I. [me] venoit
B. < seulement >.
[« projettes au hazard »].
[le mensonge].
Sic.
B. faut-il.
se sont combinés fortuitement de mille manières avant de prendre des formes constantes, s'il s'est formé d'abord des estomacs sans bouches, des pieds sans tètes, des mains sans bras, des organes imparfaits de toute espèce qui sont péris - faute de pouvoir se conserver, pourquoi nul de ces informes essais ne frappe-t-il plus nos regards; pourquoi la Nature s'est-elle enfin prescrit des loix auxquelles elle n'étoil pas d'abord assujettie? Je ne dois point être surpris qu'une chose arrive lorsqu'elle est possible, <!<: que la difficulté de l'événement est compensée par la quantité
les animaux sont sortis des mains du Créateur tels que nous les voyons: et s'il était permis d'avoir la moindre incertitude sur leur commencement et sur leur tin, le philosophe abandonné à ses conjectures ne pourrait-il pas soupçonner que l'animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers, épars et confondus dans la masse de la matière; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela se fît; que l'embryon formé de ces éléments a passé par une infinité d'organisations et de développements ; qu'il a eu, par succession, du mouvement, de la sensation, des idées, de la pensée, de la réfle.'iion, de la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des sons, des sons articulés, une langue, des lois, des sciences et des arts; qu'il s'est écoulé des millions d'années entre chacun de ces développements; qu'il a peut-être encore d'autres développements à subir et d'autres accroissements à prendre, qui nous sont inconnus; qu'il a eu ou qu'il aura un état stationnaire, qu'il s'éloigne ou qu'il s'éloignera de cet état par un dépérissement éternel, pendant lequel ses facultés sortiront de lui comme elles y étaient entrées; qu'il disparaîtra pour jamais de la nature, ou plutôt qu'il continuera d'y exister, mais sous une forme, et avec des facultés tout autres que celles qu'on lui remarque dans cet instant de la durée »? Il y a encore des précisions plus grandes dans le Rêve de D'Alembert, qui a été écrit en 1769 ^58], II, i37-i38. .Mais il serait possible que ce « rêve » eût déjà été pensé par Diderot devant son ami. Du reste, La .\lettrie avait déjà dit dans son Sysiéme d'Épicure, XIII [62], II, 8-9 : «Les premières générations ont dû être fort imparfaites. Ici l'œsophage aura manqué ; là l'estomac, le ventre, les intestins, etc. Il est évident que les seuls animaux qui auront pu vivre, se conserver
et perpétuer leur espèce, auront été ceux auxquels aucune partie essentielle
n'aura manqué. Réciproquement ceux qui auront été privés de quelque partie d'une nécessité absolue seront morts... sans se reproduire. La perfection n'a pas plus été l'ouvrage d'un jour pour la nature que pour l'art ». — Les convictions de Rousseau sur l'origine des espèces seront affirmées plus fortement encore dans le paragraphe suivant, où il parlera de « la barrière insurmontable que la Nature a mise entre les diverses espèces, afin qu'elles ne se confondissent pas ».
' Féraud 25o], III, i32 : « Dans le Dictionnaire grammatical 'autre dictionnaire de Féraud, qui est de 1761] on condamne que vous fussiez péri, et l'on décide que périr prend toujours l'auxiliaire avoir: mais il y a un grand nombre d'exemples pour l'auxiliaire être : Il était péri dans le naufrage ( Télémaquei : Sirius n'était péri que par leur ordre (Vertot); Les écrits impies des Leucippes et des Diagoras sont péris avec eux (J. J. Rousseau). — Suivant l'.^cadémie (d'autrefois) ont péri est plus régulier, mais sont péris n'est pas sans usage. Dans la dernière édition, elle dit indifféremment a péri, ont péri, et est péri, sont péris, sans remarque ». Le texte de Rousseau, que cite ici Féraud, est emprunté au /"■ Discours, I. 18.
suppose pour rendre (' ce hazard) vraisemblable. Pour moi - qui (* n'en ai vu qu'un, de ces jets) ■'j'ai M'infini a parier contre un ''qu'il n'est point l'effet du hazard *.
• * J'appelle hazard non seulement les effet dont nous ne pouvons assigner '^ les causes mais l'effet nécessaire de toute (' cause première).
' [cette absurde combinaison]. — B. cette grande combinaison.
- (je n").
' [n'en vois qu'un seul].
■" (je tiens... trouve... selon vous-même).
^ B. [(même dans vôtre système)].
" B. (qu'il) [que son produit].
' B. < * J'appelle hazard... première cause >.
" (ni).
° [cause aveugle considérée comme (active ou) première cause].
des jets \ j'en conviens. Cependant si l'on me venoit dire que des caractères d'imprimerie, projettes au hazard, ont donné l'Enéide toute arrangée, je ne daignerois pas faire un | pas pour aller vérifier le mensonge. Vous 58]
' C'est une citation de Diderot. Pensées philosopliiques, X\I 1 77J, i35-i36 : « J'ouvre les cahiers d'un professeur célèbre, et je lis : Athées, je vous accorde que le mouvement est essentiel à la matière; qu'en concluez-vous?... que le monde résulte du jet fortuit des atomes ? J'aimerais autant que vous me dissiez que l'Iliade d'Homère, ou la Henriade de Voltaire est un résultat de jets fortuits de caractères. — Je me garderai bien de faire ce raisonnement à un athée : cette comparaison lui donnerait beau jeu. Selon les lois de l'analyse des sorts, me dirait-il, je ne dois point être surpris qu'une chose arrive lorsqu'elle est possible, et que la difficulté de l'événement est compensée par la quantité des jets ». Cet argument avait fait grande impression sur Rousseau : « Je me souviens, écrivait-il à Voltaire en 1756 [25]. 375-376, que ce qui m'a frappé le plus fortement en toute ma vie sur l'arrangement fortuit de l'univers, est la vingt-et-unième Pensée philosophique... C'est, en supposant le mouvement nécessaire, ce qu'on a jamais dit de plus fort à mon gré sur cette dispute; et, quant à moi, je déclare que je n'y sais pas la moindre réponse qui ait le sens commun, ni vrai, ni fau.\, smon de nier comme fau.