Méthode à suivre
Le premier fruit que je tirai de ces réflexions, fut d'apprendre à borner I mes recherches à ce qui m'interessoit immédiatement; à me [31] reposer dans une profonde ignorance sur tout le reste, & à ne m'inquiéter, jusqu'au doute, que des choses qu'il m'importoit de savoir '.
pliilosophe. b' feuille, L'Isle de la Raison, 111, 4 [129J, io5, 145, 169, etc. — Comparer ce portrait des philosophes avec celui que Rousseau avait déjà tracé dans son premier Discours, I, 17-18 : « A les entendre, ne les prendrait-on pas pour une troupe de charlatans, criant chacun de son côté sur une place publique : Venez à moi », etc. Cf. encore Nouvelle Héloïse (1, xii), IV, 36 : « Otez à nos savants le plaisir de se faire écouter, le savoir ne sera rien pour eu.\. Ils n'amassent dans le cabinet que pour répandre dans le public; ils ne veulent être sages qu'au.i veux d'autrui, et ils ne se soucieraient plus de l'étude, s'ils n'avaient plus d'admirateurs. C'est ainsi que pensait Sénèque lu'.-mème. Si l'on me donnait, dit-il, la science à condition de ne la pas montrer, je n'en voudrais point. Sublime philosophie, voilà donc ton usage »! .Même altitude dans les Rêveries, l.\, 338-339 ■ * Leur philosophie leur était pour ainsi dire étrangère... : ils étudiaient la nature humaine pour en pouvoir parler savamment, mais non pas pour se connaître... Plusieurs d'entre eux ne voulaient que faire un livre, n'importait quel, pourvu qu'il fût accueilli. Quand le leur était fait et publié, son contenu ne les intéressait plus en aucune sorte, si ce n'est pour le faire adopter aux autres, et pour le défendre au cas qu'il fût attaqué, mais du reste sans en rien tirer pour leur propre usage, sans s'embarrasser même que ce contenu fût fau.v ou vrai, pourvu qu'il ne fût pas réfuté ».
^ C'est l'orthographe à laquelle il s'est définitivement rallié : cf, dans son exemplaire corrigé C, 1, 74, il a substitué essenciel à essentiel.
' Voltaire [2421, 275 : « C'est le portrait du peintre ». — Préface du 1" Discours, 1, 12 : « Pour les ramener au pied des autels, il suffirait de les reléguer parmi les athées. O fureur de se distinguer, que ne pouvez-vous point » !
' Les premières rédactions de ce paragraphe accusent davantage ce que l'on pourrait appeler son accent « pragmatiste » ; cf F : borner mes recherches aux seules Connaissances nécessaires au bonheur et à l'espoir de ma l'ie : B : aux seules connaissances utiles, aux seules nécessaires au repos, à l'espoir et à la consolation de ma vie. — Cette idée des exigences de l'action, supérieures aux exigences de la science, est une idée familière à plusieurs écrivains du XVIH" siècle, que Rousseau
I « Je compris ^ que ■» loin de me délivrer -des doutes « inutiles » (qui m'avoient tourmenté) « les philosophes ne feroient que » '^ multiplier (^ mes doutes) « et n'en resoudroient ^jamais » aucun, je ("résolus donc de prendre) un(e) autre ('route) et je me dis consultons la lumière intérieure elle m'égarera moins •''qu'eux ou du moins -'si elle m'égare mon erreur '"sera plus conforme à mon être et je ! " me^ dépraverai moins en '- suivant mes propres illusions qu'en me livrant à (tous) leurs mensonges. Alors ('^comparant) les diverses opinionsqui m'avoient '^entraîné depuis ma naissance, je \is que bien qu'aucune d' '^ entre elles ne fut assés évidente '•'par elle-même pour ("entraîner) immédiatement la "* persuasion, elles a\oient di\ers degrés de vraisemblance et que l'assentiment intérieur s'y prétoit ou s'y refusoit à différentes mesures. ('-'Après) cette première observation comparant entre elles toutes ces différentes idées dans le silence des préjugés je trouvai
' [encore].
- M. de mes.
