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BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMON

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LA

Ce n'est que dans l'esprit et dans le cœur qu'il laisse des ruines et des vestiges de destruction ; mais ces ruines sont le plus souvent fermées à la curiosité, et, d'ailleurs, on ne s'iï>téresse qu'aux ruines de pierre.

Il y a dix ans, à l'angle de deux rues voisines de la barrière de Monceaux, s'élevait une maison blanche et fort propre, remarquable surtout en cela qu'elle n'était entourée que de sales bouges formés d'un ou de deux étages, et presque exclusivement occupés par des logeurs, hôtes des maçons et terrassiers, qui, cette année-là, gagnèrent un peu plus d'un million à creuser dans une grande plaine des rues qui n'ont jamais été bâties.

Dans la oour étaient deux escaliers : l'un spacieux, en forme de perron, conduisait aux appartements ; l'autre humide, étroit, tout vert de mousse et de quelques herbes étiolées , montait aux jardins.

Les jardins^ au nombre de six, se composaient d'un terrain assez vaste, sans contredit, pour en faire un seul de médiocre grandeur.

Chaque jardin était entouré d'un treillage de trois pieds de haut, muraille peu sûre, sorte do dieu Terme impuissant en apparence, mais respecté par tous, parce que la peine du tali6n était trop imminente pour les infracteurs, et que, d^aiUeurs, chacun, tout en reculant à sa guise les bornes de la vertu ou de la bonne foi d'une manière tout à fait arbitraire et incertaine, s'im* pose cependant des limites quelles qu'elles soient. Tel homme dévagte sans pitié toute propriété non closcj fait des bouquets avec les fleurs . et des cannes avec les cerisiers, qui sera arrêté par un ^brin de fil tendu en travers; telle femme a sans scrupule un amant, qui méprise celle qui en a deux, et se croirait déshonorée s'il lui arrivait un semblable nialheur ; tandis que celle qui a deux amants ne parle pas à celle qui en aurait.trois.

Remarquez, je vous prie, l'exquise politesse de cette forme dubitative aurait.

Cinq de ces jardins appartenaient aux cinq logements dont se composait la maison; le sixième, par droit de tolérance ou de conquête, était devenu la propriété du concierge. Mais il

arriva un jour qu'un des logements fut divisé en deux, et qu'un sixième jardin devenant nécessaire, le concierge fut obligé d'abandonner le sien ; ce qu'il fit de la plus mauvaise grâce du monde, non sans se plaindre amèrement de la tyrannie et de l'ingratitude du propriétaire.

On avait, autant que possible, réparti également entre les jardins les quelques arbres dits à fruits que le hasard avait disséminés sur le terrain, des abricotiers qui donnaient des feuilles, des cerisiers qui se couvraient de cerises qui n'avaient jamais dépassé la grosseur d'un noyau^ attendu que les moineaux, rossignols des jardins parisiens, les dévoraient de primeur, et des pruniers qui produisaient des chenilles. Le concierge, qui se laissait appelé^ le père Lorrain, exigea du preneur de son jardin une somme de quinze francs pour lui abandonner la récolte de son prunier^ à laquelle il avait, disait-il, des droits inattaquables. Puis il s'occupa des soins paternels à donner aux plantes dont il avait enrichi son parterre ; il en revendit la plus grande partie aux locataires qui les lui avaient données.

Puis il avisa qu'une allée qui divisait les jardins par trois de chaque côté, que l'on appelait l'allée commune et à laquelle On avait donné trois pieds de largeur, n'avait pas besoin de singer ainsi le parc royal, et serait fort suffisante avec une largeur de deux pieds et demi. D'ailleurs, il avait pu se résigner à se séparer de ses fleurs, parce que les fleurs étaient un objet de simple agrément ; mais il n'en était pas de môme du persil, du cerfeuil, de la petite chicorée, des petits radis roses, et surtout d'une remarquable oseille à feuilles rondes, attendu que ces végétaux étaient des nécessités du ménage et de la table du concierge. Il prit donc un demi-pied sur la largeur de l'allée commune, bêcha et fuma ces terres, qui ne ressemblaient pas mal à celles que les Hollandais ont conquises sur la mer.

Puis il les garantit d'un pied distrait ou malveillant par une palissade de huit ou dix pouces de hauteur ; ensuite il sema les radis roses devant le jardin du premier, le persil devant le jardin du second, etc., et la précieuse oseille à feuilles rondes devant le jardin du quatrième.

Il est bon de dire ce que c'était que le père Lorrain, après avoir dit cependant ce que c'était que son oseille. — Cette oseille n'a été classée que depuis peu d*années sous le nom (Vo^ seille à feuilles claquées. Voici ce qu'en pense M. Vilmorin : a L'oseille à feuilles cloquées est une très-belle race, encore peu répandue. »

Trente ans auparavant, étaient arrivés à Paris deux amis, deux pays, dans l'intention de s'y mettre en service. Ainsi qu'il arrive de la plu* part des résolutions humaines, Lorrain était de« venu maître chapelier, et son pays Robert marchand de vins. Puis Robert s'était enrichi et avait fait construire la maison de la rue du Rocher; puis Lorrain avait fait de mauvaises affaires et était devenu concierge de Robert.

