‹ La "Profession de foi du vicaire savoyard"Chapitre 74 sur 176 · PROLOGUE \ 1. Le Prosélyte et le Vicaire · texte numérisé non relu

PROLOGUE \ 1. Le Prosélyte et le Vicaire

L V a trente ans - que dans une ville d'Italie, un jeune homme expatrié se voyoit réduit à la dernière misère •'. Il étoit né Calviniste; mais par les suites d"une étour-

J/.-^. — Sur la méthode adoptée dans les notes et sur les éditions auxquelles ont été empruntés les textes qui s'y trouvent cités, cf. Introduction, III'' Partie, Chap. III, S /, et la Liste bibliographique à la fin de ce volume. — Les chiffres entre crochets dans les marges sont les chiffres des pages de l'édition originale. C'est d'après cette pagination que les notes ont été numérotées (une série par page), et que les différents passages de la Profession, qui poui'aient s'éclairer l'un par l'autre, ont été rapprochés.

' On sait que la Profession de foi est introduite dans le IV' Livre d'Emile, au moment où se pose pour l'adolescent le problème de la croyance religieuse : « A quelle secte, se demande Rousseau, agrégerons-nous l'homme de la Nature »? l£t il répond : « Au lieu de vous dire ici de mon chef ce que ie pense, ie vous diiai ce que pensait un homme qui valait mieux que moi. Je garantis la vérité des faits qui vont être rapportés, ils sont réellement arrivés à l'auteur du papier que je vaif transcrire : c'est à vous de voir si l'on peut en tirer des réflexions utiles sur le su)et dont il s'agit. Je ne vous propose point le sentiment d'un autre ou le mien pour règle: je vous l'offre à examiner ». C'est alors que commence le récit : « Il y a trente ans », etc. Les lignes qui précèdent semblent en garantir l'authenticité, et en faire comme un fragment anticipé des Confessions. On en trouvera effectivement le commentaire aux 11' et III' Livres, VIII, 40-71. J'ai essayé de montrer dans Vlntroduction, V Partie, Chap. II, § 2, quel travail d'idéalisation Rousseau avait fait subir à ses souvenirs. Je me contenterai dans ces notes du Prologue, de fournir les références et les rectifications de détail.

' C'est le premier texte de Rousseau, et celui auquel il s'est finalement arrêté. Dans l'intervalle, il avait ajouté une précision : «. trente ans passés ». Si l'on se rappelle que l'arrivée à Turin est du printemps 1728, le texte définitif ne se trouve, en toute rigueur, exact, que si l'on suppose pour l'Emile, comme j'ai essayé de le montrer, une première rédaction d'ensemble en 1758.

' C'était strictement vrai; cf Confessions. VIII, 41 : « J'arrive à Turin, sans

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savoir!. Il entendit des dogmes nouveaux ' et des mœurs encore plus nouvelles. ((Le malheureux faillit être victime de son innocence et] " DE la corruption ' des ministres de l'éternel). Il étoit encore dans cette époque heureuse que je (^ m'efforce de) prolonger pour mon Emile, j Sa timide innocence ignoroit (encore) et les desordres communs à son âge et la dépravation ■ non moins familière dans les climats qu'il habitoit). '• Il les vit et faillit en être la victime. Il voulut tuir ('il etoit retenu; ^^il voulut se plaindre) ses plaintes [^n'émouvoientj personne. i"Il ("vit) bientôt qu'elles ne ('-îaisoient qu'augmenter '^sa misère sans le dérober au danger "qui le menaçoit). A la « merci » de ses t\Tans il se \'it traitter ('-^ comme un) criminel pour n'avoir pas voulu céder au crime. Que ceux qui savent combien la première épreuve de "' la \iolence et de l'injustice révolte un jeune (" homme) ^^ sans expérience se figurent l'état du sien, des larmes de rage couloient de ses yeux l'indi-

' B. (à sa rais(in), il vit des mœurs encore plus nouvelles : il les vit. - et la corruption (sic).

" [de ses instituteurs]. ■• [cherche à].

" [(plus)].

''■ (et l*vré presque à leurs attentats sans protecteur et sans deffense). ' [il fut... on le retint... retenoit]. — B. on l'enferma. " [« il se •» plaignit, on le punit de].

'■' (ne communiquoient à). — B. < n'émouvoient... menaçoit >. '" (l'indignation dont il etoit enflamé.... Temotion qui l'agitoit.... la colère s'empara).

" [comprit].

'- [servoient ?]

