‹ La proie du néant (notes d'un pessimiste)Chapitre 4 sur 10 · IV DÉDICACE · texte numérisé non relu

IV DÉDICACE

quelques minutes pour vivre par le cœur. . .

Employons-les.

Allons ! Mosès, grimpe sur mon épaule, et toi, Léa, bondis sur mes genoux, et, dans Toubli du passé, du présent et de l'avenir, joutons à qui sera le plus caressant de nous trois.

Votre maître et ami,

AsnièreSf 30 septembre 1885.

L'ÉTERNEL

L'ÉTERNEL

Que la justice éternelle, s'il en est une, s'accomplisse, fût-ce contre ma patrie, contre ma famille, contre mes amis, contre moi-même !

Si un Dieu créateur existe, il est évident que le plus essentiel de ses attributs c'est l'absolue justice, car ce Dieu, sans la volonté ni le pouvoir d'être juste, serait moralement au-dessous de l'homme. Et il ne peut être juste qu'à la condition de réparer le tort fait injustement, non seulement à l'homme, mais au plus humble

et au plus rudimentaire des êtres de sa création. La logique nous oblige donc à affirmer que, dans rhypothèse où il y aurait un Dieu par delà rUnivers, il est impossible d'admettre que le cochon qu'égorge un charcutier, que le cerf que force un chasseur, que le chien dont le vivisecteur fouille d'une lame aiguë les chairs palpitantes, que l'oiseau dont un enfant détruit la couvée, que l'insecte dont il arrache les pattes et les ailes, que la fleur même qu'une femme casse insouciamment sur sa tige ou plutôt que la plante dépossédée de cette fleur, — oui, il est impossible d'admettre que tous ces êtres et bien d'autres qu^on pourrait citer à rinfini, ne doivent pas recevoir de ce Dieu quelque compensation ultérieure aux maux qu'ils soufirent par suite de la destinée qu'il leur a faite sciemment.

Or, comme cette conséquence nécessaire de l'existence d'un pareil Dieu nous conduirait droit à l'absurde, n'est-on pas fondé à dire qu'il n'existe pas?

Ce qui existe indubitablement c'est l'Univers, animal éternel et infini, éternellement et infi-

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nîment égoïste, qui se repaît de sa propre substance Jouit et souffre à la fois, de telle sorte que la jouissance et la douleur sont neutralisées en lui Tune par Tautre, se contemple et s'admire sans cesse dans tous ses mouvements, lesquels sont les modes d'expansion des choses visibles et invisibles, et ne prend pas plus de souci des êtres contingents qui se renouvellent en son être nécessaire que Thomme des cellules vitales composant son corps.

La grande loi de l'Univers, autrement dit de la Machine-Dieu, c'est l'équilibre, l'équilibre dans rinfini, l'équilibre dans rÉternel.

Voilà ce qui fait que l'Être nécessaire s'alimente aux transformations perpétuelles des êtres contingents qui composent sa substance, transformations produites elles-mêmes par une rupture d'équilibre chez ces êtres. Que nous naissions ou que nous mourions, que nous enfantions ou que nous tuions, que nous jouissions ou que nous souffrions, que nous fassions ce qui nous parait le bien ou que nous commet-

tions ce qui nous paraît le mal. nous travaillons aveuglément au maintien forcé de cet équilibre suprême, en trouvant ou perdant le nôtre propre.

A la Machine-Dieu, dont nous déterminons pour une part le fonctionnement, nos vices sont aussi indispensables que nos verCus, et nos actions les plus odieuses, au point de vue humain, que nos plus nobles actions.

Mais il ne s'ensuit pas que nous soyons le moinsdu monde vouéspar prédestination à jouer tin rôle jugé exécrable par les hommes plutôt qu'un rôle qu'ils s'accordent à dignifier.

Nous pouvons faire librement, jusqu'à un certain point, notre lot moral, durant cette vie éphémère, première et dernière vie de ce petit ensemble de molécules qui constitue notre personnalité, je dis : jusqu'à un certain point, car il faut tenir compte du naturel et de l'éducation ; nous pouvons même améliorer considérablement notre milieu, mais il ne saurait nous appartenir de faire disparaître de l'Univers ce qui nous semble le mal, car ce serait détraquer la Machine-Dieu qui a besoin de ce mal pour

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fonctionner. Tout ce que nous pouvons, c'est le déplacer en notre sphère.