Robert s'était trouvé fort embarrassé. Tout le monde s'était soumis au respect que l'on devait à sa fortune, excepté Lorrain, qui affectait pour lui une amitié beaucoup plus vive et beaucoup plus familière surtout qu'elle n'avait jamais existé entre eux auparavant. Robert avait cessé dô tutoyer Lorrain ; mais Lorrain n'avait pas cessé

cle tutoyer Robert. Celui-ci avait été jusqu'à dire : «c Monsieur Lorrain; » mais, quand il lui arrivait de dire : « Monsieur Lorrain, obligez-moi de me tirer le cordon, s'il vous plaît, » Lorrain répondait ; « Enchanté de faire quelque chose qui te fitoit agréable. »

— Monsieur Lorrain, vous me ferez plaisir de dire que je n'y suis pas.

— Tu peux être tranquille ; personne x\q montera.

Il y avait dans l'empressement môme de Lorrain quelque chose qui voulait dire qu'il était domestique par amitié et portier par dévouement.

Les façons de M. Lorrain n'avaient pas tard'é à rendre moins respectueux les domestiques de Robert, qui avait soin de les chasser, mais, voyait avec désespoir leurs successeurs tomber dans les mômes errements.

Vingt fois Robert eut envie de chasser Lorrain. Mais pourquoi? sous quel prétexte? Lorrain était (excellent concierge; il n'était que familier et amical; et, d'ailleurs, on no pouvait mettre un pays, un ancien camarade sur le pavé.

Un jour cependant que Robert avait du monde à dîner, Lorrain vint sans façon au dessert, prit une chaise et s'empara d'une demi-tasse de café. Le lendemain, Robert lui dit :

— Monsieur Lorrain, mettez je vous prie, Técriteau pour mon logement. Je vais aller demeurer sur le boulevard. Vous serez ici mon homme de confiance. Vous louerez, vous recevrez les loyers, vous donnerez les quittances, etc.

Deux mois après, Robert quitta la maison.

Lorrain se trouva d'abord un peu isolé ; mais il se mit à lire Boileau, puis il fit l'important îi loisir, ne dit plus que nouSy et n'eut plus rien à regretter quand il eut imaginé un moyen de suppléer la joie qu'il avait perdue de tutoyer le propriétaire devant tout le monde.

Entre les locataires qui habitaient alors la maison, il fallait remarquer ceux du premier ot ceux du quatrième étage.

M. A..., le locataire du quatrième, était à coup sûr plus riche que le locataire du premier ; non qu'il dépensât autant d'argent, mais il avait

Taisance que donne l'ordre, et Tordre que donne un revenu fixe et régulier. •

L'autre, au contraire, donnait des leçons de chant, gagnait beaucoup l'hiver, et quelquefois^ rien l'été; allait dans le monde, allait partout presque, excepté chez lui, où il ne paraissait que pour le temps de dormir.

Il habitait avec sa femme et son fils. Sa femme était en train de devenir vieille femme avec peu de résignation, et tout en se rebiffant inutilement de son mieux. Le fils était un grand garçon fier, timide, bien bâti, rôveur, et spirituel pour son usage particulier, tant il était taciturne et solitaire.

Du reste, il étudiait le droit, et était à cette époque de la vie où certaines organisations subissent une influence mélancolique et heureuse à la fois, poétique et désespérante en môme temps, analogue à celle qu'exercent toujours plus ou moins les premières journées de printemps.

M. A... avait deux filles et un fils. Le fils

était au collège ; la jeune fille jouait à la poupée.

L'aînée avait quitté la poupée et ne l'avait encore remplacée par rien.

Elle passait bien déjà un peu plus de temps à lissei* ses cheveux bruns ; elle n'allait plus au jardin sans gants pour ne pas hâler ses mains. Mais tout cela se faisait par instinct ; elle ne cherchait à être belle que poui* être belle.

Hubert était un matin au jardin. L'air tiède et pénétrant lui inspirait une mystérieuse langueur; les lilas ouvraient aux premiers rayons roses du soleil leurs thyrses d'une si douce couleur, tandis que les branches flexibles des.ébéniers laissaient pendre leurs légères grappes jaunes; un syringa exhalait un doux parfum d'oranger ; les abeilles bourdonnaient autour des fleurs, desquelles elles sortaient toutes jauiies d'un pollen odorant ; le soleil colorait l'herbe et les fleurs d'un reflet de vie et de bonheur. Le doux mur* mure du vent dans lés- feuilles, le bourdonnement des abeilles, les parfums des fleurs, tout semblait une céleste harmonie, un hymne qui montait au ciel en s'exhalant de la terre comme une dîmo volontaire de toute la création offerte

au Créateur. Le vent, les oiseaux et les abeilles se mêlaient pour chanter hosanila; les fleurs, comme des cassolettes de topaze, d^émeraude, de rubis, confiaient au soleil leurs plus douces senteurs.

L'homme alors éprouve un vague besoin do môler une voix à ce saint concert, de joindre à ' cet holocauste ce qu'il y a on lui de plus noble, de plus pur, de plus digne du ciel. C'est alors que son âme s'exhale en pensées, en rôves d'amour, en élans impuissants vers une insaisissable félicité; c'est alors qu'il semble se souvenir

du ciel, et qu'il se rappelle quelques notes sans

suite et sans liaison des chants des séraphins et des archanges.

