autre. Le Christianisme ne prêche que servitude et dépendance... Les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves, ils le savent et ne s'en émeuvent guère », etc. A ce tableau tout idéal, et dont Rousseau sait lui-même qu'il restera toujours irréalisable, la Profession oppose la contre-partie pratique, telle que la. fournit la réalité quotidienne.

' Cette distinction est d'un disciple de Montesquieu ; cf. Esprit des Lois, XXIV, 2 [i83J, V, 118 : « La question n'est pas de savoir s'il vaudrait mieux qu'un certain homme ou qu'un certain peuple n'eut point de Religion, que d'abuser de celle qu'il a ; mais de savoir quel est le moindre mal, que l'on abuse quelquefois de la Religion, ou qu'il n'y en ait point du tout parmi les hommes ».

^ Il n'est pas nécessaire de chercher ici qui a pu suggérer à Rousseau de discuter ce problème. Outre que Bayle lui était très familier, les livres qu'il avait le plus pratiqués s'arrêtaient longuement au paradoxe de Bayle : cf. Saint- Aubin, Traité de l'opinion [141], 11, 49. Warburton. Union de la Religion, de la Morale et de la Politique [ib5], I, Deuxième Dissertation, et II, i63-i83, Montesquieu, Esprit des Lois, XXIV. 2 et 6 [i83], V, 117-118, 125-126, Yvon, article Athées, dans V Encyclopédie [196], I, 8oi-8o5, Helvetius, De L'Esprit, 11, 24 [225 A], 223-237, etc.; cf. encore Le Milita re philosophe, XX [iSo'''"], igo-igi, et, dans VExamen de la Religion [173]. la Préface de l'éditeur. — La seule façon dont on a vu que Montesquieu envisage la question montre assez de quel côté il penche. Helvetius, en dépit de quelqaes réserves ironiques, se rallie à la thèse de Bayle, et semble tristement se complaire dans l'énumération des crimes atroces qui se sont commis au nom de la Religion. L'attitude de VEncyclopédie est plus ambiguë. Elle laisse bien voir à quelle conclusion la conduisent ses préférences secrètes, mais n'osant suivre Bayle jusqu'au bout par crainte de la censure, elle établit une distinction entre la théorie et la pratique, pp. 802-804 : « Pour l'athéisme spéculatif, il est moins

injurieux à Dieu, et par conséquent un moindre mal, que le polythéisme C'est un

grand défaut d'esprit de n'avoir pas reconnu dans les ouvrages de la nature un Dieu

pourtant une passion prande & forte qui élevé le cœur de l'homme °, qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, & qu'il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus '"; au lieu que l'irréligion, & en

souverainement parfait, mais c'est un plus gros défaut d'esprit encore, de croire qu'une nature sujette aux passions les plus injustes et les plus sales, soit un Dieu et mérite nos adorations : le premier défaut est celui des athées, et le second celui des païens»; mais, si l'on se place au point de vue social, dit l'abbé Yvon. la théorie de Bayle devient inacceptable : « Pour nous, quo que nous soyons persuadés que les crimes de lèse-majesté divine sont plus énormes djns le système de la superstition, que dans celui de l'irréligion, nous croyons cependant que ce dernier est plus pernicieu.x au genre humain que le premier. Voici sur quoi nous nous fondons »; et l'abbé Yvon poursuit mollement la démonstration traditionnelle. 11 faut remarquer, d'ailleurs, que Rousseau modifie sensiblement les termes du problème, tel que Bayle l'avait posé. Dans les Pensées sur la comète, dans les Additions et Continuations aux mêmes « Pensées » [89], io3 sqq., 171 et 183. ce que Bayle comparait, c'était, d'une part, l'Athéisme et, d'autre part, non le Fanatisme, mais la Superstition ou l'Idolâtrie. En substituant, plus ou moins consciemment, le « Fanatisme » à 1' « Idolâtrie », Rousseau se facilite beaucoup sa réponse. Mais, la question étant ainsi déplacée, cette réponse s'adresse moins à Bayle, qu'aux « philosophes » contemporains, qui maudissent si volontiers le « Fanatisme ». à Helvetius, par exemple; ou plus encore à Deleyre, dont l'article « Fanatisme », Encvclopédie [218]. 393-401. est, dans la littérature « philosophique ». ce qui s'oppose le plus précisément à la note de la Profession. Personnellement, Rousseau entretenait avec Deleyre des relations cordiales; mais « l'anti-religiosisme » de son ami, pour employer son mot, le chagrinait; cf sa Lettre du 5 Octobre 1758, X,

194 : « Cher Deleyre apprenez à respecter la religion », etc. Or voici ce qu'écrivait

Deleyre dans son article, pp. 400-401 : « Le fanatisme a fait beaucoup plus de mal au monde que l'impiété. Que prétendent les impies ? Se délivrer d'un joug, au lieu que les fanatiques veulent étendre leurs fers sur toute la terre. Zélotypie infernale! A-t-on vu des sectes d'incrédules s'attrouper et marcher en armes contre la divinité? Ce sont des âmes trop faibles pour prodiguer le sang humain. Cependant il faut quelque force pour pratiquer le bien sans motif, sans espoir et sans intérêt. 11 y a de la jalousie et de la méchanceté à troubler des âmes en possession d'elles-mêmes, parce qu'elles n'ont ni les pré. entions ni les moyens que vous avez ». Cette fois, si la solution est ditîérente, le problème est posé dans les termes mêmes où le pose Rousseau.

' Voltaire [242J, 281 : «Jacques, pourquoi insultes-tu tes frères et toi-même »?

'" Voltaire '242J, 281 : «Quoi! tu fais l'hypocrite! Tu oublies les guerres contre les Ariens, contre les Albigeois. Luthériens. Calvinistes, .Anabapstes. etc., le meurtre de Charles 1", de Henri lli. de Henri IV. la conspiration des poudres, la Saint-Barthélémy, les massacres d'Irlande, les Cévennes, les Calas » ! — Rousseau avait déià exprimé son admiration pour le vrai fanatisme, enthousiaste et héroïque, dans une très curieuse page de \' Essai sur l'origine des langues, 1, 395 : « Tel, pour savoir lire un peu l'arabe, sourit en feuilletant l'AIcoran, qui, s'il eût entendu Mahomet l'annoncer en personne dans cette langue éloquente et cadencée, avec cette voix sonore et persuasive qui séduisait l'oreille avant le cœur, et sans cesse animant ses sentences de l'accent de l'enthousiasme, se fût prosterné contre terre en criant : Grand prophète, envoyé de Dieu, menez-nous à la gloire, au martyre ; nous voulons vaincre ou mourir pour vous. Le fanatisme nous paraît toujours risible, parce qu'il n'a point de voix parmi nous pour se laire entendre : nos fanatiques mêmes ne sont pas de vrais fanatiques: ce ne

456 RÉnACïioNS manuscrites

[(' Bon jeune homme) « soyez -sincère et vrai sans orgueil; sachez être ignorant; vous ne tromperez ni vous ni les autres »].