Et, à ce propos, il faut remarquer que les idées spiritualistes sur la perfection divine sont entachées de Tanthropomorphisme le plus enfantin.

Les croyants en un Dieu personnel voient la perfection divine dans le rayonnement par ce Dieu de nos vertus poussées au delà de toutes limites.

A nos yeux, au contraire, ce qui fait la perfection de la Machine-Dieu, c'est l'équilibre de toutes les forces manifestées dans l'Univers et, par exemple, de celles qui sont favorables à l'Humanité avec celles qui lui sont contraires ; c'est la neutralisation réciproque du mal et du bien, tels qu'ils apparaissent à nos sens.

Nous sommes tellement esclaves des mots qu'il n'y a peut-être pas un seul athée déclaré qui, s'il cause, ne dise: — Mo7i Dieii/oni; mon Dieu/ non; Dieu merci! etc., etc., et

s'il souffre, ne s'écrie : — Ah! mon Dieu, que je souffre!

En quoi il a plus raison qu'on ne pourrait croire, car, si déclaré qu'il soit comme athée, rien ne serait plus facile que d'obtenir de lui l'aveu que Dieu seul existe et que les autres êtres ne sont que ses modifications partielles et changeantes.

Appelons, si vous voulez, Dieu la synthèse des forces cosmiques, et n'en parlons plus.

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En contemplant les effrayantes ténèbres d'où sort la vie splendide de l'Univers, les aveugles seuls (et il y en a de -très illustres) prétendent qu'ils voient quelque chose; ils vont même jusqu'à raconter leurs visions aussi fantasmagoriques que celles de ces enfants qui appuient les deux mains sur leurs paupières fermées.

Quant aux clairvoyants (et il y en a de très humbles), bien qu'écarquillant les yeux, ils reconnaissent qu'ils ne voient rien du tout.

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N est-il pas admirable qu'en pensant n'agir que pour soi, durant les quelques années de vie qui lui sont dévolues, Thomme ne cesse pas une minute de fonctionner comme Tun des rouages de la Machine-Humanité, qui est elle-même Tun des rouages de la Machine-Terre, qui est ellemême Tun des rouages de la Machine-Univers?

En sorte que l'homme, comme les autres êtres d'ailleurs, sert, en dépit... quedis-je? en raison même de son égoïsme congénital, à mouvoir rUnivers.

Action et rt»actiou, flux et reflux, composition et décomposition, équilibre instable... c'est tout le système du Monde.

La Nature se joue terriblement des explications plus ou moins saugrenues que nous prétendons donner d'elle, qui n'a peut-être ellemême aucune conscience de ce qu'elle est.

Si réellement l'Univers a un maître, il se pourrait bien que nous fussions tenus envers le maître de l'Univers, qui nous invite à passer chez lui nos quelques jours d'existence, à la même politesse qu^envers la maîtresse de la maison où nous allons passer la soirée. Donc il ne faudrait se plaindre ni du chaud ni du froid, ni que le buffet est accaparé par quelques-uns dont nous ne faisons point partie, ni que nous sommes un peu bousculés, ni que nous ne sommes pas accueillis avec la même faveur que d'autres, mais avoir le sourire sur les lèvres, depuis le moment où nous entrons jusqu'à celui où nous sortons, et même quand on nous marche sur le pied... ou sur le cœur.

Nous nous exagérons ridiculement l'importance de THumanité dans l'Univers et la nôtre dans l'Humanité.

En voyant que la Nature nous défait avec beaucoup moins de peine qu'elle n'en a eu à nous faire, nous nous targuous qu'elle se doit à

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elle-même de conserver précieusement quelque part notre précieuse substance.

Précieuse? Eh ! sans doute pour nous, durant le peu de temps qiîe nous en jouissons, mais pas pour elle qui Ta sitôt remplacée.

