La matière et le mouvement
iM"étant, pour ainsi dire, assuré de moi-même, je commence à regarder hors de moi, et je me considère avec une sorte de frémissement, jette, perdu dans ce vaste univers, & comme noyé dans l'immensité des êtres, sans rien savoir de ce qu'ils sont, ni entre eux, ni par rapport à moi *. Je les étudie, je les observe, & le premier objet qui se présente à moi pour les comparer, c'est moi-même.
^ Nouvelle dissertation ajoutée par Rousseau dans la révision de son texte primitif. La dissertation précédente s'attaquait principalement à Helvetius et aux sensualistes de VEncvclopédie. Celle-ci est dirigée contre les théoriciens du mécanisme matérialiste, contre La .Mettrie [171], que Rousseau semble avoir lu, contre Maupertuis- Baumann [198 AJ, qu'il devait connaître au moins par Diderot, peut-être même contre Robinet [2 35], dont nous savons qu'il avait lu le livre De la Sature, paru vers la lin de 1761. Mais toute cette philosophie matérialiste se résume pratiquement pour lui <ians le petit livre de Diderot paru en 1754, Pensées sur l'interprétation de la Nature [210]. Il faut y joindre sans doute de longs exposés oraux, que Diderot ne devait point lui avoir épargnés, et dont les Principes philosophiques sur la matière et le mouvement, bien que rédigés quelques années plus tard (1770), peuvent être regardés avec vraisemblance comme le résumé. La Lettre à D'Alembert, en rendant la rupture définitive et publique entre les deux amis, met Rousseau plus à l'aise pour dire toute sa pensée sur ce point.
* Voltaire [242], 277 : « Imité des Pensées de Pascal ». On peut, en effet, rapprocher de ce morceau la méditation sur les « deux infinis », Pensées, LXXll [83], I, 72-74. 78 : « Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute
majesté, etc Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce
qui est; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature Qui
se considérera de la sorte s'effraiera de soi-même, et, se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abimes de l'infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles ; et je crois que, sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption », etc. Rousseau aurait pu se souvenir aussi de La Bruyère, Des Esprits Forts [98], II, 265 : « Me voilà donc sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient à rien », etc. Je croirais pourtant plus volontiers que c'est Diderot qui a donné à Rousseau la suggestion décisive. « Consultez, disait Rousseau dans la Lettre sur la Vertu et le Bonheur [25]. i33, le vertueux Shaftesbury et son digne interprète », c'est-à-dire, lisez VEssai sur le Mérite et la Vertu, et les notes de Diderot. Or voici l'une de ces notes [174], 63 : « A mesure que l'univers s'étend aux yeux d'un philosophe, tout ce qui l'environne se rapetisse. La terre s'évanouit sous ses pieds. Lui-même, que devient-il ? Cependant il ressent un doux frémissement dans cette contemplation qui l'anéantit. Après s'être vu noyé, pour ainsi dire, et perdu dans l'immensité des êtres, il éprouve une satisfaction secrète à se retrouver sous les yeux de la Divinité ».
94 REDACTIONS MANUSCRITES
Tout ce que j'apperçois par les sens est matière et je déduis toutes les propriétés essentielles de la matière des qualités sensibles qui « ^ me la font appercevoir et qui en sont inséparables ». Je la vois tantôt en mouvement et tantôt en repos * d"où j"infére que ni le mouvement ni le repos ne lui sont essentiels, mais (^ qu'elle est indifférente à l'un et l'autre, et que -^ par conséquent le repos est ^ son état naturel, car) le mouvement étant une action est l'effet inecessaiie) d'une cause dont le repos n'est que l'absence. Quand donc rien
jo 121 '■'° Il -f [* Note. Ce repos n'est i^ peut-être) que relatif (puisque il est
très vraisemblable que l'univers entier est en mouvement, i '■ sans cependant que) nous (' en soyons) rien moins que surs,) mais puisque nous observons du plus * et du moins dans le mouvement, nous concevons très clairement (^ lei terme (du moins) qui est le repos, et nous le concevons si bien que nous sommes enclins même à prendre "'pour absolu (^' le) repos qui n'est que relatif. Or (si le repos absolu de la matière peut-être conçu) il n'est pas vrai que le mouvement ^- soit l '^ essentiel à la matière)].
