C. Latin et sciences
D. Français et sciences, sans latin.
Malgré leur diversité, ces quatre baccalauréats auront les mêmes sanctions, et ouvri-
ront au jeune étudiant les portes des diverses Facultés : lettres, sciences, droit, médecine.
Il semblera, sans doute, que l’idéal d'une préparation à des études aussi dissemblables serait précisément l’inverse et que, la culture intellectuelle devant être aussitôt que possible appropriée au but final, il faudrait choisir dans la pédagogie les enseignements propres aux études spéciales à chaque carrière.
Avant de chercher si, dans ce baccalauréat quadricéphale, il y a des formes favorables et d’autres peu compatibles avec les études médicales, essayons de nous rendre compte de ce que devraient être les enseignements dont serait muni le futur étudiant en médecine au moment où il conquiert le titre de bachelier.
Quelles sont les qualités que doit posséder un médecin ; dans son intérêt, dans celui de la Société à laquelle il va donner ses soins? Ces deux intérêts sont absolument solidaires.
L’exercice de la médecine exige des connaissance s scientifiques ; non seulement je l’admets, mais je le proclame. L’année préparatoire consacrée aux études de physique, de chimie, d'his-
toire naturelle donne satisfaction à cette nécessité.
Mais l’exercice de la médecine exige une autre condition, celle delafinesse d’observation; l’étude des sciences seules (quatrième forme du baccalauréat) peut-elle la donner?
Dans les sciences, les vérités sont absolues. La solution d’un problème de mathématiques, de géométrie, de physique est juste ou fausse, elle ne peut pas être à peu près juste, elle l’est ou ne l’est pas. L’élève fait l’effort intellectuel suffisant pour comprendre le procédé par lequel on arrive à la vérité, mais une fois la question résolue, toute discussion cesse. Il retient, il emmagasine le fait.
Dans les lettres, l’absolu n’existe pas, tout est relatif. L’interprétation des textes est plus ou moins fidèle, plus ou moins heureuse, la sensation que provoque l’audition d’un morceau de poésie ou de littérature varie avec l’art qu’y apporte le lecteur, avec la disposition personnelle de l’auditeur. La critique est toujours ouverte, elle porte sur les nuances, elle évoque les comparaisons, empruntées aux autres auteurs ou à
notre conscience intime. Le jugement émis est toujours révisable, rien n’est définitif. Si, au lieu d’être auditeur, vous voulez faire comprendre les raisons de votre admiration ou de vos critiques, à des auditeurs différant par leur âge, par leur éducation première, emploierez-vous les mêmes phrases?
L’idée que vous voulez exposer sera la même, vos procédés pour l’exposer seront absolument différents. Que vous soyez auteur ou professeur, vous serez obligé de faire appel à toute la finesse de votre observation pour pénétrer dans l’esprit du lecteur ou de l’élève.
Or, dans l’exercice de la médecine, tout est relatif. Devant chaque malade vous êtes obligé de faire un effort de synthèse, de noter les symptômes, de les grouper en tenant compte de leur date d’apparition, de leur intensité, de leur forme, de noter également ceux qui manquent et qui existent d’ordinaire dans la maladie en présence de laquelle vous êtes, d’apprécier la gravité que la présence des uns, l’absence des autres fait prévoir pour l’avenir, déjuger ce que ces variétés imposent pour les indications thérapeutiques.
Dans toutes ces observations partielles, il n’y a jamais rien d’absolu, le problème que vous avez à résoudre est en évolution devant vous, il se modifie de jour en jour, parfois d’heure en heure ; votre jugement, votre intervention se font sur des données constamment variables, qui ont pour base les souvenirs, les antécédents du malade, les observations analogues, les comparaisons tirées de votre expérience antérieure.
Tout ce qui peut développer dans l’éducation ces aptitudes de jugement doit faire partie du bagage que le jeune étudiant doit posséder au moment de son entrée à la Faculté.