Louise entra au jardin et traversa Vallée commune.

Il sembla à Hubert que ces douces senteurs printanières s'exhalaient de ses cheveux, que le frottement de sa robe et le bruit léger de ses pas sur le sable de l'allée étaient mille fois plus doux que les harmonies qui lui avaient tant troublé le cœur; puis elle disparut dans un bosquet do lilas.

Hubert alors aspira avidement les bouffées do vent qui passaient sur ce bosquet.

Quelques jours après, la longue robe de Louise s'accrocha aux palissades qui protégeaient les usurpations de M. Lorrain. Hubert s'élança pour la dégager, puis il s'arrêta, saisi d'un mystérieux respect; Louise, qui était devenue plus rougo qu'une rose de Provins, leva sur lui un doux regard de remerciement.

Le lendemain, quand M. Lorrain vint pour voir les progrès de son oseille à feuilles rondes, il vit sa palissade enlevée et sa propriété sous la seule protection de la bonne foi humaine et du dievi des jardins.

Après de longues et mûres méditations, M. Lorrain décida dans son esprit que le coupable ne pouvait être que Hubert, et il passa une partie delà nuit à chercher les moyens les plus adroitîs, les ruses les plus fallacieuses pour amener son ennemi à avouer son crime; et,, quand, le lendemain, il vit Hubert monter au jardin, il le suivit de près, l'aborda d'un ton tout à fait amical, lui offrit du tabac et lui dit:

— Le vept tourne au nord-est, et j'ai de sérieuses inquiétudes pour mes pois de primeur.

— A propos, père Lorrain, dit Hubert, j'ai arraché vos palissades !

M. Lorrain, qui n'espérait obtenir cet aveu qu'après de longs ambages, fut un peu atterré et eut besoin de laisser écouler quelques secondes avant de dire :

— Et pourquoi avez- vous arraché mes palis* sades ?^

— Parce qu'elles gênaient le passage, et no servaient qu'à accrocher et déchirer les robes.

— Monsieur, dit M. Lorrain, les personnes dont les robes étaient déchirées n'avaient qu'à se plaindre, et, comme, à* coup sûr, ce n'est pas votre robe qui a été déchirée, cela ne vous regardait en aucune façon ; vous trouverez bon que jo les rétablisse.

— Et vous ne trouverez, vous, pus mauvais que je les arrache de nouveau.

— Mais, monsieur, dites-moi donc une fois ce que vous ont fait mes malheureuses palissades ? quelle robe ont-elles déchirée ?

Hubert ouvrit la bouche et la referma sans dire une parole; il ne put prendre sur lui de prononcer le nom de mademoiselle A..., car il sentit que ce nom, pour entrer dans les oreilles du concierge, allait sortir, non de sa bouche, mais de son cœur. Il tourna lé dos au concierge et continua à se promener dans l'allée commune ; puis machinalement il s'arrêta devant le jardin de mademoiselle A. . . et resta à regarder l'herbo que ses pas avaient penchée, les fleurs qu'elle avait respirées, les lilas qui avaient touché ses cheveux.

Mais il fut tiré de sa rêverie par M. Lorrain, qui vint se mettre à deux genoux devant le jardin pour voir si son oseille sortait de terre. Or, il est bon de dire que la graine d'oseille trop vieille ne lève plus, et que c'était précisément le cas de celle qu'avait semée le concierge.

Il se releva en grommelant et jurant entre ses dents.

-* Ohé! père Lorrain, lui dit Hubert, sur quelle herbe avez-vous donc marché aujourd'hui?

— Monsieur, dit M. Lorrain d'un ton fort sec,

si je me permettais de marcher sur de Fherbe, ce ne serait à coup sûr pas sur rher))e d'autrui ; et Yous, vous avez^arché sur mon oseille.

Ce jour-là était un jour heureux pour Hubert. Aussi ne s'impatienta-t-il nullement, quand, le soir, M. Lorrain ne lui ouvrit la porte qu'au quatrième coup de marteau ; il avait passé la soirée dans une maison où M. Â... et sa fille allaient d'habitude. Après avoir fait plus d'intrigues qu'il ne lui en aurait fallu pour être roi de France, il avait réussi à s'y faire présenter ; il avait causé avec M. A... et adressé quelques paroles à Louise. M. A... lui avait offert une place dans le fiacre qui devait les ramener ; et c'était en compagnie du père et de la fille qu'il attendait au dehors le bon plaisir de M. Lorrain. M. Lorrain ne dormait pas, il préparait le discours qu'il devait tenir le lendemain à l'heureux Hubert. Après avoir longtemps cherché dans son Cicéron un modèle pour son exorde, après avoir hésité entre l'exorde ex abrupto de la première catilinaire : Quousque tandem^ Cattitna..., et l'exorde ex iminuatione de l'oraison Pro Milone,

il avait également rejeté les deux et s'était décidé à un discours dans le genre lacédémonien concis, coupé, et renfermant beaucoup de faits en peu de paroles.