\ ce qu'on ne peut pas savoir, que le mouvement soit essentiel à la matière. D'un autre côté, je ne sache pas qu'on ait jainais expliqué par le matérialisme la génération des corps organisés et la perpétuité des germes: mais il y a cette différence entre ces deu.x positions opposées, que, bien que l'une et l'autre me semblent également convamcantes, la dernière seule me persuade. Quant à la première, qu'on vienne me dire que, d'un jet fortuit de caractères, la Henriade a été composée, je le nie sans balancer; il est plus possible au sort d'amener qu'à mon esprit de le croire, et je sens qu'il y a un point où les impossibilités morales équivalent pour moi à une certitude physique. On aura beau me parler de l'éternité des temps, je ne l'ai point parcourue, de l'infinité des jets, je ne les ai point comptés; et mon incrédulité, tout aussi peu philosophique qu'on voudra, triomphera là-dessus de la démonstration même». On remarquera que, dans la Lettre à Voltaire, Rousseau ne craint pas d'affirmer le caractère sentimental de son attitude : « Je n'empêche pas, dit-il, que, ce que j'appelle sur cela preuve de sentiment, on ne l'appelle préjugé: et je ne donne point cette opiniâtreté de croyance comme un modèle: mais, avec une bonne foi peut-être sans exemple, le la donne comme une invincible disposition de mon âme, que jamais rien ne pourra surmonter, dont jusqu'ici je n'ai point à me plaindre, et qu'on ne peut attaquer sans cruauté ». Ici l'argumentation s'efforce de rester purement rationnelle, mais il est amusant de constater que Rousseau répond â l'objection de Diderot précisément par la comparaison dont celui-ci vient de montrer le faible. Il semble que Rousseau ait fini par oublier le contenu propre de la XXI' Pensée philosophique, et qu'il ait porté à l'actif de Diderot l'idée même que Diderot voulait détruire : cf. aux Appendices. V, la Lettre à M. de Franquiéres, 5 11. Dans la Lettre à Voltaire, la Henriade tenait la place qu'occupe ici l'Enéide, mais le temps des relations courtoises entre Voltaire et Rousseau est fini. — Il serait trop long de rappeler ici toute l'histoire de cet argument célèbre, qui se trouve déjà dans Cicéron, et qui depuis avait fait fortune. Notons seulement que, parmi les livres que Rousseau avait sous la main, .\ddison et Fénelon le lui offraient très complaisamment exposé : cf. Spectateur [117], V. 372-375 et Existence de Dieu, l, 74 [114], 36-38; cf. encore Wollaston, Religon naturelle, V '124, 139-140. Rousseau l'avait repris une seconde fois dans sa lettre à Vernes du 18 février 1758, X, iSo.
B, f" 128''" Ajoutez que des combinaisons et des chances ne (^ produiront) jamais que des (^ êtres) de même nature que les élémens combinés, que l'organisation 5 ne (résulterai point dun jet d'atomes, et qu'un chimiste combinant des mixtes ne les fera point sentir et penser dans (''un) creuset *. t
I, p. 180 * Croiroit-on, si l'on n'en a\oit la preuve, que l'extravagance
iiumaine pût être portée à ce point? Amatus Lusitanus assuroit avoir vu un petit homme long d'un pouce enfermé dans un verre, que Julius Camillus, comme un autre Prométhée, avoit fait par la science Alchimique. Paracelse de naturd rerum enseigne la façon de produire ces petits hommes, et soutient que les Pvgmées, les Faunes, les Satyres et les Nymphes ont été engendrés par la chymie. En effet je ne vois pas trop qu'il reste désormais autre chose à faire pour établir la possibilité de ces faits, si ce n'est d'avancer que la matière organique résiste à l'ardeur du feu, et que ses molécules peuvent se conserver en vie dans un fourneau de réverbère.
' [donneront].
^ [produits].
* [et la vie] ne [résulteront].
* [son].
t [.'astérisque, comme la note qu'il amorce, ne se trouve que dans I.
oubliez, me dira-t-on ', la quantité des jets; mais de ces jets-là combien taut-il que j'en suppose pour rendre la combinaison vraisemblable? Pour moi, qui n'en vois qu'un seul, j'ai l'infini à parier contre un, que son produit n'est point l'effet du hazard. Ajoutez que des combinaisons & des chances ne donneront jamais que des produits de même nature que les élémens combinés -, que l'organisation & la vie ne résulteront point d'un jet d'atomes, & qu'un Chymiste combinant des mixtes *, ne les fera point sentir & penser dans son creuset *.
* Croiroit-on, si l'on n'en avoit la preuve, que l'extravagance humaine pût être portée à ce point ? Amatus Lusitanus * assuroit avoir vu un petit homme long d'un pouce enfermé dans un verre, que Julius | Camillus, comme un autre Pro- rgg]
méthée, avoit fait par la science Alchimique. Paracelse, de naturd rerum, enseigne la façon de produire ces petits hommes, & soutient que les Pvgmées, les Faunes, les Satyres & les Nvmphes ont été engendrés par la chymie. En effet je ne vois pas trop qu'il reste désormais autre chose à faire pour établir la possibilité de ces faits, si ce n'est d'avancer que la matière organique résiste à l'ardeur du feu, & que ses molécules peuvent se conserver en vie dans un fourneau de réverbère *.
' Diderot, loc. cit. : « La possibilité d'engendrer fortuitement l'univers est très petite, mais la quantité des jets est infinie, c'est-à-dire que la difficulté de l'événement est plus que suffisamment compensée par la multitude des iets ».
' Cf., aux Append ces, V, dans la Lettre à M. de Franquiéres, \ i3, le déve- ■ loppement humoristique de cette idée.
' Sur les « mixtes », cf., plus haut, p. 44 et note, la définition de Rousseau.
* Toute cette histoire est copiée à peu près mot pour mot dans Saint-Aubin, Traité de l'opinion, IV, « De la chimie » fM']» '"• 5i9-520 : « La ténacité des alchimistes a été jusqu'à publier et soutenir que, par l'alchimie, on pouvait former un homme. Amatus Lusitanus a assuré qu'il avait vu un petit homme long d'un pouce enfermé dans un verre, que Julius Camillus, comme un autre Prométhée, avait fait par la science alchimique. Cette doctrine insensée et conforme aux dogmes de Paracelse (De Natura rerum, La Religion du médecin 5 36), qui enseigne la façon de produire ces petits hommes: et, après plusieurs impiétés et inepties, il soutient que les Pygmées, les Faunes, les Satyres et les Xymphes ont été engendrés par la chimie*. Ce récit avait beaucoup frappé Rousseau, puisqu'il y avait déjà fait allusion dans ses Institutions chimiques [35J. 21 : « Je n'imiterai pas ce chimiste insensé, qui osa entreprendre de faire un homme par les opérations de son art ».