Hélas ! hélas ! la Nature se moque bien dt nous tous, tant que nous sommes I

Au delà de Thorizon intellectuel de THumanité, à quoi bon chercher à savoir et même à entrevoir quoi que ce soit ?

Tout est également incertain dans ces régions» parce que tout est également incompréhensible. Je ne sais aucune raison de me faire, sur le problème de la vie universelle, telle idée plutôt que telle autre idée diamétralement opposée, et de croire, par exemple, que la matière est une création d'un être préexistant appelé Dieu, plutôt que de croire qu'elle est incréée.

La question du premier germe n'est pas moins insoluble dans un cas que dans l'autre. Les partisans de la création de la matière par Dieu s'appuient sur cette considération que la

matière n'aurait pu se créer ni s'ordonner toute seule, mais les naïfs ne s'aperçoivent pas qu'ils ne font, par ce raisonnement, que reculer la difficulté d'un cran. Les partisans de l'incréation de la matière leur répondent triomphalement : — « Et votre Dieu, comment se trouvet-il exister de toute éternité ? »

Le sage qui les juge les renvoie dos à dos en les taxant d'une ignorance complète et irrémédiable, ignorance qu'il avoue d'ailleurs partager.

S'il y a une justice immanente dans TUnivcrs, chose douteuse, hélas! elle ne peut se concevoir que par la pratique de la métempsycose, l'être allant toujours croissant, pour ainsi dire mécaniquement, par le phénomène même des morts successives, depuis le vibrion jusqu'à l'homme, et quand il est parvenu à l'Humanité, quand il a conquis le sens moral qui lui permet à lui-même d'être juste ou injuste, redescendant, s'il en a mal usé, un ou plusieurs degrés de l'échelle et, s'il en a bien

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usé, revêtant dans une autre planète une forme supérieure, absolument en dehors des prévisions terrestres.

La lumière du jour n'est que de l'ombre non seulement pour les aveugles, mais encore et surtout pour les trop clairvoyants dont Fœil appelle une lumière supérieure.

Malheureux les esprits qui ont le mirage de l'absolu I Ils prennent en dédain tout ce qui n'est que relatif, c'est-à-dire le fond même de la vie.

L'âme qui déborde du corps au point de l'envelopper de ses rayons mériterait seule de survivre au corps.

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La Nature dispose en bloc pour la masse entière des hommes d'une part de joies et d'une

ii ^ LA PROIE DU NÉANT

part de peines quasi-égales, puis elle leur crie — (( Maintenant arrangez- vous. Au plus fortuné la bonne part ! v

Un grand esprit ressemble à un petit âne.

Comme celui-ci, attaché dans un pré, ne peut en paître que le cercle étroit dont sa longe est le rayon, celui-là, entravé sur un point de rinfini, n'en peut guère tondre que la largeur de sa langue de feu.

Il faut, en tout cas, nous consoler, ou mieux, — nous louer — de n'avoir point profité de la vie actuelle autrement que pour agrandir en nous rame qui peut-être va périr, peut-être va se perpétuer.

Si le destin de l'âme est de périr, que nous importent les piètres avantages d'une vie sans consistance et sans durée I S'il est de se perpétuer, nous nous trouvons avoir élevé tout naturellement le niveau de notre vie prochaine.

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L'Infini lui-môme n'est qu'une bagatelle pour nous autres humains qui sommes si vite finis.

Nous qui vivons nous sommes dans la gueule du monstre éternel. Il nous mâche, en attendant qu'il nous avale, nous digère et nous absorbe.

Ceux-là mêmes qui ne croient pas à la Providence sentent aboutir à leur cerveau, pour peu qu'ils aient de tact nerveux, le fil bon ou mauvais par lequel les tient l'Éternel.

Pour se rendre à la Mort il y a plusieurs chemins, mais quand celui de l'Éternité n'irait pas pour nous au delà de la Mort, c'est encore le meilleur à prendre, si l'on veut y arriver tranquillement.

A supposer qu'il y ait un Dieu juste, on se demande pourquoi, tout dépendant de sa vo-

lonté, il n'est pas clair, mais ténébreux dans sa providence.

