L'édition « chrétienne « de Formey
L'innocent Néaulme, que Duchesne avait si habilement exploité, et dont tous les contrefacteurs, avec un cynisme impitoyable allaient utiliser le nom, pava un peu cher — on l'a vu — son imprudente complaisance. Très affecté par sa mésaventure, il persistait à se croire coupable, et voulait réparer le scandale en soulageant sa conscience. Il était vieux et à demi retiré du commerce*. C'était pour lui un vilain couronnement de carrière que cette atîaire de VÉmile. Quelques jours donc après que les États de Hollande avaient révoqué son Privilège, il battait publiquement sa coulpe dans la Galette d Amsterdam. «Jean Néaulme, y lisait-on, avoue de bonne foi qu'il a eu l'imprudence de confier (sans réflexion sur les conséquences 1 une copie de son Privilège sur Emile ou de l'Education, avant la publication de ce livre sous son nom en France. L'auteur et les libraires peuvent rendrent témoignage pourquoi il n'a pas voulu publier lui-même cet ouvrage en Hollande, leur en avant représenté tous les inconvénients. .\ujourd'hui il avertit qu'il publiera dans peu un Xouveau Traité de l'Education, qui renfermera tout ce qu'on peut désirer de meilleur sur cette matière: enfin un ouvrage tel qu'il avait cru que serait Enfile, dont il avait entrepris l'impression sur
' Edition orifîinalc. II, 204.
- Cl. Edition originale, I\', qj : « dans les qualités communes au.x deux »; Édition Néaulme, II, 11. 49 : « dans tout le reste ». Exemplaire corrigé : idem.
* Les trois fautes d'impression de l'édition originale pour la Profession Je foi sont même restées dans l'édition Néaulme, tandis que, pour le reste de l'ouvrage, elles ont été presque partout corrigées.
' Rey à Rousseau. Lettre du 2.S iMars 1762 [14 Cj, 166".
LXXXn INTRODUCTION
la bonne opinion qu'il a\'ait conclue du titre de ce livre, qui paraissait ne rien promettre que de bon et d'utile à la société » '. Quelque temps après, en effet, il annonçait à Rousseau qu'il se croyait oblij^é de publier, comme antidote, « un autre ouvrage », qui serait encore Emile, mais qui poLirtant en présenterait une « honnête critique ». ^'ous n'aurez pas sujet, lui écrivait-il, « de vous plaindre des omissions : les liaisons seront distinguées, et je ne permettrai pas que Ton change rien à ce que vous aurez dit, dont on fera usage ; pas un mot, pas une syllabe » -. Tel était le plan d'amende honorable que Néaulme avait conçu : « ,1e n'ai trouvé, écrivait-il encore à Rousseau, que M. Formey pour l'exécuter»''. Formey. qui semblait oublier qu'il avait été l'auteur d'un très rationaliste Essai sur la nécessité de la Révélation ,21 i'''^] *, venait précisément de s'engager avec un libraire de Berlin pour faire un Anti-Emile [244]. Il était donc toiît prêt pour faire un Emile corrigé ou un Mouveati Traité d'Education. L'adaptation de Formev fut d'abord appelée Le Véritable Emile, puis Néaulme se rallia au titre d'Emile chrétien '•> : et l'ouvrage parut enfin au début de 1764. Rousseau avait prémuni le public contre cette supercherie littéraire, en faisant insérer par Rey dans la Ga;ette d'Amsterdam. une note de protestation ".
Emile Chrétien, \ consacré a l'utilité | publique, ] Rédigé | par M. Formey, | Auteur | du Philosophe chrétien. | A Berlin, | chez Jean NÉAULME, I MDCCLXIV, I 4 tomes en 2 vol. in-8.
Néaulme avait utilisé pour cette édition les six gravtires de l'édition
' N du 10 Août 1/(12 [41], 4.
2 Lettre du 26 Octobre 1762 [[4], 1", 2'".
" Lettre du 3i Janvier lyôB [[4], 1'".
' Cf., dans la présente édition, les textes qui sont rappelés aux pp. 3oQ (note il, 38i (note 2(, $99 (note 3i.
