‹ La "Profession de foi du vicaire savoyard"Chapitre 5 sur 176 · PKKMIERES ESQUISSES DE LA « PROFESSION » XI · texte numérisé non relu

PKKMIERES ESQUISSES DE LA « PROFESSION » XI

fession de foi » publique de Jean-.lacques à Paris : mais c'est ainsi, sans doute, qu'il se posa devant les « philosophes » au premier conflit avec eux. Dans un entrelien plus intime, quelques jours après, il aurait avoué à Mme d'Kpinay que, lui aussi, dans le silence de son cabinet, il se sentait atteint par la dialectique des « philosophes », prêt même à se laisser convaincre par eux, mais que le spectacle de la nature le guérissait de ses doutes : « l,e lever du soleil, disait-il, en dissipant la vapeur qui couvre la terre, et en m'exposant la scène brillante et merveilleuse de la nature, dissipe en même temps les brouillards de mon esprit. Je retrouve ma foi, mon Dieu, ma croyance en lui ; je l'admire, je l'adore et je me prosterne en sa présence ». Et, dans cette reprise des « préjut;és » de son enfance, il ne s'arrêtait pas au Dieu de la religion naturelle :(il admettait des peines, des récompenses, un Christianisme très simplifié, qui restait fidèle, non à des dogmes, mais à des espérances^ Mme d'Épinay avait beau lui rappeler tant de déclarations rationalistes, où il semblait faire si bon marché de toutes les théologies : « Madame, lui répondait-il, c'est une de ces inconséquences utiles à notre bonheur » '. Ces propos et ceux qui suivent, je les crois authentiques. Il est possible que Mme d'fLpina\- ou Diderot, qui a certainement revu et augmenté le texte de .Mme d'Kpinav. les ait un peu arrangés en les présentant, qu'elle ait condensé en un seul dialogue des discussions plusieurs fois reprises, mais l'accent parait bien celui de Jean-Jacques. Si vraiment c'est un dîner chez Mlle Quinault qui fut l'occasion de ces entretiens, il faudrait alors les dater de 1754, car c'est à cette époque que Jean-Jacques, brouillé une première fois avec D'Holbach, fut introduit par Duclos chez Mlle Quinault-.

Mais les Mémoires de Mme d'Épinay ne se bornent pas à ce récit : ils nous apportent un « conte» de Jean-Jacques, qui lui aurait été suggéré par ces conversations, et qui exprimerait, sous forme de « parabole », sa pensée religieuse d'alors : après l'avoir improvisé devant Mme d'Épinav, il l'aurait rédigé sur la demande de son amie; et ce serait son texte même que nous auraient conservé les Mémoires '^. Tous les historiens de Rousseau, à ce que je crois, admettent l'authenticité de ce morceau ■*, qui me paraît, quant à moi, plus que douteuse: et voici pourquoi. C'est

' id., 1, 394-395, 400-402.

- Sur la date réelle et la composition de ce dialogue, cl. mon étude : \lme d'Épinaw Jean-Jacques... et Diderot che^ Mlle (Quinault ^299], 3-4 note ■>.

' Cf., à la Bibliographie, les n" 20 et 299.

^ Cf., par e.xemple. MM. Ritter [274], 27S, note. Dufour, avec quelque réserve 49 , I. 1S7-18S, X'alletle 2X71"-', 76-77.

XII INTRODl'CTION

d'abord que cette « parabole » renferme des sentiments qu'il ne semble pas que Rousseau ait jamais éprouvés. (]elui qui l'a écrite se soucie tort peu de savoir s'il v a ou non un Dieu : Le Dieu qu'il t'ait parler. Dieu lointain, à la façon d'Épicure, et qui ne saurait jamais être une Pro\ idence, déclare à l'homme qui le cherche : « Il importe fort peLi, mon ami. que vous et vos pareils croyiez ou n'iiez mon existence. Tranquillisez-vous. .\u reste, ce n'est ni pour votre bien, ni pour votre mal » que vous êtes sur la terre. Ce déisme railleur, plus que voltairien. n'a jamais été, que je sache, celui de Jean-.lacques. En outre, et, si par hasard il avait adhéré un instant à ces conceptions, il n'aurait pas choisi, pour les formuler, le moment même où il les repoussait ; or, dans les conversations qui encadrent la « parabole ». ,lean-Jacques dit précisément le contraire de ce que dit la « parabole » : il défend avec éloquence « la cause de Dieu », vante les consolations des croyances religieuses ; déclare « qu'il veut vivre en bon chrétien », sans se soucier de ce qu'il peut y avoir d'illusions dans la foi. pourvu que ces illusions aident à porter la vie '. Enfin, et depuis loni^temps, les éditeurs de Diderot ont revendiqué pour ce dernier la « parabole » des Mémoirea -.

