‹ La "Profession de foi du vicaire savoyard"Chapitre 91 sur 176 · La Nature et l'Intelligence ordonnatrice · texte numérisé non relu

La Nature et l'Intelligence ordonnatrice

Si la matière mue me montre une volonté, la matière mue selon de certaines loix me montre une intelligence -: c'est mon second article de foi. Agir, comparer, choisir, sont des opérations d'un être actif & pensant: donc cet être existe Où le vovez-vous exister, m'allez-vous dire ? Xonseulement dans les Cieux qui roulent '\ dans | l'astre qui nous éclaire ; 55]

non-seulement dans moi-même, mais dans la brebis qui paît, dans l'oiseau qui vole, dans la pierre qui tombe, dans la feuille qu'emporte le vent '.

' Diderot, Pensées philosophiques, XXI [177], i36 : « L'esprit doit être plus étonné de la durée hypothétique du cahos que de la naissance réelle de l'univers ». Cette formule avait retenu l'attention de Rousseau : cf. un fragment de sa Lettre à Voltaire, du 18 .\oùt 1756 [25], 876 : « Je me souviens que ce qui m'a frappé le plus fortement en toute ma vie, sur l'arrangement fortuit de l'univers, est la vingt-etunlème Pensée philosophique, où l'on montre par les lois de l'analyse des sorts, que, quand la quantité des jets est infinie, la difficulté de l'événement est plus que suffisamment compensée par la multitude des jets, et que par conséquent l'esprit doit être plus étonné de la durée hypothétique du cahos que de la naissance réelle de l'univers ».

' Ici encore on notera que la démonstration qui commence n'est qu'un nouvel a'ipect de la preuve cosmologique : les preuves proprement métaphysiques sont écartées avec soin.

' Cf. Nouvelle Héloïse (III, xvini, IV. 246-247 : « Providence éternelle, qui fais ramper l'insecte et rouler les cieux, tu veilles sur la moindre de tes œuvres » 1

' Alême mouvement dans Abbadie, Religion chrétienne, I, 4 ^92], I. 17 : « Pour voir qu'il y a une sagesse souveraine, il ne faut qu'ouvrir les yeux et les porter sur les merveilles de la nature. Quand la considération des cieux et des astres, de leur beauté, de leur lumière, de leur grandeur, de leurs proportions, de leur perpétuel mouvement et de ces révolutions admirables qui les rendent si justes et si constants dans leurs changements divers, ne nous convaincraient point de cette vérité, nous la trouverions marquée dans les vagues et sur le rivage de la mer, dans les plantes, dans la production des herbes et des fruits, dans la diversité et dans l'instinct des animaux, dans la structure de notre corps et dans les traits de notre visage ».

[Le développement : Je juge de l'ordre du monde impossible

d'apercevoir, qui manque ici dans F. se trouve plus loin, au bas du /" i5g i>". Dans B, M et I, il se place comme dans l'édition originale].

Je juge de l'ordre du monde quoique j'en ignore la fin, parce que pour juger de cet ordre il me suffit de comparer les parties entr'elles, d'étudier leur concours, leurs rapports, d'en remarquer le concert. J'ignore pourquoi l'Univers existe '-; mais je ne laisse pas de voir comment il est modifié; je ne laisse pas d'appercevoir l'intime correspondance par laquelle les êtres qui le composent se prêtent un secours mutuel '*. Je suis comme un homme qui verroit, pour la première fois, une montre ouverte, & qui ne laisseroit pas d'en admirer l'ouvrage, quoiqu'il ne connût pas l'usage de la machine & qu'il n'eût point vu le cadran. Je ne sais, diroit-il, à quoi le tout est bon; | mais je vois que chaque pièce est [56] faite pour les autres: j'admire l'ouvrier dans le détail de son ouvrage. & je suis bien sûr que tous ces rouages ne marchent ainsi de concert, que pour une fin commune qu'il m'est impossible d'appercevoir 1.

' Cette prudence philosophique, dont Rousseau pouvait trouver l'exemple chez Descartes (cf. Principes, 111, 2 : « Qu'on présumerait trop de soi-même si on entreprenait de connaître la tin que Dieu s'est proposée en créant le monde » [81], 104), semblera l'abandonner quelques pages plus loin. p. 64-65, quand il écrira ; « Qu'y a-t-il de si ridicule à penser que tout est fait pour moi. si ie suis le seul qui sache tout rapporter à lui » ?

