AU COMMENCEMENT DU XX* SIÈCLE
Depuis quelques années, médecins et clients font entendre des plaintes plus ou moins justifiées au sujet des conditions dans lesquelles la médecine s’exerce actuellement. Il est certain que la profession médicale subit une évolution qui a créé une véritable crise. Quelles en sont les causes ?
Les médecins établis se plaignent du nombre sans cesse croissant des jeunes docteurs qui viennent leur faire concurrence et aussi des mœurs nouvelles que certains d’entre eux apportent dans l’exercice de la profession.
Les jeunes disent qu’ils ne trouvent pas toujours chez les anciens toute l’affabilité et l’amitié confraternelles qu’ils espéraient rencontrer.
Enfin, on accuse les Facultés de médecine de
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ne pas suffisamment avertir, au cours des éludes, les jeunes gens qui se préparent à embrasser notre carrière, des écueils et des déboires qu’ils pourront y rencontrer.
Certains ont pensé, et ils ont eu raison, apporter un remède à cet état de malaise en fixant les règles de la déontologie médicale ; aussi un peu partout on expose et on discute les droits et les devoirs des médecins entre eux ou vis-à-vis de leurs clients. Certes l’étude de la déontologie a été pendant longtemps trop négligée; il est bon que le jeune médecin, lancé du jour au lendemain dans le tourbillon de la lutte, soit mis en garde contre les défaillances ou les compromissions, qui, si elles lui procurent quelque avantage temporaire, finissent toujours par jeter le discrédit sur lui-même et sur sa profession. Cependant la déontologie médicale n’embrasse qu’un côté de la question et la véritable cause de la crise extrêmement grave dont souffre notre profession me semble avoir quelque peu échappé aux observateurs.
La crise médicale tient à bien des causes :
Les progrès de la science, les découvertes de
Pasteur, la notoriété donnée par la Presse, non scientifique, à toutes les conquêtes vraies ou hypothétiques faites dans le domaine médical, ont entraîné un grand nombre de parents à faire embrasser à leurs enfants une carrière dans laquelle ils pensaient que leurs fils trouveraient honneur et profit.
Mais la plus grave de ces causes a son origine dans les changements survenus dans nos habitudes sociales, quelques-unes de celles-ci ont été sanctionnées par le Parlement ; il a voté quelques lois qui apportent dans l’exercice de la médecine un trouble profond.
Ce sont là des courants qu’il est impossible de remonter et il faut maintenant que l’étudiant se fasse à cette conception, qu’il embrasse une carrière qui diffère singulièrement de celle que lui ont dépeinte les anciens.
D’après la statistique du Ministère de l’Intérieur, il paraît qu’en 1847 il y avait en France 18099 médecins, et 7456 officiers de santé, et l’on ne délivrait que 400 diplômes de docteurs par an.
Ce chiffre est certainement exagéré, car actuellement, alors qu’on délivre trois fois plus de diplômes, le nombre des médecins n’atteint pas 17,000. Du reste la statistique du Ministère de l’Intérieur, établie par les préfets, qui, jusqu’en 1893, enregistraient les déclarations des maires, est loin de présenter les mêmes garanties que celle du Ministère de l’Instruction publique. En
effet la délivrance du diplôme de Docteur donne lieu à une perception fiscale et aucune erreur n’est possible.
Pour faire comprendre les conditions dans lesquelles se trouve actuellement l’exercice de la médecine, j’ai dressé le tableau suivant. Il donne le nombre des diplômes de docteur délivrés par le Ministère de l’Instruction publique de 1829 à 1901, et celui des docteurs survivants depuis cette époque, portés sur les annuaires comme exerçant actuellement la médecine. Ceux-ci sont classés d’après la date à laquelle ils ont obtenu leur diplôme. Le tableau ne comprend que les docteurs exerçant en France, non compris l’Algérie.
Nombre
Nombre
des docteurs survivants
des diplômes
exerçant en 1902
de docteurs
classés d’après la date
de leur diplôme
(1) Il faut ajouter à ce chiffre, 715 docteurs exerçant en France dont nous n’avons pu trouver la date de doctorat. Il est vraisemblable que ces docteurs ont en majorité été reçus avant l’année 1893. La Cour de cassation a en effet déclaré que l’enregistrement du diplôme, exigé par l’article 9 de la loi du 30 novembre 1892, n’avait pas d'effet rétroactif et ne s'appliquait pas aux docteurs reçus avant la promulgation de la loi.
Pourquoi une augmentation si rapide en ces dernières années?