^ Rev à Rousseau, Lettre du 23 Août i-63 [14 C , 204'; cf. encore Bosscha [24], 182, note.
^ N" du mardi 25 janvier 1763 [-(']. f" 2' : « Le public est averti que, sans l'aveu ni la participation de M. Rousseau, citoyen de Genève, on fait actuellement mutiler son Emile, dans la vue apparemment de le publier, ainsi tronqué et défi,i;uré, sous le titre de Nouveau traité d'éducatiun, annoncé il y a quelque temps et qu'il désavoue d'avance »: cf. encore Rousseau à Rev, Lettre du 8 Janvier 17(33 [24J. 182 ; « Vous savez, sans doute, que M. Néaulme fait mutiler mon Emile par le laborieux M. Formey, qui ne craint pas, par une entreprise inouïe jusqu'ici dans la littérature, de s'emparer de mon vivant de mon propre bien, pour l'estropier et le défigurer à son gré et peut-être y fourrer sous mon nom ses sottes pensées. Voilà les brigands qui s'appellent Chrétiens; et moi, qui chéris la justice et respecte en tout les droits d'autrui, je suis l'impie et l'homme abominable. Ils ont raison : s'ils sont Chrétiens, je ne le suis pas ».
« EMILE CHRETIEN » LXXXllI
complète, et en avait ajouté quatre autres, qu'il avait fait faire également jiar Schlev. A noter, en particulier, celle du tome III, p. 2 10. « qui représente J. .1. Rousseau dans sa retraite agréable, avec ce titre : Atirea mediocritas » '. Néaulme se sentait si satisfait de cette publication expiatrice. qu'il avait mis joyeusement sa signature autographe sur tous les exemplaires de VÉmik chrétien. « Je suis si persuadé, proclamait-il à la première page du livre, qu'il Formey aura rendu cet ouvrage \\'Émile tout court recommandable et estimable, que je ne fais nulle difficulté de signer tous les exemplaires de cette édition » -. — La Profession de foi occupe, t. III. les pp. 1-144. -Mais peut-on donner encore ce nom à l'étrange et plaisant pot-pourri que Formev a cuisiné? « Voici donc, s'écrie-t-il en guise d'introduction, ce morceau unique dans son genre, production que l'auteur a sans doute enfantée avec complaisance et qu'on peut regarder comme le motif déterminant de la composition d'Emile » ^. Si ce morceau a fait scandale, dit encore Formev, il prouve, du moins, combien la « Religion est parfaitement à l'abri des traits qu'on lui lance ». « Cependant, pour répondre au but de cette nouvelle édition et remplir fidèlement son titre, on a substitué à la déclamation sophistique contre le Christianisme qui fait partie de la Profession de foi du Vicaire, une Apologie de cette sainte Religion, propre, à ce que l'on espère, à la rendre respectable et précieuse pour tous ceux qui font usage de leur raison, et qui se proposent l'acquisition du vrai bonheur. Les propres aveux de .^L Rousseau serviront ensuite à assurer le triomphe de la bonne cause » *. Suit la Profession de foi du Vicaire, dans son texte intégral pour la I'' Partie, avec, de place en place. « quelques remarques fort succinctes sur les endroits... les plus frappants ou les plus inconséquents »: mais, quand le lecteur arrive à la phrase du N'icaire : « \'ous ne voyez dans mon exposé que la Religion naturelle... », le libraire avertit honnêtement ; Ici commence M. Formey''. et la phrase continue : « .Mais vous devez avoir senti qu'elle ne suffit
' Explication des di.\ ligures, t. IV. verso de la p. 232.
' III. 71 : et il ajoute en note 171-721 pour son propre compte : « Ici commence cette fameuse philippique contre le Christianisme, qui aurait demandé des volumes entiers pour la réfuter, si ces volumes n'existaient déjà et n'allaient fort au delà de tout ce qu'on pourrait dire. J'ai tâché de concentrer ce qu'ils renferment d'essentiel dans le morceau que j'ai substitué <i celui que M. Rousseau n'aurait iamais dû ni penser ni écrire ».