L'AMOUR
La situation déplaisante où se trouvent réciproquement l'homme et la femme après l'étreinte amoureuse n'est sauvée à peu près que dans le mariage ou du moins dans l'union suivie et confiante Combien ce qu'ils ont d'abord perdu
en ivresse, ils le regagnent en sérénité 1
Supposons qu'un homme et une femme d'un esprit tout à fait supérieur aient ensemble une conversation très élevée. Us n'ont pas de ma^ nière plus exquise de la terminer que de tourner à la brute d'un accord spontané, si toutefois ils sont moralement libres de leurs actes.
Il y a des gens pour qui l'amour est comme la fleur de Cytise, qui n'embaume qu'à distance. S'ils s'approchent de lui, ils ne le sentent plus.
Viande creuse ou creusante, mais creuse
encore, ce bel Amour I
Ce qui fait de Famoûr s'accomplissant quelque chose de vraiment divin, c'est qu'il y a quasi transsubstantiation de Thomme à la femme et de la femme à Thomme.
Durant les quelques secondes d'extase, il semble à Lui qu'il devient Elle et à Elle qu'elle devient Lui.
Il est dommage que l'infinî, d'ailleurs bientôt flni de l'amour, résulte d'une opération qui, pour douce et savoureuse qu'elle soit, n'en est pas moins abjecte et ridicule.
Au point de vue physiologique, le seul où il faille se placer pour l'envisager, l'amour est une vibration périodiquement utile au bon équilibre de notre organisme; c'est la remise en train de toute la machine humaine.
Les choses de ce monde n'ont qu'un pivot : la conjonction des sexes.
Ils doivent être rares les hommes éclairés et consciencieux qui, arrivés à un certain âge, et comme en vue de la Mort, ne se rendent pas le triste témoignage que leur vie ne valait la peine d'être vécue, ni pour eux-mêmes ni pour les autres.
La plupart des hommes vivent comme s'ils ne voyaient pas leur vie et surtout comme s'ils ne prévoyaient pas leur mort, — simples animaux à cet égard.
Tout à la vie, rhomme ne sent nulle part l'odeur de soti cadavre ; préoccupé de la mort, il la sent partout . . . , même dans le parfum des roses.
Lldée de la mort rectifie la vie.
Etre, cadavre, c'est triste ; être en poussière, c'est déjà charmant; mais être volatilisé... quel rêve I
Quel est le plus sage : lâcher sa vie ou la contenir ? Faire le diable ou bien défaire, refaire et même contrefaire Dieu ?
Une angoisse entre deux néants : telle est la vie !
Le définitif humain n'est jamais que du provi-
soire. Tout est provisoire dans la vie et surtout la vie.
Être sur terre, être sous terre..., quel est le moindre mal ?
Qu'on avance, qu'on recule; qu'on aille à droite, qu'on aille à gauche. . . , on arrive à la mort, but involontaire, mais but suprême, et en quelque sorte, circulaire de l'homme.
Il est plus difficile d'être spectateur que d'être acteur dans la comédie de la vie. Les plus sots sont acteurs ; ce ne sont que les grands esprits qui peuvent être spectateurs,
A peine inscrits sur le grand livre du Destin, nous y sommes effacés.
La vie de chacun de nous est un petit ruisselet plus ou moins bourbeux, plus ou moins tapageur, qui ne tarde pas à venir se reperdre dans la terre, d'où il était sorti un instant.
La Mort est un aimant d'une jolie puissance et qui attire, bon gré mal gré, de bien loin, les plus récalcitrants d'entre nous.
Plus l'aimant odieux et irrésistible de la mort l'attire à lui, plus l'homme, pour peu qu'il soit devenu sage, renonce à ses prétentions d'abord si grandes sur les gens et les choses.
Finalement, il ne lui en reste plus qu'une, qui est de vivre en paix et en santé ses dernières années... Et encore, instruit par l'expérience, n'ose t-il guère se flatter d'y réussir.
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C'est étonnant comme, vus à travers l'objectif de la mort, les plus grands événements de la vie semblent petits, petits I
La vie I... quelle serinette î Toujours le même air... et pas drôle, môme quand il veut Fêtre, surtout quand il veut l'être. En vérité, en vérité, pour qui Ta entendu longtemps, cet air mono* tone, le silence de la tombe semble bien préférable.
Quand on a entendu rabâcher pendant quarante ans ce méchant opéra de la vie, dans lequel deux ou trois airs seulement ont fait plaisir, — et encore à la condition qu'ils fussent bien chantés par hasard, — il est vraiment inouï qu'on veuille toujours y assister et qu'on redoute le moment où la toile tombera pour la dernière fois.