* Féraud '25o , III. 473-474 : « Réverbère se dit ordinairement dans cette phrase, feu de réverbère, appliqué de manière que la flamme est obligée de rouler sur les matières qu'on expose à son action »; cf., Rousseau, Institutions chimiques, III, i [i], 212 a-b : « On ajoute des dômes à plusieurs fourneaux, soit pour renvoyer exactement toute la chaleur sur les vaisseaux, soit pour empêcher la fracture par le contact de l'air froid dans le temps qu'ils sont fort échauftës. Il y a même plusieurs opérations où le concours immédiat de la flamme est absolument nécessaire; alors on se sert de certains dômes ou réverbères particuliers le long desquels la flamme se replie, se réfléchit et vient lécher les matières et leur communiquer la couleur ou d'autres qualités qu'elle ne peut recevoir que d'elle ».
F, f" 159 ™ ' Souvenez-vous, mon bon ami, que ceci n'est (^ point) un raison-
nement pour les philosophes c'est celui de ma conscience et ('je n'y trouve rien qui le puisse réîuter).
[(Vous me demanderez comment) je juge de l'ordre du monde r-iquoi que j'en ignore la lîn. Parce que pour juger de cet ordre il me suffit de comparer les parties entre elles, d'étudier leurs concours leurs raports -'et d'en ''admirer le concert. ['Et] j'ignore pourquoi l'univers existe. Mais je ne laisse pas d'appercevoir par quelle -admirable correspondance (toutes) les '-'parties qui le composent se prêtent un secours mutuel. '" Mon ignorance et ma îoiblesse me laissent ignorer les (plus) grands accords de cette harmonie ; mais ceux qui sont vus suffisent pour me faire juger des autres].
fo iQQ ro II [Je suis comme un homme (à) qui (^'l'on montreroit) «pour
la première fois » une '- montre ouverte, et qui ne laisseroit pas d'en admirer l'ouvrage, 'Me raport et le jeu des pièces quoiqu'il ne connut pas l'usage de la machine et qu'il n'eut '^jamais vu le cadran. Je ne sais ^-'pas diroit-il à quoi le tout est bon, mais je "■sais bien que chaque pièce est faite pour les autres ''et j'admire '<* l'habileté de l'ouvrier dans le détail de son ouvrage et je
' B. < Souvenez-vous.... puisse réfuter >.
■ [pas\
' [pour apprécier leurs fargumens) sillogismes (?) je me fie à elle plus qu'à ma raison;.
* (parce).
^ B. < et >.
''' B. (admirer) '(observer) remarquer].
■ (Quoi). — B. < Et >.
" B. (admirable) [intime].
" B. (parues) [éires].
'" B. < mon ignorance.... des autres >.
" [verroit].
'- (pe NDULE ?).
'^ B. < le raport et le jeu des pièces >.
'■' B. point.
'■^ B. < pas >.
"^' B. vois que.
'• B. < et >.
"* B. < l'habileté de >.
[Le développement, qui, dans F, vient se placer ici. a déjà passé dans Pédition originale, p. 55-55].
134 REDACTIONS MANUSCRITES
' sais bien que tous ces rouages ne marchent -que pour une fin commune ^quoiqu'il me soit impossible de l'appercevoir].
fo 159 ™ Il J'ai lu Nieuventit avec surprise et presque avec scandale.
Comment cet homme a-t-il pu « vouloir » (* écrire) un livre des merveilles de la nature qui montrent '•" la sagesse de son auteur. Son livre seroit aussi gros que le monde qu'il n'auroit pas épuisé son sujet. '^ Voyez cette herbe qui monte en graine auprès de vous, les ailes de duvet attachées autour de sa tête ronde ' ne sont peut être rien à vos yeux et moi je vois (" une main) intelligente tracer au compas cette tête sphérique (et) coller avec soinj ce duvet sur chaque graine puis [à leur maturité souffler sur la terre (' pour) semer (le tout) au loin. Cette autre graine n'a point de duvet me direz-vous, je le
f° 160 ''° crois bien, les semences peuvent prendre racine et H croître l'une à côte de l'autre les îeuilles ne s'étendent pas de même sur la terre, et ne s'étouffent pas mutuellement. Telle bagatelle frape un homme et n'est pas sensible à d'autres, i"mais chacun [de nous, ('i trouveroit)
' B. suis bien sur que.
^ B. ainsi de concert.
' B. (quoi) qu'il (me soit) [m'est] impossible (de la connoitre) [d'appercevoir].
' [faire].
" (les).
" B. < Voyez cette herbe.... qu'un insensé > et (dès) sitôt qu'on veut (par là ?) entrer dans les détails la plus grande merveille échape qui est l'harmonie et l'accord du tout. [La seule génération des « » corps » b organisés est (f un) abîme (d'étonnement pour) l'esprit humain ; «(et) la barrière » [insurmontable] « que la nature a mise entre les [diverses] espèces afin qu'elles ne se confondissent pas » montre (« '' son ») intention avec (e une) évidence (dont il m'est impossible de n'être pas frapé). Elle ne s'est pas contentée d'établir l'ordre elle a pris des mesures certaines pour (i qu'il ne put être troublé)].
a) [(cspécesi].
b) [vivans et].
e) [r] abîme [de].
d) {mieux) [lune) ses] intention[s].
e) [la dernière].
f) [que rien ne le put troubler]. — M. ne put le.
' (pour porter chaque graine au loin).
' [un être].
' [pour le].
'" [(mais du moins nous ?... sont encore en nombre infini sur la terre)].
" [fera].
J'ai lu Nieuventit * avec surprise, & presque avec scandale ^. Comment cet homme a-t-il pu vouloir faire un livre des merveilles de la Nature, qui mon- | trent la sagesse de son Auteur? Son Livre seroit aussi gros [59] que le monde, qu'il n'auroit pas épuisé son sujet i; & si-tôt qu'on veut
* L'Existence de Dieu démontrée par les merveilles de la \ature, en trois parties, où l'on traite de la structure du corps de l'homme, des Elemens, des Astres et de leurs divers effets [122], traduction française, d'après la version anglaise, du livre que le médecin hollandais, Bernard Nieuwentyt, avait publié en 1716 (Met recht gebruick der "H^ereldbeschouwingen ter overtuiginge van Ongodisten en Ongelovigeni. Rousseau a choisi ce livre comme étant le plus représentatif et le plus estimé parmi les ouvrages analogues, traduits en français, que la première moitié du XVlir siècle avaient vu paraître si nombreux, et qui détaillaient par le menu l'argument des causes finales. Cf., par exemple, Ray, L'existence et la sagesse de Dieu manifestée dans les œuvres de la création, 1714 ;ii6], Derham, Théologie physique, 1726 [i23]. Théologie astronomique, 172g 'i29'''s], Fabricius, Théologie de l'eau, 1741 fi63j, Lesser, Théologie des insectes, 1742 [idb], etc. La traduction française de Nieuwentyt, qui avait paru en 1725, avait déjà été rééditée trois fois. Sur le succès de tous ces philosophes édifiants, cf. l'Avertissement du Libraire à la Théologie de Fabricius [i63], p. VII, les remarques de Fréron sur le poème de Dulard, La Grandeur de Dieu dans les Merveilles de la Sature, 175g [45 , 11, 277-281, et D. Mornet, Les Sciences de la Nature, I, 3 '289], 2g-33. — Voltaire se moquera beaucoup du docte médecin hollandais, qu'il appellera «ce bavard impertinent» (Histoire de Jenni 'j'i], XXI, 554I; il sera comme Rousseau, « scandalisé » et agacé par ce cause-finalier trop zélé (cf. ses annotations à l'Existence de Dieu '"V^, XXXI, i35-i5o), mais il parlera de son œuvre avec une certaine considération comme d'un bon « antidote » contre l'athéisme (Prix de la justice et de l'humanité [73], XXX, 56i). Déjà, avant Rousseau, Diderot avait fait à Nieuwentyt l'honneur de le ranger en compagnie de Newton parmi les grands savants modernes qui avaient fourni les premiers « des preuves satisfaisantes d'un être souverainement intelligent» 1 Pensées philosophiques J77], i33); et l'on peut se rendre compte de la réputation qu'il conserva durant tout le XVIII" siècle par le résumé qu'en donne encore Chateaubriand dans le Génie du Christianisme, I, v, 3. Quanta Rousseau, non seulement « il avait lu Nieuwentyt », cf. Verger des Charmettes, VI, 5, mais il le faisait lire à ses élèves : cf. Mémoire présenté à M. Dupin "2g], 410.