F, £°174'° t Si jamais vos talens cultivés vous mettent [^ en] état de

[[Si] ^ la philosophie ne {= verse) pas le sang humain " c'est

' [Mon jeune ami].

- M. toujours.

•' (hors d').

'' I. (la philosophie) [l'athéisme].

■'' [fait] pas [verser].

" ce (n')est (pas av ec).

t Cette phrase vient immédiatement, dans F, après la maxime : Sans la toi, nulle véritable vertu n'existe. // n'y a, dans le manuscrit, ni solution de continuité', ni même alinéa.

I Bon jeune homme ', soyez sincère & vrai ^ sans orgueil: sachez [199j être igno- | rant, vous ne tromperez ni vous, ni les autres. Si jamais vos [200]

général l'esprit raisonneur & philosophique attache à la vie, effé- | mine, avilit les 199

âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse d-> l'intérêt particulier, dans l'abjection du moi humain, & sape ainsi à petit bruit les vrais fondemens de toute société, car ce que les intérêts particuliers ont de commun est si peu de chose, qu'il ne balancera jamais ce qu'ils ont d'opposé.

Si l'Athéisme ne fait pas verser le sang des hommes, c'est moins par amour pour la paix qus par indifférence pour le bien ; comme que tout aille ^, peu importe au prétendu sage, pourvu qu'il reste en repos dans son cabinet. Ses principes ne font pas tuer les hommes : mais ils les empêchent de naître, en détruisant les mœurs qui les multiplient, en les détachant de leur esp;ce, en réduisant toutes leurs affections à un secret égoïsme, aussi funeste à la population qu'à la vertu *. L'indifférence philosophique ressemble à la tranquillité

sont que des fripons ou des fous ». Au contraire, quelques années après l'Essai, au moment de sa plus grande intimité avec les Encyclopédistes, il avait partagé leurs sentiments sur le « fanatisme», et leur mépris pour « les dieu.\ de la multitude », si différents du « Dieu des sages »: cf. 1" Contrat Social [Sg], 25 1 : « La terre entière regorgerait de sang, et le genre humain périrait bientôt, si la philosophie et les lois ne retenaient les fureurs du fanatisme, et si la voi.x des hommes n'était plus forte que celle des dieux ».

' Il est possible que, dans la pensée de Rousseau, ce « bon jeune homme » s'oppose au « jeune homme », perverti par la « philosophie », que Diderot interpelle au début de son Interprétation Je la Sature [210], 11, 7 : « Jeune homme, prends et lis » ! .Au reste, l'appellation : Bon jeune homme se retrouve déjà dans la Profession, p. 23; cf. encore, dans VÉmile, II, 212, 299 et 317, et dans la Souvelle HéloTse, V, 20.

' Sur cet emploi de vrai, cf., plus haut, pp. 109, 197 et notes.

• Locution genevoise, encore usitée aujourd'hui à Genève, et que l'on s'étonne de ne pas voir notée dans l'intéressante et très précise étude de -M. Alexis François. Les Proi'incialismes de J. J. Rousseau ^282]. Les exemples en sont très rares au XVIll' siècle chez les écrivains de race purement française ; cf., cependant. Saint-Simon, Mémo res (1704) [71], XII. 65 : « L'abbé d'Estrées se promettait, je ne sais comment, une fortune en se cramponnant, comme que ce fût, dans son triste emploi en Espagne ». La tournure est, au contraire, fréquente chez Jean-Jacques, et on l'avait remarqué; cf. Férjud, Dictionnaire critique [25o', I, 486 : « Comme que, de quelque manière que, est vieux : Cela se fera bien, comme qu'il soit. J. J. Rousseau l'a encore employé : Comme que tout aille, peu importe au prétendu sage. Il dit ailleurs : Comme qu'on s'y prenne ». Cf., en effet, au IV Livre d'Emile, II, 280 : « Tout ce qu'on fait par autrui se fait mal. comme qu'on s'y prenne»; l'expression parait étrange à Voltaire, qui la note sur son exemplaire [242]. 281 ; cf. encore Première Rédaction des Confessions [Si], 5i, .Nouvelle Héloïse, IV. 200, Correspondance. X. 270, .XII, 143, Lettres de la Montagne. 111, 235.

* Cf., au 1" Livre d'Emile, II, 11-12 : « Non contentes d'avoir cessé d'allaiter

leurs enfants, les femmes cessent d'en vouloir faire Cet usage, ajouté aux autres

causes de dépopulation, annonce le sort prochain de l'Europe. Les sciences, les arts. la philosophie et les mœurs qu'elle engendre, ne tarderont pas d'en faire un désert ».

parler aux hommes ne leur parlez jamais que selon vôtre cons-

moins par amour pour la paix que par indifférence pour le bien. Comme que tout aille peu importe au philosophe pourvu qu'C on le laisse en paix) «dans son cabinet», ('^sa doctrine) ne «fait pas » p tuer] les hommes mais elle les empêche de naître en détruisant les moeurs qui les multiplient [en les détachant de leur espèce] (et) en réduisant toutes [leurs affections] à un [secret] ei,'oisme aussi funeste à la * population qu'à la vertu. La paix de la philosophie ressemble a celle (^ du despotisme). * C'est la tranquillité de (s ' agonisans) elle est plus destructive que la guerre môme *].

i° 199 ™ [Nul homme ne suit de tout point sa religion quand il en a une

{° 200 "" cela est vrai, la plupart n'en ont guère et ne suivent point || du tout celle qu'ils ont : ^ cela est encore vrai : Mais enfin quelques uns en ont '"et la suivent du moins en partie; et il est "incontestable que des motifs de religion '- obtiennent d'eux des vertus '-^ et des actions louables " qui n'auroient point eu lieu sans '^ cela.

' [il reste en repos].

- [ses principes].

" (verser ?).

"* (que).

■■' [où le despotisme tient ses sujets?].

" (Elle est plus).

' [la mort].