Il serait pourtant si naturel de désirer entendre autre chose, ou môme ne plus rien entendre du tout.
Quelle contradiction amère I Plus on dépense de vie, moins on se sent vivre. Aussi croirait-on que les gens actifs vivent pour les oisifs et non
pour eux-mêmes. Et tandis que les premiers sont envahis de sensations qu'ils n'ont pas le temps de classer^ les seconds qui auraient grandement le temps de classer les leurs n'en ont pas ou presque pas 1
Pour tout esprit, pour tout cœur délicat, la vie qui lui est départie, si épurée qu'elle puisse être, n'en reste pas moins une grossière ordure, bien digne de précéder cette ordure plus grossière : la mort I
Nous ne sommes que des maquettes que la Nature s'amuse à pétrir, pour les briser le moment d'après, sans songer le moins du monde à nous tailler ou à nous couler en une substance qui nous perpétue.
Il faut beaucoup d'ingénuité ou beaucoup d^astuce pour se complaire en la vie et pour s'en avouer content.
Nous ne pouvons faire un pas dans la rue sans rencontrer des gens qui, comine nous, vont à leur insu, par des chemins plus ou moins détournés, à leur propre enterrement.
Les plus désespérés dans la vie, ceux-là mêmes que leur désespoir semblerait devoir!
condamner à Finaction, sont après tout forcés d'agir comme les autres, mais avec le sentiment cruel qu'ils ne font rien qui vaille, qu'ils se meuvent en plein Néant.
C'est un très grand bonheur pour l'homme que son horizon soit si* mirageux. Il voit son être à perte de vue et n'aperçoit pas son néant tout proche.
Comment admettre que notre individualité reste intacte après la mort, quand déjà, durant la vie, elle subit au physique comme au moral des transformations si considérables qu'il nous
semble à nous-mêmes que l'être que nous étions dix ans plus tôt était un autre être que nous ?
Slntéresser à tout ou se désintéresser de tout, ce sont là deux manières de pratiquer la vie. La première la fait mieux passer ; la seconde « la fait moins regretter.
Quelle est la plus raisonnable? Celle qui con* vient le mieux à notre tempérament.
En vieillissant, les gens qui ont eu le plus de curiosité durant leur jeunesse finissent par n'être plus curieux de rien, sinon de repos. Or, si la satisfaction de cette curiosité dernière se fait un peu attendre, ils peuvent du moins être sûrs qu'elle sera bientôt complète et définitive.
Tout est rejeté incessamment par la Nature en son gigantesque creuset» même nos pauvres âmes.
La Vie bt la MOftt ^13
L'homme est un pantin sensible que se disputent à tout moment deux bambines également cruelles : la Vie et la Mort, dont Tune commence et Vautre achève de le briser.
L^existence la plus industrieusement organisée» celle-là même qui est arrivée à l'apogée de son harmonie, est aussi vite et irrémédiablement détï*uite par le coup de faulx de la Mort que la modeste toile d'araignée par le coup de plumeau de la ménagère.
Dans tous les êtres, notamment dans l'homme» deux forces se manifestent: la concentration du moi, qui intervient par la naissance, et sa dispersdon, qui intervient par la mort.
C'est presque toujours au moment où nous nous résignons à la vie que nous la perdons.
220 LA. PKOtE DU NÉANT
Il est à croire que toatea les portes par lesquelles nous sortons de la vie s'ouvrent sur le Néant, mais à tout hasard on doit s'arran^fcr de manière à eu sortir par une bonne porte,
Il n'y aura bientôt plas que des restes de moi, mais il me platt que ce soient ceux d'un bon-; nête bomme, c'est à dire d'un bomme mort affamé dejostice.
Le vide que nous croyons faire est bientôt comblé, mais celui qui se fait en nous ne l'est que fort lentement, s'il l'est jamais.
Il n'y a guère d'immortel en ce monde que la
Mort.
Si encore ce moment de vie nous pouvions le passer à notre guise I Mais à l'ironie d'une mort
toujours imminente s'ajoute celle d'une exis* tence jamais satisfaite.
Le torrent plus ou moins bourbeux de la vie entraine au gouffre insondable de la mort, dans un effroyable pêle-mêle et avec une vertigineuse rapidité, nos forces et nos faiblesses, nos illusions et nos déconvenues, nos activités et nos fainéantises, nos amours et nos haines, notre foi et notre scepticisme, tout ce qui dilate ou comprime notre cœur.