Au lieu d'avoir fait de la Mort une horrible décomposition qui nous frappe de stupeur et ne laisse d'espoir qu'aux naïfs ou aux illuminés, n'aurait-il pu donner comme base à la morale un sublime changement à vue d'un être d'une espèce en un autre d'une espèce différente, tantôt par progression de l'inférieur au supérieur, tantôt par régression du supérieur à l'inférieur ?

N'aurait-il pu généraliser, en le corrigeant et le perpétuant, ce qu'il a institué pour la chenille et le papillon ; transformer, par exemple, sous nos yeux un vieux chien en un petit enfant, et un vieillard en un éphèbe angélique, franchissant la planète-terre pour s'élever vers une autre d'essence meilleure ?

Alors la loi du transformisme eût été le développement de la conscience et non la suprématie de la force... Mais quelle prétention ridicule d'en vouloir remontrer à la Nature !

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Ce n'est pas toujours du Diable, comme le prétendent les chrétiens, que Thomme a reçu le redoutable don de tromper l'homme. C'est le plus souvent de Dieu lui-même, car quel plus grand trompeur que ce Dieu, qui ne fait germer en nos cœurs tant de belles espérances que pour le plaisir de les en arracher ?

Il faut croire qu'il existe un fisc éternel et infini auquel nous payons la taxe de tout manquement au devoir, taxe directe quand nous sommes conscients et indirecte quand nous ne le sommes pas.

Ce n'est pas ce grand innocent de Dieu le fils, c'est Dieu le père, ce grand coupable, qu'il eût fallu pouvoir crucifier pour le punir d'avoir fait si misérable la condition de l'homme et des autres êtres.

11 y a un perpétuel et douloureux malentendu entre tous les êtres; entre les animaux

et les animaux; entre les animaux et les hommes ; entre les hommes et les hommes, et môme entre les hommes et Dieu I

Cette petite lumière tremblotante qui luit au zénith de la raison humaine et qu'aperçoivent seulement les sages de ce monde est, non pas la lumière absolue, inaccessible aux yeux du plus clairvoyant, mais une lumière relative, et ceux des sages qui la prendraient pour la lumière absolue seraient dignes d'être classés parmi les fous.

La lumière absolue est fort au delà de la portée des plus grands hommes, et jamais, jamais ils ne la verront briller, en quelque lieu du monde qu'ils se trouvent. C'est bien autre chose que la Croix du Sud, visible du moins des terres australes !

Sans un idéal quelconque de justice, le bien et le mal sont essentiellement relatifs, et nous

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n'avons d'autre critère que de trouver le bien où est notre avantage et le mal où il n'est pas.

Il peut entrer dans l'ordre universel que la matière parvenue à un certain degré d'affinement s'immatérialise, et que l'àme élaborée dans le cerveau puisse fiuir par se passer de son laboratoire, mais si c'est possible, quoi qu'en pensent les matérialistes, ce n'est guère pro • bable.

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L'idéal n'est autre chose que la conciliation d'éléments disparates qui dans l'humaine réalité ne se concilient jamais.

C'est parce qu'elle se mange sans cesse que la Nature vit éternellement.

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Le Dieu biblique, auquel il est impossible de refuser un certain talent, n'en est pas moins le type des méchants auteurs.

Au lieu de s'écrier, son œuvre achevée : — (.( Cela est bon », puis de se reposer dans son contentement, il eût été mieux inspiré de dire : — « Cela est mauvais », puis de tout détruire, et de recommencer, jusqu'à ce qu'il eût éliminé le mal qui est le fond de son œuvre.

Êtres d'un moment, pourquoi nous préoccuper de l'Éternel qui ne se préoccupe guère de nous, quoique nous fassions ànotre tour de rôle partie intégrante de sa substance ?

La Fatalité peut engluer tout notre être, hormis pourtant notre conscience qui parfois y échappe, la domine et lui crie : haro.

Même sans admettre l'existence d'ailleurs fantastique d'un Dieu personnel, il est permis de supposer qu'une justice distributive infaillible résulte du mécanisme spontané de l'Univers, mais il n'est pas permis de l'affirmer.