" I. (Le fanatisme) Ainsi le fanatisme quoique plus funeste (que l'atheïsme) dans ses effets immédiats que ce qu'on appelle aujourdui l'esprit philosophique, l'est beaucoup moins dans ses conséquences. D'ailleurs il est aisé d'étaler de belles maximes dans des livres, mais la question (seroit) [est] de savoir si elles tiennent bien à la doctrine, si elles en découlent nécessairement «. et » [c'est] ce qui ne m'a point paru clair jusqu'ici. Reste (par exemple [encore]) à savoir [encore] si la philosophie à son aise et sur le trône commanderoit bien à [la gloriole, à l'interest, à] l'ambition, aux petites passions de l'homme, et si elle (se pique roit) pratiqueroit (bien) cette humanité si douce qu'elle nous vante la plume à la main.

» cella (sic).

'" I. (et),

" I. in (contes) [dubi]table.

" I. [les empêchent souvent de mal faire, et] obtiennent.

" I. (et).

" (qu'ils).

" [ces motifs].

talens cultivés | vous mettent en état de parler aux hommes, ne leur [201]

de l'Élat sous le despotisme : c'est la tranquillité de la mort; elle est plus destructive que la guerre même.

Ainsi le Fanatisme, quoique plus funeste dans ses effets immédiats, que ce qu'on appelle aujourd'hui l'esprit philosophique, l'est beaucoup moins dans ses conséquences. D'ailleurs il est aisé d'étaler de belles maximes dans des livres : mais la question est de savoir si elles tiennent bien à la doctrine, si elles en découlent nécessairement; & c'est ce qui n'a point paru clair jusqu'ici ^. Reste à savoir encore si la philosophie à son aise & sur le Trône commanderoit bien à la gloriole, à l'mierét, à l'ambition, aux petites passions de l'homme, & si elle pratiqueroit cette humanité si douce qu'elle nous vante la plume à la main.

Par les principes, la philosophie ne peut faire aucun | bien, que la religion '200^ ne le fasse encore mieux, & Ja religion en fait beaucoup, que la philosophie ne sauroit faire.

Par la pratique, c'est autre chose; mais encore faut-il examiner. Nul homme ne suit de tout point sa religion quand il en a une; cela est vrai : la plus part n'en ont guère & ne suivent point du tout celle qu'ils ont; cela est encore vrai : mais enfin quelques-uns en ont une, la suivent du moins en partie, & il est indubitable que des motifs de religion les empêchent souvent de mal faire, & obtiennent d'eux des vertus, des actions louables, qui n'auroient point eu lieu sans ces motifs '.

' Rousseau sera plus aflfirmalif dans la 111" des Lettres de la Montagne, III, 146. note : « Je ne s;ils pourquoi l'on veut attribuer au progrès de la philosophie la belle morale de nos livres. Cette morale, tirée de l'Évangile, était chrétienne avant d'être philosophique. Les chrétiens l'enseignent sans la pratiquer, je l'avoue: mais que font de plus les philosophes, si ce n'est de se donner à eux-mêmes beaucoup de louanges, qui, n'étant répétées par personne autre, ne prouvent pas grand'chose, à mon avis »?

' Rousseau prend le contrepitd des affirmations « philosophiques » ; cf. De L'Esprit, II, 29 [225 A], 232-233, où Helvetius, en paraissant se borner aux seules constatations de l'expérience, pose les principes suivants : « Des motifs d'intérêt temporel, maniés avec adresse par un législateur habile, suffisent pour former des hommes vertueux. L'exemple des Turcs qui, dans leur religion, admettent le dogme de la nécessité, principe desiructif de toute religion, et qui peuvent, en conséquence, être regardés comme des déisies; l'exemple des Chinois matérialistes; celui des Saducéens qui niaient l'immortalité de l'âme, et qui recevaient chez les Juifs le titre de justes par excellence: enfin l'exemple des Gymnosophistes. qui, toujours accusés d'athéisme, et toujours respectés pour leur sagesse et hur retenue, remplissaient avec la plus grande exactitude les devoirs de la société; tous ces exemples, et mille autres pareils, prouvent que l'espoir ou la crainte des peines ou des plaisirs temporels sont aussi efficaces, aussi propres à former des hommes vertueux, que ces peines et ces plaisirs éternels qui, considérés dans la perspective de l'avenir, font communément une impression trop faible pour y sacrifier des plaisirs criminels, mais présents ». VExamen de la Religion [lyS] était plus affirmatif ; cf. le chap. X, que l'on ne s'étonne pas que Rousseau ait voulu « réfuter », [7], 20 " « Que la Religion Chrétienne n'est pas nécessaire à la société civile, qu'elle tend à la détruire, qu'elle retient dans de légitimer borner moins de personnes qu'on ne pense ». Cf encore la thèse du Militaire Philosophe [i3o'''5], iSy, « que la Religion

460 KÉDACTIONS MANUSCRITES

cicncc. ' N'ayez aucun égard à l'opinion mais dites toujours ce

[-' Les Mahometans selon] Chardin [disent] qu'après (' le dernier

jugement) Mous les corps -Mront passer ''un pont appelle ' poul-serrh(a) qui est ** étendu sur le feu éternel : Pont qu'on peut appjller, disent-ils, le 3"^ et dernier examen et le " vrai jugement final, parce que c'est là où se fera la séparation des bons d'avec les médians, etc.

Les persans continue Chardin sont fort infatués T. 7 p. 50

qu'on a oppressés. [Voili ce que dit Chardin]. ('" On ne me persuadera jamais) que l'idée de ce " pont '-ne (''fait point faire d'œuvres de miséricorde) et (" ne retient) point d'iniquités. Que si l'on [''pouvoit '"oter aux persans cette idée et leur persuader qu' " après la mort il n'y a ni '■'* poul-serrlio ni rien de semblable [par] « où '■' les opprimés » '-'" soient vengés [de leurs tirans. N'est-il pas clair que] cela mettroit [-' ceux-ci] fort à leur aise et [('-leur oteroit tout soin)] d'appaiser ('--Mes opprimés). 11

' B. (N'ayez aucun [sans] égard à l'opinion [leurs jugemens] mais dites [professez] toujours ce qui est bien [et ne suivez que celui de votre cœur]).

^ (Je lis actuellement dans).

■' (le jugement des vivans et des morts) [l'examen qui suivra la résurrection universelle].

"* (les Mahometans).

" (des).

" [(sur)].

' poul-serrh[o].

" I. (étendu) [jette].

° (der nier).

'" [Croirai-je].

" point (sic).

" [rend (elle) point de musulmans retenus ?].