La vie n'est qu'une chandelle de deux sous, bien vite brûlée, et à la lueur facilement extinguible de laquelle nous jouons les uns contre les autres un jeu effréné.
Est-ce le jeu qui ne vaut pas la chandelle, ou plutôt n'est-ce point la chandelle qui ne vaut pas le jeu?
Le hasard est plus clément qu'on ne croit.
Que de fois nous avons dû friser la mort sans nous en douter I
Au moment où il vient de s^emparer de Gênes par trahison, Fiesque, en passant sur une planche, tombe à la mer et s'y noie. Les ambitieux feraient bien de ne jamais perdre de vue la planche de Fiesque.
Tout au plus comparables à des phosphorescences aussitôt disparues qu'apparues, mais toujours remplacées par d'autres, sont les masses humaines grouillant sur la terre.
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Nous tournoyons plus ou moins sur nousmêmes, plus ou moins vite, plus ou moins longtemps autour d'un trou, et c'est la vie ; enfin, nous tombons dans ce trou béant qui nous attire sans cesse, et c'est la mort.
C'est une question de savoir si la conquête même du monde vaudrait la peine d'être faite pour si peu de temps qu'on en pourrait jouir.
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La vie, qui est notre tout durant les quelques instants que nous la possédons, est bien peu de chose, pour quiconque réfléchit, près de la mort qui sera pourtant notre rien, mais un rien capable de nous posséder éternellement.
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Nous nous anéantissons constamment en nous-mêmes ; car il n'y a pas en chacun de nous un seul et même être, mais une série d'êtres, dont l'un absorbe l'autre jusqu'au dernier, c'est à dire jusqu'à celui qui meurt de façon apparente.
Bien des gens qui se croient pour longtemps en vie vont être en mort.
Appeler la mort « Fautre vie » est un euphémisme charmant qui fait illusion à ces pauvres hommes.
On dit souvent d'un homme qui réussit dans ce monde: « Il est arrivé. » Non, non, pas encore. On veut dire qu'il suit triomphalement l'une des plus belles avenues qui conduisent à la mort. C'est seulement quand il sera au bout de cette avenue qu'on pourra le considérer, à juste titre, comme arrivé.
Pour celui qui est parti de ce monde, c'est-àdire qui n'est plus, quelle différence y a-t-il entre laisser un grand nom ou en emporter un petit?
Il y a quelque chose de fort comique dans la sinistre façon dont la Mort ponctue, au moment où nous nous y attendons le moins, la longue kyrielle de nos espoirs.
Nous posons tous, qui d'une façon, qui de l'autre, nous sacrifions môme tout à la pose, sans nous apercevoir que la Mort nous guette et qu'elle rit de notre suffisance, à s'en tenir les côtes.
Ça n'existera plus demain et ça prend aujourd'hui des airs éternels I
Nous ne sommes que des squelettes travestis en chair pour un instant.
L'expérience de la vie produit l'effet d'une substance réfrigérante sur les cœurs les plus chauds : elle les glace.
Si l'on regarde d'ensemble les choses de la vie, tout en parait affreusement gris.
226 LA PROUfi DU NiANT
Très farceuse, la Mort. Elle s'amuse souvent h nous enlever le couvert quaud nous commençons à manger.
Tout est chrysocale, en ce monde, même l'or.
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Obstrué par Tamoncellement de ses griefs contre la vie. le cœur de certains hommes n'a presque plus la latitude de battre, et il finit même peu à peu par s'en déshabituer.
Pour qui voit bien que la vie n'est qu'une méchante comédie d'une heure sur laquelle ya tomber le rideau de la mort éternelle, il est presque indiflEerent d'y jouer tel rôle plutôt que tel autre. On accepte volontiers le premier venu, le moins difficile à apprendre.
HéraoUte et Démocrite ont raison Tun et l'autre. La vie est déplorable, mais elle est dérisoire.
Au moment de souffler la petite lumière qui est en nous, la Mort s'en sert pour éclairer d'un jour sinistre, sinon toujours à nos propres yeux, du moins â ceux de nos proches, toutes les sottises ou toutes les vilenies de notre existence éphémère.
Quand on a bien compris qu'on aspire, en vain, au ciel, on se trouve bien heureux de pouvoir respirer sur la terre.
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11 n'est pas de difficultés inextricables d'où la Mort ne puisse tout-à-coup tber les gens avec une facilité merveilleuse. Et quand elle le fait, elle se montre bien bonne; mais il lui arrive plus souvent (et en cela elle se montre bien
méchante) d'arracher avec la même facilité les gens à des situations superbes.