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Rien de plus beau que Teffort héroïque de la matière pour s'immatérialiser, ni de plus touchant que son illusion qu'elle y peut parvenir.

11 n'y a que les conceptions presque toujours vaines, mais toujours primordiales, se rapportant au secret de TUnivers, qui soient dignes d'occuper un graod esprit.

La mer, gigantesque fée de notre globe, est la mère par excellence, puisque dans ses flancs agités, ce ne sont pas seulement les individus, ni même les espèces, mais les règnes qui se déduisent l'un de l'autre avec une hâte vertigineuse, le minéral se végétalisant sans cesse, tandis que le végétal s'animalise.

Distinguons tant qu'on voudra l'àme du corps, comme du flambeau la flamme, etadmettons que la flamme ne soit pas détruite avec le flambeau, qui lui-même d'ailleurs est plutôt

transformé que détruit. Que devient-elle alors? Elle ne peut que rentrer au foyer universel d*où elle avait été un instant distraite pour nous animer; de sorte que, flambeau et flamme, c'est bien également fait de nous.

Il y a des athées qui adorent le Dieu dont ils nient l'existence, des matérialistes qui purifient et subtilisent leur matière cérébrale, au point de s'en faire une belle âme factice. Si Ton est athée et matérialiste, c'est de leur côté qu'il faut

se ranger.

Singulière aberration que celle de l'homme s'imaginant qu'il est la plus haute expression de r Univers après Dieu, quand il est tout au plus le premier parasite de ce grand corps animé, incommensurablemcit plus animé que le sien, et qu'on nomme la Terre, laquelle est elle-même l'un des moindres parasites de l'Infini I

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L'Univers est un kaléidoscope éternel et infini qui s'agite spontanément en produisant des combinaisons innombrables et peut-être illimitées, dont les moindres sont les existences humaines, — et tout cela pour la récréation mutuelle des êtres éphémères qu'il porte en son sein.

L'ordre est la loi éternelle de l'Infini, le grand facteur de l'Univers, la divinité suprême.

Si ce qu'on a nommé bien présomptueusement la vie future devait être autre chose que la sereine et incessante élaboration ou contemplation du Beau ; si elle devait comporter la moindre déconvenue, voire la moindre lutte, mieux vaudrait pour le poète que son âme s'évaporât dès à présent dans un rayon de soleil.

La lutte pour la renommée, pour les honneurs, pour la fortune, c'est-à-dire pour ce

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qu'il y a de plus sérieux dans la sphère d'activité de rhomme, parait à ceux que rinfini tourmente avoîr tout juste l'importance d'une partie de jonchets.

L'âme humaine n'est peut-être que Télectricité cérébrale, comme l'électricité : l'âme universelle.

Si, après notre mort, Pêtre moral, qui durant notre vie se dégageait électriquement de notre cerveau, échappe à la destruction de celui-ci, c'est probablement pour se confondre dans l'électricité universelle, je veux dire dans le moi supramatériel de l'Univers, ainsi que l'être physique, par la dissolution de ses parties, se confond dans le moi matériel dont la terre est un fragment.

Notre cerveau attirant et répercutant la pensée, il se peut bien qu'il existe une force animique distincte de la force plastique*

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En conséquence, les idées ou sentiments ayant passé par notre cerveau et formant notre être moral échapperaient, par leur substance immatérielle, à l'anéantissement et seraient rapportés au foyer animique commun.

Et c'est de ce foyer qu'un autre cerveau, selon le cours de son développement, les attirerait électriquement pour les répercuter ensuite.

Ainsi pourrait-on comprendre l'immortalité de rame et môme l'application mécanique de l'idéal de justice qui nous tourmente, car cette accumulation d'idées et de sentiments, qui aurait été notre être moral, serait susceptible, en devenant celui d'un autre, d'avoir une part meilleure ou pire qu'auparavant dans la répartition de la joie et de la douleur qui se neutralisent en Dieu, où elles sont équipoUentes.

En résumé, d'après cette conception, la nature nous prêterait à notre naissance un moi qu'elle nous retirerait, à notre mort, mais qui, localisé dans le moi universel, pourrait successivement servir à d'autres êtres dont il serait momentanément le moi particulier.