" [n"empeche(-t-elle)].

'^ (venoit [convainquoit]).

"^ (persuader).

" (il n'y a).

'" (point sic = pont).

" [(l'oppression s'élève ?)].

'" (reclament).

^' (les oppresseurs).

-- (les rendroit moins circonspects dans) [les delivreroit du souci].

'-' [les malheureux].

parlez jamais que | selon votre conscience, sans vous embarrasser s'ils [202]

Qu'un Moine nie un dépôt-; que s'ensuit-il, si-non qu'un sot le lui avoit confié i* Si Pascal en eût nié un, cela prouveroii que Pascal éioit un hypocrite, &

rien de plus. Mais un Moine! Les gens qui font trafic de la religion sont-ils

donc ceux qui en ont? Tous les crimes qui se font dans le Clergé, comme ailleurs, ne prouvent point que la religion soit inutile, mais que très-peu de gens ont de la religion '.

Nos gouvernemens modernes doivent inconiesiablement au Christianisme leur plus solide autorité ■*, & leurs révolutions moins fréquentes; ils les a rendus

factice [traduisez : le Christianisme] est toujours destructive de la saine morale, nuisible au bien-être des États, et incapable de contenir les passions des hommes », — thèse qu'il développait copieusement, et en termes très violents, pp. 84-85, 169-178. La ihèse opposée était, au contraire, la thèse traditionnelle : cf., parmi tant de textes qui pourraient être cités, celui de Turpin de Crissé, dont les Lettres sur l'éducation paraissent en même lemps que l'Emile [239], I, 176: «La Religion, en un mot, est à tous égards, le lien le plus heureu.x, le plus nécessaire et le plus solide qui puisse lier les hommes entre eu.x; et tout ce qui les unit par l'espoir d'un bien commun, ou par la crainte d'une commune peine doit être bien cher à la Société, et paraître bien précieu.T à la vraie sagesse, au bon sens, à la droite raison ». Cf., plus loin, la note 4 de cette pa.;e.

- Cf. ce que dit Julie à Saint-Preux dans la Nouvelle Héloïse (IV, x), IV. 317 : « La pure morale est si chargée de devoirs sévères, que, si on la surcharge encore de formes indifférentes, c'est presque toujours aux dépens de l'essentiel. On dit que c'est le cas de la plupart des moines, qui, soumis à mille règles inutiles, ne savent ce que c'est qu'honneur et vertu ».

' C'était chez Rousseau une conviction qu'il avait souvent affirmée ; cf. déjà Préface de Xarcisse, V, loi : « S'il était permis de tirer des actions des hommes la

preuve de leurs sentiments, il faudrait dire qu' il n'y a pas un seul Chrétien sur

la terre ». Dans la Nouvelle llélntse (V, v|, IV, 412, il rapportait que Wolmar, « après bien du temps et des recherches, n'avait trouvé de sa vie que trois prêtres qui cru'ssent en Dieu ». Il se défendait en note de « vouloir approuver ces assertions dures et téméraires ». Mais, dans les Soies à Sf. de Matesherbes, V, 89, parlant pour son propre compte, il se montrait encore plus catégorique : « Je sais bien, disait-il, que ce serait un grand hasard s'il y avait un seul Chrétien sur la terre ».

* Il avait déjà exprimé cette idée dans le Discours sur l'Inégalité, où on ne s'attendait guère à la trouver en manière de conclusion; cf. I. 82, 126. et surtout 121 : « Il était nécessaire au repos public que la volonté divine intervînt pour donner à l'autorité souveraine un caractère sacré et inviolable, qui otât aux sujets le funeste droit d'en disposer. Quand la Religion n'aurait fait que ce bien aux hommes, c'en serait assez pour qu'ils dussent tous la chérir et l'adopter, même avec ses abus, puisqu'elle épargne encore plus de sang que le fanatisme n'en fait couler ». La thèse était familière aux apologistes. Silhouette le constatait dans sa Pré/ace au livre qu'il avait tiré de Warburton, Dissertatinns sur l'union de la Religion, de la Morale et de la Politique [\6(>]. I. 3 : « On a souvent insisté sur son utilité [de la Religion] pour le bonheur de la société civile, et ce sujet est si rebattu que c'est désormais un lieu commun. On fait donc ici quelque chose de plus : on ne prouve pas seulement qu'elle est utile, on prouve encore qu'elle est nécessaire ». Et Warburton, vite populaire dans

qui est bien sans vous embarrasser * si l'on vous applaudira. (Ne

(n')est donc (^pas vrai) qu'une telle doctrine ne fut pas nuisible. Elle n'est donc pas la vérité. Je réponds à Baile par son propre principe et même par sa manière d'argumenter].

1° 198 '" [Du coté du bien la philosophie n'en (^ peut point) faire que la

religion ne (* puisse faire) encore mieu.x ei la religion en (-■ peut) beaucoup que la philosophie ne fera jamais. ''' Nos gouvernemens modernçs doivent incontestablement au christianisme leur plus solide autorité '. (" il n'y a qu'à) les ^ compar(er) au.x gouvernemens anciens (pour sentir la vérité de ce principe). ['" Que (" tontes les) œuvres de miséricorde sont l'ouvrage de lEvangile personne n'en disconviendra]. Qui est-ce qui oseroit nier la

f° 201 '° multitude de restitutions et de réparations que la confession i| tait laire chez les catholiques ; parmi nous combien k-s approches des tems de communions ('-ne font-ils) pas (faire d'œuvres d'aumônes ei) de réconciliations '■\ Sortons du christianisme, combien le Jub lé des hebreu.\ ne rendoit-il pas les usurpateurs moms avides, '* que de misères ne prevenoit-il pas, on ne vovoit pas un mendiant '* chez eu.x. On n'en voit point non plus chez les Turcs ou les fondations pieuses sont innombrables].

' B. («. si l'on ») [« s'ils »] vous applaudir(a) [ont].

* [fau.x].

' [sauroit].

* [le fasse].

' [fait].

* (Qui est ce qui oseroit nier la multitude... Toutes les œuvres de miséricorde sont l'ouvrage de).

'I. et leurs révolutions moins fréquentes; [il les a rendus eu.x-mémes moins sanguinaires] ; cela se prouve [par le fait] en les comparant.

» [en].

' compar[ant].

'" I. (Que) La religion mieux connue écartant le fanatisme a (rendu les chrétiens moins sanguinaires 1 [donné plus de douceur aux mœurs chrétiennes] ; (car) ce changement n'est point l'ouvrage des Lettres, car par tout où elles ont brillé l'humanité n'en a pas été plus respectée; les cruautés des Athéniens, des Egvpliens. des Empereurs de Rome (eti des Chinois en font foi.