La vie est une pitoyable chose subie par de pitoyables gens.
C'est une grande simplificatrice que la Mort. Elle réduit tout à rien pour nous.
Il y a dans le jeu de la vie des naïfs qui, ayant le sentiment de bien jouer et jouant en effet fort bien, s'étonnent de perdre toujours. C'est qu'ils jouent franc jeu contre des biseauteurs.
Nous ne faisons que camper quelque temps sur la terre, puis nous décampons dessous.
Il semble que l'idée de la mort dût nous aiguillonner à jouir de la vie. Ainsi l'avait
compris le Trimalcion qu'a célébré Pétrone.
Mais d'ordinaire, c'est justement l'inverse. On jouit d'autant plus de la vie qu'on pense moins à la mort et d'autant moins qu'on y pense plus.
Nous courons plus ou moins longtemps après la Vie, et quand nous pensons l'avoir enfin attrappée, c'est la Mort que nous tenons ou plutôt qui nous tient.
L'homme a jeté l'immortalité sur la mort comme pour se la cacher ; c'est qu'il doit absolument mourir et qu'il ne le veut absolument pas.
On est toujours mal venu à parler de la Mort à des mortels qui ne veulent que l'oublier, à plonger le nez dans leur néant à des présomptueux qui se croient tout.
2âO . LA. PROIB DU NÉANT
La vie n'est qu'un prêt que nous fait la Nature à nous tous les tirés du néant, et pour ce prêt remboursable d'un instant à l'autre, elle exige ces gros intérêts, dont elle a sans doute besoin : nos souffrances physiques et morales.
La vie n'est pour chacun de nous qu'un bien médiocre intermède d'être, coupant un peu plus tôt ou un peu plus tard, ici ou là, notre étemel néant.
S'acheminer vers la Mort le plus doucement possible, par le sentier que le Destin lui a fait prendre, mais en pleine conscience du but dérisoire de ses travaux et de ses peines : tel doit être l'objectif du penseur.
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Le bonheur, ou pour mieux dire : le malheur moindre^ est non pas dans la diversité, mais dans l'uniformité de la vie.
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Qui dira s'il est plus drolatique ou plus lamentable de voir tous ces* ambitieux se bousculer, comme ils le font, pour aboutir... à quoi? Au cul-de-sac du tombeau !
Eu égard au peu de solidité de notre vie, qui toujours menace ruine et qui bientôt va s'écrouler, c'est peut-être un moindre leurre de ne pas réussir dans ce monde que d'y triompher, puisque les victorieux de la Vie vont être terriblement défaits par la Mort.
Ce n'est pas seulement notre chair usée à la longue ou brisée tout-à-coup que la Nature met au rancart^ comme nous y mettons nous-mêmes une loque hors d'usage, c'est notre cœur et notre esprit, c'est notre individualité, c'est notre moi.
Qu'il y ait une autre vie ou qu'il n'y en ait pas, nous n'avons point à hésiter dans celle-ci. Il faut
qu'au moral comme au physique notre cœur domine notre ventre, et que notre cerveau domine notre cœur .
C*est le moyen de sortir de la matière, si nous pouvons en sortir finalement, ou tout au moins de nous prouver à nous-mêmes que nous serions dignes d'en sortir. Nous servons toujours bien ainsi notre orgueil à défaut de notre intérêt.
Qu'on affirme ou qu'on nie Dieu et Tâme, Ton n'en tombe pas moins probablement dans les mômes fondrières de la mort absolue et définitive, mais les négateurs ont la malchance de voir ces fondrières, tandis que les afflrmateurs ont la bonne chance de ne les voir pas.
Evidemment, pour être si confiants dans la vie et dans la mort, les optimistes n'y voient et n'y entendent goutte.
Ce sont des étoumeaux. Ce sont des corneilles qui abattent des noix.
Les misères de la vie sont les circonstances atténuantes de la Mort.
Aujourd'hui chaude et florissante, belle madame, entre les draps de ce lit moelleux, demain froide et pourrissante entre les pierres de ce dur caveau I
Le néant absolu de la vie est un secret que peu de gens savent.
Ceux qui, Tayant pénétré, n'en veulent point abuser, ont lieu d'être stupéfaits de l'ordre et de la modération qu'on voit régner dans la Société.