■' B. (les). — I. (les).
■* [(les autres... ceux qui me tourmentoient... m"inquiéloienl ? et)j. — B. ceux qui me tourmentoienl et n'en.
^ B. < jamais >.
•■' [pris donc].
' [(voye) guide].
" B. qu'ils ne m'égarent ou.
° B. < si elle m'égare >.
'" B. ise rapportera mieux à ma nature) [sera la mienne] et je. — I. se rapportera mieux à ma nature.
" (serai moins).
'- B. (me|.
'■' [raprochant]. — B. (rapprochant) [repassant dans mon esprit]. — I. rapprochant.
'■" B. [tour à tourj. — I. < tour à tour >.
'' B. < entre >.
"' B. < par elle-même >.
'' [produire].
'" B. (persuasion) [conviction].
■' [Sur].
t Ici,, dans le manuscrit, un espace de quelques lignes laissé en blanc.
ÉDITION ORIGINALE 6l
Je compris encore que, loin de me délivrer de mes doutes inutiles, les Philosophes ne feroient que multiplier ceux qui me tourmentoient. (S; n'en résoudroient aucun. Je pris donc un autre guide, & je me dis ; consultons la lumière intérieure, elle m'égarera moins qu'ils ne m'égarent, ou, du moins, mon erreur sera la mienne -, <!<; je me dépru-
avaii lus. Marie Huber. Reiiifion essentielle [ibij, 111. 212, écrit : « Ce dont nous sommes très peu curieu.x, c'est de bien connaître noire tâche ». et elle prêche la Religion de l'Évangile comme étant précisément « un système où tout aboutit, non à la spéculation, mais à l'action » (UI, 228). Cf. encore Leclerc, Entretiens [93], 227 : « Dieu a réglé la mesure de nos connaissances métaphysiques selon nos besoins, et nous avons plus ou moins de connaissance des choses à proportion qu'il nous est utile de les connaître pour parvenir à la fin pour laquelle Dieu nous a créés » ; Marivaux, Spectateur français [129], I, 3i5-3i7 : « Laissez à certains savants, je veux dire aux faiseurs de systèmes, à ceux que le vulgaire appelle philosophes, laissezleur entasser méthodiquement visions sur visions en raisonnant sur la nature des deux substances et sur choses pareilles : à quoi servent leurs méditations là-dessus, qu'à multiplier les preuves que nous avons déjà de notre ignorance invincible. Nous ne sommes pas dans ce monde en situation de devenir savants;... ce n'est pas là notre tâche : interrogeons les hommes, ils nous apprendront quelle elle doit être»; Murait, Lettres fanatiques [i561, I, 241-242 : « A chaque production savante que nous voyons, à chaque raisonnement que font les savants, il n'y a qu'à se demander : À quoi sert-il, ou que nous importe que cela soit ou ne soit pas .-• car vous m'accorderez que ce qui n'aboutit à rien, ce qui n'est de nul usage, ne mérite pas d'être su »; 269 : « Le savoir ou plutôt les connaissances, pour être de la bonne sorte, doivent contribuer à nous faire faire la tâche pour laquelle nous sommes mis au monde »; Saint-Aubin, De l'usage de la Science [141], I, 25, etc. Bonnet lui-même, dans la Préface de son Essai de Psychologie [20SJ. p. XXIX, après avoir déclaré qu'il fallait bannir du Christianisme toute spéculation
inutile, s'écriait : « Vous êtes appelés à agir, agissez donc Retenez ceci ; tout dogme
qui n'est point lié à la pratique n'est point un dogme ». Même affirmation dans les Pensées de Turrettin, XXXVIII et XXXI.X [161], SiS-Sig. (Rousseau se souviendra du conseil, lorsqu'il écrira dans le \'' Livre d'Emile, 11, 353 et 358 : « Maintenez toujours vos enfants dans le cercle étroit des dogmes qui tiennent à la morale » ; à plusieurs reprises, il a déclaré vouloir se borner aux « vérités de pratique » : cf. Lettre à D'Atembert, I, iSo et 1S4, Xouvelle Héloise (VI, viiil, V, 44). Mais c'est surtout dans les livres de l'abbé Pluche, si familiers à Rousseau, que l'on trouverait, formulée avec plus de précision, cette théorie, qu'on pourrait appeler, d'un terme trop moderne peut-être, la théorie du primat de l'action : cf. Spectacle de la Nature [137].