' [(en sont inséparables)].
- [(étant)].
^ [(elle en est)].
■* [dans].
^ [(probablement) si l'on veut].
" [chose dont cependant].
' [sommes].
" M. < et > ou.
" [un des deux] terme [s e.xtrêmes].
'" (un repos rela tif).
■' [un].
'■' (lui).
" (de son essence) [de l'essence (int ime ?)] de la matière si (son repos) [elle] peut être conçue en repos.
t En face de ce début de note. Rousseau a écrit dans la marge du f> 122'": l'addition bonne (cette?). — Quelques-unes des idées qu'on trouvera ici exprimées sont empruntées à un passage inutilisé de F, qu'on pourra lire plus loin, /" i6i '".
ÉDITION ORIGIXALE 95
Tout ce que j'apperçois par les sens est matière, & je déduis toutes les propriétés essencielles de la matière des qualités sensibles qui me la font apper- | cevoir, & qui en sont inséparables. Je la vois tantôt en "43] mouvement & tantôt en repos *, d'où j'infère que, ni le repos, ni le mouvement ne lui sont essenciels; mais le mouvement étant une action, est l'effet d'une cause dont le repos n'est que l'absence. Quand donc rien n'agit sur la matière, elle ne se meut point; & par cela même qu'elle est indifférente au repos & au mouvement, son état naturel est d'être en repos ^.
* Ce repos n'est, si l'on veut, que relatif^: mais puisque nous observons du plus & du moins dans le mouvement, nous concevons très-clairement un des deux termes extrêmes qui est le repos, & nous le concevons si bien que nous sommes enclins même à prendre pour absolu le repos qui n'est que relatif. Or il n'est pas vrai que le mouvement soit de l'essence de la matière, si elle peut être conçue en repos.
' C'est le principe de Vinerlie de la matière, c'est-à-dire de son indifférence au mouvement ou au repos, principe sur lequel tous les philosophes pratiqués par Rousseau, chrétiens et même spiritualistes, — j'entends spiritualiste au sens cousinien du mot, et non au sens du XVlll' siècle, car il signifiait alors idéaliste et souvent spino^iste : cf. Lignac aST, I, 83, 35i, etc. — se trouvent d'accord, et presque dans les mêmes termes que lui. Newton lui en fournissait la formule technique ; cf. Principia mathematica. Definitio 111 [iSy], I, 4 : « Per inertiam materiae. fit ut corpus omne de statu suo vel quiescendi vel mbvendi difficuller deturbetur. Unde etiam vis insita noraine significantissimo vis inertiae dici possit ». Et les P.P. Le Seur et Jacquier ajoutaient dans leur Commentaire, p. 5 : « Nihil fit sine causa; unde omne corpus ut pote iners et passivum in suo quocumque statu persévérât, nisi causa afiqua. seu vi externa, statum suum mutare cogatur». Cf. encore Abbadie, Religion chrétienne, I, i, 5 [92], I, 26, Fénelon, Existence de Dieu, 1, 79 [114]. Bg, Clarke, I, iv, 3 [i25], I, 43-46, Ditton, Religion naturelle [128], II, 3o2-3o3, V'ernet, Instruction chrétienne, II, i [2i3], I, 27, etc. L'auteur même de l'article Évidence [2r8], 411 b, accepte le même principe : « Le mouvement n'est pas un attribut essentiel de ces objets, car ils peuvent avoir plus ou moins de mouvement, et ils peuvent en être privés entièrement; or ce qui est essentiel à un être en est inséparable, et n'est susceptible ni d'augmentation, ni de diminution, ni de cessation ».