« L'allée commune a été instituée pour permettre aux différents locataires des divers jardins d'arriver chacun au sien sans traverser celui des autres. Le jardin de Hubert est le premier à droite en* entrant ; il ne connaît pas les personnes dont les jardins sont plus éloignés; en fait, l'allée commune est un trajet et non une promenade ; le trajet est l'espace que l'on parcourt d'un point à un autre. Or, en droit, Hubert n'allant nulle part, ne peut donc être dans l'allée commune que comme promeneur, ce qui est entièrement contraire à son institution ; c'est pourquoi, au nom du propriétaire de la maison, M. Robert, mon intime ami, lequel m'a laissé ses pleins pouvoirs, et m'a dit, devant mon épouse: « Lorrain, je te laisse mes pleins pouvoirs , » j'intime à M. Hubert la défense formelle de circuler ou, vaguer à l'avenir dans Tallée- dite commune. »

Armé de cette foudroyante préméditation d'élo-

quence, M. Lorrain devança Hubert dans le jardin, et l'attendit avec impatience ; mais que devint-il quand il vit arriver Hubert, causant familièrement avec M. A..., et que, traversant ensemble l'allée commune, ils entrèrent dans lo jardin de ce dernier !

L'argument victorieux était détruit. Hubert allait dans l'allée commune pour se rendre au jardin de M. A... Il n'abusait plus de l'allée comme promenade, il en usait comme passage, comme trajet. M. Lorrain était battu, si toutefois un portier peut ôtre battu. Imprudent Hubert! qui peut dire ce que te coûtera ta victoire?

O lecteurs, quoi que vous fasse votre portier, armez-vous de patience, caressez son -chien, caressez son chat, caressez son enfant, caressez femme, donnez-lui des billets de spectacle; ayez toujours le gâteau de miel à la main pour Cerbère : le Cerbère de l'antiquité était un roquet au prix de celui-ci. S'il se fâche, humiliez-vous ; s'il vous insulte, payez ; s'il vous bat, payez !

De ce jour, . il arriva ce qui arrive toujours dans les romans comme dans la vie, ou plutôt

dans la vie comme dans les romans, car les romans font les mœurs, comme le vaudeville a créé le Français.

Louise et Hubert s'aimèrent ^ parce qu'ils s'étaient rencontrés, comme un lierre s'attache à un arbre ; celui-ci ou celui-là, il ne Tétreindra pas avec moins d'amour,

Il est un âge, l'extrôme jeunesse, où l'on aime le sexe; une femme aime un homme, un homme aime une femme, comme on prend un breuvage parce qu'on a soif. Ce n'est que plus tard qu'on choisit, qu'on aime l'individu, lui parce qu'il est lui, elle parce qu'elle est elle.

Dans la jeunesse, on a le cœur ou la tôte rempli de perfections imaginaires, que l'on applique à la première femme de bonne volonté, et l'on en fait une de ces madones de plâtre, chargées de colliers de perles, et de bagues d'or que Von voit dans les églises italiennes, comme les Gaulois qui cachaient un vieux tronc de chône sous des manteaux de pourpre enlevés aux Romains, et adoraient le chône sous le nom d'Irmensul,

L'amour est tout dans la personne qui

aime, la personne aimée n'est que le prétexte.

Regards échangés, dpuces conversations si pleines d'amour, quoiqu'on ne parlât de rien qui eût le rapport môme le plus indirect à l'amour ; émotions d'une violence à faire mourir pour un nuage qui voile le soleil, et qui empochera Louise de venir au jardin.

M. Lorrain monta un jour chez M. A..., et demanda à lui parler en particulier, pour une affaire importante.

Louise se sentit rougir, parce qu'elle ne savait rien d'important au monde, si ce n'est Famôur qu'elle commençait à ressentir pour Hubert.

M. Lorrain voulut dévoiler à M. A. .. les rendezvous des deux jeunes gens au jardin, et leurs longues conversations; mais M. A... refusa de l'entendre, et le mit à la porte.

M. Lorrain est encore battu: malheur à Hubert ! malheur à Louise !

Le jour où M. Lorrain a semé son oseille, Louise a semé, au pied du treillage qui sépare son jardin de l'allée commune, des liserons dont, aujourd'hui, les longs rameaux enveloppent les

treillis de leur feuillage cordiforme d'un vert sombre, d'où sortent dos cloches des plus riches nuances, de bleu, de violet, de pourpre, de rose et de blanc légèrement fécule.

Et l'oseille à feuilles cloquées n'est point encore sortie de terre.

Ici finit Vexposition du drame, les grands événements vont paraître.

M. A.., n'avait pas voulu écouter les révéla-

tions de M. Lorrain; mais il les avait entendues 4 il y joignit certaines observations qu'il avait faites lui-môme depuis quelque temps : l'indiffé- ' rence de sa fille sur tous les plaisirs qui, autrefois, étaient pour elle autant de bonheurs , ses distractions fréquentes, son amour tout nouveau do la sohtude.

.M. A... se sentit alarmé et se promit de surveiller les jeunes gens.

A quelque temps de là, comme Louise cueillait des fleurs au jardin, Hubert vint dans Talléc commune, tout contre la haie de liserons, et ils se prirent, comme de coutume, à causer de choses et d'autres.

— Comment trouvqz-vous mon bouquet, denianda-t-elle à Hubert? CTest pour mon père, qui s'appelle Jean.