Tous ces hommes et toutes ces femmes, qui n'ont qu'un moment à vivre, l'emploient avec un bon sens presque égal à celui des fourmis, leur diminutif. Ils s'organisent comme s'ils devaient vivre toujours. Ils prennent ainsi, à la vérité, par pur iastinct, le parti que la sagesse commande de prendre à de plus clairvoyants. En se ruant à corps perdu sur la vie, au lieu de la
mener doucement et régulièrement, n'y seraient-ils pas plus tôt brisés?
Au sein de sa vie éphémère, l'homme peut montrer une égale sagesse en prenant l'un ou l'autre de ces deux partis extrêmes : Vivre avec le plus d'intensité possible pour mettre le temps à profit, ou réduire son existence à rien pour enlever à la Mort qui accourt tout empire sur lui-même.
Le premier de ces partis est sans doute plus pratique, mais combien le second est plus fier 1
Les personnalités brillantes ressemblent à ces pièces d'artifice qui, après avoir jeté un éclat plus ou moins grand et plus ou moins long, s'éteignent tout à coup, ne laissant de tant de mouvement et de lumière qu'une carcasse inerte et sombre.
LA VIB BT lA MORT 235
Tout ce qui s'élève au-dessus de la vie pratique mène parallèlement une vie idéale, mais il importe de ne point s'y embrouiller, c'est àdlre de ne point se croire dans l'une quand on est dans l'autre, car il n'y aurait pas plus sot que l'homme jugeant pratique la vie idéale, ni plus malheureux que celui qui agirait idéale^ ment dans la vie pratique.
Ceux qui ne peuvent se faire à la Vie ont de quoi se consoler en pensant que la Mort les va faire bientôt à elle.
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L'inaction devient presque une vertu pour ceux qui ont reconnu l'absolue vanité de l'action.
L'extrême facilité avec laquelle la Mort nous • prend ajoute à l'amertume et à la dérision des
difficultés si grandes que nous avons nous mêmes à prendre la Vie.
Deux mirages, celui de Favenir d'abord, celui de Téternité ensuite, empêchent l'homme de voir le trou béant qui est à ses pieds et qui va l'engloutir.
Et puis, quand on saurait pertinemment que la mort est bien le terme final de l'homme et qu'il n'y a rien pour lui au-delà, cela changerait-il beaucoup le train de la vie ? Nullement. Outre que le besoin de vivre serait identique, il y aurait encore des gens qui se sacrifieraient pour leurs semblables, comme il y en a qui, tout en croyant à Fimmortalité de l'âme, sacrifient leurs semblables à eux-mêmes.
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Quand le cœur de l'homme se bat lui-même, à chacun de ses battements, il est temps qu'il cesse de battre.
Heur et malheur ont si vite trouvé leur équation dans le néant, que ce n'est vraiment pas la peine de se croire heureux ou malheureux.
Le néant, où nous étions avant notre entrée dans la vie, ne nous préoccupe guère, et d'ailleurs nous le comblons, en quelque sorte, par les connaissances acquises.
Mais nous sommes d'autant plus attristés du néant où nous serons après notre entrée dans la mort, que rien ne nous semble pouvoir le combler.
Voilà bien notre bêtise à nous autres les rêveurs. Au lieu de profiter de l'instant de vie que nous donne la Nature, nous l'employons à réfléchir sur cette drôlerie atroce qui ne tarde point à suivre ce don magnifique mais si précaire d'une existence distincte, à savoir, la dissolution de notre être dans l'Infini.
238 LA PftOIB DU NÉANT
Entraînés par le torrent de la vie tantôt dans le limon qu'il roule, tantôt sous la splendeur du ciel, nous passons, nous sommes passés et nous voilà disparus à jamais.
Il y a comme une cruelle et lugubre farce dans la foudroyante rapidité arec laquelle le Destin nous supprime, au beau milieu de nos occupations, de nos tendresses, de nos convoitises, ne laissant de nous soudain qu^un mannequin de chair bientôt relégué sous terre et qui, de décomposition en décomposition, ânira par se consumer.
Avoir occupé la scène du monde ou l'avoir regardée de son petit coin, quimporte, une fois mort?... Et Ton vit si peu de temps!
Sur les flots du Néant, d'où nous sommes brusquement sortis comme Vénus Anadyomène de l'écume de la mer, Tesquif plus ou moins
grand qne noas frète le Destin cingle à l'aventure, gréé de nos ardeurs et de nos convoitises, chargé de nos lassitudes et de nos déceptions, le plus souvent ballotté par la tourmente, quelqmefois bercé par Faccalmie, et il vogue ainsi à plus ou «moins long cours, mais à cours toujours vain, jusqu'à ce qu'il sombre et nous engouffre avec lui.