IV, 572 : « Les bornes du savoir de l'homme sont les mêmes que ses besoins»;
V, 134 : « La science des hommes est relative à leur activité »; VI, 259 : « La raison a été créée, non pour pénétrer dans la nature du monde qui marche sans elle, mais pour s'occuper de ce qu'elle doit faire » ; etc. Comme tous ces moralistes, Rousseau entreprend, lui aussi, une recherche utilitaire, mais où la pensée de son propre bonheur est plus présente que la pensée du bonheur des autres.
^ D'autres rédactions disent plus clairement : « mon erreur sera plus conforme à mon être » (F), « se rapportera mieux à ma nature » (B, 1|. C'est le principe de « l'illusion consolante », qui trouvera si grande faveur à la fin du XVlll" siècle, et qui était déjà formulé un demi-siècle avant Rousseau; cf. Ray, Existence de Dieu [116], 479 : Qu'importe l'erreur, si elle est « agréable » !
que la première ^ et la plus commune étoit aussi la plus -raisonnable et la plus ^naturelle et qu'il ne lui manquoit pour (* entrainer) itousj les suffrages que d'a\'oir été proposée la dernière. Imaginez tous vos philosophes anciens et modernes ayant d'abord] épuisé (tous) leurs bizarres sistêmes = de forces ''réciproques] de ' chances, de hazard, d'atomes, de monde animé, de matière éternelle (et) de mouvement nécessaire, et après eux tous l'illustre Clarke * annonçant le premier au monde le vrai theïsme et la religion naturelle. Avec quelle ^universelle admiration avec quel applaudissement '•• unanime n'eut point été receu ce >" nouveau sistême si grand si consolant, si sublime, si propre à élever l'ame " adonner une base à i" 159 ™ la vertu et en même tems jj si frapant, si lumineux si simple, et l^- ce me semble offrant moins de choses 'Hncomprèhensiblesj à l'esprit humain qu'il n'en trouve d"'absurdes en tout autre sistéme. ^^ Je me disois les objections insolubles sont communes à tous parce que l'esprit ^''(humain) "'est trop borné , pour les résoudre, elles ' '' ne
' I. (étoit) [et].
- B. (raisonnable) [simple]. — I. naturelle, et qu'il. ■' B. (naturelle) [raisonnable].
^ [obtenir]. • — B. réunir.
■' sistêmes [forces réciproques sic].
" B. < réciproques >.
' B. de chances, de hazard, (M. de hazards), [de fatalité], d'atomes, (de monde animé, de fa tamté), [de nécessité], (de mouvement nécessaire) de monde animé, ^de fatalités), de matérialisme de toute espèce; et après. — I. de chances, de fatalité, d'atomes, de mouvement nécessaire, de monde animé, de matière (sans) vivante, de matérialisme, enfin de toute espèce, et après.
" B. éclairant le monde, annonçant (le premier) [enfin] l'être des êtres et le dispensateur des choses. .Avec. — I. annonçant le premier. " B. (universel) [unanime].
'" M. < nouveau >.
" (si a mot inachevé).
'■ (n'offrant [même pas ?] rien).
'■' B. « incompréhensibles ».
" (Après avoir reconnu qu'il y avoit).
'^ [de l'homme].
"'■ (n'iest (pas suffi sant).