— Et moi aussi, dit Hubert, je m'appelle Jean ; c'est un assez vilain nom.

— Il n'y a pas de noms, il n'y a que des personnes. Nous attribuons- à un nom les qualités, les défauts, la beauté et la laideur de la personne qui le porte. On ne pourrait prononcer le nom d'Alice, sans réveiller en moi la pensée d'une jeune fille blanche, élancée comme ma sœur.

— Et comment faites-vous quand deux personnes différentes portent le nicme nom ?

— Oh ! vous, quand je pense à vous, je voud appelle Hubert; le nom de Jean appartient exclusivement à mon père. Avez-vous reçu unbouquet ce matin ?

— Non. . •

— Je veux vous en donner un.

Et elle ôta du bouquet une belle rose blanche, dont le milieu était légèrement carné : elle la tendit à Hubert.

Hubert n'eût osé pour rien au monde toucher sa main ; mais, pendant qu'ils tenaient tous deux cette même tige de rose, une flamme électrique et Une violente commotion se communiqua de Tun à l'autre par ce conducteur inusitée

A pe moment entrait au jardin M. Lorrain, qUc suivait d^assez près M. A... Ce dernier ^ cependant^ n'avait pu voir le mouvement de sa fille donnant une rose à Hubert, mouvement qui n'avait pas échappé à M. Lorrain, non plus qUe les dernières paroles de Louise*

M. A.», fronça Un peU le sourcil en voyant Hubert près de sa fille; cependant, il fut distrait par Louise^ qui vint, en l'embrassant, lui offrir sonbouquet, et, sans aucun doute, ce léger nuage se fût dissipé entièrement sans l'intervention do M. Lorrain.

— Monsieur, dit M, Lorrain, permettez-moi de vous offrir mes vœux pour le jour de votre fôte... ainsi qu'à vous, monsieur Hubert; car vous paraissez avoir tous deux le môme patron.

Louise et Hubert rougirent un peu. M. A...

remarqua la rose que Hubert tenait à la main ; mais cela ne prouvait rien, et même ne signifiait parS grand'chose. Il y a une foule de jardin$ qui renferment des rosiers, et une foule de rosiers qui produisent des roses blanches.

M. Lorrain continua en s'adressant a M. A... î

— Mademoiselle s'entend admirablement à faire les bouquets; cela me rappelle qu'il faut que j'en porte un dans quelques jours à mon anii Robert. L'année passée, il en fut enchanté^ et me dit môme avec cette familiarité qui a tou* jours existé entre nous: « Lorrain, pourquoi n'est-ce pas ton épouse qui m'offre ce bouquet? — Robert, lui répondis-je^ parce que c'est aLWi messieurs à offrir deâ bouquets aux dames, et non point aux dames à en offrir aux messieurs^ • — Lorrain, me dit-il, tu as parfaitetîient raison. » Vous avez là, continua M, Lorrain, parlant

toujours du bouquet sur lequel M. A... jetait des regards alternativement et sur sa fille, dont le soin et la mémoire de cœur le touchaient sensiblement, vous avez là des roses blanches magnifiques ; aucun des locataires n'en a de semblables : lion, je ne sache môme pas qu'aucun jardin du quartier en possède de la môme espèce.

Cette perfide remarque fit porter de nouveau à M. A... les yeux sur la rose blanche de Hubert.

Hubert s'occupait en ce moment fort peu de l'improvisation de M. Lorrain, et, sous prétexte de respirer le parfum de la rose, il la tenait sur ses lèvres.

M. A... emmena Louise et Jui dit :

— A l'avenir, tu ne causeras plus avec les voisins.

Puis il écrivit à Hubert»

c( Monsieur,

» Je vous crois un jeune homme bien élevé et

rempli de bons sentiments; je m'expliquerai

donc franchement avec vous. -J'ai dans ma fille

une confiance qu'elle justifie sous tous les rap-

ports ; mais je n'ai pas la même oonflance dans la médisance ou la calomnie de voisins ou de portiers bavards. Vos conversations avec ma fille, qui sont sans aucun danger, peuvent avoir des inconvénients ; vous m'obligerez donc de les supprimer à l'avenir.

» Recevez l'assurance de ma considération distinguée. »

Cette lettre, cette défense eut le résultat qu'elle devait avoir.

Le lendemain, Hubert fît assez gauchement à Louise, qui l'écouta de fort bonne grâce, une déclaration d'amour qu'il n'eût osé risquer que trois mois plus tard, sans la prudence paternelle de M. A... Il fut convenu entre les deux jeunes gens qu'on obéirait à M. A..., qu'on ne causerait plus dans le jardin, mais qtl'on s'écrirait ; que ' Hubert mettrait ses lettres dans une touffe de roses trémières, où Louise placerait à son tour «es réponses.

M. Lorrain, trioiiiphant, sema pour la seconde fois de l'oseille à feuilles cloquées, désormais à l'abri du pied de Hubert.

Cependan t , pour être plus certain de sa victoire , il ne manqua pas de monter au. jardin aussitôt qu'il y voyait arriver mademoiselle A. . . , et jamais Hubert n'entrait dans l'allée commune.