" [ses mau.x... qu'a aggraver ? ses chaînes et ne le tireroient point d'embarras].

'* (dont il ne).

•= [en].

'° B. (l'injustice) de la violence et de l'injustice irritent (sic).

'" [cœur].

'* M. < sans expérience >.

t Ici, en marge, une note inutilisée, qui, sans doute, était destinée au portrait du Vicaire : Vérité — il l'aime et il ose la dire. Il ne s'estimeroit point malheureux de souffrir pour elle.

» derie *, se trouvant fugitif, en pays étranger, sans ressource, il

» changea de religion pour avoir du pain '■'. Il y avoit dans celte ville

» un hospice pour les | Prosélites (^), il y fut admis i. En l'instruisant [2]

» sur la controverse, on lui donna des doutes qu'il n'avoit pas -, & on

» lui apprit le mal qu'il ignoroit : il entendit des dogmes nouveaux,

» il vit des mœurs encore plus nouvelles '; il les vit, & faillit en être

» la victime *. 11 voulut fuir, on l'enferma: il se plaignit, on le punit

» de ses plaintes; à la merci de ses tirans, il se vit traiter en criminel

» pour n'avoir pas voulu céder au crime. Que ceux qui savent combien

» la première épreuve de la violence & de l'injustice irrite un jeune

» cœur sans expérience '". se figurent l'état du sien. Des larmes de rage

(a| C, D : Prosélytes.

habits, sans argent, sans linge ». La formule de la Profession est cependant équivoque, car elle invite le lecteur à penser que Rousseau ne se résigna à entrer à l'hospice que pour « avoir du pain ». Mais l'hospice était le seul but de son vovage. et il s'était « soumis » aux conditions qui lui avaient été faites « sans beaucoup de répugnance ». Aussi, arrivé à destination, sans attendre la faim, il avait été droit où « ceux qui prenaient soin de lui » l'envoyaient : « J'avais des lettres, je les portai, et tout de suite je fus mené à l'hospice », Confessions, VIII, 41.

' Le soir du dimanche 14 Mars 1728, le jeune Jean-Jacques, qui avait vagabondé dans la campagne genevoise, trouva les portes de la ville fermées, et prit la résolution de n'y plus rentrer le lendemain.

* Confessions, VIII, 41 : « La religion pour laquelle on me vendait ma subsistance ».

' L'hospice du San-Spirito. On trouvera dans V Introduction le texte du registre de l'hospice concernant Rousseau. Entré le 12 Avril 1728, il abjura le 21 Août et fut baptisé le surlendemain.

^ Dans les Confessions, Rousseau ne fait pas allusion à ces doutes, mais plutôt aux résistances d'une foi protestante très vivace, qui se défendait énergiquement. On conçoit néanmoins qu'en assistant au conflit de deux théologies rivales, les dogmes fondamentaux qu'elles admettaient en commun aient pu lui paraître ébranlés par contre-coup.

' Les « mœurs» du bandit Maure, qui sont décrites dans les Confessions, \'lll, 46.

* Noter ici dans la Première Rédaction : « il était encore dans cette époque heureuse que je m'efforce de prolonger pour mon Emile ». A moins que cette phrase ne soit un lapsus de plume, — et la chose est peu probable, puisqu'il a repris plus loin celte formule, cf. p. 8, note 5, — elle semble indiquer que Rousseau songea un instant à prendre tout le récit à son compte. Pour le fond même de ce texte, cf. Confessions, VIII, Sg ; « J'étais sur ce chapitre d'une bêtise qui a laissé à la seule nature tout le soin de mon instruction ».

^ Cf., dans le 11* Livre d'Emile, II, 66, au moment où Emile voit ses fèves arrachées : « Ce jeune cœur se soulève; le premier sentiment de l'injustice y vient verser sa triste amertume»; et surtout, dans les Confessions, VIII, 11-12, le récit du châtiment immérité qui fut infligé au jeune Jean-Jacques par le pasteur Lambercier : « La douleur du corps, quoique vive, m'était peu sensible ; je ne sentais que l'indi-

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gnation l'étouffoit. Il imploroit le ciel et les hommes il se confioil à tout le monde (' et tout le monde le trahissoit). Il ne vovoit que de vils domestiques (-vendus)'' a l'infâme qui l'outrageoit ou des complices du même crime qui M'excitoient à le partager f 155 ""^ comme eux. Il etoit perdu (sans doute) sans un honnête ]| Ecclésiastique qui vint à l'hospice pour quelque affaire et qu'il trouva le mo\'en de consulter en secret. L'Ecclésiastique etoit pauvre et avoit besoin de tout le monde. (^ Ah malheur à l'homme si indigne qui consulte la prudence en pareil cas, le prêtre ne balança point il fit évader le jeune homme).