' Il n'est pas sûr qu'il faille voir derrière ce si l'on veut une allusion précise (cf. les premières rédactions : peut-être, probablement). .Mais il est possible qu'il y ait dans cette restriction un souvenir des conversations de Diderot ; cf. Principes philosophiques sur la Matière et le Mouvement [58], II, 65 : « Tout est dans un repos relatif en un vaisseau battu par la tempête: rien n'y est en un repos absolu, pas même les molécules agrégatives ni du vaisseau, ni des corps qu'il renferme ».
gô RÉDACTIONS MANUSCRITES
n'agit sur la matière elle (^est en repos) et par cela même qu'elle est indifférente au i- mouvemeat) et au (repos), -^ son état naturel est d'être en repos.
J'apperçois dans les corps deux sortes de mouvement savoir mouvement communiqué et mouvement spontané ou volontaire. (La différence de ces deux mouvemens est que) dans le premier la cause motrice est étrangère au corps mu et (que) dans le second elle est en lui-même. (*Vous) ne concluriez) pas de là que le mouvement d'une montre [^par exemple est spontané, car si rien d'étranger au ressort n'agissoit sur lui il ne tendroit point à se ''redresser et ne tireroit pas la chaîne. Par jo 123 ™ la même raison je n'accorderai point non plus la || spontanéité 'aux fluides ni au feu * même qui fait leur fluidité *.
f 122™ Il [* Les chimistes (^ reconnoissent) le flogistique ou l'élément du
feu comme épars, immobile et stagnant dans ('" les corps) jusqu'à ce que r^i des cause s étrangères le [dégagent , le « reunissent» le métent en mouvement et le changent en feu. iJe vois la matière dans trois états i]
' [ne se meut point].
- [repos] et au [mouvement].
' (elle es t).
* [Je] ne conciuer[ai].
^ I. < par exemple >.
" (relac heb).
' M. au mouvement des.
" M. lui-même.
" [regardent].
'" (la mixtion des) [les mixtes (où il entre) dont il fait partie].
" qu'(une).
J'apperçois dans les corps deux sortes de mouvement, savoir; mouvement communiqué, & mouvement spontané ou volontaire ^. Dans le premier, la cause motrice est étrangère au corps | mû; & dans [44] le second elle est en lui-même. Je ne conclurai pas de-là que le mouvement d'une montre, par exemple, est spontané ; car si rien d'étranger au ressort n'agissoit sur lui, il ne tendroit point à se redresser, & ne tireroit pas la chaîne. Par la même raison je n'accorderai point, non plus, la spontanéité aux fluides, ni au feu même 1
' « Il V a en nous, disait Fréret [189], 198-199, deux sortes de mouvement : l'un, involontaire,' qui se fait sans le concours de la volonté, et quelquefois même malgré elle, et que l'on peut nommer mouvement forcé, mouvement contraint ; l'autre mouvement est le volontaire, qui est accompagné du concours de la volonté et que j'e.xplique par cette supposition »; puis, comparant l'être humain à une girouette, il ajoutait : « Nous n'avons point de preuves que nous soyons d'une autre nature que cette machine ». Il est probable que la phrase de Rousseau : « Je ne conclurai pas de là », etc., est une réponse à Fréret.