Cependant) M. Lorrain, qui avait abandonné Boileau et Cicéron pour se livrer tout entier à sa haine, ne croyait pas tout à fait à l'obéissance des jeunes gens ; aussi , comme le jardin de M. A... était le dernier de l'allée, que la porte du jardin. s'ouvrait au commencement du treillage, personne n'avait le moindre prétexte de dépasser cette portC) il imagina un moyen de déjouer l'intelligence des deux amants.

Il s'habilla dé son mieux , et alla trouver son ami Robert.

Son ami Robert n'était jamais extrêmement flatté de sa visite : outre sa redoutable familiarité, il ne venait guère que pour demander des réparations locatives ou autres dépenses toujours désagréables aux propriétaires.

M. Lorrain venait lui faire observer qu'il devenait nécessaire de faire sabler l'allée commune, que tous les locataires le demandaient avec in-

stance; que c'était une dépense de six francs pour un tombereau de sable, etc.

— Monsieur Lorrain; dit Robert, que votre volonté soit faite sur la terre que je vous ai confiée. Faites sabler; je vous donne encore à ce sujet mes pleins pouvoirs.

— Tu le peux sans risque, répondit M* Lorrain, je n'en abuserai pas. Fais-moi donner un verre de oassis, et je pars.

Dès le lendemain, l'allée commune était sablée, M. Lorrain disait à tout le mondé :

— Je suis allé dire à mon ami Robert : « Robert, il faut faire sabler l'allée commune ; quand il pleut, elle est glissante et inabordable, « A quoi Robert m'a répondu : « Tu sais bien que tu es le maître. Présente mes respects à ton épouse. »

M. Lorrain ratissa lui -môme l'allée, et surtout depuis le jardin de M. A... Le lendemain, il trouva des traces de pieds devs^nt le jardin de M. A...

Comme il venait de faire cette découverte, M. A... entrait au jardin. M. Lorrain feignit do

ne pas le voir, et^ se parlant à lui-mcme, habitude qui ne s'est guère conservée qu'au théâtre :

— A coup sûr, ces pieds n'appartiennent pas au locataire du -deuxième étage, qui ne met ja^

, mais que des souliers, ni à celui du troisième,

qui ne dépasserait pas son jardin pour l'empire

de Trébisonde. M. A... ne le dépasse guère non

plus, et sa demoiselle ne met pas de bottes.

On ne pouvait guère mieux désigner Vinfor-'

^ tuné Hubert

— Il faut, ajouta-t-il, que l'on en veuille bien à mon oseille à feuilles rondes, pour venir ainsi marcher jusque sur le jardin de M. A....

Etc., etc., etc.

Mais il ne tarda pas à trouver une vengeance plus éclatante et plus efficace.

Presque tous les élèves du père de Hubert étaient à la campagne depuis le commencement de la belle saison. On dit la belle saison comme on dit le beau sexe; au commencement de la belle saison, il pleut, il neige, il vente sous le climat de Paris ; et le Parisien s'en étonne tous • les ans, quoique ce ^oit tous les ans la môme

chose. La gcne se glissa au premier étage; on ne paya pas le terme d'avril. M. Lorrain grogna bien un peu, mais il n'avait pas encore lieu de se plaindre de Hubert. Mais, lorsque arriva le terme de juillet, il prit le moment où Hubert dans soa jardin et Louise dans le sien se consolaient en respirant le môme air et en se regardant de loin, pour venir dire à Hubert :

— Voici votre quittance avec celle du terme précédent.

Hubert rougit jusqu'aux oreilles et répondit :

— Vous la donnerez à mon père.

— Je ne vois jamais monsieur votre père : il rentre à une heure du matin et sort dès le jour...

On ne paya pas ce terme; M. Lorrain fit assigner, saisir les meubles, donna, congé, etc.

Pendant ce temps, M. A... emmena sa fille à la campagne..

Hubert n'en ftit pas fâché ; il était humilié do la position de ses parents, il redoutait la pitié do Louise.

Avant le retour de Louise, les locataires du premier étage quittèrent lamaif^on, laissant entre

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les mains de M. Lorrain une pendule et quelques bijoux pour nantissement des loyers échus; puis ils allèrent dans un autre quartier, dans un loge-i ment moins cher et plus élevé.

Peu de temps après, le père de Hubert partit pour l'Angleterre, d'où il devait rapporter des monoeaux d'or. Au commencement, il envoya un peu d'argent, puis des promesses, puis rien.-

Hubert prit un petit logis à Montmartre, et se mit à donner des leçons, pour faire vivre sa mère ; ils se trouvèrent assez pauvres, mais cependant plus heureux par leur économie qu'ils ne Savaient jamais été. Hubert pensait à l'avenir, à Louise. Louise lui écrivait quelquefois, mais ne pouvait recevoir de lettres.

Un soir M. Lorrain reçut deux coups de canne; peu de temps après, Louise cessa d'écrire à Hubert. Hubert passa plusieurs nuits à pieu rer, à appeler Louise, à faire dès vers ; puis il alla errer autour de la maison dont rentrée lui était si sévèrement défendue.

