V. — LIGUES SANITAIRES
En promulguant ces lois, le législateur est d'accord avec l'opinion publique. Celle-ci réclame mieux encore et dès que le public a su qu'il existait des maladies évitables, qu'elles étaient les plus meurtrières, il a pensé que l'efFort était insuffisant. Il s'est fondé des ligues, destinées à propager la bonne parole et aussi à recueillir les capitaux nécessaires à la fondation d'hôpitaux et de dispensaires.
Je parlerai surtout des ligues anti-tuberculeuses, qui dès maintenant constituent une force considérable.
Récemment, sous le patronage du Président de la République, j'ai présidé la séance d'ouverture de la fédération de ces Sociétés anti-tuber-
P. Brouardkl. — La profession médicale. 14
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culeuses, elles sont au nombre de 7S et ont pu réunir la somme énorme de 50,000,000 de francs, dont 34,000,000 ont été versés depuis que les Congrès de Berlin en 1899 et de Londres en 1901 ont appris véritablement au public ce qu'est la contagion de la tuberculose et sa curabilité.
L'emploi de capitaux aussi considérables devra être judicieusement fait; on créera des sanatoriums gratuits pour adultes pauvres et pour les personnes de classe moyenne, qui pourront, en payant une faible rétribution, avoir les soins que seuls peuvent actuellement recevoir les tuberculeux riches. Mais comment hospitaliser pendant plusieurs mois par an les i à 500,000 tuberculeux qui existent en France? M. Calmette, à Lille, et M. Léon Bonnet, à Paris, ont créé des dispensaires, analogues aux polycliniques allemandes. Ce qui est l'originalité de ces dispensaires c'est qu'au lieu d'attendre que l'ouvrier tuberculeux vienne réclamer des soins, on l'invite à s'y rendre.
Pour atteindre ce résultat, il faut s'adresser non pas au malade lui-même, mais aux chefs d'entreprise et surtout aux contre-maîtres
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d'usine et d'ateliers, qui approchent les ouvriers, savent ceux qui toussent ou crachent, ceux dont les forces diminuent. Quand, grâce aux renseignements fournis et grâce aussi aux conseils des patrons et contre-maîtres, les suspects de tuberculose seront attirés au dispensaire où ils recevront des soins, des médicaments et où on leur distribuera, pour eux et leur famille, s'ils étaient obligés de suspendre leur travail, des secours en espèces, des vêtements, etc., un grand pas sera fait dans la lutte contre la tuberculose. De plus, le dispensaire doit désinfecter les habitations, fournir des crachoirs hygiéniques, stériliser le linge de corps et les vêtements, et donner toutes les instructions nécessaires pour assurer, dans les meilleures conditions possibles, l'hygiène du tuberculeux à domicile et préserver de la contagion ceux qui l'entourent et dont il ne veut pas ou ne peut pas se séparer (1).
Le dispensaire ainsi conçu permettra de porter un diagnostic précoce et de dépister les tuber-
(1) Calmette, Les Dispensaires. Rapport à la Commission de la tuberculose.
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culeux encore faiblement touchés par l'infection et qui pourraient être soignés et guéris dans les sanatoriums.
A côté des ligues anti-tuberculeuses, je signalerai les ligues anti-alcooliques, ç\\xi sont de deux variétés: les unes prêchent l'abstention totale de toute boisson contenant de l'alcool ; les autres recommandent l'abstention d'alcool et des liqueurs, mais autorisent l'usage des boissons dites hygiéniques, le vin, le cidre, la bière, à condition de n'en prendre qu'en quantité raisonnable.
Je crois que ces dernières ont les plus grandes chances de succès, il ne faut pas oublier que la France, suivant les régions, produit en abondance le vin, la bière et le cidre, et aller recommander au vigneron qu'il devrait s'abstenir de vin serait prêcher dans le désert. De deux maux il faut choisir le moindre et si l'on pouvait dès maintenant restreindre la consommation des liqueurs contenant des alcools plus ou moins toxiques, ce serait déjà un résultat fort appréciable.
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La ligue pour la morale publique a pour but d'empêcher la diffusion des maladies vénériennes. Elle est internationale.
La ligue pour la protection de la santé publique, récemment fondée à l'occasion d'une campagne de presse contre les falsifications du lait, s'occupe principalement des dangers que fait courir au consommateur l'absorption de denrées alimentaires falsifiées ou conservées à l'aide de produits antiseptiques, acide salicylique, saccharine, borax, etc. (1).
Enfin il existe une ligue contre la mortalité infantile.
Chaque année 150.000 enfants meurent en France avant la fin de leur première année (2). Ils sont victimes d'une mauvaise alimentation : soit qu'ils soient nourris de lait impur, falsifié,
(1) P. Brouardel, Les Empoisonnements criminels et accidentels,m^, p. 233.
(2) Girard et Bordas, Le lait et la mortalité infantile (Annales d'hygiène et de médecine légale, 3^série, t. XLVIII^ 1902, p. 139).
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contaminé par le bacille de Koch et par une foule d'autres germes, soit que les parents, dans leur ignorance, substituent au lait les aliments les plus imprévus. La diarrhée infantile en est la conséquence et elle compte plus du tiers de la totalité de ces décès. M. Budin a montré que pendant les épidémies de diarrhée infantile qui ont régné à Paris ces deux dernières années, pas un seul des enfants qui venaient à la consultation des nouveau-nés, organisée à la clinique Tarnier, n'avait été touchépar cette affection. De ce côté encore, nous avons un vaste terrain d'action.