' Ces quelques mots sur le feu répandu dans les fluides, et la note sur « le Flojîistique » sont une coquetterie de Rousseau, qui se rappelle avoir été un apprenti chimiste, qui garde dans ses manuscrits un gros ouvrage sur les Institutions chimiques (17471. et qui n'est pas fâché, à l'occasion, de laisser deviner ses connaissances sur ce point : cf. déjà dans le 111' Livre d'Emile, II. i53, la petite leçon de chimie pratique à propos des falsifications du vin. Au moment même où il commençait à rédiger VÈmile, le baron d'Holbach s'adressait encore à lui pour revoir « un manuscrit de chimie » qu'il voulait publier : cf. Confessions, \III, 3 3i. La question qui est ici effleurée — celle de la nature du feu — est une de celles qui ont été le plus discutées dans la première moitié du XVlll" siècle : cf. Nieuwentit. Il, 6 [122], Sog : « On est encore incertain sur la nature du feu... ; rien de si commun et rien de moins intelligible »; et Rousseau lui-même. Institutions chimiques. II, 2, « Du feu» [i]. 61 c : « Rien n'est plus important à connaître, mais rien n'est plus difficile à expliquer que la nature du feu »; ii3 b-c : « On peut voir par-là combien il est difficile de connaître la nature de l'élément dû feu », etc. On se rappelle que l'Académie des Sciences, ayant mis cette question au concours en 1738. Voltaire et Mme du Chàtelet concoururent pour le prix, que, d'ailleurs, ils ne remportèrent pas. Le point essentiel du débat était de savoir si le feu était ou non un élément : « Le feu, disait D'Alembert dans y Encyclopédie, art. Feu [218], Sgg b, est-il une matière particulière, ou n'est-ce que la matière des corps mise en mouvement? C'est sur quoi les philosophes sont partagés ». Rousseau pouvait déjà lire ces deux hypothèses dans son Saint-Aubin [141], III. 46-47. Voltaire les présentait encore au début de son Essai sur la nature du feu et sur sa propagation [i5^]. 282-286; il se ralliait à la seconde, et soutenait contre les philosophes cartésiens que le feu est « un être élémentaire ». C'est aussi l'avis de Rousseau, qui parle ici de « Vêlement du feu ». Cf. encore Institutions chimiques, 1, i [1], 26 b : « Le P. Lozeran de Fiesc, jésuite, dans un traité qui a remporté le prix à l'Académie
Vous me demanderez si les "mouvemens des] animaux * sont spontanés, je vous dirai que je n'en sais rien mais que ^^ je le pense); vous me demanderez encore comment je sais (donc) qu'il v a des mouvemens spontanés, je vous répondrai que je le sais parce que je (-^l'éprouve). Je veux mouvoir mon bras et ■* je le meus; sans ^qu'iil y ait à) ce mouvement « ''d'autre » cause (' physique) « que ma volonté » (seule ^). C'est en vain qu'on voudroit raisonner pour détruire en moi ce sentiment (de spontanéité), il est plus fort que toute évidence; autant vaudroit me prouver que je n'existe pas.
' (ont des).
- [l'analogie est pour l'artîrmative]. — I. je le pense.
' [le sens].
' (que).
' qu[e].
* [ait (aucune)].
' [immédiate]. — M. [immédiate]. — I. phisique.
' (l'a déterminé).
JEDITION ORIGINALE 99
qui fait leur fluidité - *.
Vous me demanderez si les mouvemens des animaux sont spontanés; je vous dirai que je n"en sais rien, mais que l'analogie est pour l'affirmative '. \'ous me demanderez encore comment je sais donc qu'il v a des mouvemens spontanés : je vous dirai que je le
* Les Chimistes regardent le Flogistique * ou l'élément du feu comme épars. immobile, & stagnant dans les mixtes ^ dont il fait partie, jusqu'à ce que des causes étrangères le dégagent, le réunissent, le mettent en mouvement & le changent en feu.
des Sciences [en i-ÎS, contre Voltaire et Aime du Châtelel]. nie que le feu soit un élément, parce que les chimistes ne le démontrent pas pur dans leurs analyses. Il soutient, au contraire, que le feu est un mixte composé de sels de soufre, d'air et de matière éthérée. et qui se meut en tourbillon. Il y a apparence que ce philosophe n'a pas d'idée de la combinaison chimique, par laquelle on s'assure de l'existence d'un Corps qu'on ne saurait retenir seul, tel que le feu élémentaire en le faisant passer à son gré d'une substance dans une autre ».
' Rousseau. Institutions chimiques, 1. i et 11, 2 [i], 27 c : « Tout ce qui a de la fluidité en contient quelque portion [de phlogistique] » ; et 128 c-d : « Le feu est un principe corporel : par conséquent, il est certain que ses parties sont étendues et mobiles, et ce n'est que par le mouvement qu'elles peuvent se manifester. Il est certain, de plus, qu'il est le principe du mouvement de la plupart des corps et surtout celui de toute fluidité ».