« Echapé '• à la corruption pour rentrer dans » l'indigence le jeune homme luttoit | " en vainj contre ("la) « destinée» (et ne pouvoit s'y dérober). Un moment il « se » crut « au » dessus d'elle : a la première lueur de fortune ses mau.x (et) ^ son protecteur '"furent oubliés. Il fut bientôt puni de cette ingratitude. Toutes ses espérances s'évanouirent. Sa jeunesse " le îavoris(oit en vain et) [ses idées romanesques gâtoient tout,. '- N'avant ni assès de talent ni assès '^ d'j adresse] pour se faire un chemin facile [('•'et n'étant) ni méchant ni (modéré) | il '^ prétendoit à tant de choses qu'il "^n'obtint rien. Retombé dans sa première détresse, sans

' [vainement.... sans... et « et n'eloit écouté « de personne]. — B. il (n'eiriit écouté de personne) se confioit à tout le monde et n'etoit écouté de personne.

- [soumis].

' (au.x infâmes).

* B. se railloient de sa résistance et l'e.xcitoient à les imiter.

•^ [Mais l'opprimé avoit encore plus besoin de lui et il n'hésita pas à favoriser son évasion au risque de se faire un dangereux ennemi].

'■ [au vice].

' B. sans fruit [en vain]. — M. en \ain.

" [elle.... sa].

" B. et.

'" I. (étoit... fut) [furent].

" [avoit beau] le favoris[er].

'- (« Il prétendit » à tant de choses qu'il n'obtint rien, il).

'•'' d(e méchanceté).

'■* [ne sachant être ] ni [modéré] ni [méchant].

'■' prétend [it].

"' B. ne sut parvenir à rien.

» couloient de ses yeux, l'indignation 1 etouffoit. 11 imploroit le ciel

» & les hommes, il se confioit à tout le monde '', & n'étoit écouté de

» personne. Il ne voyoit que de vils domestiques soumis à l'infâme '

» qui I l'outrageoit, ou des complices du même crime, qui se railloient [3]

» de sa résistance & l'excitoient à les imiter i. 11 étoit perdu sans un

» honnête Ecclésiastique qui vint à Thospice pour quelque affaire, &

» qu'il trouva le moven de consulter en secret -. L'Ecclésiastique étoit

» pauvre, & avoit besoin de tout le monde; mais l'opprimé avoit encore

» plus besoin de lui, & il n'hésita pas à favoriser son évasion ^, au risque

» de se faire un dangereux ennemi.

» Echappé au vice pour rentrer dans l'indigence *, le jeune homme » luttoit sans succès contre sa destinée : un moment il se crut au-dessus » d'elle ^. A la première lueur de fortune, ses maux & son protecteur » furent oubliés. 11 fut bientôt puni de cette ingratitude, toutes ses » espérances s'évanouirent : sa jeunesse avoit beau le favoriser, ses idées

gnation, la rage, le désespoir. .Mon cousin... se montait, pour ainsi dire, à mon unisson;... nous étouffions ; et quand nos jeunes cœurs, un peu soulagés, pouvaient exhaler leur colère, nous nous levions sur notre séant, etc.. Ce premier sentiment de la violence et de l'injustice est resté si profondément gravé dans mon âme, que toutes les idées qui s'y rapportent me rendent ma première émotion ». 11 est infiniment probable que Rousseau fait ici'allusion à cet épisode de son enfance.

' Confessions, Vlll, 46 : « Je n'eus rien de plus pressé que d'aller conter à tout le monde ce qui m'était arrivé ».

' » L'un des administrateurs » de l'hospice : cf. Confessions, Vlll. 47 : « J'écoutais cet infâme avec un étonnement d'autant plus grand... ».

' Confessions, Vlll, 47 : « Son discours lui paraissait si simple qu'il n'avait pas même cherché le secret du téte-à-tête ; et nous avions en tiers un ecclésiastique que tout cela n'effarouchait pas plus que lui ». Si l'on compare tout ce récit à celui du Livre II des Confessions, on remarquera que les faits y sont simplifiés et dramatisés : le bandit .Maure a disparu, « l'administrateur » seul est resté. Rousseau semble même laisser entendre que les propositions perverses sont venues de lui, ce qui les rendrait encore plus odieuses. Les Confessions ne disent pas non plus qu'on traita le jeune homme en « criminel », mais simplement que « l'infâme » n'épargna rien pour lui rendre le séjour de l'hospice désagréable.