Quelle est la signification de toutes ces ligues, au point de vue de l'exercice de la médecine ? Leur tendance est claire. Le parlement ému par les accidents dont sont victimes les ouvriers a édicté des lois de protection. Des groupes de philanthropes, frappés des désastres causés par les maladies évitables, dans les classes les plus intéressantes de la société, ont formé des associations visant la prophylaxie de ces maladies. La plupart d'entre elles n'ont encore que quelques
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années d'existence, elles constituent déjà de puissants moyens d'action. Elles veulent organiser une protection efficace, elles font appel à la bonne volonté, aux connaissances des médecins. Ceuxci, qui les premiers ont signalé le mal, qui ont été les agents actifs de leur formation, se dévouent à leur succès avec un désintéressement dont l'opinion publique n'a pas encore reconnu la noblesse.
C'est là certainement le caractère spécial de la vie médicale de la fin du dernier siècle et la préservation contre les maladies évitables a créé une série de questions sociales auxquelles participent les médecins et tous les hommes dévoués au bien public.
Cette transformation est notre œuvre à nous tous médecins, elle est notre honneur, nous pouvons en être fiers, quels que soient les périls qui en résulteront pour notre corporation. Cependant nous devons dès maintenant les prévoir, nous efforcer de les atténuer : c'est la part dévolue actuellement aux associations et aux syndicats médicaux.
Cette conviction de notre solidarité vis-à-vis des maladies transmissibles n'est pas spéciale à la France. Elle s'est développée dans tous les pays de l'Europe et de l'Amérique et a pris dans chacun d'eux des formes spéciales, sur lesquelles je ne saurais insister en ce moment. Mais elle s'est traduite dans les rapports internationaux par des ententes entre les différents peuples, en vue de protéger leurs territoires contre l'invasion des maladies venant des pays étrangers.
Des conférences sanitaires internationales avaient déjà été réunies depuis un demi-siècle,
elles n'avaient pu aboutir, parce que les médecins des différents peuples n'avaient pas une doctrine commune. J'ai fait mes études médicales à une époque où la contagion des maladies, même de la variole, n'était pas admise, où les modes de propagation de la fièvre typhoïde, du choléra, de la peste étaient inconnus. Comment, dans ces conditions, amener une entente entre les peuples, les obliger à faire des dépenses sanitaires, à imposer des entraves au commerce ?
Le succès n'a pu se réaliser que lorsque, grâce aux découvertes de Pasteur, nous avons pu substituer aux incertitudes et aux discussions sur la spontanéité, la spécificité des maladies, la certitude d'expériences que chacun pouvait répéter et dont l'exactitude était admise après contrôle par les savants du monde entier.
Dans ces dix dernières années, des Conférences sanitaires internationales se sontréunies à Venise à Paris, à Dresde (1) pour garantir l'Europe
(1) Voy. Conférence de Dresde {Annales d'hygiène, 1893, t. XXIX, p. 429). — Conférence de Paris {Annales d'hyg.
contre les ravages du choléra et de la peste. L'entente s'est faite sur les doctrines pastoriennes, c'est un succès, un très grand succès.
Ce serait sortir de mon sujet que d'insister sur les difficultés d'application, dépense, rapidité des communications internationales, incertitude des renseignements fournis par des villes qui croient défendre leurs intérêts en cachant les cas de maladies, et qui compromettent ainsi singulièrement leur avenir.
C'est un point cependant sur lequel je veux appeler votre attention. Toutes les conventions sanitaires ont pour base la sincérité des déclarations des divers gouvernements ; les transactions commerciales ne jouissent de toute leur liberté, que si chacun est convaincu que son voisin dit la vérité, aussi l'esprit qui domine ces conventions, qui se traduit par des articles répétés dans le texte de chacune d'elles, c'est que les pays contractants s'engagent à rendre obligatoire
1894, t. XXXI, p. 191). — P. Brouardel, La conférence internationale de Venise (Annales d'hyg., 1897, i. XXXVII, p. 401).
la déclaration des maladies épidémiques, quelles qu'elles soient.
Ces conventions ne seront efficaces et non vexatoires pour le commerce que lorsque ces déclarations seront sincères. Mais les Conférences n'ont prévu que pour la peste, le choléra, la fièvre jaune; or, depuis un demi-siècle les puissances européennes ont singulièrement étendu leurs domaines coloniaux. Elles se sont trouvées dans les différents pays en présence de maladies nouvelles, un grand nombre d'entre elles étaient peu ou mal connues, les industriels qui, dans ces nouvelles régions, allaient tenter fortune étaient eux et leurs employés frappés par elles, le désastre répondait à leurs efforts, le discrédit atteignait les colonies nouvelles. Ces maladies pénétraient en Europe avec les rapatriés. Les compagnies coloniales ont compris qu'en France, comme à Liverpool, à Londres, à Hambourg, on devait créer des enseignements médicaux spéciaux pour les colonies et en ce moment on en crée un, à Paris; il en existe déjà deux, à Bordeaux et à Marseille.
Lorsque cet effort aura été accompli dans les
divers pays colonisateurs, lorsque les médecins y exerceront avec compétence, lorsque chacun aura confiance dans les avertissements adressés par eux, les règles de prophylaxie sanitaire seront plus faciles à formuler et surtout plus faciles à exécuter au moment même où leur efficacité est réelle, c'est-à-dire au moment même où surgissent les premiers cas.