^ A l'époque où Rousseau rédigeait la Profession de foi, on commençait, même parmi les philosophes sincèrement déistes, à se lasser et à se « scandaliser » de cette physique théologique et infatigablement téléologique. « C'est un sujet usé, disait en 1760 un rédacteur du Journal encyclopédique, 1" Février [46^, 5g; il n'y a presque aucun physicien qui n'ait analysé les diflérentes parties de la nature pour y faire voir partout la main du Créateur. Il s'en est même trouvé qui, peu délicats sur le choix des preuves de son existence, ont cité pour la prouver les plis de la peau du rhinocéros, sans considérer que ces minuties indécentes scandalisent toujours les esprits frivoles. Il doit en être de toutes les spéculations sur la Divinité comme du culte; on ne saurait y mettre trop de grandeur et de dignité ».
' Ici, dans la Première Rédaction, Rousseau avait inséré quelques remarques sur les précautions prises par la Nature pour protéger les graines de certaines plantes. On pourrait y discerner peut-être, comme il le dit lui-même, « le tour d'esprit » d'un
136 REDACTIONS MANUSCRITES
quelque observation conforme à son tour d'esprit, j En un mot s'il se trouve jamais un seul homme raisonnable qui sincèrement et de bonne ^koi, nie « après» avoir réfléchi sur les ouvrages de la nature d'y (-voir) une intelligence démontrée, ' jeune homme ne mécoutez plus, je ne suis qu'un insensé, f
' bonne nie Isic).
- [reconnoitre].
' (et).
t Ici, en marge, le canevas d'un développement qui n'a pas été' fait, mais qui semble avoir été utilisé dans B icf. plus haui.f° i2j''°i : et le cours du soleil et le vol de la mouche, et la mousse rempanie et la majesté du cèdre.
t Ici, dans le manuscrit, un signe de renvoi, et à côté : retourner au cahier.
entrer dans les détails, la plus grande merveille échappe, qui est l'harmonie & l'accord du tout -. La seule i;éneration des corps vivans & organisés est l'abvme de l'esprit humain '^: la barrière insurmontable que
futur botaniste: mais ces considérations étaient classiques; cf. Derliam, Théologie physique. X ['^3], 58o : « Dans cette vue, la Nature] a garni quelques graines d'une espèce de duvet léger, ou d'aigrettes qui leur servent comme d'ailes, pour pouvoir être emportées par le vent. 11 y en a d'autres qui sont renfermées dans des capsules élastiques, dont le ressort les écarte, et les jette à des distances convenables, faisant en cela l'ofKce d'un bon laboureur ». Cf. encore Ray, Existence de Dieu [116], 122-123, Pluche [137], 11, 479 sqq. Rousseau a sacrifié ce développement, trouvant sans doute qu'il ne fallait point reprocher à Nieuwentyt d'accumuler les observations de détail, pour en apporter lui-même.
' Déjà Pluche avait déclaré que « les gros volumes qu'on fait pour prouver l'existence de Dieu... sont des discours en quelque sorte injurieux aux lecteurs ». et il avait invité les siens à surtout admirer dans le « Spectacle de la Nature » « l'unité de dessein » [137], II, 469-473. De même Abbadie, I, 16 [92], I, 98, montrait la plus « grande merveille » de l'univers dans la « subordination », les « rapports » et les « proportions » des différents éléments qui composent cet admirable tout ». Rousseau s'était depuis longtemps assimilé cette idée, et l'avait reprise pour son compte dans un chapitre de ses Institutions chimiques, intitulé « Le Mécanisme de la Nature » [35]. 18 : « J'entends tous les hommes vanter la magnificence du spectacle de la nature, mais j'en trouve fort peu qui la sachent voir. Sur nos théâtres d'opéra, l'un admire la beauté des voix, l'autre celle des décorations, l'autre celle des artistes; celui-ci n'écoute que la musique, un autre ne s'occupe que du sujet; et ceux qui se bornent à considérer les rouages, les cordes et les poulies ont encore trop à faire, s'ils en veulent embrasser la mécanique tout à la fois. Enfin, chacun donne son attention à un objet particulier: rarement se trouve-t-il quelqu'un qui juge le tout sur chacune des parties rassemblées et comparées. C'est ce qui arrive encore plus communément sur le théâtre de la nature, non pas au peuple, car il admire sans savoir quoi, mais aux philosophes mêmes... Des papillons, des mouches sont capables d'épuiser les lumières et les recherches du plus laborieux physicien. Mais si chaque partie, qui n'a qu'une fonction particulière et qu'une perfection relative, est capable de ravir d'étonnement et d'admiration ceux qui prennent la peine de la considérer comme il faut, que seraitce de ceux qui connaîtraient les rapports de toutes les pièces et qui jugeraient par là de l'harmonie générale et du jeu de toute la machine » ?