" [n'opérenl-elles]. — I. (ne font) n'opérent-elles.

" [et d'aumônes].

" (combien).

'* I. (par \u) chez.

VOUS applaudiront. L'abus du savoir produit l'incrédulité. | Tout savant [203]

eux-mêmes moins sanguinaires; cela se prouve par le fait en les comparant aux gouvernemens anciens. La religion mieux connue écartant le fanatisme a donné

les milieux conservateurs, était devenu comme une espèce d'.Anti-Bayle : cf. Contrai Social. I. 385; on venait de le réimprimer en 1760 (cf. Année Littéraire [45], VIII, 314323, où Fréron en fait grand éloge). Sans aller aussi loin. Montesquieu avait soutenu la thèse traditionnelle dans VEsprit des Lois, XXIV, 6 [i83], V, i25 : « Les principes du Christianisme bien gravés dans le cœur seraient infiniment plus forts que le faux honneur des monarchies ». etc. Fréret, lui-même, qui n'est pas suspect de tendresse pour les religions, avait reconnu aussi. Lettre de Thrasybule [189], 283. que « cette opinion [du )ugement à venir] est sans doute le plus ferme fondement des sociétés; c'est elle qui porte les hommes à la vertu et qui les éloigne du crime. Tant qu'on ne l'emploiera que pour le bonheur public, je la regarderai comme une erreur utile que les honnêtes gens doivent respecter, qu'ils doivent même inspirer à ceux qui ont besoin de ce motif pour être gens de bien ». En faisant ainsi l'apologie de la Religion au point de vue politique, et plus spécialement l'apologie du Christianisme. Rousseau semble se mettre en contradiction avec son Contrat Social, III. 383-384, où il affirme que Jésus, en « établissant sur la terre un ro\aume spirituel » et en « séparant le système théologique du système politique, fit que l'État cessa d'être un, et causa les divisions intestines qui n'ont jamais cessé d'agiter les peuples chrétiens»; » la loi chrétienne, disait-il encore, p. 385, est au fond plus nuisible qu'utile à la forte constitution de l'État ». Or c'était là précisément la théorie de « l'impiété philosophique » (cf. Diderot, art. Christianisme [58], XIV, 147 : « elle ne rougit pas d'avancer que de véritables Chrétiens ne formeraient pas un état qui put subsister »|, et, en particulier, de ce D'Holbach que Rousseau ne cesse de combattre dans ces dernières pages de la Profession : cf. Christianisme dévoilé [234], 177-178. 184, 210-211 : « Dans toutes les sociétés politiques où le Christianisme est établi, il subsiste deux puissances rivales, qui luttent continuellement l'une contre l'autre et par le combat desquelles l'état est ordinairement déchiré. Les sujets se partagent, les uns combattent pour leur

souverain, les autres combattent ou croient combattre pour leur Dieu En suivant à

la rigueur les maximes du Christianisme, nulle société politique ne pourrait subsister. Si l'on doutait de celte asseriion. que l'on écoute ce que disent les premiers docteurs de l'Église; on verra que leur morale est totalement incompatible avec la conservation et la puissance d'un État. On verra que, selon Lactance. nul homme ne peut être soldat ; que. selon Justin, nul homme ne peut être magistrat; que, selon S' Chrysostome, nul homme ne doit faire le commerce; que, suivant un très grand nombre, nul homme ne doit étudier. Entin en joignant ces maximes à celles du Sauveur du monde, qui, comme il le doit, tend à sa perfection, est le membre le plus inutile à son pays, à sa famille, à tous ceux qui l'entourent. C'est un contemplateur oisif, qui ne pense qu'à l'autre vie, qui n'a rien de commun avec les intérêts de ce monde, et n'a rien de plus

pressé que d'en sortir promptement Il semble que partout la Religion n'ait été

inventée que pour épargner aux Souverains le soin d'être justes, de faire de bonnes

lois et de bien gouverner C'est ainsi que la Religion est devenue le plus grand

ressort d'une politique injuste et lâche, qui a cru qu'il fallait tromper les hommes pour les gouverner plus aisément»; et il terminait en invitant les rois à chercher dans une législation rationnelle le véritable stimulant de la morale publique et le meilleur garant de leur autorité. Helvetius pensait de même. De L'Esprit, II, 24 [225 A], 236-237 • * C'est uniquement par de bonnes lois qu'on peut former des hommes

soyez ni flateur ni satirique). L'abus 'des sciences mène à l'incrédulité. (-Les) savan(s) dédaigne(nt) le seniiment ^ des autres. Chacun en veut avoir un a soi. L'forgueilleuse] philosophie mène à l'esprit ■* fort, comme l'aveugle dévotion mène au fanatisme. Restez toujours ferme dans ^ le chemin de la vérité, " sans jamais vous 'détourner à droite ni à gauche. Osez confesser Dieu ^ parmi les philosophes osez prêcher l'humanité aux intolérans. Vous serez seul de vôtre parti peut être. Mais vous porterez en vous même un témoignage qui vous dispensera de ceux des hommes. Qu'ils vous aiment ou [vous] haïssent, qu'ils lisent ou méprisent vos

fo 200™ t [Qu'un moine ait nié un dépôt, ■' qu'est-ce que cela prouve? Si

Pascal en eut nié un, cela prouveroit ('"peut être.) 'i Les gens qui font trafic de la Religion ['- sont-ils doncj ceux qui ''^ en ont. Tous les crimes qui se lont ("dans le monde parmi les chrétiens) ne prouvent point que la religion soit inutile, mais seulement que très peu de gens ont de la religion].

' B. (des connaissances mené à) [du savoir produit].

- [Tout] savan[t].

' B. (des autres) [vulgaire].

•• I. (de) tort.

^ B. les voyes de.

'■' B. [de la simplicité] sans.

■ B. en détourner par vanité ni par foiblesse.

" B. chez.

'■'I. (qu'est-ce que cela prouve... mois illisibles) [que s"ensuit-ilj sinon qu'un sot le lui avoit confié.

'" [(plus tôt... mieux)].

" I. (Parce que). Les gens.

'- (cela prouveroit peut être). — I. (pour ?) sont-ils donc. '•' I. (la croyent) [en ont].

'* [dans le clergé comme ailleurs].