' Les Confessions ne font pas allusion à cette visite de l'abbé à l'hospice. C'est seulement chez .M" de Vercellis que Rousseau dit avoir rencontré l'abbé Gaime, VIII. 63.

' Cette « évasion » fut une sortie très régulière, après la cérémonie du baptême. Cf. Confessions, Vlll, 43 : « Si j'avais un instant trouvé la porte ouverte, je me serais certainement évadé : mais il ne me fut pas possible, et cette résolution ne tint pas non plus bien fortement ». Rousseau semble avoir quitté l'hospice dans les derniers jours d'.\oùt 1728.

* Cf. le récit de ces premières tribulations dans les Confessions, Vlll, 5o-56.

^ Allusion, sans doute, à son entrée comme laquais-secrétaire chez .M"' de Vercellis, Confessions, VIII, 56-6i.

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pain, sans azile, 'prés à -mourir de ^ misère il se ressouvint de (* l'Ecclésiastique et retourna chez lui).

Il y retourne, il le trouve, il en est bien receu, sa vue * rappelle à l'Ecclésiastique une bonne action qu'il avoit faite. C' Ce) souvenir réjouit toujours l'âme "d'un (''honnête homme). ■' L'Ecclésiastique etoit ('"pauvre lui-même), i(''mais il etoit) humain et compatissant. Il i-sentoit les peines d'autrui par les siennes et le bien-être n'avoit point endurci son ('^ame aux malheurs d'autrui)]. Il ["lui cherche un giste, il l'y recommande] ^■' partage avec lui son nécessaire à peine suffisant pour deux. Il fait plus il l'instruit et le console. Il lui apprend l'art difficile de supporter '■'' patiemment l'adversité. Gens à préjugés est-ce i' d'un prêtre, est-ce en Italie que vous eussiez '* espéré tout cela.

Cet honnête ''•' homme étoit un pauvre (-" prêtre) savovard qu'une avanture de jeunesse avoit mis (-' mal avec) son Evêque

' M. sans industrie.

- M. périr.

■' B. faim. — M. misère.

* [son bienfaiteur].

-' (lui).

" [a.... et.... un tel].

' B. < d'un honnête homme... mais il >.

" [homme de bien].

" (Il partage avec lui de bon cœur) [la bien faisance] (J'ai dit que cet).

'" [trop].

" [naturellement]. — B. (Le bon Prêtre) [Cet homme] étoit naturellement humain, compatissant.

'- (n'éloit point).

" [cœur].

'* [(plusieurs mois barrés illisibles à paver son giste demande ?)]

'" B. (patiemment). Rousseau n'a pas barré le mot, tnais a mis au-dessus le signe typographique de la suppression).

" B. [d'un Prêtre, est-ce] en Italie, (est-ce d'un homme d'église).

'*' B. (attendu) [espéré].

■'•' B. Ecclésiastique.

-" [vicaire].

-' [dans la disgrâce de]. — B. mal avec.

■» romanesques ® | gàtoient tout. N'ayant ni assez de talen s t^i, ni assez [4]

» d'adresse pour se faire un chemin facile; ne sachant être ni modéré, ni » méchant, il prétendit à tant de choses qu'il ne sut parvenir à rien. » Retombé dans sa première détresse i, sans pain, sans asyle, prêt à » mourir de faim, il se ressouvint de son bienfaiteur.

» 11 V retourne, il le trouve, il en est bien reçu ; sa vue rappelle » à l'Ecclésiastique une bonne action qu'il avoit faite ; un tel souvenir » réjouit toujours l'ame. Cet hornme éioit naturellement humain, com- » pâtissant; il sentoit les peines d'autrui par les siennes, & le bien-être » n'avoit point endurci son cœur: enfin les leçons de la sagesse & une » vertu éclairée avoient affermi son bon naturel. Il accueille le jeune » homme, lui cherche un gîte, l'y recommande "-; il partage avec lui , son [5]

» nécessaire, à peine suffisant pour deux. Il fait plus, il l'instruit, le » console, il lui apprend l'art difficile de supporter patiemment l'adver- » site. Gens à préjugés, est-ce d'un Prêtre, est-ce en Italie que vous » eussiez espéré tout cela ?