.le crois avoir montré ailleurs qu'ils avaient raison, et qu'il faut restituer à l'auteur de la Promenade du Sceptique et de VF.nlretien avec la maréchale de *** un morceau qui est tout-à-fait dans sa manière de penser et d'écrire^. Pour quelles raisons a-t-il été mis au compte de .lean-Jacques, du Jean-Jacques d'avant V Emile? l'attribution est-elle volontaire ou fortuite? je ne sais encore, et. d'ailleurs, il importe peu ici. Ce qu'il importe de savoir, c'est que, dans les Mémoires de Mme d'Epinay, seuls les entretiens du dîner Quinaull et ceux qui encadrent la Parabole peuvent être utilisés — et encore avec prudence — pour connaître le Rousseau d'alors et ses « professions de foi ». De ces entretiens, l'impression qui se dégage est une. Rousseau est troublé par les « philosophes ». et ne trouve point-d'argument rationnel pour leur répondre: mais il leur échappe en se réfugiant dans un credo sentimental.

Cependant il ne poussait pas « l'inconséquence » jusqu'à sacrifier tous ses raisonnements, jusqu'à suivre .sans réserve la religion des « simples d'esprit ». Au contraire, il se raidissait contre les « dévots », comme il le faisait contre les « philosophes »; et, le cas échéant, tout en

' Mémoires '236 , 1. 400-402.

- Cf. les justes remarques de J. Assézat dans son édition '58], IV, 443-444.

" Cf. cet essai de démonstration dans mon article déià cité [299], 22-27.

PREMIERES ESQUISSES DE LA u PROFESSION » XIII

rendant hommage « aux divins cl sublimes préceptes du Christianisme », il détendait les droits de la « raison » avec une intransii^eance un peu âpre, déclarait n'avoir d'autre règle de ses sentiments que « l'évidence et la démonstration, qui sont, quelque doctrine que l'on embrasse, les seules armes que l'on ait pour l'établir » '. La Lettre à laquelle j'emprunte cette citation est de 1748. Les entretiens avec .Mme d'Épinay paraissent être de 1754; mais il ne faudrait point croire qu'il y eût, pour Rousseau, contradiction entre ces deux « professions de foi ». ou qu'il se fût défait, dans l'intervalle, de ses scrupules intellectuels. Ce sont deux manifestations d'un même état d'esprit, complexe, et même, en apparence, confus, à la fois sentimental et rationaliste, qui sera aussi celui dLi N'icaire.

Un document à peu près contemporain nous montre Rousseau se complaisant dans cette double attitude, qui devait déplaire aux deux partis, et cherchant même les occasions d'affirmer en public ses convictions ambiguës. Je pense à ce discours inachevé, dont il nous reste une introduction et des fragments, et que Rousseau avait intitulé lui-même : Conseils à un curé-. Il v exalte la mission du curé de campagne, réclame la crovance en Dieu comme base de la morale, mais ne ménage pas ses ironies au célibat ecclésiastique et aux « balivernes du catéchisme ».

' Lettre à .Mtuna, du 3o Juin 1748, X, 57.

- Cf., à la Bibliof^i'aphie, le n" 2. Ce titre autographe. « Conseils j un ciiri; ■^, semble montrer qu'il ne s'agit pas là d'une lettre missive, mais d'une «"profession de loi ». morale et religieuse, qui devait être rédigée sous forme épistolaire. Il serait donc fort possible que ce « curé » fût un curé imaginaire. Jansen, dans l'e.xtrait de la Gegentiiart joint à ses Fragments inédits '2%' , assure que ces Conseils furent écrits pour l'abbé .Martin, curé de Deuil : mais les te.xtes au.xquels il renvoie prouvent simplement que l'abbé .Martin était curé de Deuil depuis 1751, non que Rousseau lui ait adressé ces Conseils. S'il fallait chercher parmi les amis ecclésiastiques de Rousseau, je songerais plutôt à l'abbé de L'Étang, vicaire de .Marcoussis. chez qui Rousseau, vers 1751, allait souvent villégiaturer [Confessions, VIII, 2641 et qui était, semble-t-il. en passe de devenir curé. C'est ainsi, du moins, que j'interprète ces vers que lui écrivait Rousseau iVI, 221, et qui lui auraient permis d'écrire un peu plus tard : « Je suis charmé d'avoir été pour vous vcites ii tous égards » : .Marcoussis, dont pourtant j'espère Vous voir partir un beau matin.