' C'était du moins l'une des questions les plus discutées parmi les « physiciens» du X\'I11« siècle. Il est inutile d'exposer ici les différents systèmes de Leuwenhœck. Hartsœker, Buffon, Maupertuis. Bonnet, etc. On en trouvera le résumé plaisant fait par Voltaire dans L'//omme aux quarante écus '73], XXl, 334-339, qui est postérieur de six ans à la Profession, et qui montrera combien le mystère de la Vénus physique, pour employer l'expression de Maupertuis [172], intéressait alors le grand public. L'Enc\-clopédie est d'accord avec Rousseau sur ce point ; et le rédacteur de l'article Génération [224], 56o a. M. d'Aumont, admire comme lui cette « grande merveille » inexpliquée : « Cette disposition qui commence, entretient et finit la vie dans les êtres organisés, est sans doute un ouvrage bien merveilleux; mais, quelque étonnant, quelque admirable qu'il nous paraisse, ce n'est pas dans la manière dont existe chaque individu qu'est ta plus grande merveille, c'est dans la succession, dans le renouvellement et dans la durée des espèces, que la nature parait tout à fait inconcevable, qu'elle présente un sujet d'admiration tout opposé ; dans cette vertu procréatrice, qui s'exerce
la Nature a mise entre les diverses espèces afin qu'elles ne se confondissent pas, montre ses intentions avec la dernière évidence. Elle ne s'est pas contentée d'établir Tordre, elle a pris des mesures certaines pour que rien ne pût le troubler *.
perpétuellement sans se détruire jamais; dans cette faculté de produire son semblable qui réside dans les animaux et dans les végétaux, qui forme cette espèce d'unité toujours subsistante. C'est pour nous un mystère, dont on a si peu avancé jusqu'à présent à rendre la profondeur, que les tentatives les plus multipliées semblent n'avoir servi qu'à convaincre de plus en plus de leur inutilité ». On remarquera que Rousseau et d'.\umont présentent tous deux comme solidaires le problème de la génération et le problème des espèces. Dans ses Institutions chimiques [35], 20, Rousseau s'était déjà arrêté à ce double mystère comme à un témoignage en faveur de Dieu : « Cet abîme de la génération, dans lequel les philosophes se sont si longtemps perdus, est encore aujourd'hui le désespoir des incrédules; la construction d'un corps organisé par les seules lois du mouvement est une chimère, qu'on est contraint d'abandonner à ceux qui se payent de mots. Et, s'il y eût jamais d'hypothèse qui dût passer pour une vérité constante, c'est sans doute celle des germes infinis, au moyen desquels la nature, par de simples développements et un accroissement progressif, dont le mécanisme ne passe pas entièrement les bornes de nos lumières, peuple successivement la terre des êtres que son .auteur a tous créés avec elle ». Dans la III' Lettre à Sophie "25\ 154, il avait encore fait allusion à la théorie de Bufl'on : « Le Pline de notre siècle, voulant développer le mystère de la génération, s'est vu forcé de recourir à un principe inintelligible et inconciliable avec les lois de la mécanique et du mouvement ». Cf. encore Turrettin, Pensées, III fiôi], 3o6.
* On a vu par la note précédente que Rousseau, à l'époque des Institutions chimiques, était déjà un partisan décidé de « l'immutabilité des espèces ». Le mot est de Voltaire, qui n'avait pas. lui non plus, le plus léger doute sur la question, et je l'emprunte à un ouvrage que Rousseau avait dû lire, les Éléments de la philosophie de Newton, I, 7 [i53], 429-431. Rousseau trouvait dans le Spectacle de la Sature, [137]. Il, 474-475, des considérations analogues à celles qu'il présente ici : « L'unité du principe créateur de toutes choses, disait Pluche, est encore plus sensible dans la propagation des plantes et des animaux. Puisque chaque espèce d'animal et de plante se perpétue toujours dans toute la suite des siècles avec la même figure et avec les mêmes propriétés, chaque espèce a donc été formée sur un plan particulier; et l'unité du plan nous ramène nécessairement à l'unité de l'mtelligence qui l'a formé. Toutes ces espèces dont le nombre et la diversité sont un véritable prodige concourent encore à nous faire connaître l'unité de leur auteur par l'unité du moyen qui les perpétue toutes ». D'ailleurs la majorité des philosophes, même déistes, ne contestaient point encore ce principe. Seuls Diderot et les quelques « transformistes », auxquels Rousseau a fait allusion plus haut, se refusaient à parler, non seulement de « barrière entre les espèces », mais même de « confins des règnes » ; et ils se demandaient « s'il est permis de se servir du terme de confins 0(1 il n'y a aucune division réelle » (Interprétation de la nature, XX '210], i5). Cf. Panckouke, De l'homme et de la reproduction des différents individus, texte cité dans le Journal encyclopédique du i5 Avril 1761 [46], 19-21 : « Tous les êtres ne composent qu'une longue chaîne qui descend par degrés de l'animal le plus composé à celui qui l'est moins, de celui-ci à un autre qui l'est encore moins, car les individus qui
Se suivent dans cette chaîne n'ont entre eux que de légères différences Les
bornes qui séparent le règne végétal du règne minéral ne sont pas plus marquées », etc.
140 REDACTIONS MANUSCRITES
B f° 128 ■■" " " '•' ^ P'^^ "-"^ ^'^'"2 dans l'univers qu'on ne puisse à quelque ét^ard
ret;arder comme le centre commun de tous les autres, autour duquel ils sont tous ordonnés: en sorte qu'ils « 'sont » tous réciproquement fins et moyens les uns (^par raport) aux autres. L'esprit se confond et se perd dans cette infinité de raports dont pas un n'est [confondu m] perdu
f 129 '''^ dans la foule. || Que d'absurdes suppositions pour déduire (toute cette harmonie) de l'aveugle mécanisme de la matière mue -M'ortuitement *. Ceux qui combattent l'unité d'intention qui se manifeste dans ^ les raports (Si bien concertés) [de toutes '^ les parties] de ce grand tout ont beau couvrir leur galimathias, d'abstractions, ' de (» propositions générales 1 et d'un jargon de métaphysique, quoiqu'ils fassent il m'est impossible de concevoir un sistême d'êtres si constamment ordonnés, que je ne conçoive une ("volonté! qui l'ordonne. 1° Il ne dépend pas de moi de croire que la matière morte a pu produire des êtres vivans et sentans, qu'une fatalité aveugle a pu produire des êtres intelligens, que ce qui ne pense point
{0 128 ^'° ^ P"^' produire des êtres qui pensent. || [Quelque inconcevable que soit à l'esprit humain le mécanisme de la nature, sitôt qu'un philosophe se mêle de l'expliquer, il doit dire des choses que les hommes entendent], j
F, f*^ 160 "■' t [Souvenez vous toujours que je n'enseigne point mon sentiment
je l'expose].
' [(semblent être)].
- [relativement]. — I. par raport.
■' M. < fortuitement >. — I. < fortuitement >. "* [tous ces raports si justement combinés]. ^ M. le concert.
" M. < les >.
' I. [de coordinations,] de principes généraux (et d'un) de termes (sistematiques) [emblématiques].