» Cet honnête Ecclésiastique étoit un pauvre Vicaire Savoyard i, » qu'une aventure de jeunesse avoit mis mal avec son Evêque -, & qui » avoit passé les monts pour chercher les ressources qui lui manquoient

(*) Le texte original porte : talent : mais déjà, au tableau des «• Fautes à corriger ». placé à la fin du T. IV*, on lit : talens. — C : talent s, D : n'ayant ni asse^ d adresse pour se faire un chemin facile, ne sachant 'sic). C'est une simple faute d'itapression. qui ne se retrouve même pas dans l'édition d'Emile en 4 vol. in-12. publiée à Genève, également sous la date de 1780. et par les soins de Du Peyrou.

' Rousseau les mentionne dans les Confessions, précisément en racontant cette période de sa vie. Cf. VIII, 53 ; « Voici encore une autre folie romanesque... »; 62 : « je tirai de ma tête un expédient romanesque qui me réussit ».

' Après la mort de .M" de Vercellis, si toutefois le récit n'est pas entièrement fictif.

' Cf. cependant. Confessions, VIII, 61 : « Je retournai chez mon ancienne hôtesse, et j'y restai cinq ou six semaines ».

' Sur ce portrait du Vicaire Savoyard, et les originaux dont Rousseau s'est inspiré, les abbés Gaime et Gàtier, cf. Introduction, l' Panie, Chap. II, § 2. C'est l'abbé Gaime qui semble avoir fourni les éléments les plus nombreux et les plus caractéristiques du personnage. — Il serait possible qu'en faisant de son porte-parole non seulement un vicaire de campagne, mais un savoyard, Rousseau eût voulu scandaliser davantage le lecteur « philosophe » et parisien, car le savoyard avait la réputation d'être volontiers « lourdaud » : cf. Souvelle Hétoïse (II, xxinl, IV, 196. On peut se rappeler encore que le P. Castel avait plaisanté Rousseau sur « son style savoisien » : cf. L'Homme moral [217], 245.

' Si l'on en croit Rousseau, ce détail serait emprunté à la vie de l'abbé Gàtier; cf., plus loin, la « confession » du Vicaire.

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et qui avoir passé les monts pour chercher les ressources qui lui manquoient dans son paj'S. Il n'étoit ni sans esprit ni sans lettres et avec une figure intéressante il avoit des protecteurs qui ' l'avoient placé chez un ministre (- comme précepteur de) son fils. Il '■' préferoit la pauvreté à la dépendance et il ignoroit comment il faut se conduire chez les grands. Il ne resta pas longtems chez celui-ci, ^ mais en le quitant il ne perdit peint ( ^sa protection), et comme il vivoit '' régulièrement et se faisoit (' estimer) de tout le monde, il [* se flattoit dej rentrer en grâce auprès de son Evéque et d'en obtenir quelque petite cure ^ pour y passer le reste de ses jours. Tel etoit le dernier terme de son ambition.

(10 Le désir de conserver son ouvrage) 1' ^ intéressoit au jeune 1* homme et le lui fit examiner ". Il vit que la mauvaise fortune avoit déjà flétri son cœur que l'opprobre i* et ^^ les f° 155'" mépris || avoient abatu son "' jeune [courage] et que sa fierté naturelle changée en '' dépit amer ne ('"^ lui laissoit plus voir) dans !■' l'injustice et la dureté des hommes que [-^^ le train naturel des choses et la chimère de la vertu. Il avoit vu que la religion

' B. le placèrent.

' [pour élever].

' (ignoroit).

* B. < mais >.

^ [son estime].

" B. sagement.

' [aimer].

' (esperoil parvenir à).

' B. dans les montagnes.

'" [Un penchant naturel].

" intressoit (sic).

'= B. (homme) [fugitif].

" B. avec soin.

'^ M. < et les mépris > avoit.

'■' B. le mépris.

'" B. (jeune).

" B. (un).

" [lui montroit].

" B. [l'injustice et].

-" (la chimère de l'espoir qu'il avoit fondé sur une bienfaisance et sur deux ?nots illisibles).

» dans son pavs. Il n'étoit ni sans esprit, ni sans lettres: & avec une

» figure intéressante ^. il avoit trouvé des protecteurs qui le placèrent

» chez un Ministre * pour élever son fils. Il préferoit la pauvreté à la

» dépendance. & il ignoroit comment il faut se conduire chez les

» Grands. 11 ne resta pas long-tems chez celui-ci ; en le quittant il ne

» perdit point son j estime; & comme il vivoit sagement & se faisoit [6]

» aimer de tout le monde, il se flattoit de rentrer en grâce auprès de

» son Evêque, '& d'en obtenir quelque petite Cure dans les montagnes,

» pour v passer le reste de ses jours. Tel étoit le dernier terme de son

» ambition.