' Comme presque tous les philosophes de sa génération, Rousseau refuse d'admettre la théorie cartésienne (Discours de la Méthode, V Partie [80]. SS-Sg) et malebranchiste [Recherche de ta Vérité, VI. 11, 7 [86], 244-245), de « l'automatisme des bêtes ». Cf., en particulier, Condillac, Traité des Animaux (que Rousseau citera plus loin, p. 98, notei, 1. 1 [214], 447 : « Le sentiment de Descartes sur les bêtes commence à être si vieux, qu'on peut présumer qu'il ne lui reste guère de partisans »; Gerdil, Dissertations, 111 ^23o\ 143-144 : « On n'a pas cru qu'un sentiment si étrange méritât d'être combattu par des raisons: on l'a tourné en ridicule ». Mais Rousseau ne se risque pas à une aiBrmation catégorique, car D'.\lembert avait montré, dans son article Forme substantielle [224. 176-177, à quelles inquiétantes conséquences on était entraîné lorsqu'on accorda t une « âme » aux bétes.
' D'Alembert. art. Feu [21^]. 609 a : « Stahl a désigné cette matière [la vraie matière, l'être propre du feu] par le mot grec phlogiston, qui signifie combustible, inflammable, expression que nous avons traduite par celle de phlogistique, qui est devenue technique, et qui n'est pour nous, malgré sa signification littérale, qu'une de ces dénominations indéterminées, qu'on doit touiours sagement donner aux substances sur l'essence desquelles régnent diverses opinions très opposées ». Rousseau, Institutions chimiques, I, 1 [i], 26 a : « Le second principe [terreux], que Beccher appelle terre inflammable ou colorante, et auquel Stahl a donné le nom grec de phlogistique, est proprement la matière du feu et le principe des couleurs ».
^ Rousseau, Institutions chimiques, I, 2 : « De la mixtion et composition des corps » [î] 39 a : « On donne le nom de mixte à toute substance formée par le concours de deux ou plusieurs principes, lesquels par leur union ne forment plus qu'un seul tout ».
tavier'S^
100 REDACTIONS MANUSCRITES
CJe ne connois ni ne conçois de spontanéité dans une matière^ que dans les corps organisés, vivans, sentans, animés, mais) s'il n'y avoit aucune spontanéité dans les actions des hommes ni dans rien de ce qui se fait sur la terre on n'en seroit que plus 'embarrasséj à imaginer la première cause de tout mouvement. Pour moi je me sens tellement persuadé que l'état naturel de la matière est d'être en repos ^ et qu'elle n'a par elle-même aucune force pour agir qu'en voyant un corps en mouvement je juge aussi tôt ou que c'est un corps (vivant), animé, (sensible), ou que ce mouvement lui a été (^ communiqué). Mon esprit refuse tout acquiescement à l'idée de la matière se mouvant d'elle même ou produisant quelque action.
Cependant (*l')univers ^ est matière, matière éparse et morte * qui n'a rien [dans son tout ^ de l'union de l'organisation (' des corps animés) [puisqu'il est certain que nous qui sommes parties ne nous sentons nullement dans le tout . (* Et cependant l'univers) est en mouvement et dans ses mouvemens réglés uniformes [assujetis à des loi.\ constantes f° 124 '^° i' " <i rien de cette liberté "qu'on remarque dans les mouvemens || spon-
jo J22 '° Il [ * J 3i fait tous mes efforts pour concevoir ce que c'est qu'une
molécule vivante, sans pouvoir en venir à bout. '" La matière sensible (11 qui n'a pas) des sens me paroit (une idée) inintelligible [et contradictoire], pour ('-combattre) cette idée il faudroit commencer par la comprendre et j'avoue que je n'ai pas ce bonheur là].
' Cempe ché ?).
* (in EBTE ?).
' [donné].
* [cet].
'" I. (sensible) [visible].
" I. < de l'union > de l'organisation des corps animés.
' [du sentiment commun des parties d'un corps animé].
" [(« cet ») Ce même univers].
^ I. (qu'on remarque) [qui paroit].
"> (Quand) [L'idée de].
" [(et) sans avoir].
'- [adopter ou rejeter]. — M. admettre ou rejetter.