•j- Au-dessus de ce dernier paragraphe. Rousseau a écril : N. B. Addition à placer. — Dans I, ce petit développement a été copié sur une étroite bande de papier, intercalée entn les pp. 281 et 282, avec cette indication, de la main de Rousseau : addition dans la note à la page 281. Au reste, dans I, les différents paragraphes de cette grande note sont disposés suivant l'ordre de l'édition originale.

plus de douceur aux mœurs chrétiennes. Ce changement n'est point l'ouvrage des

lettres; car par-tout où elles ont brillé, l'humanité n'en a pas été plus respectée;

les cruautés des Athéniens, des Egyptiens, des Em- | pereurs de Rome, des [201]

Chinois, en font foi '. Que d'œuvres de miséricorde sont l'ouvrage de l'Evangile '!

Que de restitutions, de réparations la confession ne fait-elle point faire chez les

Catholiques '? Chez nous combien les approches des lems de communion

vertueux ». .Ainsi Helvetlus, D'Holbach, et tout le parti « philosophique », en soutenant des thèses que Rousseau réfute dans la Profession, semblent rejoindre les thèses que soutient Rousseau dans le Contrat: mais la contradiction est plus apparente que réelle entre ces deux testes contemporains, car, dans la Profession, Rousseau se place surtout a un point de vue moral et social, dans le Contrat, à un point de vue strictement politique. Ici il se préoccupe de « l'autorité des gouvernements », là de « la constitution de l'État ».

' Cette phrase est comme un appendice au I" Discours, où Rousseau n'avait pas envisagé l'influence de la civilisation sur le développement des instincts cruels. — Il n'est pas nécessaire de faire remarquer longuement, qu'en malmenant les Chinois, Rousseau s'en prenait à l'une des plus chères idoles du parti « philosophique » : cf., plus haut, p. 200, note 1, le texte cité d'Helvetius; cf. encore Examen de la Religion [173], pp. v-vi : « Les Chinois sont un e.\emple frappant de cette vérité [que de bonnes lois suffisent à faire un peuple heureux]. Cet empire immense ne se maintient depuis tant de siècles que par ses lois et par la morale du grand Confucius, qui n'est autre chose que les préceptes de la loi naturelle » ; Voltaire, Sermon des cinquante [241], 433 : « Le peuple recevra sans peine un culte sage et simple d'un Dieu unique, ... tel que tous les sages de l'antiquité l'ont professé, tel qu'il est reçu à la Chine par tous les lettrés ». Rousseau ne partageait pas cet enthousiasme pour les Chinois. Déjà dans sa Réponse au Roi de Pologne, 1, 34, il avait dénoncé l'athéisme lettré de la moitié de la Chine. Cf. encore V' Livre d'Emile. 11. 440. où, après avoir posé ce principe : « Le pays qui peuple le plus, fut-il le plus pauvre, est infailliblement le mieux gouverné ». il ajoutait en note [10^,252*" : «Je ne sache qu'une seule exception à cette règle, c'est la Chine; et l'auteur de L'Esprit des Lois l'a aussi exceptée »: cf. surtout ce crayon satirique dans la Nouvelle Héloïse (IV, m), 1\', 287 : « J'ai vu de près ce peuple célèbre, et n'ai plus été surpris de le trouver esclave... Je l'ai trouvé digne de son sort, n'ayant pas même le courage d'en gémir. Lettré, lâche, hypocrite et charlatan : parlant beaucoup sans rien dire, plein d'esprit sans aucun génie, abondant en signes et stérile en idées ; poli, complimenteur, adroit, fourbe et fripon; qui met tous les devoirs en étiquettes, toute la morale en simagrées, et ne connaît d'autre humanité que les salutations et les révérences ». — Le livre de l'amiral .Anson. que Rousseau avait lu, « réfutait toutes ces fictions de jMessieurs les Jésuites » sur la piété et la morale chinoises, et présentait le Céleste Empire sous un |Our peu favorable : cf. Voyage autour du monde, 111, 9 et 10 'i85j, 3io-328.

' Que ces « œuvres de miséricorde fussent l'ouvrage de l'Évangile », c'est précisément ce que contestaient les « philosophes » ; cf., par exemple, Fréret. Lettre de Thrasybule [189]. 243 : « Je demande que l'on me montre des hommes que la Religion ait rendu doux, humains, compatissants ». etc. ; Helvetius. De L'Esprit, 11, 24 223 .V, 236, note : « Il est peu de gens que la Religion retienne. Que de crimes commis même par ceux qui sont chargés de nous guider dans la voie du salut. La Saint-Barthélémy, l'assassinat de Henri III, le massacre des Templiers, etc., en sont la preuve ».

' Bien des «philosophes» le niaient; cf. le pseudo-Saint-Évremond, Examen de

écrits il n'importe. (' En écrivant pour eux vous aurez travaillé pour vous). Ce qui importe à l'homme est de ^ faire son devoir sur la terre [et c'est en s'oubliant qu'(^il) travaille pour ('lui) : mon enfant i'interest particulier nous trompe]. Il n'\- a que l'espoir du juste qui ne trompe point.

M, p. 75 ^ Amen.

' [Dites ce qui est vrai faites ce qui est bien]. C

■ B. (suivre son) [remplir ses] devoir[s]. ^

' [on].

* [soi].

'- I. Amen.

n'operent-clles point de réconciliations & d'aumônes ? Combien le jubilé des Hébreux no rendoit-il pas les usurpateurs moins avides ? Que de misères ne prévenoit-il pas ? La fraternité légale unissoit toute la nation ; on ne voyoit pas un mendiant chez eux. on n'en voit point non plus chez les Turcs, où les fondations pieuses sont innombrables. Ils sont par principe de religion hospitaliers même envers les ennemis de leur culte ■*.

» Les Mahométans disent, selon -Chardin, qu'après l'examen qui suivra la » résurrection universelle, tous les corps iront passer un pont appelle Poul- « Serrlio '■". qui est jette sur le feu éternel, pont qu'on peut appeller, disent-ils, le « troisième & dernier examen & le vrai jugement final, parce que c'esl-là où se « fera la séparation des bons d'avec bs méchans i&c.