' Comparez avec Abbadie, Religion chrétienne, I, 16 [92]. I, g8 : « Toutes ces choses nous montrent par leur grandeur, par leur variété, par leur subordination, par le tempérament de leurs qualités, par leurs rapports et leurs proportions admirables, et par cet ordre divin qui les lie. que le monde est l'ouvrage de cette sagesse souveraine à laquelle nous donnons le nom de Dieu ».

' On a déjà vu plus haut, p. 44. cette comparaison de l'horloge, mais c'est ici seulement qu'elle prend sa valeur démonstrative. C'est, je crois, chez Descartes qu'elle apparaît pour la première fois. Discours de la Méthode, V [80]. Sg. Entre Descartes et Rousseau elle avait éié reprise bien souvent, sinon toujours au service du théisme; et il n'est pas nécessaire de se rappeler que Rousseau était fils d'horloger pour en expliquer la présence ici : cf., parmi les ouvrages que Rousseau avait sans doute lus, Fénelon, Existence de Dieu, I, yS [114], 3 7-38, Burtier. Premières Vérités. 463 [120], 11, 67, Lettres philosophiques, XIII [145]. I, 171. Spectacle de la nature [137], m, 468-469, Telliamed '182], I. p. liv. La Mettrie, L'Hoinme-machine [i?>\], 186, Haller. Poésies [200], i5i-i52, Bonnet, Essai de Psychologie, LV |2o8], i65, Turrettin, Pensées sur la Religion, II [161], 3o5, Vernet, Instruction chrétienne. II. 2 fzi3], I, 33-34, ^tc., etc. La preuve de « l'horloge » trouvera quelques années plus tard (1772), sa forme la plus concise et la plus populaire, dans le distique de Voltaire, Les Cabales ^^73], X, 182 :

L'univers m'embarrasse, et je ne puis songer Que cette horloge existe, et n'ait point d'horloger.

124 REDACTIONS MANUSCRITES

F, F 159 ''° 'Ecoutons le sentiment intérieur. Quel esprit sain peut se

refuser à son témoignage, à quels yeux non prévenus l'ordre sensible de l'univers n'annonce-t-il pas une suprême intelligence et que de - subtilités ne faut-il point entasser (^ pour se refuser à l'évidence (^ d'une fin commune) dans ('la construction) de cette grande machine et du concours de chaque ('■ chose) pour la conser- \ation (du tout)), j Qu'on me parle tant qu'on \-oudra de combinaisons et dé chances]. ('On pourra plus tôt) me réduire au silence. Si \ous ne pouvez m'amener (^ au consentement) comment m'oterez vous ('•'la persuasion intérieure) qui vous dément l'" toujours! malgré moi.

' B. (Ecoutons) comparons les fins [particulières], les moyens, les raports [ordonnés] de toute espèce, puis écoutons.

- B. Isubtililés) [sophismes]. — I. subtilités.

" [pour méconnoilre l'harmonie (ordonnée) des êtres et l'admirable concours de chaque pièce pour la conservation (du tout) [des autres]].

•* [(de l'unité d'intention)].

"■ [le soin ?]. *■ •

* [pièce].

' [(Vous) Que vous sert de].

" [à la persuasion ei[.

" [le sentiment involontaire].

'" M. < toujours >.

t Ici. dans le Mcinusc/it. un espace de quelques lignes laisse' en blanc.

Comparons les fins particulières, les moyens, les rapports ordonnés de toute espèce, puis écoutons le sentiment intérieur -; quel esprit sain peut se refuser à son témoignage; à quels yeux non prévenus l'ordre sensible de l'Univers n'annonce-t-il pas une suprême intelligence, & que de sophismes ne faut-il point entasser pour méconnoître l'harmonie des êtres, & l'admirable concours de chaque pièce pour la conservation des autres ^? Qu'on me parle tant qu'on voudra de combinaisons & de chances; que vous sert de me réduire au silence, si vous ne pouvez m'amener à la persuasion, & | comment m'ôterez-vous le sentiment invo- [57] lontaire qui vous dément toujours malgré moi? Si les corps organisés 1

' Rousseau reprend ici la suite normale de son développement primitif, qu'il avait interrompu par les deux longues dissertations, ajoutées après coup, sur l'activité du jugement, et l'origine du mouvement dans la matière. Pour retrouver donc l'allure première de sa pensée, on doit rattacher les pages qui vont suivre à la déclaration du début, où il se ralliait, derrière Clarke, au système du théisme, comme au plus « consolant » et au plus « sublime ». Ainsi allégée, la Première Partie de la Profession perd à peu près tout caractère de démonstration intellectuelle, pour redevenir ce qu'elle est surtout, un manifeste sentimental.