On a incriminé la loi militaire du 15 juillet 1889, qui, par son article 23, accorde aux étudiants en médecine 'la dispense de deux années du service militaire. C’est sinon une légende, du moins une grande exagération; les études médicales sont longues, difficiles et onéreuses, et si un jeune homme désire simplement obtenir la dispense du service militaire, il est beaucoup d’autres diplômes qui la confèrent et qu’il est possible d’acquérir plus rapidement et avec moins de peine. Tels sont les diplômes de licenciés èssciences ou ès-lettres ; les diplômes délivrés par l’Ecole des langues orientales, etc.
L’effet de la loi militaire est secondaire, car l’augmentation du nombre des médecins ne s’accentue pas seulement en France, mais aussi dans les pays voisins.
En Allemagne, où la loi sur le recrutement de l’armée n’a pas changé au point de vue médical, chaque année les universités délivrent 1350 diplômes, au lieu de 800 il y a dix ans. La même progression se retrouve en Italie et en Autriche.
16 augmentation bu nombre des médecins
En Angleterre, il est difficile de se rendre compte du nombre des étudiants en médecine, car Texercice de la profession étant libre, il n’existe que des collèges médicaux et les renseignements fournis ne sont pas absolument certains ou comparables.
Il faut donc chercher ailleurs la raison de cette augmentation. du nombre des étudiants en médecine.
Si Ton feuillette une collection de journaux datant de trente ans, on ne trouvera pas d’articles traitant les questions de médecine ou d’hygiène. Au contraire, aujourd’hui il n’est pas de journal qui n’ait heddomadairement sa causerie médicale; on signale, dans des articles de fond, les grandes découvertes scientifiques ; on y discute la qualité des eaux potables, la falsification des substances alimentaires ; à la quatrième page, on préconise des pilules, des poudres médicamenteuses pour toutes les maladies. Les progrès si rapides delà médecine et delà chirurgie dans les dernières années du xix® siècle ; les découvertes si importantes de la bactériologie; la mise en pratique courante des opérations chirurgicales
impossibles autrefois, "râce à l’antisepsie, ont fait croire au père de famille que son fils, auquel il avait fait donner une instruction secondaire suffisante, trouverait dans la médecine un débouché moins aléatoire que dans le commerce ou l’industrie.
En 1894, cet envahissement devenant de plus en plus inquiétant, puisqu’à Paris nous n’avions pas moins de 5000 étudiants en médecine, alors que les locaux dont nous disposons ne permettent de flonner un enseignement profitable qu’à 3000 au maximum, je priai M. Spuller, alors ministre de l’Instruction publique, de s’occuper de cette question. Il la traita à la tribune du Sénat et s’éleva contre cet engouement des parents pour les études médicales, montrant, en présence de la pléthore sans cesse grandissante, les déboires qui attendaient le futur médecin. Ce discours fut résumé dans une circulaire ministérielle, qui fut adressée à tous les proviseurs, principaux de collège, chefs d’institutions, et, résultat que j’osais à peine espérer, la bonne parole fut écoutée et le nombre des étudiants en médecine diminua assez rapidement jusqu’aux envi-
Brocardei. — La Profession médicale i
rons de 4,000 autour duquel il oscille depuis quelques années. Je ne parle que pour la Faculté de Paris, bien entendu (1),
A la même époque, les étudiants étrangers affluaient dans les Facultés de médecine. La France leur ouvrait largement ses établissements scientifiques. Elle pensait qu’il y avait un intérêt national à répandre à l’étranger la science française. Cela est vrai et sans inconvénient pour les Facultés des sciences et des lettres, aussi les Doyens de ces Facultés et le Ministère de l’Instruction publique accordaient avec la plus grande facilité aux étrangers la dispense ou l’équivalence des baccalauréats, ce premier écueil auquel se brisent les ambitions d’un certain nombre de nos candidats nationaux. De plus, si ces étrangers avaient déjà passé une
(1) L’influence des actes législatifs et administratifs ne se traduit c|ue 6 ou 7 ans plus tard sur le nombre des diplômes délivrés. La loi sur le recrutement militaire est de 1889, elle a pu augmenter le nombre des docteurs après 4895, 1896, il faut remarquer que le mouvement progressif s’est accentué dès 1893, 189 L La circulaire de M. Spuller ne se traduira par des chiffres qu’en 1900 et surtout 1901.
ou deux années, dans une Faculté de médecine étrangère, on leur accordait la dispense d’un ou de deux examens. Les avantages pour eux s’augmentaient encore par ce fait que le Français était obligé d’interrompre ses études pour faire un an de service militaire. Cette facilité trop grande dans les dispenses eut ce résultat qu’en 1894, il y avait à la faculté de Paris un étranger sur quatre étudiants.
