LES MÉDECINS A PARIS
En ce temps-là, cent quatre-vingt-dix docteurs composaient la Faculté de médecine de Paris. Son prestige, sérieux encore, avait été cependant successivement amoindri par l’émancipation des chirurgiens, par la création de l’Académie de chirurgie, de la Commission royale de médecine, et de la Société royale de médecine, dont les fondements étaient jetés en l’année 1776. La Faculté n’était plus l’oracle indiscuté auquel les pouvoirs publics et les particuliers demandaient des avis. La création de la Société de médecine de Paris avait révélé son « insuffisance » (1). Son esprit de domination et d’intolérance lui avait créé des difficultés sérieuses de la part des siens ou lui avait valu des attaques réitérées de la part des autres. Néanmoins, telle qu’elle était constituée, la Faculté était encore respectée et se respectait plus que ne le fait au-
(1) Le mot est de Mercier, loc. cit.
jourd’hui le corps médical, si corps il y a. Elle était depuis un an installée mesquinement dans un local de la rue Jeande-Beauvais, abandonné par l’Ecole de droit, pendant que l’Académie royale de chirurgie se faisait construire le bâtiment somptueux pour le temps, où s’est abritée si longtemps la Faculté notre contemporaine. En 1776 Louis Alleaume était doyen, Bourru, bibliothécaire. Indépendamment des cours faits aux Ecoles de médecine par les professeurs officiels, les étudiants pouvaient en suivre d’autres publics ou gratuits. Au Jardin du Roi, Antoine Petit enseignait l’anatomie, Macquer la chimie, A. de Jussieu la botanique. Au collège de Navarre, Brisson, de l’Académie des sciences, maître de physique et d’histoire naturelle des Enfants de France, faisait toute l’année un cours de physique expérimentale. A la Prévôté, Lefébure de Saint-Ildephont donnait des leçons sur les maladies vénériennes ; de même Gardanne en son domicile. Enfin des cours particuliers sur les diverses branches de l’enseignement médical offraient aux étudiants de précieuses ressources, si l’on en juge parle nom des professeurs. Portai, Vicq-d’Azyr, Pelletan, Ferrand enseignaient ainsi l’anatomie dans leurs amphithéâtres particuliers; Oesault, Peyrilhe, Goubelly, la chirurgie; Alphonse Le Roi, Lebas, Lauverjat, les accouchements; Bucquet, Mirouart, Rouelle, Valmont de Bomare, Sigaud de la Fond, la chimie, la physique, l’histoire naturelle; le dentiste Botot, l’art dentaire.
Voici en outre, dans le personnel de la Faculté, les noms qu’il faut retenir. Je cite d’abord ceux que l’opinion publique plaçait alors au premier rang, ceux que depuis on aurait appelés les princes de la science : Bouvart, Bordeu, Lorry, Tronchin marchaient en tête.