" [théorèmes généraux].
'■' [intelligence].
'" (Qu'on me puisse dire).
t La fo?-?7iule avait déjà serri plus haut, 'B. f" 126"°, et c'est là finalement qu'elle restera.
t Cette parenthèse marginale a été reportée dans B et les autres Rédactions au début du paragraphe suivant.
11 n'v a pas un être dans l'L'nivers qu'on ne puisse, à quelque égard, [60] regarder comme le centre commun de tous les autres, autour duquel ils sont tous ordonnés, en sorte qu'ils sont tous réciproquement fins & moyens les uns relativement aux autres. L'esprit se confond & se perd dans cette infinité de rapports, dont pas un n'est confondu ni perdu dans la foule. Que d'absurdes suppositions pour déduire toute cette harmonie de l'aveugle méchanisme de la matière mue fortuitement! Ceux qui nient l'unité d'intention qui se manifeste dans les rapports de toutes les parties de ce grand tout, ont beau couvrir leurs galimathias d'abstractions, de coordinations, de principes généraux, de termes emblématiques '; quoiqu'ils fassent, il m'est impossible de concevoir un système d'êtres si constamment ordonnés, que je ne conçoive une intelligence qui l'ordonne. 11 I ne dépend pas de moi de croire que la matière passive & morte a pu rgl] produire des êtres vivans & sentans, qu'une fatalité aveugle a pu produire des être s (^i intelligens, que ce qui ne pense point a pu produire des êtres qui pensent '.
(»( Édition originale : être : C, D : êtres.
' Je ne crois pas qu'il faille chercher derrière cette formule une allusion précise. Les variantes des manuscrits nous montrent qu'il faut plutôt y voir un équivalent de « principes généraux » et de « termes systématiques ». Rousseau semble songer de nouveau à ces grands mots du « {argon métaphysique », qu'il a essayé de dégonfler plus haut, p. 52 : « force universelle », « mouvement nécessaire », etc.
' Cette conclusion partielle, est, comme nous l'avons vu plusieurs lois, un retour complaisant en arrière sur une idée déjà e.-çprimée, mais dont il ne lui semble pas avoir suffisamment convaincu son lecteur : l'impossibilité d'admettre l'organisation fortuite du monde. Ce développement a, d'ailleurs, été ajouté au texte primitif, et il suffit d'en regarder la première rédaction pour s'apercevoir que Rousseau avait repris, comme d'instinct, les formules dont il s'était servi plus haut, p. 5o-54 : « jargon de la métaphysique », « quelque inconcevable que soit à l'esprit humain, etc. ». En revisant soigneusement son texte, il a supprimé ces répétitions de mots, mais non la répétition des idées.
' Le monde est -donc gouverné par une ^intelligence puissante et sage, je le vois, ou plus tôt je le sens, et cela mimporte à savoir. Mais ce ■'même monde est-il éternel ou crée, ''y a-t-il un principe unique des choses, v en a-t-il deux ou plusieurs [el quelle est leur naturej ? Je n'en sais rien, (^ mais) que m'importe, a mesure que ces connoissances me deviendront "intéressantes, je "m'efforcerai de les acquérir; f jusques là je !" renonce àj des questions oiseuses qui peuvent inquiéter '" (ma vanité) mais qui « sont » ( '' au dessus de ma raison, et) inutiles à ma conduite ^-.
B f" 128'" [*'^Que la matière soit éternelle ou créée qu'il y ait un principe
passif ou qu'il n'y en ait point, toujours est il certain que i^ tout lest '■'ordonné pan une intelligence unique; car je ne vois rien (dans "'la nature des choses « qui se démente ») [qui ne soit ordonné dans le même
' B. [« Je crois donc » que].
-' B. (donc).
■' B. (intelligence) [volonté].
■* M. < même >.
^ B. (y a-t-il... nature) [un principe passif des choses e.xiste-t-il par luimême ou si tout doit son existence à l'unique principe actif?].
" [et].
' B. (utiles) [intéressantes].
" B. (m'efforcerai) [tâcherai].
•' (laisse).
'" [mon amour propre].
" (inutiles à).
'- [et supérieures à ma raison].
'^ B. Souvenez-vous toujours que je n'enseigne point mon sentiment, je l'expose.
'■' [le] tout [est un et (obéit à) annonce].
'■'' [( « gouverné » dirigé)].
'" [(la marche des « l'ordre des choses » par ?... choses)].
t Ici. en marge, l'indication suivante, gui n'a pas été utilisée J'ignore si cette intelligence à isici eu [un] commencement^mais.
Je crois donc que le monde est gouverné par une volonté puissante & sage; je le vois, ou plutôt je le sens, & cela m'importe à savoir : mais ce même monde est-il éternel ou créé? Y a-t-il un principe unique des choses? Y en a-t-il deux ou plusieurs -, & quelle est leur nature? Je n'en sais rien; & que m'importe? A mesure que ces connoissances me deviendront intéressantes, je m'efforcerai de les acquérir; jusques-là je renonce à des questions oiseuses qui peuvent inquiéter mon amourpropre, mais qui sont inutiles à ma conduite & supérieures à ma raison ^.
Souvenez-vous toujours que je n'enseigne point mon sentiment, je l'ex- I pose. Que la matière soit éternelle ou créée, qu'il y ait un principe [62] passif ou qu'il n'v en ait point, toujours est-il certain que le tout est un. & annonce une intelligence unique; car je ne vois rien qui ne soii ordonné dans le même système, & qui ne concoure à la même fin, savoir
' .M. de Beaumont avait feint de ne pas comprendre ce passage, et d"v voir une profession d'indifférence par rapport à « l'unité de Dieu » ou « la multiplicité des dieux » iMandement, 111, 5o-5ii. Rousseau n'eut pas de peine à montrer que cette interprétation était un peu abusive. Lettre à M. de Beaumont, III, 78-80 : « Celui qui ne connaît que deux substances ne peut non plus imaginer que deux principes; et le terme, ou plusieurs, ajouté dans l'endroit cité, n'est là qu'une espèce d'explétif, servant tout au plus à faire entendre que le nombre de ces principes n'importe pas plus à connaître que leur nature » (p. 79, note). Une des rédactions de It aurait pu. du reste, dissiper toute équivoque : « Un principe passif des choses existet-il par lui-même, ou si tout doit son existence à l'unique principe actif » ? .Mais la formule imprimée est, à elle seule, très intelligible. La question qui la précède : « Ce même monde est-il éternel ou créé », la question qui la suit : « qu'il y ait un principe actif ou qu'il n'y en ait point », font assez comprendre qu'il s'agit ici d'amorcer le problème de l'éternité ou de la création de la matière, problème qui sera traité moins brièvement p. 93-94. H faut reconnaître qu'on se serait attendu à la discussion immédiate de cette idée de création. Quand on la retrouvera plus loin, dans des considérations sur les attributs de Dieu, elle causera alors une surprise, car on pouvait la considérer comme close : et les quelques mots qui lui sont consacrés ici pouvaient paraître suffisants, du point de vue de la pratique, qui est toujours le point de vue du V'icaire.