Je n’ai examiné que le malade et le médecin ; mais pour remplir son devoir, le médecin doit observer le milieu dans lequel il est appelé, comprendre si le malade peut y recevoir les soins nécessaires, se rendre compte de l’intelligence, des aptitudes, du dévouement des personnes qui l’entourent.
Les affections de deux malades n’ont jamais été identiques, jamais je n’ai vu deux fièvres typhoïdes, deux tuberculoses évoluer de môme, jamais les milieux dans lesquels se trouvent les
malades ne présentent les mêmes conditions favorables ou défavorables à la guérison.
C’est sur l’observation de ces conditions si diverses, si complexes, que le médecin établit la ligne de conduite utile à son malade.
Quand un médecin est fixé sur ce qu’il doit faire, il doit imposer sa volonté au malade et à son entourage. Il doit avoir autorité et savoir convaincre. Une des sources de son autorité vient de la supériorité de sa culture intellectuelle; sa possibilité de convaincre dépend de l’art avec lequel il exposera au malade et à sa famille, suivant l’état moral de l’un et de l’autre, et dans les formes nécessaires et adaptées à chacun, les règles qu’il faut observer.
M. Fouillée a parfaitement rendu cette pensée dans le passage suivant que je lui emprunte :
« La grande tradition médicale (1), depuis les Grecs, depuis les chefs-d’œuvre encore vivants d’Hippocrate, fut toujours de considérer la médecine comme dépendant à la fois des sciences naturelles et des sciences morales : mens sa7ia
(1) Alfred Fouillée, Revue scientifique, 29 mars 1902 j). 385.
AUGMEiM'ATlON DU NÜMUUE DES MEDECINS 2i)
in corpore sano. Le médecin, en ag'issant sur le corps, agit aussi sur ce qu’on appelle l’esprit, sur le moral; en agissant sur l’esprit, il agit aussi sur le corps... De nombreux problèmes moraux et môme sociaux se posent à lui dans la pratique de sa profession ; il a souvent de redoutables responsabilités à assumer. Il est pour beaucoup de familles un conseiller dans mille situations délicates. 11 fréquente les milieux sociaux les plus cultivés en même temps qu’il se dévoue aux plus pauvres ; il doit avoir reçu luimême la plus haute culture morale, si l’on ne veut pas qu’il soit réduit à n’être plus aux yeux des familles qu’un industriel, un exploiteur de la vie et de la mort. La médecine n’est-elle pas ou ne devrait-elle pas être la science appliquée au dévouement ? Il ne s’agit pas de savoir si le grec ou le latin sont ou ne sont pas nécessaires pour comprendre les termes de médecine; quelle misérable façon devoir les choses par leurs plus petits côtés ! Il s’agit, encore un coup, de savoir si la culture la plus haute convient aux missions les plus hautes, aux missions philanthropiques, et si la Société n’a pas le droit, pour garantir
ses propres membres contre l’exploitation des charlatans et « morticoles », d’imposer à ses médecins la meilleure éducation littéraire et philosophique. Cette éducation est d’ailleurs le seul moyen de contrôle que le public ait à leur égard : je ne puis vérifier la valeur technique du médecin de ma famille; que l’Etat établisse donc les garanties de sa valeur sociale et, par une conséquence inévitable, professionnelle.