» Un penchant naturel l'interessoit au jeune fugitif, & le lui fit » examiner avec soin. Il vit que la mauvaise fortune avoit déjà flétri » son cœur, que l'opprobre & le mépris avoient abattu son courage, » & que sa fierté, changée en dépit amer, ne lui montroit dans l'injustice » & la dureté des hommes, que le vice de leur nature & la chimère de » la vertu. Il ^ avoit vu que la religion ne sert que de masque à l'intérêt, » & le culte sacré de sauve-garde à Ihvpocrisie : il avoit vu dans la » subtilité des vaines disputes, le Paradis & l'Enfer mis | pour prix à [7]

» des jeux de motsi; il avoit vu la sublime & primitive idée de la » Divinité défigurée par les fantasques imaginations des hommes; «S:

' C'est sans doute à Gàtier que songe ici Rousseau; cf. Confessions, VIII. 83 ; « Je n'ai jamais vu de physionomie plus touchante que celle de M. Gàtier. 11 était blond et sa barbe tirait sur le roux.... Il y avait dans ses grands yeux bleus un mélange de douceur, de tendresse et de tristesse, qui faisait qu'on ne pouvait le voir sans s'intéresser à lui ».

* Le Vicaire Savoyard nous apprendra lui-même le nom de ce ministre à la fin de la Profession de foi: cf., plus loin. p. i85 : « .\près un long interdit vous savez que j'obtins par le crédit de jM. de .Mellarède. la permission de reprendre mes fonctions ». Cf. Confessions, VIII, 63 : « J'allais voir quelquefois, entre autres, un abbé savoyard appelé .M. Gaime. précepteur des enfants du comte de .Mellarède. 11 était jeune encore et peu répandu, mais plein de bon sens, de probité, de lumière, et l'un des plus honnêtes hommes que j'ai connus ».

' Non pas l'ecclésiastique, mais le jeune homme.

• Il est vraisemblable que Rousseau se souvient ici d'un passage de .Montaigne, relatif à la transsubstantiation, Apologie [j6]. II, 261-262 : « La plupart des occasions des troubles du monde sont grammairiennes... Combien de querelles, et combien importantes, a produit au monde le double sens de cette parole hoc ». Il est possible aussi que Rousseau ait songé au.x disputes sur la consubstantialité du Père et du Fils. Il trouvait rappelé, dans la Thèse de l'abbé de Prades ]2or, yS, l'oaooJ^'.o; du Concile de Nicée.

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ne] sert que de masque au vice et le (' nom de Dieu) de sauvegarde à l'hipocrisie. Il avoit vu dans la (- vanité) des vaines disputes l'enfer et le paradis mis pour prix à des ^ jeux de mots, il avoit vu la [sublime et primitive idée de lai divinité défigurée par les fantasques imaginations ■'de (r)homme, et trouvant que pour croire en Dieu il faloit renoncer au jugement qu"on avoit receu de lui, il « prit '" en » dédain " (et) toutes nos ridicules rêveries et l'objet auquel nous les appliquons. 'Il dit dans son cœur comme l'insensé il n'y a point de Dieu. "^ Et sans rien savoir de ce qui est sans rien imaginer sur la génération des choses il se plongea dans sa stupide ignorance avec un profond mépris pour '•ceux qui pensoient en savoir plus que lui.

'<• L'oubli de toute Religion conduit '> à l'oubli des devoirs de l'homme. "^ Ce progrès i^étoit déjà] plus d'à moitié fait dans le cœur ('^ de son protégé. '* II) n'étoit pas ^■^ absolument un enfant mal né, mais ("■ son état) ^' et ses [nouveaux] principes étouffant peu à peu le naturel l'entraînoient '- à sa perte et ne lui préparoient que les mœurs d'un gueux et la morale d'un athée.

« '^ Le mal » (étoit) presque inévitable, -" mais (il) n'étoit pas

' [culte sacré].

- [subtilité].

' (rai SONS).

■* de[s hommes].

'" (dans le même). — B. dans le même.

" B. < et toutes >.

' B. < il dit dans.,., de Dieu >.

" B. (Et).

" B. [tous].