' « Le bon prêtre, dit Rousseau commentant ce passage (Lettre à M. de Beaumont, m. 791, demeure indécis et ne se tourmente point d'un doute de pure spéculation, qui n'influe en aucune manière sur ses devoirs en ce monde: car enfin que m'importe d'expliquer l'origine des êtres, pourvu que je sache comment ils subsistent, quelle place j'y dois remplir, et en vertu de quoi cette obligation m'est imposée »! — Ces formules d'indift'érence spéculative reviennent comme un refrain dans la Profession après chaque discussion intellectuelle: elles en font oublier la banalité, et donnent à l'ensemble du discours son accent personnel.
144 REDACTIONS MANUSCRITES
1 sistême] « et qui ne concoure à » - la même fin [^ savoir la conservation du tout^]].
F f^ 160 "■ ' t Cet être [qui veut et qui peut cet ètre| actif quel qu'il soit
qui (''gouverne) l'univers et (''préside à) toutes choses je l'appelle Dieu. (Connois-je mieux par ce mot « l'essence de » l'être qu'il réprésente. Non). "Ce (""mot n') exprime (lue) les idées [de puissance •' et de volontéi que j'ai rassemblées '" ("dans mon esprit et n'exprime rien de plus '-'. Je sais que Dieu est l'auteur de mon existence et de celle de tous les êtres), il ''échape également à mes sens et à mon entendement. Plus j'y pense plus je me confonds, je sais très certainement qu'il existe, ('^ mais quelle est son essence est-il 1 ' (corps ou) matière ou ne l'est-il pas, le monde lui-même est-il dieu). Je saisi que mon existence est subordonnée à la sienne et "l'ouvrage de sa volonté et de sa puissance ; [je saisj que toutes [les] choses [qui me sont connuesj sont absolument] dans le même
' I. s(i)[y]stême.
- (la conserva tion).
^ I. < savoir la conservation du toul dans l'ordre établi >. ^ B. par lui-même, cet être enfin. — I. < par lui-même, cet être enfin >. ■' [meut].
" [ordonne].
' B. Je joins à ce nom les idées [d'intelligence] de puissance. " [nom].
" M. < et >.
'" B. [et celle de bonté qui en est une suite nécessaire].
" [mais je n'en connois pas mieux (l'essence de) l'être auquel je l'ai donné] ; (un mot).
'- [(et ne détermine rien encore)].
'■■' I. (échape) [se dérobe].
" B. [et qu'il existe par lui-même].
'^ [esprit].
'° B. < l'ouvrage de... je sais >.
t Ici, en marge, quelques phrases d'amorce, inachevées et inutilisées : Est antérieur (aux choses) a tout (il est donc éternel). Ce qui a commencé de (coexistence et qui) il est donc éternel. Car le néant [n'ayant aucune ressource ?] n'a nulle force [connue?] pour donner l'existence à rien.
la conservation du tout dans l'ordre établi. Cet Etre qui veut & qui
peut, cet Etre actif par lui-même; cet Etre, enOn, quel qu'il soit, qui
meut l'Univers & ordonne toutes choses, je l'appelle Dieu i. Je joins
à ce nom les idées d'intelligence, de puissance, de volonté que j'ai
rassemblées, & celle de bonté qui en est une suite nécessaire ; mais je n'en
connois pas mieux l'Etre auquel je l'ai donné ; il se dérobe également à
mes sens & à mon entendement; plus j'y pense, plus je me confonds : je
sais très-certainement qu'il existe, & qu'il existe par lui-même; je sais
que mon | existence est subordonnée à la sienne, & que toutes les choses [63]
qui me sont connues sont absolument dans le même cas. J'apperçois
Dieu par-tout dans ses œuvres, je le sens en moi, je le vois tout autour
de moi : mais si-tôt que je veux le contempler en lui-même, si-tôt que
je veux chercher où il est, ce qu'il est, qu'elle est sa substance, il
m'échappe, & mon esprit troublé n'apperçoit plus rien i.
' Cf. Buffier. Premières Vérités, 465 [120", II, 67 : « Il est donc une intelligence qui est la cause de cet ordre. Cette cause intelligente, supérieure à tout l'Univers et à tout homme, et qui les a faits ce qu'ils sont, est ce que j'appelle Dieu ».
' Quelques pages avant la Profession de foi. II, 226, Rousseau avait déjà dit. en des termes presque identiques, comme si ['Emile et la Profession avaient été composés séparément et devaient avoir des destinées distinctes : < L'Etre incompréhensible qui embrasse tout, qui donne le mouvement au monde et forme tout le svstème des êtres, n'est ni visible à nos yeux, ni palpa'ole à nos mains, il échappe à tous nos sens : l'ouvrage se montre, mais l'ouvrier se cache. Ce n'est pas une petite affaire de connaître enfin qu'il existe; et, quand nous sommes parvenus là, quand nous nous demandons quel est-il r' où est-il? notre esprit se confond, s'égare et nous ne savons plus que penser ». — Ici s'arrête — provisoirement — dans le texte définitif, l'analvse sommaire des attributs de Dieu; elle sera reprise, p. 92 sqq. Dans la Première Rédaction, elle continue quelque temps encore, mais pour recommencer aussi plus loin. On pourrait être étonné de ce morcellement, si nous n'avions déjà vu que, chez Rousseau, l'allure de la discussion est parfois sinueuse, et qu'il revient volontiers sur des questions qu'il semblait avoir épuisées. On voit cependant pour quelles raisons il a préféré fractionner ce développement sur la nature divine. Au point où il en est arrivé, il n'a encore découven que « les attributs par lesquels il connaît l'existence de Dieu »; c'est seulement quand il aura résolu le problème de la liberté et de l'immortalité, c'est-à-dire quand il aura étudié les rapports de Dieu avec l'homme et « ceux de ses attributs qu'iV lui importait de connaître » (p. 921, que Rousseau pourra dire tout ce qu'il pense de Dieu ; cf., plus bas, p. 68, note 2. — On aura remarqué dans la Première Rédaction, 1^ 160". que Rousseau semble s'arrêter un instant à l'hvpothèse d'un Dieu qui se confondrait avec le monde. Il la repoussera plus loin, p. 92 : « La suprême intelligence qui régit le monde n'est plus le monde même ».
