PREMIERES ESQUISSES DE LA « PROFESSION » XV
tain de sa foi. Laissons-lui ici la parole, car il a conté cette crise décisive en quelques pages très précieuses, qui sont la meilleure introduction à la Profession de foi : « Je vivais alors, écrit-il dans la 111'= Promenade des Rêveries '. avec des philosophes modernes qui ne ressemblaient guère aux anciens : au lieu de lever mes doutes et de fixer mes irrésolutions, ils avaient ébranlé toutes les certitudes que je croyais avoir sur les points qu'il m'importait le plus de connaître : car, ardents missionnaires d'athéisme et très-impérieux dogmatiques, ils n'enduraient point sans colère que, sur quelque point que ce pût être, on osât penser autrement qu'eux. Je m étais détendu souvent assez faiblement, par haine pour la dispute et par peu de talent pour la soutenir : mais jamais je n'adoptai leur désolante doctrine: et cette résistance à des hommes aussi intolérants, qui. d'ailleurs, avaient leurs vues, ne fut pas une des moindres causes qui attisèrent leur animosité. Ils ne m'avaient pas persuadé, mais ils m'avaient inquiété. Leurs arguments m'avaient ébranlé sans m'avoir jamais convaincu ; je n'y trouvais point de bonne réponse, mais je sentais qu'il y en devait avoir. Je m'accusais moins d'erreur que d'ineptie, et mon cœur leur répondait mieux que ma raison. Je me dis enfin : Me laisserai-je éternellement ballotter par les sophismes des mieux disants, dont je ne suis pas même sur que les opinions qu'ils prêchent et qu'ils ont tant d'ardeur à faire adopter aux autres soient bien les leurs à euxmêmes ? Leurs passions, qui gouvernent leur doctrine, leur intérêt de faire croire ceci ou cela, rendent impossible à pénétrer ce qu'ils croient eux-mêmes. Peut-on chercher de la bonne foi dans des chefs de parti ? Leur philosophie est pour les autres : il m'en faudrait une pour moi. Cherchons-la de toutes mes forces, tandis qu'il est temps encore, afin d'avoir une règle fixe de conduite pour le reste de mes jours. Me voilà dans la maturité de l'âge, dans toute la force de lentendement : déjà je touche au déclin : si j'attends encore, je n'aurai plus, dans ma délibération tardive, l'usage de toutes mes forces : mes facultés intellectuelles auront déjà perdu de leur activité : je ferai moins bien ce que je puis faire aujourd'hui de mon mieux possible; saisissons ce moment favorable : il est l'époque de ma réforme externe et matérielle ; qu'il soit aussi celle de ma réforme intellectuelle et morale. Fixons une bonne fois mes opinions, mes principes : et sovons. pour le reste de ma vie, ce que j'aurai trouvé devoir être après v avoir bien pensé. — J'exécutai ce projet lentement et à diverses reprises, mais avec tout l'effort et toute l'attention