ÉDITION ORIGINALE lOI
sais parce que je le sens. Je veux mouvoir mon bias & je le meus,
sans que ce mouve- | ment ait d'autre cause immédiate que ma vo- [45]
lonté '. C'est en vain qu'on voudroit raisonner pour détruire en moi
ce sentiment, il est plus fort que toute évidence '-: autant vaudroit
me prouver que je n'existe pas.
S'il n'v avoit aucune spontanéité dans les actions des hommes, ni dans rien de ce qui se fait sur la terre, on n'en seroit que plus embarrassé à imaginer la première cause de tout mouvement. Pour moi, je me sens tellement persuadé que l'état naturel de la matière est d'être en repos, & qu'elle n'a par elle-même aucune force pour agir, qu'en voyant un corps en mouvement je juge aussi-tôt, ou que c'est un corps animé, ou que ce mouvement lui a été communiqué. Mon esprit refuse tout aquiescement à l'idée de la matière non organisée, se mouvant d'elle-même, ou produisant quelque action •'.
Cependant cet univers visible est | matière : matière éparse & [46]
' Fénelon, Existence de Dieu, I. 46 [114], 23 : «Je dis en moi-inènie cette parole si intérieure, si simple et si momentanée : que mon corps se meuve, et il se meut ». Rousseau reprendra plus loin, p. 49. cette démonstration de la spontanéité des mouvements humains par Texpérience intime.
' Ou plutôt, dans la théorie de Rousseau, ce sentiment même est une «évidence», puisqu'il a posé en principe, p. 34, « d'admettre pour évidentes » les idées auxquelles il ne pourrait « refuser son consentement ». Mais ici 1" « évidence » à laquelle il songe, c'est la soi-disant « évidence », définie par le rédacteur de ['Encyclopédie, qui a rangé parmi les connaissances « évidentes » certaines affirmations que le Vicaire vient de réfuter.
' Cette théorie de l'activité de la matière, dont Rousseau pouvait savoir par Saint-Aubin qu'elle avait déjà ses défenseurs dans l'antiquité [141], III, ji sqq, avait repris faveur au début du XV'III" siècle, et Toland avait consacré à la soutenir une de ses Letlers to Serena (1704I. L'ouvrage de Toland ne fut traduit qu'en 1768 par le baron d'Holbach [248]; mais il est possible que Rousseau en eût entendu parler par le baron : cf., à la Bibliographie, les notes des n" 191 et 192. D'ailleurs. Rousseau pouvait déjà connaître les théories de Toland par les réfutations de Clarke [i25]. I, 44-46 et de Homfroi Ditton [128], II, 3o2-3o3 note. Mais le système était formulé aussi précisément que possible dans le Traité de l'âme de La .Mettrie (i745(; cf., en particulier, le chapitre V : « De la puissance motrice de la matière » [171], 75-80 : « Il est assez évident, disait-il en conclusion, que la matière contient cette force motrice qui l'anime et qui est la cause immédiate de toutes les lois du mouvement »; cf. encore L' Homme-machine [181], i83 : « A présent qu'il est clairement démontré contre les Cartésiens, les Stahliens, les Malebranchistes, les théologiens, peu dignes d'être ici placés, que la matière se meut par elle-même », etc.
102 REDACTIONS MANUSCRITES
tanés de lliomme et des animaux. Le monde n'est donc pas un grand animal qui se meuve de lui même; il y a donc de ses mouvemens quelque cause ('motrice) ^ que je n'apperçois pas; mais la persuasion intérieure me rend cette cause tellement sensible que je ne puis voir rouler le soleil sans imaginer une force qui le pousse, ou que si la terre tourne je crois sentir une main qui la fait tourner.
' [étrangère à lui].
