LIBRAIRE DE L’ACADÉMIE DE MÉDECINE 120, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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LA
Replacer sous les yeux des médecins d’aujourd’hui les noms de ceux qui, il y a un siècle, étaient les premiers dans la profession, ou de ceux qui, vivant à cette époque, ont laissé un nom dans la science ; retrouver la souche des familles qui, fidèles à leurs traditions, se sont perpétuées jusqu’aujourd’hui dans l’exercice de la médecine; donner, à l’occasion, une idée sommaire de l’organisation médicale du temps ou des charges dont nos prédécesseurs étaient investis ; passer rapidement en revue les illustrations médicales de l’Europe au dix-huitième siècle, tel est le but de ce travail.
En l’année 1776 qui est le point de repère de nos recherches, l’exercice et l’enseignement de la médecine étaient régis par l’édit de Louis XIY de 1708. Cet édit était certainement plus libéral et plus protecteur tout à la fois que les lois ou les décrets qui l’ont suivi à travers nos révolutions. 11 est inutile de reproduire ses dispositions ou même l’énumération des nombreuses épreuves imposées aux candidats pour l’obtention des grades. On trouvera ailleurs ces renseignements, notamment dans l’intéressant travail de M. Corlieu sur l’ancienne Faculté de Paris. Il faut cependant remarquer
que le soin, la solennité, les frais élevés même des actes probatoires, donnaient au nouveau docteur une haute idée de sa profession (1).
A Paris, l’élection du doyen de la Faculté avait lieu tous les deux ans avec apparat dans l’assemblée générale des docteurs régents; les professeurs étaient, eux, élus pour un an à la pluralité des voix. Le nombre des cours s’élevait de six à huit. Le gouvernement n’avait rien à voir dans la gestion de la Faculté, gestion qui embrassait les acquêts, les dépenses, le contrôle général; il reçut même à l’occasion plus d’un service de la corporation. C’est ainsi qu’elle prêta sur quittance au roi Louis XIII, dans l’embarras, une somme de mille écus. Son indépendance était tellement respectée que Richelieu ne put lui faire recevoir deux médecins rejetés par elle. Dans l’affaire d’Urbain Grandier, malgré le grand cardinal et son sinistre agent Laubardemont, les docteurs commis par la Faculté, en dépit des menaces et des promesses, ne rendirent d’autre jugement que celui que leur dictaient leur conscience et leur raison, jugement qui, soit dit en passant, peut s’appliquer à toutes les aventures de ce genre survenues depuis : Multa ftcta, pauca vera, a dœmone nulla.
La situation sociale des médecins n’était plus, à la fin du dix-huitième siècle, ce qu’elle était cent ans auparavant. Molière avait pu trouver dans l’esprit de routine et dans le pédantisme des médecins de son temps, pédantisme accusé par leur costume, leurs allures, leur langage, les éléments à l’aide desquels il composa les types comiques qui depuis deux siècles égayent la scène française. Au dix-huitième siècle il y
(1) A Paris, les frais de réception au doctorat s’élevaient à 8000 livres, somme considérable pour le temps ; mais la Faculté avait des boursiers et exonérait des droits les sujets d’un mérite exceptionnel.
avait d’autres ridicules à saisir, d’autres travers à flageller. Les médecins n’étaient plus des grotesques, ils étaient devenus des mondains. Mais laissons parler les témoins : «Au lieu d’un homme grave, au front sévère et pâle, pesant ses paroles en grondant, il aperçoit un agréable, parlant de tout autre chose que de la médecine, souvent étendant une main blanche, jetant une dentelle avec symétrie, parlant par saillies, et jaloux d’étaler au doigt un gros brillant » (Mercier, Tableau de Paris). Après le satirique qui ne connaît le grand monde que par ouï-dire, voici un personnage titré qui porte sur nos confrères ses contemporains, un jugement analogue en montrant la place qu’ils occupaient : « L’influence était étonnante que les principaux médecins exerçaient en ce temps-là sur leurs malades de la haute société et surtout sur les femmes. Je ne saurais comparer les sentiments de ces dames pour leurs médecins qu’à ceux que leurs grand’mères avaient, à la fin du siècle de Louis XIY, pour leurs directeurs. Les médecins qui avaient cette vogue extraordinaire étaient en très petit nombre, ce qui ne doit pas étonner lorsqu’on songe qu’ils devaient réunir à des talents reconnus dans leur art un esprit d’élite, la connaissance du cœur humain, l’usage du monde et des manières agréables d (Duc de Lévis, Souvenirs et portraits).
C’était, on le voit, une transformation complète du type fixé par Molière, type qui n’était que le portrait poussé jusqu’à la charge des médecins de son siècle. La cause de ce changement n’est pas difficile à trouver. D’une part, en effet, les doctrines philosophiques prédominantes au dix-huitième siècle avaient mis en grande faveur tout ce qui concernait l’étude de l’homme physique et ceux mêmes qui s’en occupaient. D’autre part, les idées nouvelles qui se faisaient jour avaient
ouvert aux représentants les plus renommés de la profession médicale les boudoirs et les salons de la noblesse. « Vivant au milieu d’une société aristocratique, ils en avaient pris les grandes manières, et par leur science du monde, la dignité de leur tenue, non moins que par leur valeur professionnelle, ils savaient s’y faire respecter. Le commencement de notre siècle a vu les derniers types de ces médecins d’autrefois dans les Hallé, les Portai, les Demours, les Desessart. » Telle est l’appréciation que porte sur ceux, qu’en raison de son âge, il a encore pu connaître, un médecin lettré, aujourd’hui disparu, Réveillé-Parise.