Si une fois docteur l’étudiant étranger retourne dans son pays, s’il ne vient en France qüe pour terminer son éducation scientifique, ou pour conquérir un titre qui lui permettra de briguer certains emplois officiels dans son pays, nous ne pouvons que nous réjouir ; ainsi se trouve réalisée la conception de la diffusion de la science et de l’influence française, car en rentrant dans sa patrie, ce jeune docteur n’aura garde d’amoindrir la valeur du diplôme qu’il vient de conquérir.
Mais ce n’était malheureusement pas dans ce but purement scientifique que le plus grand nombre des étrangers venaient en France.
Dans certains pays d’Europe et dans l’Amé-
rique du Sud, les divisions politiques et religieuses sont encore plus vives que chez nous et beaucoup de jeunes gens quittaient leur pays, venaient nous demander asile et s’instruire dans nos Facultés sans espoir de retour dans leur patrie.
Ces derniers, avec le bénéfice des dispenses et l’absence deservice militaire, ne luttaient pas avec les étudiants français à armes égales, et venaient grossir ensuite le nombre déjà trop grand des médecins praticiens.
Depuis 1807, nous avons pu faire établir, grâce à la loi sur les Universités, une situation que je crois équitable pour les étrangers et les français.
Ceux qui viennent en France compléter leur instruction, pour obtenir un diplôme leur permettant de solliciter dans leur patrie un emploi officiel, ou pour aller ensuite exercer la médecine dans leur pays, peuvent obtenir des disjienscs ; ils passent les mômes examens médicaux que les étudiants français, mais le diplôme qui leur est conféré est purement universitaire et ne leur permet pas d’exercer la médecine en France.
AUGMENTATION OU NOMBRE DES MEDECINS 2i
Quant aux jeunes gens qui quittent leur patrie sans espoir de retour et ont Tintention d’exercer la médecine en France, ils doivent subir les examens du baccalauréat, comme les étudiants français ; on ne leur accorde aucune dispense, et à la fin de leurs études médicales, ils reçoivent le diplôme d’Etat qui leur permet d’exercer la médecine dans les conditions prévues dans l’article I de la loi de 1892 (1).
A la suite de la création du diplôme universitaire, le nombre des étudiants étrangers diminua rapidement; toutefois il y en a plus d’une centaine qui recherche le diplôme universitaire.
J’insiste volontiers sur les résultats que nous avons obtenus, parce que cet arrêt dans le nombre des aspirants au doctorat en médecine n’est malheureusement que temporaire, il est probable qu’il va bientôt cesser.
Jusqu’à maintenant, le baccalauréat classique était nécessaire pour pouvoir prendre les inscriptions d’étudiant en médecine; il n’en va plus être ainsi.
(l).Broiiardel, L'Exercice delà médecine et le charlatanisme, '1899, p. 45
En *885, dès la création du baccalauréat moderne, ses parrains au Conseil supérieur de l’Instruction publique voulurent que ce baccalauréat, dont le prog-ramme ne comportait ni latin ni grec, suffit pour les études médicales. Quelques-uns de mes collègues et moi protestèrent énergiquement, et bien que la question soit revenue en discussion, à maintes reprises, bien que parfois les séances aient été présidées par les ministres, venant donner leur appui moral au baccalauréat moderne, nous réussîmes à grouper une majorité hostile à tout changement dans le bagage universitaire exigé du futur étudiant en médecine.
La raison de mon opposition est ta suivante :
Le corps médical se plaint que le nombre de ses membres augmente dans une proportion qui n’est pas en rapport avec les besoins de la population. Il se plaint egalement que les jeunes gens à qui on délivre le diplôme de Docteur ne
soient pas toujours suffisamment préparés àrem-
phr dans la Société les fonctions qui leur sont dévolues.
Je ne veux pas, aujourd’hui, apprécier en dé-
tail le bien ou le mal fondé de ces plaintes, mais retenirunedeleurscauses. Des projets de réforme du baccalauréat ont été soumis aux discussions du Conseil supérieur de l’Instruction publique.
^Leur adoption aura sur l’avenir de notre profession une g’rave répercussion.
A la suite d’une longue enquête, la Chambre des Députés a pris parti sur la réforme de l’enseignement secondaire. Quelques-unes des résolutions adoptées sont excellentes, d’autres sont fâcheuses :j’en ferai la critique avec la déférence due aux législateurs, mais avec la liberté d’un homme qui, témoin d’une erreur, cherche à la mettre en évidence, pour empêcher qu’elle n’ait une trop longue durée.
L’erreur, suivant moi, est celle-ci : il est créé quatre types d’études menant à quatre formes de baccalauréat :
A. Latin et grec.
B. Latin et langues vivantes.