M. Lorrain, qui, à tort ou' à raison, faisait honneur à Hubert des deux coups de canne

qu'it avait reçus, avait dit à la domestique do M. A... :

— Eh bien, M. Hubert, qui faisait ici le rangé et le sage, a joliment tourné ! il habite à Montmartre avec une femme qui porte son nom.

La servante répéta la nouvelle à Louise ; Louise lui dit :

— Ma bonne, au nom du ciel, envoie quelqu'un demander si la chose est vraie.

On apporta une réponse affirmative : Hubert vivait avec sa mère, qu'il nourrissait de son travail, et sa mère portait naturellement son nom. Louise pleura beaucoup, puis méprisa Hubert. M. A..., qui vit sa fille plus tranquille, proposa quelques plaisirs qui furent acceptés avec empressement. Hubert ne reçut plus de lettres.

Pour ce pauvre garçon, qui n'avait, lui, ni plaisirs ni distractions, la vie devint de jour en jour plus pesante et plus insupportable ; l'incer- . tîtude, le pire de tous les maux, jusqu'au moment où la réalité vient faire regretter^ l'incertitude, l'incertitude le tuait.

Il prit un jour une résolution désespérée.

Il écrivit à Louise urtmot de quatre pages bien serrées. Pui§, la nuit arrivée, il passa par-dessus le mur du jardin de la rue du Rocher pour aller mettre sa lettre dans les feuilles desséchées de la rose trémière.

Or, M. Lorrain avait vu un homme rôder autour de la maison, et s'était mis en embuscade ; aussi, lorsque Hubert sauta dans le jardin, il fut reçu par des cris de : « Au voleur! » Il voulut s'enfuir, mais le mur était uni et sans prise du côté du jardin. Une patrouille frappa à la porte, et Hubert fut arrêté. ' .

— Monsieur, dit-il au caporal, demandez au portier, il me connaît, je suis locataire de la maison. Il vous dira que je ne suis pas un voleur.

-— Est-il vrai, demanda le caporal à M. Lorrain, que cet homme soit locataire de la maison?

T- Il l'a été autrefois, reprit M. Lorrain, mais il n'a aujourd'hui aucune raison d'y venir, et surtout de s'y introduire de nuit par-dessus les murs.

On mena Hubert chez le commissaire du quartier; le commissaire était au bal, on le mena à la salle Saint-Martin. Le lendemain, il parut devant un juge d'instruction chargé de Tinterroger. La nuit, Hubert avait compris le peu de gravité de l'accusation qui pesait si ridiculement sur lui ; il se proposait de dire confidentiellement au juge d'instruction que son escalade n'avait pour but qu'une affaire d'amour ; mais, dès les premiers mots, il s'aperçut qu'on écrivait sa déposition.

— Quoi ! monsieur, dit-il , est-ce que ce que je vous dis recevra de la publicité?

— Cela sera lu au tribunal, si votre affaire va jusque-là.

Le nom de Louise prononcé devant un tribunal, allégué pour sa défense par un homme accusé de vol!...

Louise compromise, déshonorée!... Il y avait de quoi rendre Hubert plus que fou.

— Monsieur, dit-il, je ne dirai pas un mot do plus.

Et, quoi que pût faire le juge d'instruction, il

se renferma dans un silence opiniâtre. On l'envoya à la Force.

Dès le lendemain de Tarrestation da Hubert, lorsque M. A... en fut informé, il comprit parïaitement que Hubert était venu pour sa fille. Il frémit en pensant que te malheureux jeune homme serait, pour se défendre, forcé de compromettre odieusement sa fille; car il ne se laisserait pas condamner comme voleur; on ne f pouvait l'espérer ni le lui demander.

Je ne vous peindrai pas les douleurs do la mère, f

— Mon fils, mon Hubert, tu n'es pas un voleur, il y a là-dessous quelque horrible mystère; je le • sais! si tu ne le dis pas aux juges, je leur dirai, moi. C'est pour la fille de M. A... que tu franchissais le mur, et elle a la lâcheté de te laisser en prison.

— Ma mère, écoutez-moi bien! je vous jure qu'au moment où vous direz le premier mot, je

m'enfoncerai ce couteau dans lé cœur.

,Sa mère se jeta à ses genoux, il fut inflexible.

Le jour du jugement arriva ; elle pleura, elle supplia.

— Si tu es condamné, je me tuerai,

— Et moi aussi, ma mère.

M. Lorrain était embarrassé, l'affaire allait plus. loin qu'il ne l'aurait voulu ; il ignorait que Phomme qu'il avait vu rôder fût Hubert* quand il avait crié au voleur, et, d'ailleurs, il croyait qu'il en serait quitte pour une nuit au violon du corps de garde. .

Dans son témoignage, il ne pouvait le dis* culper sans parler de mademoiselle A...; il se contenta de dire qu'il ne pensait pas que Hubert fût un voleur, mais que cependant il l'avait vu s'introduire nuitamment, par escalade, dans une maison habitée.

— Du reste, ajouta M. Lorrain, l'accusé doit avoir quelque chose à dire pour sa justification.

On interrogea Hubert.

Il répondit :

— Je ne suis pas un voleur, je suis un honnôtc garçon, et c'est pour cela précisément que je no puis rien dire de plus .