' Cette idée a été 'développée longuement dans le paragraphe précédent ; elle sera reprise dans le paragraphe suivant. Nous avons déjà vu cette insistance de Rousseau à revenir sur un argument qu'il juge démonstratif. Rien d'étonnant, d'ailleurs, que, dans une juxtaposition de morceaux composés à des époques diftérentes, il se produise des redites de pensée ou d'expression. La formule qu'il insère ici est empruntée à un passage inutilisé du Premier Brouillon d'Emile [10] ; cf. aux Appendices, II, le morceau intitulé Comment se forme l'idée de Dieu, et, en particulier, les lignes suivantes : « Il faut être en état d'apercevoir au moins par quelque côté le jeu mutuel des parties, les proportions de leurs masses, de leurs forces, de leurs mouvements, et de connaître quelques-unes des lois par lesquelles chaque pièce concourt à la conservation du tout ».

' Ici commence une brève discussion des théories transformistes, que Rousseau a intercalée dans son manuscrit, presqu'à la dernière heure, en recopiant le texte pour l'impression. Ces quelques lignes d'actualité forment une enclave dans la discussion traditionnelle des théories épicuriennes sur le hasard et la formation du monde. H est possible que Rousseau fasse allusion ici aux hypothèses de Maillet, dont le livre avait eu un vif succès de curiosité : cf. Telliamed, Vl" Journée, « De l'origine de l'homme » '182], II, i5o, 174, i83-i86, où .Maillet parle d' « hommes à queue », d' « hommes sans barbe », d' « hommes d'une jambe et d'une seule main », et où il s'efforce de prouver que l'homme d'aujourd'hui est un être marin, transformé, et adapté aux nouvelles conditions d'existence qui résultent du retrait de la mer. Si, comme on peut le supposer, Rousseau connaissait les oeuvres de Maupertuis, peutêtre aussi songeait-il à la 1'" Partie de ['Essai de Cosmologie jg^]. 3 sqq, « où l'on examine les preuves de l'existence de Dieu, tirées des merveilles de la Nature ». jMaupertuis faisait la critique de ces preuves et opposait déjà l'hypothèse de la sélection naturelle à l'argument finaliste de la convenance des organes au besoin. Il est plus probable cependant qu'ici encore, c'est Diderot qu'il a eu en vue; cf. Interprétation de la nature. XII et LVIII "210]. i5-i6 et Sy-SS : « Si la foi ne nous apprenait que

REDACTIONS MANUSCRITES

I p. 179 ' Si les ('- êtres) organisés se sont combinés fortuitement de mille

manières avant de prendre des formes (/* durables i, s'il s'est formé d'abord des estomac h^s sans bouche, des (têtes sans) pieds *, des mains sans bras des (,= squelettes informes) de toute (•> s orte; ^qui sont péris faute de pouvoir se conserver pourquoi [nul de] ces informes essais ne frape-t-il plus nos regards, pourquoi la nature s'est elle enfin' prescrit des loix ' auxquelles' elle n'étoit pas d'abord assujetie?

F f" 159 ^° Je ne dois point être surpris qu'une chose arrive lorsqu'elle

est possible et que la difficulté de révénement est compensée par la quantité des jets, je C" sais) cela. Cependant ['■• si l'on me disoit qu'un chimiste en '"combinant des mixtes a fait un être organisé, sentant et pensant dans un creuset, « " dependroit-il de» moi de le croire. Bien loin de là car ] « si l'on '- me venoit dire » 1^ seulement « que des caractères d'imprimerie ('* en » mouvement depuis tant de tems qu'il vous plaira) « ont donné l'eneide toute » arrangée je ne daignerois pas faire un pas pour aller vérifier ('■' que cela n'est pas vrai). Vous oubliez me dira-t-on la quantité des "' jects. Mais de ces >" jets-là (je n'en vois qu'un dans la construction de l'univers). Combien '" prétendez-vous que j'en

(Je ne dois... Je).

[corps].

[constantes].

[sans têtes].

[organes imparfaits].

[espèce].

auxquejls).

[vois]. — B. < je vois cela >.

[Mais]. — B. < Mais si l'on me... loin de là car >.

combina (ison).

[loin qu'il dépendit].

Page 1