Bouvart, l’un des plus anciens, très recherché malgré sa
rudesse apparente, voyait affluer principalement dans sa maison de la rue de Richelieu, Sa finance, la magistrature, le clergé. Redouté pour son esprit caustique, il faisait à Bordeu une guerre acharnée qui donnerait de son caractère une fâcheuse idée si, d’autre part, on ne l’avait vu montrer une indépendance rare en refusant à Louis XY d’être son premier médecin; ce qui ne l’empêcha pas toutefois d’être anobli par lui et décoré du grand cordon de Saint-Michel. Par rang d’ancienneté venait après lui Lassone, le véritable fondateur de la Société de médecine, alors premier médecin en survivance de Louis XYI et de Marie-Antoinette, auxquels il ne devait pas survivre. Lorry, praticien savant et lettré, marchant de pair avec Bouvarl et Bordeu, avait échappé par son caractère généreux et élevé aux inimitiés que rencontrèrent ses deux émules. Lieutaud occupait une grande situation sociale et scientifique par ses fonctions auprès de la famille royale et par ses ouvrages, bien oubliés aujourd’hui, quoiqu’ils fussent alors publiés en français, en allemand et en latin. Bordeu, l’intelligence médicale la plus élevée de ce temps, comptait ses clients à la cour et dans la haute noblesse; il habitait rue de Bourbon, chez le prince de Condé, dont il était conseiller médecin. L’estime publique plaçait auprès des hommes que je viens de nommer Pierre Poissonier, très recherché dans le grand monde pour son esprit et ses manières distinguées. En possession de hautes positions officielles ou académiques, il fut chargé d’une mission diplomatique secrète auprès de l’impératrice de Russie Elisabeth, et revint de Pétersbourg inscrit dans le tchin au rang des lieutenants généraux. A un rang moins élevé dans le classement professionnel établi par l’opinion, se trouvaient des hommes de talent qui ne faisaient alors que débuter dans la carrière, ou que la
postérité a mis à leur vraie place. Les uns se distinguaient ou devaient se distinguer dans les sciences auxiliaires : Jean d’Arcet, Macquer, chimistes éminents, tous deux professeurs royaux; Geoffroy, naturaliste, auteur d’un poème latin sur l’hygiène; Paulet, l’adversaire du magnétisme et l’auteur d’un bon traité sur les champignons, réimprimé en 1855; les trois de Jussieu, logés ensemble au Jardin du Roi, où professait Antoine-Laurent à côté de son oncle Bernard . D’autres devaient conquérir dans l’histoire ou la littérature médicale une place honorable : tels étaient Barbeu, le polygraphe; Bosquillon, traducteur et commentateur distingué, professeur royal en grec , le Littré de l’époque; Hazon, l’historien de la Faculté; Lebègue de Presle, avocat au Parlement, censeur royal, traducteur fécond, ami de J. -J. Rousseau; Vicq-d’Azyr, l’une des gloires littéraires de la médecine, membre de l’Académie des sciences à vingt-cinq ans.
L’anatomie avait pour représentants dans les docteurs delà Faculté : Descemet, Bertin (le père du collaborateur de M. Bouillaud) ; Antoine Petit, Fun des bons professeurs du temps, bienfaiteur de la profession, qui ne crut pas déroger à la gravité doctorale en donnant deux comédies au théâtre. On peut encore citer parmi les notables praticiens : Andry, Maloët, qui devinrent médecins de Napoléon Ier; Baron, Roussille de Chamseru, tous deux médecins des armées, le premier avant, le second après la Révolution; Lemonnier, qui donna à Louis XVI, jusque dans la prison du Temple, les témoignages de la plus courageuse fidélité; Guillotin, honnête homme, fourvoyé plus tard dans la vie politique, et qui conçut une douleur profonde en voyant l’effroyable usage que la Révolution fit d’un instrument imaginé dans une pensée d’humanité ; Desessarts, médecin des enfants, le dernier doyen
de l’ancienne Faculté ; Desbois (de Rochefort),7jui ouvrit le premier à Paris, à l’hôpital de la Charité, des leçons cliniques; Lalouette, Gardanne, syphilographes médiocres; Bâcher, Malouin, Majault, dont le nom a survécu dans les pharmacopées; Bajon, collaborateur de Daubenton, médecin voyageur qui fit connaître la Guyane; Dubourg, médecin lettré et polygraphe, l’ami, le correspondant et le premier traducteur de Franklin; Buchoz (de Metz), auteur de 300 volumes, dont pas un, dit Montfalcon, n’est au-dessus du médiocre.
A la suite des 190 docteurs, dont 178 seulement résidaient à Paris, étaient inscrits 6 bacheliers gagnant licence, parmi lesquels se trouvait Sigault, l’inventeur et le bruyant défenseur de la symphiséotomie. Enfin, en dehors delà Faculté et de la vie professionnelle, Ribeiro de Sanchez, après avoir longtemps parcouru l’Europe, vivait depuis trente ans dans la retraite avec la réputation d’un érudit de premier ordre, sachant toutes les langues, connaissant tous les savants de l’époque.