» Les Persans, (poursuit Chardin,) sont fort infatués de ce pont, & lorsque ■■> quelqu'un souffre une injure dont, par aucune voye, ni dans aucun tems, il ne » peut avoir raison, sa dernière consolation est de dire : Eh ! bien, par le Dieu * l'ii'ant, tu me le payeras au double au dernier jour ; lu ne passeras point le ■0 Poul-Serrko, que tu ne me satisfasses auparavant : je m'attacherai au bord de » ta veste & me jetterai à tes jambes. J'ai vu beaucoup de gens éminens, & de

la Relif^ion lySj. 139 : « 11 doit y avoir naturellement plus de probité dans une personne persuadée par raisonnement de la fausseté de la Religion Chrétienne que dans un Chrétien. La confession autorise le crime par l'assurance d'en être absous ; on fait facilement un crmie, lorsqu'on en espère le pardon, au lieu que l'homme d'ordre ne trouve point de ressource pour se pardonner ses fautes ». — Rousseau a détaillé ces avantages sociau.x de la confession dans sa Lettre à l'abbé de [Carondelet], du 11 Novembre 1764, .\l, 172. Dans les Dialogues, IX, 3ii. pour prouver le succès de la propagande « philosophique », il dira : « Ne voyez-vous pas que, depuis longtemps, on n'entend plus parler de restitutions, de réparations, de réconciliations au lit de la mort » ?

■* On remarquera que Rousseau, par le choix seul de ses exemples, tient à se montrer une dernière fois impartial entre les différentes religions, et que ses éloges mettent, en quelque sorte, sur le même pied, non seulement les deux grandes confessions chrétiennes, mais encore « les trois principales religions que nous avons en Europe ».

^ Dans le premier Manuscrit où Rousseau a copié ce mot, il avait d'abord écrit Poul-serrha, puis délibérément il a barré l'a final et l'a remplacé par un o ; Poul-serrho. Tel est le texte qui a passé dans le Manuscrit suivant, dans l'édition originale, et dans l'édition corrigée. Or dans l'édition de Chardin à laquelle Rousseau renvoie, à la page même qu'il indique [1 12 B], VU, 5o, on lit bien : Poul-serrha : de même dans l'édition originale des Voyages en Perse [112 A], II, 325. Comment donc s'expliquer cette correction de Rousseau ? On aurait pu peut-être supposer qu'il y avait eu une erreur dans la transcription de Chardin, et qu'averti par quelque orientaliste, Rousseau avait rétabli une forme plus correcte. Il n'en est rien; M. E. Blochet, dont on connaît la compétence en philologie persane, a bien voulu me fournir la note suivante : « La forme Serrho est certainement fautive. Le nom de ce pont est Poul-i-Siral, t étant prononcé dans ce mot Strate, et non Sira. Il est probable que les éditeurs de Chardin ont pensé que Sirat se prononçait .mra, comme Soldat se prononce Solda, et qu'ils ont enlevé le t comme inutile. Quant à \'o de Rousseau, il ne se justifie par rien ». La correction de Rousseau, si visiblement intentionnelle qu'elle soit, semble donc rester inexpliquée.

» louies sortes de professions, qui, | appréhendant qu'on ne criât ainsi ffaro sur [202]

« eux au passage de ce pont redoutable, soliicitoioni ceux qui se plaignoicnt

» d'eux de leur pardonner : cela m'est arrivé cent fois à moi-même. Des gens de

» qualité qui m'avoient fait faire, par importunité, des démarches autrement que

» je n'eusse voulu, m'abordoient au bout de quelque tems, qu'ils pensoient que

» le chagrin en étoit passé, & me disoient : ;e te prie, halal becon antchifra,

» c'est-à dire, rends-moi cette affaire licite ou juste. Quelques-uns même m'ont

■» fait des présens & rendu des services, afin que je leur pardonnasse en déclarant

» que je le faisois de bon cœur; de quoi la cause n'est autre que cette créance

» qu'on ne passera point le pont de l'Enfer qu'on n'ait rendu le dernier quairin à

» ceux qu'on a oppressés. T. 7 in-12. p. 5o.

Croirai-je que l'idie de ce pont qui répare tant d'iniquités n'en prévient jamais ? Que si ' l'on ôtoit aux Persans celte idé;, en leur persuaSant qu'il n'y a ni Poul-Serrho, ni rien de semblable, où les opprimés soient vengés de leurs lirans après la mort, n'e^t-il pas clair que cela meitroit ceux-ci fort à leur aise, & les délivreroit du soin d'appaiser ces malheureux ? Il est donc faux que cette doctrine ne fût pas nuisible; elle ne seroit donc pas la venté.

Philosophe, les loix morales sont fort belles, mais montre m'en, de grâce, la sanction. Cesse un moment de battre la campagne, & dis-moi nettement ce que tu mets à la place du Poul-Serrho -.

' Sur cette formule de transition, cf., plus haut. p. 122, note 3.

= Voltaire [242], 2S1 : « Ce que tu y mets, misérable, qui te contredis sans cesse ». — On verra, par la Première RéJa:tion. que Rousseau a remanié son texte de façon à clore le débat sur un argument qui lui parût décisif, et qui fût en même temps, à l'adresse des « philosophes », une question ironique et embarrassante. Toute cette longue note — l'une des pages les plus caractéristiques de la Profession, l'une de celles, du moins, qui tit sur le public la plus forte impression — est, dans sa partie positive, le développement du mot célèbre de Montesquieu [i83], V, 119, que les apologistes avaient vite recueilli, et qui s'étalera encore sur la couverture de la première édition du Génie du Chrislianiime : «Chose admirable! La Religion Chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci ». Mais à cette démonstration traditionnelle vient s'ajouter ici — et c'est ce qui donne au morceau son accent propre et sa date — une mise en accusation de la « philosophie », pour avoir séduit les âmes par de fausses promesses. Or la « philosophie » prenait précisément pour devise le contrepied de la maxime de M:)ntesquieu ; cf. Diderot, qui, avant de la citer, par prudence, dans son art. Christianisme [53], XIV, i33, fera, au nom de son parti, la constatation suivante, p. 147 : « Qui l'eut cru, que le Christianisme, en proposant aux hommes sa sublime morale, aurait un jour à se défendre du reproche de rendre les hommes malheureux dans cette vie. pour vouloir les rendre heureux dans l'autre »? Le réquisitoire de Rousseau, qui fut immidiatement exploité par tous les adversaires de la « philosophie» (cf., en particulier, le pamphlet de Linguet, Le Fanatisme des philosophes ^246 ti-']. qui n'est guère qu'une paraphrase de Rousseau) — ce réquisitoire interprétait éloquemment toutes les répugnances et rancunes qui s'amassaient, contre la philosophie victorieuse, chez certains esprits laïques, point dévots, mais attachés à la tradition nationale. Le plus représentatif de ces esprits était le Marquis de .Mirabeau ; et je crois très vraisemblable que la note de Rousseau n'aurait pas

dédaigne le sentiment vulgaire; chacun en veut avoir un à soi •. L'orgueilleuse philosophie mené à l'esprit fort, comme l'aveugle dévotion mené au fanatisme. ICvitez ces extrémités; restez toujours ferme dans la voie de la vérité -, ou de ce qui vous paroîtra l'être dans la simplicité de votre cœur, sans jamais vous en détourner par vanité ni par foiblesse. Osez confesser Dieu chez les Philosophes ; osez prêcher l'humanité aux intolerans. Vous serez seul de votre parti, peut-être ^: mais vous porterez