'" (L'Ecclésiastique vit encore que le jeune homme ne s'en tiendroit à).

" B. (au mépris) [à l'oubli].

'- (L'Ecclésiastique vit).

" [«■ du jeune (homme ■» infortuné) vagabond], — B. du libertin.

■- [Ce].

"* I. absolument. »

"^ [sa misère], — B. [l'incrédulité,] la misère (et l'incrédulité).

'' B. < et ses.... principes >.

"* B. rapidement.

"> [(Sa perte)].

-" B. < mais >.

» trouvant que pour croire en Dieu il falioit renoncer au jugement » qu'on avoit reçu de lui, il prit dans le même dédain nos ridicules » rêveries, & l'objet auquel nous les appliquons '-; sans rien savoir de » ce qui est, sans rien imai;iner sur la génération des choses, il se plongea » dans sa stupide ignorance, avec un profond mépris pour tous ceux » qui pensoient en savoir plus que lui.

» L'oubli de toute religion conduit à l'oubli des devoirs de l'homme •^. » Ce progrès étoit déjà plus d'à moitié fait dans le cœur du libertin. Ce » n'étoit pas pourtant un enfant mal né: mais l'incrédulité, la misère. » étouft'ant peu-à-peu le naturel, l'entraînoient rapidement à sa perte, ] [8]

» & ne lui préparoient que les mœurs d'un gueu.x & la morale d'un » athée.

» Le mal, presque inévitable, n'étoit pas absolument consommé. » Le jeune homme avoit des connoissances, & son éducation n'avoit » pas été négligée ^ 11 étoit dans cet âge heureu.x, où le sang en fer- » mentation commence - d'échauffer l'ame sans l'asservir aux fureurs

^ Il V a ici, dans la Première Rédaction, une réminiscence biblique : « Il dit dans son cœur, comme l'insensé, il n'y a point de Dieu »; cf. Psaume XIII, i : « Dixit insipiens in corde suo, non est Deus ».

' A la fin du paragraphe, Rousseau renouvellera cette affirmation dans une autre formule : « la morale d'un athée ». Il admet ainsi, comme implicitement reconnu, ce qui va faire l'objet d'une des démonstrations du Vicaire : « que. sans la foi, nulle véritable vertu n'existe» : cf., plus loin, p. 197, note i.

' Confessions, VIII, 42 : « J'ai dit. je répète et je répéterai peut-être encore une chose dont je suis tous les jours plus pénétré, c'est que si jamais enfant reçut une éducation raisonnable et saine, c'a été moi » ; cf. encore Rêveries, IX, 339 : « Né dans une famille où régnaient les mœurs et la piété, élevé ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de religion, j'avais reçu dès ma plus tendre enfance des principes, des ma.ximes, d'autres diraient des préjugés, qui ne m'ont jamais tout à fait abandonné ».

* Cf. Féraud [25o]. I, 487 : « Ce verbe est ordinairement suivi de la préposition à devant l'infinitif... Cependant on trouve dans de bons auteurs commencer de... : // ai'ait ciniimencé d'écrire sa lettre. De vaut mieux devant une voyelle; si l'on disait, il avait commencé à écrire, cet à entre deux é ne ferait pas bon effet ». Richelet [227], I. 529, donne, à peu de chose près, les mêmes conseils. Il rappelle que Vaugelas

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' consommé. (- II) '^ étoit ^ encore dans cet âge heureux où [° le sang en fermentation commence d'echautïer l'ame sans l'assujetir ("encore)^ aux fureurs des sens. La sienne a\oit encore tout son ressort. Une honte native, un caractère timide (" lui j* tenoient lieu) d'une éducation plus soignée et « avoient ^ prolong(é) pour » lui cette ^° époque " dans laquelle '- je maintiens mon Emile avec « '■' tant de soins ». L'exemple odieux d'une (grossière) 1^ souillure '•'• et d'un "' vice sans charme loin d' ^" éveiller son imagination 1' ^* avoit amortie. '-'Le dégoût -"et l'horreur lui -'tinrent -- longtems lieu de vertu pour conserver son innocence. -3 Elle ne devoit succomber qu'à (-* la plus douce) séduction.

' B. absolument.

- ^Le jeune homme].

' B. avoit des connaissances et son éducation n'avoit pas été négligée. II.

^ B. < encore >.

^ (l'ame non encore assujetie atix fureurs des sens vient.... échauffée par).

" B. (encore).