Il doit être absolument indifférent au grand tout, lequel est l'équation même du bien et du mal, que, parmi les hommes, celui-ci fasse le bien et celui-là le mal.

Pourvu que sa double besogne soit exécutée, il ne lui importe par qui. Mais c'est à nous qu'il peut importer et grandement, ne fût-ce qu'au point de vue dé l'amour-propre, de choisir la bonne besogne et de laisser la mauvaise à d'autres.

Au regard de la Nature, notre personnalité n'existe pas plus distinctement (quoiqu'elle dure un peu plus longtemps) que les étoiles de neige qui fondent en tombant. Nous Jie sommes qu'un de ses jeux transitoires, une de ses combinaisons presque aussitôt anéanties que formées.

Tendre le plus possible vers TEternité avec la conviction qu'on va s'abîmer tout à coup dans

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le Néant, c'est la lutte inégale mais sublime d'une âme supérieure contre le Destin.

Toute bonne action est une traite sur l'Eternel. Si l'Eternel n'est pas en fonds pour la payer à l'échéance, peu nous importe, pourvu que nous ayons gardé jusqu'au bout l'illusion qu'il la paiera.

Tout est en marche, même Dieu, c'est-à-dire la synthèse de l'Univers.

Le penseur a quelquefois des entrevisions vaporeuses de l'Infini qui lui causent plus de jouissances que ses visions absolument nettes du Fini.

L'Univers est une toile en perpétuel tissage sur laquelle les hommes s'agitent un instant

comme autant d'ombres chinoises, jusqu'à ce qu'ils se perdent à jamais dans la trame.

L'Univers est encore un incommensurable échiquier sur lequel Dieu, n'ayant d'autre adversaire que lui-même, sejoue, pourdivertir sa solitude, une partie éternelle.

Avec ses milliards de milliards de mains invisibles, il s'amuse à pousser dans un sens ou dans l'autre les diverses pièces, les blanches et les noires, c'est-à-dire celles qui représentent le bien et celles qui représentent le mal, et sur de pouvoir gagner quand bon lui semblera, soit par celles-ci, soit par celles-là, il n'arrive jamais à échec et mat.

Voilà pourquoi l'on peut observer ce mouvement continu de toutes choses, depuis les planètes qui sont les Tours jusqu'aux nations qui sont les Cavaliers et aux hommes qui sont les Fous, quand ils ne sont pas de simples pions que le joueur se souffle à lui-même et rejette au néant, et remplace aussitôt par d'autres.

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Dieu, si tu n'es pas seulement, comme le croient les athées, le mécanisme fatal de TUnivers, si tu en es le régulateur attentif, tu nous feras certainement expier après notre mort les fautes que nous aurons -commises de notre vi • vaut; mais qui te punira toi-même de nous les avoir laissé commettre, le pouvant empêcher ?

La justice divine n'est peut-être qu'un rêve sublime de l'homme.

Pour qui a vécu et observé pendant quelque quarante ans. il n'y a plus qu'une chose intéressante dans la vie. On en voudrait enfla trouver la clef mais elle est à jamais introuvable.

On a dit que tout est dans tout; on pourrait aussi bien dire que tout est contre tout, tant il y a de lutte, non seulement entre les diverses parties, mais dans les mêmes parties, grandes ou petites, de TUnivers.

La suprême piété est celle qui reste désespérément au cœur de certains incrédules, sans qu'ils trouvent à quel Dieu la rapporter. La suprême impiété est celle de la plupart des croyants assez misérables et stupides pour ne pas pratiquer leur foi.

Il y a certainement — et les athées eux-mêmes en conviendront, — sinon un être véritable, du moins un chiffre qui correspond au total des êtres et que son infinité seule empêche d'être déchiffrable.

Pourquoi ne pas l'appeler Dieu?

terrible Sphinx, implacable monstre qui équivauxà TUnivers ou le gouvernes, je n'ai pas comme tant d'autres la présomption naïve d'avoir deviné ton énigme etje m'attends sans cesse à te voir me dévorer !

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