été ce qu'elle est, sans quelques pages agressives de \'Ami des hommes [219J, où Rousseau pouvait trouver épars les principaux griefs qu'il a ramassés ici ; cf. 11, [64-165, 179-180. 339-340 : « Loin ces systèmes vains et dangereux, abus de l'esprit et d'une logique corrompue, qui prétendent prouver qu'une société d'athées pourrait subsister... Un prince indill'erent sur la Religion creuse au-dessous de son trône une mine, qui

quelque jour n'y laissera qu'un monceau de ruines Je demande si, parmi ces petits

éclairs d'anti-prophétes, il en est un seul qui veuille soutenir de sang-froid que la société en serait plus heureuse, si l'on ôtait ce frein à toute l'humanité en général. S'il s'en rencontre un assez fol pour cela, vous le feriez convenir également que la patrie est une idée, et que ubi bene, ibi palria : que le respect dû aux souverains n'est que la loi du plus fort civilisée; que nos mères nous tirent sans penser à nous; que notre postérité n'est qu'un mot...; qu'en un mot chacun n'est ici-bas que pour soi. Je ne crois pas, quelqu'ingénieux que puisse paraître ce démonstrateur, que personne soit tenté de le prier de réformer la République et de la peupler de ces prosélytes. A ce petit nombre près cependant, et plus petit qu'on ne saurait croire, tout le reste conviendra qu'il faut une Religion au peuple, et à tout ce qui pense en vulgaire, de quelque rang qu'il puisse être... A la place des lois divines et humaines, que nos pères redoutaient au moment même où ils venaient de les enfreindre, et que notre prétendue philosophie appelle préjugés, elle [la nouvelle morale] donne à l'homme pour unique frein, je ne sais quelle probité fantastique, qui s'étend et se rétrécit selon que les objets touchent plus ou moins notre amour-propre; elle ne connaît de vertus qu'au niveau des avantages de la société, transposant ainsi l'efiét et la cause, et se réservant d'apprécier-ces avantages au tarif de ses passions».

' La Profession se termine, comme elle s'est ouverte, par une déclaration d'hostilité à l'égard de la « philosophie » et de la « science », qui ne savent point confesser « l'insuffisance de l'esprit humain » et qui cherchent, non la vérité, mais les satisfactions de l'amour-propre : cf., plus haut. p. 3o.

- Voltaire [242], 281 : « Les fanatiques en disent autant ».

' Cet isolement ne serait point pour déplaire à Rousseau ; et, chez lui, la force des convictions n'implique nullement un besoin de prosélytisme; il le constatera luimême dans les Dialogues, IX, 200 : « De sa vie Jean -Jacques n'a tenté de se faire

ni parti ni prosélvtes ». Mais, puisqu'il reconnaît qu'il constitue à lui seul entre les deux camps ennemis comme un tiers « parti ». on pourrait appeler ce parti le parti de la « réconciliation». Déjà, si on l'en croit (cf. Lettre à Vernes. du 24 Juin 1761, X, 260), la Nouvelle Héloïse avait pour « objet de rapprocher les partis opposés par une estime réciproque ». La formule serait ici un peu inexacte, car théologiens et « philosophes » y sont plutôt malmenés (cf., plus haut, pp. 3o et i5g note) ; mais, dans le fond, c'est la même attitude, celle qu'il a heureusement caractérisée dans deux des Lettres de la Montagne, 111. I25 ; unir « la tolérance du philosophe et la charité du Chrétien », 19g : « établir a la fois la liberté philosophique et la piété religieuse ». Cependant il faut remarquer que, si Rousseau, dans cette conclusion, essaye de

en vous-même un témoignage qui vous dispensera de ceux des hommes. Qu'ils vous aiment ou vous haïssent, qu'ils lisent ou méprisent vos écrits, il n'importe. Dites ce qui est vrai, faites ce qui est bien ; ce qui importe à l'homme est de remplir ses devoirs sur la terre, & c'est en s'ouhliant qu'on travaille pour soi. Mon enfant, l'intérêt parti- | culier [204] nous trompe; il n'y a que l'espoir du juste qui ne trompe point {^) ^

(«1 C, D : Amen. Seule, à ma connaissance, des éditions suivantes. Tédition Hoinçot (.16] a conservé cet Amen.

retrouver entre les deux partis l'équilibre que la suppression du paragraphe « Fuyez les dévots ». et surtout l'addition de la grande note finale, avaient rompu, s'il combine savamment les phrases antithétiques, où les deux thèses contraires sont une dernière fois opposées et rejetées toutes deux — « l'orgueilleuse philosophie mène à l'esprit

fort, comme l'aveugle dévotion mène au fanatisme Osez confesser Dieu chez les

philosophes, osez prêcher l'humanité aux intolérants ». — cet équilibre est provisoire, ou plutôt fictif : c'est sur la « philosophie » qu'a porté le principal eflort de son attaque, c'est la « philosophie » qui reste surtout atteinte.

' Ainsi la Profession se termine sur une parole d'espérance et de foi ; et WAmen, que Rousseau voulait y joindre, et qu'il a finalement maintenu, y met encore comme un accent sacerdotal. — Les lignes qui suivent immédiatement dans Emile le texte de la Profession forment une espèce de post-scriptum, qu'il convient de citer ici : «J'ai transcrit cet écrit, non comme une règle des sentiments qu'on doit suivre en matière de Religion, mais comme un exemple de la manière dont on peut raisonner avec son élève, pour ne point s'écarter de la méthode que j'ai tâché d'établir. Tant qu'on ne donne rien à l'autorité des hommes, ni aux préjugés du pays où l'on est né, les seules lumières de la raison ne peuvent, dans l'institution de la nature, nous mener plus loin que la Religion naturelle; et c'est à quoi je me borne avec mon Emile. S'il en doit avoir une autre, je n'ai plus en cela le droit d'être son guide ; c'est à lui seul de la choisir ».

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