146 RFDACTIOXS MANUSCRITES
cas 'car je vois clairement que chaque chose (-existe) pour le tout et que le tout est un et resuite d'un seul et même sistême. J'apperçois Dieu par tout dans ses œuvres , je le sens en moi je le vois tout autour de moi, ('et quand je veux 'savoir) '■ce qu'il est, où il est quelle est "^ sa substance il m'échape et mon esprit troublé n'apperçoit plus rien.
j('Je 8 ne le connoitrai jamais par son être. Je ne puis donc l'étudier que par ses attributs, et ces attributs eux mêmes n'ont point leur idée juste dans mon entendement. Je ne peux pas même le bien concevoir par ses attributs 'car '"comment les concevrai-je j autrement ("qu'en les comparant aux facultés) humaines). [Jamais induction ne fut (tirée) plus légitimement '-% jamais on n'a plus raisonablement conclud de ce qu'on aperçoit à ce qu'on n'apperçoit pas], t '^ L'homme est intelligent quand il raisonne, et la suprême
' B. (car je vois clairement que même sistême).
- [est faite].
' [mais sitôt que je veux le contempler lui-même, sitôt que je veu.\]. — B. [en] lui-même. — I. en lui-même, Imon) sitôt.
* [chercher].
^ B. où il est. ce qu'il est, et.
■■' B. « sa substance » [(son essence.,, sa nature)].
' B. < Je ne le connoitrai... qu'on n'aperçoit pas >.
" (le|.
'■' (Je ne puis... Pour connoitre... juger).
'" (pour en juger il faut que).
" [que par des notions purement].
■= [tirée].
'^ B. Dieu est intelligent; mais comment l'est-il ? L'homme.
t Ici, dans l'interligne, l'indication suivante : pénétré + ci après. C'est un renvoi au développement que l'on lira plus loin,/" 160 >'" : Pénétré de mon insuffisance, développement qui vient en effet se placer ici dans B et les autres Manuscrits. — D'autre part, Rousseau a écrit en marge : Transposer, )iote qui correspond à celle du f^> i63"" : Rétrogradez trois feuillets.
t Par suite de la transposition indiquée par Rousseau (cf. note précédente), le texte de B et des autres Afanuscrits correspondant au texte de F qui commence ici, est reporté beaucoup plus loin, comme dans l'édition originale : B, f" 143''": M, p. 36; I. p. 206.
[Le développement sur les attributs de Dieu qui, dans F, vient se placer ici, a été reporté dans l'édition orii;inale, p. 94-96].
intelligence n'a pas besoin de raisonner. 11 n'y a pour elle ni f° 160 '" prémice ni conséquence || il n'y a pas même de proposition. [' Elle comprend à la fois (toutj ce qui est (et) [tout] ce qui peut être]. -Toute (la) vérité (des choses est comprise pour) elle (Mans) une seule idée comme tous les lieux ('dans) un [seul] point et tous les tems (dans) un [seul] moment. La puissance ^ de l'homme agit par des moyens, la puissance '"'de Dieu 'n'agit que par elle même, 8 il peut parce qu'il veut. Sa volonté fait son pouvoir. Dieu est bon rien n'est plus manifeste : Mais « f la bonté dans l'homme est l'amour de ses semblables, '^ la bonté » '"dans « Dieu est l'amour de l'ordre » [car c'est par l'ordre qu'il (*i donne à) ce qui existe (toute l'existence qu'il peut avoir) et lie chaque partie avec le tout]. [Dieu est juste. J'en suis convaincu. L'injustice des hommes est leur œuvre et non pas la sienne. Le desordre moral qui dépose contre la providence aux veux des ('-hommes) ne fait que la démontrer aux miens. Mais la justice '^humaine est de rendre à chacun ce qui lui apartient et la justice de Dieu '* est '-'de redemander à
' B. Elle est purement intuitive, elle voit également tout ce qui est et tout.
- toute [s les] vérité [s ne sont pour].
' [qu-].
^ B. (La).
■'' B. humaine.
" B. divine.
' B. (n') agit par.
" B. Dieu.
" B. et.
"> de.
" [maintient].
'^ [philosophes].
" B. de l'homme.
'* B. de demander compte à chacun.
'•■ (la mot illisible).
t Celte tnaxime : la bonté... l'amour de l'ordre, avait d'abord été notée en marge, au verso du f" précédent.
150 REDACTIONS MANUSCRITES
chacun compte de ce qu'il lui a donné, f ' Ainsi plus je (* m'efforce de) contemple(r) Dieu dans ses attributs moins je le conçois, mais moins je le conçois et plus je l'adore. (^ J')humilie (ma vaine raison) * devant lui ('' je) lui dis : Etre des êtres je suis parce que tu es. (« Le plus digne » usage de ma raison est de s'anéantir devant toi) c'est m 'élever à ma source que de '■ contempler ton essence '].
(■* Comment vois-je) ces attributs dont je n'ai nulle " idée, ('''par) des conséquences ''forcées, '^ par le bon usage de ma raison, mais je les affirme sans les '^ concevoir. Je me dis Dieu est ainsi, je le sens, je me le prouve, ('^mais) je n'en ''comprends pas mieux "'comment (''il) peut être ainsi.
' B. (« Ainsi *) [Enfin].
- B. m'efforce de contempler son essence infinie, moins je la conçois; mais elle est, cela me suffit; moins je la conçois, plus je l'adore.
" [Je m']humilie.
* B. < devant lui >.
° [et].
^ B. [te] méditer sans cesse.
' [Le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir devant toi]. — B. s'anéantir devant toi. (Dans mes) [C'est mon] ravissement d'esprit (et) [c'est] le charme de ma foiblesse de me sentir accablé de ta grandeur.
" (Tous) [Que si je... viens-(je) à connoitre]. — B. à découvrir (ainsi ces) [successivement ces].
" B. véritable.
'" [c'est]. — B. c'est par.
" B. (forcées) [nécessaires].
'- [c'est].
'^ B. (concevoir) [comprendre], et dans le fond c'est n'affirmer rien. J'ai beau me dire, Dieu.
'* [et]. — B. < et >.
" B. conçois.
'" (qu'aucun être).
" [Dieu].
t Dayts B et les autres Maniisc>-its, la fin du paragraphe fortne un développement séparé, qui est reporté après le paragraphe suivant.
152 REDACTIONS MANUSCRITES
f Pénétré de mon insuffisance je ne raisonnerai jamais sur lia nature de Dieu que je n'y sois forcé par -raport à moi-même, ces raisonnemens sont toujours téméraires. Un homme sage ne doit les faire qu'en tremblant |carj ce qu'il y a de plus injurieux à la divinité n'est pas de n'y point penser, [mais] ^ c'est de mal penser d'elle.