« Un correspondant m’écrit que le médecin perd son autorité s’il ne sait pas le latin, comme le curé de sa paroisse ; cette considération me touche peu ; grec et latin ne valent que comme des instruments de culture intellectuelle; mais ce qui est vrai, c’est que le médecin perd son autorité et son action sur les familles, si l’on ne sait pas qu’il a reçu la plus haute éducation littéraire et philosophique. »
L’expérience confirme-t-elle ces remarques? En France, sous l’Empire, on avait créé la bifurcation des études, une branche menait au baccalauréatèslettres,l’aiitreaubaccalauréatès sciences, celui-ci ouvrait la porte des Facultés de mécine. Quelques années après cette organisation,
les études médicales faiblirent, et sur l’avis des Facultés et un rapport deDenonvilliers au Conseil supérieur de l’instruction publique on revint sur cette disposition et le baccalauréat ès lettres fut de nouveau exigé. Remarquez que dans le système de la bifurcation, pour acquérir le baccalauréat des sciences, on devait faire des études latines, en commun avec les « littéraires » . La quatrième forme du baccalauréat proposé n’en comporte plus trace. Cette expérience est ancienne, seuls les médecins de ma génération peuvent s’en souvenir. Mais elle est confirmée par les résultats plus récents d’une tolérance accordée dans des conditions beaucoup plus favorables en apparence à la culture exclusivement scientifique.
Au Comité de l’enseignement médical du ministère, nous avons accordé la dispense du baccalauréat ès lettres, non pas aux bacheliers ès sciences, mais aux licenciés ès sciences, c’est-àdire à des jeunes gens qui avaient conquis ce grade par un travail d’une durée moyenne de trois ans et après qu’ils avaient subi des examens difficiles.
D’une façon générale, leurs études médicales ont été inférieures à celles de leurs camarades.
32 auumüntatiün du nombre des médecins
L’inverse s’est produit pour les étudiants en médecine^ licenciés es lettres, ou licenciés en droit, et comme tels dispensés du baccalauréat ès sciences. Presque tous ont été de brillants élèves.
M.le professeur Dastre, à qui, il y a quelques années, j’exposais mes préoccupations, voulut bien confirmer mes opinions par l’exposé de sa propre histoire. Élève de l’École normale, il en sortit muni de tous les diplômes scientifiques. Il ajoutait: « Lorsque j’ai quitté l’École normale et abordé les études médicales, je suis resté deux ans avant de comprendre ce que l’on voulait m’enseigner. Quand je sortais de l’hôpital, je me prenais à regretter de n’avoir rien appris. » Habitué à suivre une méthode dans laquelle les faits sont logiquement enchaînés les uns aux autres, M. Dastre se trouvait désorienté par cette autre méthode qui s’impose aux médecins, étudier un malade en lui-même, passer à un second malade qui n’a aucun rapport avec le précédent, et peut-être ne retrouver que quelques semaines, quelques mois après, un troisième malade comparable, mais non semblable à l’un des précédents.
C’est par ces comparaisons successives, accumulées chaque jour, pendant des années, que se fait l’esprit médical.
L’importance de la culture littéraire la plus élevée n’a pas échappé à des savants qui n’étaient pas médecins.
Les premières Écoles réales supérieures furent instituées en Prusse il y a cinquante ans. Liebig écrivait à cette époque : « A partir du jour où l’éducation allemande va être transformée, où au lieu de faire perdreaux jeunes gens plusieurs années en études stériles, on les mettra en rapport avec la réalité, on les initiera aux choses de la nature qui tiennent à la vérité plutôt qu’à la fantaisie, il se fera une révolution dans l’intelligence allemande et elle conquerra le premier rang en Europe. »
Trente ans plus tard, quatre ans avant sa mort, Liebig écrivait : « J’ai dit que l’éducation par les choses naturelles convenait seule aux jeunes gens qui doivent se vouer à la science. L’expérience m’a enseigné ceci : les élèves venant des
Ecoles réales dans mon laboratoire sont, pendant
la première année, supérieurs à ceux des gym- Broüardel. — La Profession médicale 3
nases ; la deuxième, ils leur sont égaux ; la troisième, ils leur deviennent inférieurs. »
M. Lippmann me disait un jour : « Des jeunes gens sont arrivés brillamment au doctorat ès sciences sans avoir fait des études littéraires ; mais une fois qu’ils sont reçus docteurs, ils ne travaillent plus, ne font pas de découvertes ; guidés, ils vont bien, mais pour marcher seuls, ils ne sont pas de gymnastique suffisante. Leur initiative est en défaut. »
On a répété que la réforme projetée pour la France était adoptée en Allemagne, c’est une erreur, tenant à une connaissance imparfaite de l’organisation universitaire allemande.