'• (n'en doivent).
verai moins en suivant mes propres illusions, qu'en me livrant à leurs mensonges '^
Alors repassant dans mon esprit les diverses opinions qui m'avoient tour-à-tour entraîné depuis ma naissance, je vis que, bien qu'aucune d'elles ne t'ùt assez évidente pour | produire immédiatement la conviction. [32]
elles avoient divers dégrés ' de vraisemblance, & que l'assentiment intérieur s'v prètoit ou s'y refusolt à ^ différentes mesures. Sur cette première observation, comparant entre elles toutes ces différentes idées dans le silence des préjugés, je trouvai que la première, & la plus commune, étoit aussi la plus simple & la plus raisonnable ; & qu'il ne lui manquoit, pour réunir tous les suffrages, que d'avoir été proposée la dernière. Imaginez tous vos Philosophes Anciens & Modernes, ayant d'abord épuisé leurs bizarres svstêmes de forces, de chances, de fatalité, de nécessité, d'atomes, de monde animé, de matière vi-
' Quoique le sentiment de Saint-Évremond soit très différent de celui de Rousseau, on retrouve la même attitude dans le petit traité De l'L'sage de la vie, chap. 11, De l'Existence de Dieu [69], VI, 3i : « Enfin, rebuté de tant de secours étrangers, je me résolus à m'abandonner à mes propres recherches, comme ces malades qui, se voyant abusés par les médecins, entreprennent de se guérir eu.x-mêmes. Ce fut là que je rompis tout commerce avec les livres, où je n'avais trouvé que difficultés et Incertitudes. Ce fut là que je résolus de rentrer en moi-même, pour consulter mes propres sentiments sur la structure de l'Univers, et sur l'ordre admirable qui règne en toutes choses ».
' Le premier accent de dégrés ne se retrouve ici dans aucun des manuscrits, mais il est conforme aux habitudes de Rousseau, qui accentue de même, lorsqu'il écrit avec soin, religion, premier, etc. On en trouvera de nombreux exemples dans le texte de la Première Rédaction. Cf. encore Lettre à Mme Boy de la Tour, du 20 Juillet 1771 [3i'>'']. 245 : « Je me vois mourir par degré », etc. 11 y a dans ces graphies la trace d'une prononciation, sinon spécifiquement genevoise, du moins archaïque et provinciale : cf. Alexis François, Les Provincialismes de J. J. Rousseau '282]. 33. Remarquons que quelques pages plus haut, p. 10 : « il est un degré d'abrutissement », etc.. c'est le texte imprimé qui porte degré, et les manuscrits degré. Cela semblerait indiquer que, si Rousseau exigeait « qu'on respectât les moindres détails de son texte » et même ses fautes (cf. D. Mornet, Le Texte de la Nouvelle Héloise [284], 19-20), il n'entendait pas cependant imposer à son imprimeur toutes les particularités de son orthographe. D'autres ouvrages imprimés du XVIH' siècle pourraient nous fournir des remarques analogues : cf., en particulier, pour degré et degré, l'édition G. Lanson des Lettres philosophiques [145], I, p. xlvmi. Cf. encore, plus loin, p. 92 et note 2.
- Cet emploi de la préposition à est fréquent chez Rousseau ; à double, a pure perte, etc. : cf. Alexis François [282], 60. — Comparer une expression analogue. Lettre à Du Heyrou, du 19 Juillet 1766, XI, 369 : « Cependant, à toute mesure, souffrir beaucoup me paraît encore préférable à souffrir toujours ».
64 REDACTIONS MANUSCRITES
prouvent] donc [^contre] « aucun par préférence » mais quelle différence entre les preuves ('-directes 'des uns et des autres]. •'* Le seul sistéme de Clarke ^ écrase tous les autres, il doit donc être préféré par la raison), f
' (penser?... faire rejetter).
- [positives]. — I. (positives) [directes].
' [(la seule Religion naturelle est commune a tous... toutes s'accordent... Le seul sistéme) celui qui sert de base à tous les autres doit seul leur être préféré]. — B. (celui qui sert de base à tous les autres doit seul leur) [celui là seul qui explique tout ne doit-il pas] être préféré, quand il n'a pas plus de difficultés que les autres ? — I. celui qui sert de base à tous les autres doit seul leur être préféré.
' (les).
t ,1 /î suite de ce paragraphe, vient un signe de renvoi, qui n'a pas de correspondance dans F, avec cette indication : écoutons etc. au cahier. Le paragraphe suivant commence, en effet, par : Ecoutons le sentiment intérieur : c/., plus loin, à la reprise de F.
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