' [le dedomageoient]. — B. < lui tenoient.... soignée > (me.... empechoient [prevenoient] l'abus de la... sa liberté [lui tenoientj lieu de contrainte) [suppléoient à la gêne].

" (tint).

" prolong[eoient].

"' M. heureuse. — I. (heureûsel.

" (que nous).

'- B. (je maintiens mon) [au crayon, repassé à l'encre : vous maintenez vôtre] élève.

" [(une attention sans relâche)].

'"* B. dépravation.

'■' (grossière) [brutale].

"' B. (crime) « vice ».

'■ B. animer.

"■' avoient (sic).

'■' B. [Longtems]. — I. < Longtems >.

-" B. < et l'horreur >.

-' B. tint.

-- B. (longtems). — I. longtems.

-^ (Une conduite ?... peu digne ?.. débauche).

-^ (des séductions plus douces) de plus douces séductions].

» des sens ^. La sienne avait encore tout son ressort. Une honte » native*, un caractère timide suppléoient à la gêne *, & prolongeoient, » pour lui, cette époque dans laquelle vous maintenez votre élevé i^) avec » tant de soins ". L'exemple odieux d'une dépravation brutale & d'un vice » sans charme, loin d'animer son imat^ination, l'avoit amortie. Long- » tems le dégoût' lui tint lieu de vertu pour conserver son innocence.- » elle ne devoit succomber qu'à de plus douces séductions *.

») C : Elève. — C'est une correction à laquelle tenait Rousseau, car il Ta répétée presque partout d'un bout à l'autre des quatre volumes. — D : Elevé.

et Bouhours demeurèrent intransigeants et n'admirent jamais que la préposition a, mais que r.\cadémie est devenue plus tolérante, et qu'elle recommande même de après la 3' personne du prétérit : ;/ commença d'avoir, et non à avoir. — Cf. Nouvelle IléloXse (II, xxviil, IV, 168 : «J'ai commencé de fréquenter les spectacles », etc.

' Les Confessions, VllI, 61, apportent un témoignage un peu diftérent : « .Mon sang allumé remplissait incessamment mon cerveau de tilles et de femmes,... et ces idées tenaient mes sens dans une activité incommode ».

■■ Richelet '^227], II, 697 : « .\atif. Ce mot veut dire qui est né dans un certain lieu: mais il vieillit un peu ». Richelet ne connaît pas d'autre sens à ce mot. En l'employant avec un nom de chose, pour signifier ce qu'on apporte en naissant, Rousseau faisait donc un néologisme. Il l'avait déjà hasardé au II' Livre d'Emile, 11. i3i : « ses veux ont toute leur sérénité native »; et il l'avait souligné dans une note (j'en donne ici la première rédaction [i 1], I, i56>'") : « Natia. J'ai pris la liberté de franciser ce mot italien, faute de trouver un mot français qui rendit le même sens ; mais si l'on m'entend, je n'ai point fait de faute ». Cet emploi de natif se généralisa bientôt : cf., ap. Gohin [278], 326, les exemples de Thomas et de .Mercier h la fin du XVlll' siècle.

^ La pensée de Rousseau est exprimée plus clairement dans une variante de B : lui tenaient lieu de contrainte, c'est-à-dire que la timidité du jeune homme offrait à sa vertu cette protection efficace qu'on trouve d'ordinaire dans une vie plus disciplinée ou plus surveillée. Pour le fond, comparer aux Confessions, Vlll, 61 : « La honte, compagne de la conscience du mal. était venue avec les années, elle avait accru ma timidité naturelle, au point de la rendre invincible ». Noter que dans B, Rousseau avait d'abord écrit : m'empêchaient. Il était déjà « las de parler en tierce personne ».

" La Première Rédaction reproduit ici la formule personnelle que j'ai déjà signalée plus haut, p. 2, note 4 : « dans laquelle je maintiens mon Emile ». Ce Je se retrouve encore dans B. Ce sont là les témoins d'un premier état de la Profession, où Rousseau et « l'auteur du papier » ne faisaient officiellement qu'un. Cependant Rousseau, s'autorisant de ce passage, écrit dans sa Déclaration au Pasteur Vernes, IX, 90 : « Il est clair par là que la Profession de foi n'est pas un écrit que j'adresse, mais un écrit qui m'est adressé ».

' Le dégoiit, et aussi « ce dangereux supplément qui trompe la nature » : cf. Confessions, Vlll, 76.

' Aux « manèges » et aux « agaceries » de Maman, quand elle crut utile de « le traiter en homme » : cf. Confessions, Vlll, 137.

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