Le nouveau règlement prussien ouvre Vaccès des Universités aux élèves sortant de toutes les Écoles secondaires, gymnases classiques (latin, grec), Réal gymnases (latin, sciences). Écoles réales supérieures (sans latin).
INIais si les universités sont ouvertes à tous ces élèves, tes écoles de médecine sont fermées aux élèves des Écoles réales supérieures (sans latin).
Une lettre de M. Paulzen (de Berlin), à
M. Alfred Fouillée, expose la situation vraie. Voici cette lettre :
En Prusse, le certificat de maturité {Reifeeengniss) des trois sortes d’écoles ouvre l’accès des études universitaires, pour les Facultés de philosophie (lettres et sciences) et de droit, ainsi que les hautes études techniques.
Au contraire, les élèves des Ecoles réales supérieures (sans latin) sont exclus des Facultés de médecine. Les règlements relatifs aux études médicales sont choses d’Empire {Reichssache), c’est-à-dire ne dépendent pas du ministère prussien, etc.
Aux Etats-Unis, cent quatre collèges donnent renseignement médical et délivrent des diplômes. Dans les grandes Universités on réagit contre deux vices de cet enseignement ; les études sont trop courtes, les élèves entrent sans avoirla culture que donne l’enseignement secondaire. Il en résulte, de l’avis des professeurs
américains, qu’ils font de bons chirurgiens, mais que la pathologie interne, la médecine sont très inférieures. Quel remède proposent-ils? Allongement de la durée des études médicales, création d’un stage hospitalier analogue à celui qui est en usage à Paris, et surtout ils veulent que l’élève n’entre dans les universités qu’après
avoir prouvé qu’il a reçu une culture littéraire dont le latin serait la base.
C’est alors que de tous côtés affluent les témoignages des savants, des médecins de tous les pays, pour démontrer que l’esprit du médecin ne se forme que par les méthodes d’observation, propres aux études littéraires, qu’en France on donne accès dans les Facultés de médecine à des jeunes gens bien préparés pour d’autres carrières, mais mal préparés pour la carrière médicale.
Le corps médical se plaint que les médecins sont trop nombreux, et qu’ils entrent dans la carrière insuffisamment préparés; j’ajoute que la Société est intéressée, plus encore que les médecins, à ce que cette situation, dangereuse pour elle, ne se perpétue pas; la réforme nouvelle perpétuera et aggravera sur ces deux points la situation actuelle.
Parmi les quatre types de baccalauréat projetés, j estime que deux types peuvent donner accès aux études médicales : les types A (latin et grec), B (latin et langues vivantes), ce dernier serait à mon avis le préférable. J’accepterais en-
core le type C (latin et sciences), bien qu’il rappelle singulièrement la branche scientifique de la bifurcation de 1851, à laquelle on a dû renoncer après expérience faite ; mais je repousserais sans hésitation le type D (français cl sciences, sans latin).
Qu’on ne se méprenne pas d’ailleurs sur le sens de ces observations. Il ne s’agit pas seulement de sauvegarder les intérêts d’une profession. La Société a exactement les mêmes intérêts que les médecins. Elle est en danger, si elle n’a pas un corps médical digne de toute sa confiance. Elle ne l’aura que si celui-ci n’est pas exposé à subir les compromissions que suggèrent les difficultés de la vie. Le malade n’est pas compétent pour apprécier la valeur d’un médecin, il se livre à lui; la puissance des charlatans le démontre tous les jours. Que la Société prépare donc, dans son intérêt à elle, une génération de docteurs en qui scientifiquement et moralement elle puisse avoir toute sécurité.