Sans vous en pendre de chagrin.

.\u reste, on remarquera que Rousseau, dans cette épitre, l'appelle « cher abbé ». comme le curé auquel il voulait dédier ses Conseils. — L!ne des feuilles sur lesquelles est écrite le brouillon de cet opuscule porte au verso un fragment de la Réponse à M. Borde, .\lbert Jansen en conclut '28', 9, que les Conseils ont été rédigés entre le Discours de Borde iJuin 173 11 et la publication de la Réponse de Rousseau idébut de 17521. C'est préciser un peu imprudemment. Tout au plus, peut-on en conclure qu'il y a des chances pour que leur rédaction se place entre 1751 et \^;?.^.

XIV INTRODUCTION

Quelques années plus tard, il s'essayait à une « parabole », qui, cette fois, est bien de lui, puisque nous en avons le brouillon auto^'raphe. Ce Morceau allégorique sur la Révélation, dont on discute encore aujourd'hui la date et la signification, me parait appartenir aux années ijSb-iySy. Je le crois, lui aussi, inachevé, et c'est, à mon avis, cet état d'inachèvement qui laisse peut-être indécise sa,véritable portée i. Cependant — sans vouloir essayer de la préciser ici — |tout lecteur sentira que jamais Jean- Jacques n'a donné au Christianisme une adhésion qui parût plus voisine de la foi. L'existence de Dieu v est proclamée avec ferveur, enthousiasme et piété, non pas tant comme une hypothèse philosophique que comme une croyance religieuse, car ce Dieu n'est pas seulement « l'organisateur des mondes », mais « le Père commun des hommes ». L'œuvre émancipatrice de Socrate est louée a\ec reconnaissance, mais sans excès de sympathie : elle disparaît dans la gloire du « Fils de l'homme », qui prêche enfin au monde « une morale divine », et fait une « révolution » dans les àmesJJTous les dieux du passé disparaissent devant lui ; mais ce n'est pas un vainqueur temporaire ; « il semblait prendre sa place plutôt qu'usurper celle d'autrui;... on sentait que, le langage de la vérité ne lui coûtait rien, parce qu'il en avait la source en lui-même ». Et cette formule, qui termine — au moins provisoirement — le morceau, pourrait paraître l'acte de foi d'un croyant -,

A vrai dire, c'était moins un acte de foi qu'un acte de ferveur, ou, si l'on veut encore, l'ardent désir de trouver le repos de l'esprit dans les croyances traditionnelles. Lorsque Jean-Jacques s'interrogeait dans la sincérité de son àme. il était obligé de s'avouer à lui-même qu'il n'avait pas de principes fixes pour sa conduite, que, malgré toutes les répugnances de sa nature, il restait troublé par les négations philosophiques, et incer-

' Cf.. A la Bibliographie, le n 3. — .M. Th. Dul'our a indiqué dans une note des Annales ,49], I, 182-183, les principales hypothèses qui ont été formulées sur ce morceau. Celle qui semble asoir le plus séduit les commentateurs, c'est que la Fiction allégorique représenterait la suprême pensée religieuse de Rousseau. M. Louis Thomas '276 '»•], 36, va même jusqu'à des précisions plus grandes, et place la rédaction de ces quelques pages durant les dernières semaines de la vie de Jean- Jacques, à Ermenonville. J'ai indiqué ailleurs {Questions de chronologie rousseauisle [3ooJ, 56-6 1) pourquoi cette hypothèse était irrecevable, et ce qui m'autorisait à supposer que ce morceau devait appartenir au.x années lybô-iybj. Cf., sur cette question. M.M. Ritter [274], 278 et Dufour [49], 1, i83, qui l'ont reporté jusqu'en 1750-1753, mais sans fournir leurs raisons, et W. Cuendet [298], 196-198, qui prouve judicieusement que l'Allégorie est antérieure à l'Emile, mais ne précise point davantage.

- Œuvres inédites '25], i83-iS5.

Page 1