- I. cause étrangère que.
morte ' *, qui n'a rien dans son tout de l'union, de l'organisation, du sentiment commun des parties d'un corps animé; puisqu'il est certain que nous qui sommes parties ne nous sentons nullement dans le tout. Ce même univers est en mouvement. (ît dans ses mouvemens réglés, uniformes, assujettis à des loix constantes, il n'a rien de cette liberté qui paroît dans les mouvemens spontanés de l'homme et des animau.x. Le monde n'est donc pas un grand animal qui se meuve de lui-même ^; il
* J'ai fait tous mes efforts pour concevoir une molécule vivante ^, sans pouvoir en venir à bout. L'idée de la matière, sentant sans avoir des sens *, me paroît inintelligible & contradictoire .'' Pour adopter ou rejetter cette idée il faudroit commencer par la comprendre, & j'avoue que je n'ai pas ce bonheur-là.
' Je crois que cetie expression de « matière morte » est empruntée à Diderot; cf. Interprétation de la Sature, LI, et surtout LVIII, « Questions » [210], 4g, 58 : « Il est évident que la matière en général est divisée en matière morte et matière vivante. .Mais comment se peut-il faire que la matière ne soit pas une, ou toute vivante ou toute morte ? La matière vivante est-elle toujours vivante ? Et la matière morte est-elle toujours et réellement morte ? La matière vivante ne meurt-elle point? La matière morte ne commence-t-elle jamais à vivre » ?
' Leclerc, Bibliothèque Choisie ^42], II, 58-5g, commentant un passage de Sénèque (Quaest. Xat., III, 291, avait rappelé que, pour certains hylozoïstes de la Philosophie grecque, « le monde était un animal ou un corps animé par une seule âme qui le gouvernait ». Mais il est plus vraisemblable que tout ce passage est une réponse à Diderot, qui, sans oser les prendre franchement à son compte, avait développé avec complaisance les conséquences du système de Maupertuis-Baumann, Interprétation de la Sature, L [210], 48 : « Je lui demanderai donc [à Baumann] si l'univers forme un tout ou non... S'il convient que c'est un tout où les éléments ne sont pas moins ordonnés que les portions, ou réellement distinctes, ou seulement intelligibles, le sont dans un élément, et les éléments dans un animal, il faudra qu'il avoue, qu'en conséquence de cette copulation universelle, le monde, semblable à un grand animal, a une âme: que le monde, pouvant être infini, cette âme du monde, je ne dis pas est^ mais peut être un système intini de perceptions, et que le monde peut être Dieu ».
' Le mot est encore emprunté à V Interprétation de la Sature, LVIII, 12 [210], 59 : « L'énergie d'une molécule vivante varie-t-elle par elle-même, ou ne varie-t-elle que selon la quantité, la qualité, les formes de la matière morte ou vivante à laquelle elle s'unit » ? .Moreau s'était déjà égayé de ces formules. Ses Cacouacs [222 •'■s], 35-36, demandent à leur jeune novice « si la matière morte se combine avec la matière vivante », si les moules sont les principes des formes, ou seulement « les limites intelligibles d'une molécule vivante ». Il ne faut pas confondre ces « molécules vivantes » avec les « molécules organiques dont il est parlé dans le tome II de l'Histoire naturelle de .M. de Bufl'on ». Tel est le conseil de Maupertuis dans l'Avertissement de son Essa sur la formation des corps organisés [igS A], p. iv-v. Il ne prononce pas le mot de « molécule vivante », mais il tient à affirmer « qu'il donne l'instinct à chaque partie la plus petite de la matière et forme tout avec cela, sans cette distinction entre matière brute et matière organisée ». Quelques mois avant l'apparition de ['Emile, Robinet avait repris les mêmes idées, De ta Sature [235], 224-225.
■* Gerdil, Dissertations, 11 [23o], 91 : « Doit-on enfin s'occuper sérieusement
104 REDACTIONS MANUSCRITES
S'il faut admettre des loix générales dont je n'apperçois point les rapports essentiels avec la matière, de quoi serai-je avancé? ' Ces lois n'étant point des êtres réels, des substances ont donc quelque autre fondement qui m'est inconnu . L'expérience et l'observation nous - ont fait connoitre les loix du mouvement, imais) ces loix déterminent les effets sans montrer les causes; elles ne suffisent point pour expliquer le sistème du monde et la marche de l'univers. Descartes avec des dés