Le président lui fit observer, à plusieurs reprises, que les faits étaient patents, que son

silence était nuisible, quHl s'agissait d'une.peine infamante ; Hubert pleura, et répondit qu'il ne pouvait rien dire.

Les juges se rapprochèrent pour délibérer.

M. Lorrain ne comprenait rien au dévouement de Hubert.

Car évidemment il allait être condamné.

Les avocats l'engageaient à parler, il se mit la tète dans les deux mains.

Après une assez longue discussion, le président prit la parole.

Hubert sentit son cœur se serrer ; il n'accusait personne de son malheur ; il ne pouvait se défendre sans faire peser sur Louise les plus graves inculpations.

A ce moment, une femme et un homme entrèrent dans l'audience.

— Arrêtez ! arrêtez ! criait la femme toute pâle ; arrêtez , messieurs les juges ! mon fils n'est pas un voleur; arrêtez! il n'est pas condamné? N'estce pas, Hubert, tu n'es pas condamné ?

Hubert lui dit :

— - Pas encore, ma mère; mais il faut du courag-c.

— Non, non, cria-t-elle, on ne te condamnera pas. — Messieurs les juges, il est innocent. — Tenez, parlez, parlez, monsieur!

Et M. A.... s'avança.

Madame Hubert tomba évanouie.

M. A... prêta le serment d'usage, et dit :

— • Messieurs, M. Hubert est un jeune homme honnête, plus qu'homme généreux, sublime ; il ï^o venait pas dar^s la maison pour voler, mais pour donner Une lettre à ma fille, dont il est amoureux, à ma fille, qu'il épouse dans huit jours.

Alors, les sanglots s'ouvrirent un passage dans la poitrine de Hubert...

Néanmoins, la graine étant trop vieille, comme

^ous l'avons précédemment cxphqué, attendu

^Uo la graine d'oseille n'est féconde" que pendant

^ois ans, l'oseille à feuilles cloquées ne leva pas.

DtJ PUBLIC ET DE LA CRITIQUE

Gomme le disait madame de Maintenon de son toj^l amant, la presse périodique dit tous les jours que le public n^est plus amusable ; on pourrait répondre que madame de Maintenon ne fît cette remarque qu'à une époque où elle* même était vieille et peu» amusante; mais ce n'est pas sur ce terrain que nous voulons amener la discussion.

Nous croyons que la presse périodique se trompe et se trompe fort innoeemment; nous allons appuyer cette assertion dé quelques prsuTSs.

Autrefois, Thoinme de lettres était claîr-semé dans le monde; il fallait du courage et une vocation réelle pour oser se jeter dans une carrière dont le but, vu à travers le prisme do la plus riche imagination, n'était tout au plus que la libre possession d'une chambre mansardée et de six cents livres péniblement gagnés chaque année. Pouf l'homme de lettres alors, tout le monde était public; l'écrivain pouvait juger des impressions de ce public, étudier ses goûts et le servir à sa guise.

Mais, aujourd'hui, tout le monde écrit; la partie du public qui n'écrit pas encore a un cousin, un bottier, ou une fille homme de lettres. Il en est du public comme des nègres ; quelques blancs au milieu d'eux ont, par leur alliance avec les négresses, engendré des mulâtres, qui ont engendré des quarterons, qui ont engendré des métis. L'homme de lettres a prodigieusement déteint au dehors, et, comme il arrive toujours en pareil cas, c'est la plus grossière partie do la substance colorante qui est la moins adhérente et se communique le. plus aisément par le

contact ; ce qui donc déteint le plus vite do l'homme de lettres sur ceux qui Tentourent, c'est la lassitude, le dégoût, le dédain en partie réel, en partie affecté, dédain provenant de la funeste habitude de faire quotidiennement Tautopsie des plaisirs, de voir les décorations par derrière et les acteurs au soleil.

Pour suivre notre comparaison, le mulâtre a coutume d'être plus blanc que le blanc lui-même, c'est-à-dire qu'il pousse beaucoup plus loin l'orgueil de la peau et l'aristocratie de la couleur ; il est de môme une foule de quasi-hommes de lettres, qui se parent avec bonheur d'une infirmité dont le critique est tôt ou tard atteint, à savoir, de cette inaptitude à se laisser amuser qui décèle l'homme blasé. Le critique est misérablement entouré de ces gens-là ; si les mulâtres se croient des blancs, les blancs, en revanche, les prennent pour des nègres, et, jugeant des impressions du public par celles de ces hommes qui reflètent leurs propres impressions, les critiques proclament le public blasé, dégoûté, ennuyé.

Il faudrait traverser une armée assez nom-

breuse d'écrivains, de quasi-écrivains, de futurs écrivains, de cousins d'écrivains, avant d-arriver a]u public ; le criticfue est comme un prince entouré de sa cour, il ne connaît le peuple que par ouï^dire ; il prend pour le peuple ses courtisans qui ne sont que son propre reflet, et il en arrive à croire que le peuple digère quand lui , prince, a diilé.

Ce public existe cependant, le vrai public, le public amusable, naïf, spirituellement crédule, complice de tout ce qu'on veut faire pour Tamuser ; public qui, emprisonné vingt-six jours par mois dans les habitudes, les devoirs, les exigences de la famille ou de la profession, ne se livre guère qu'une fois par semaine aux émotions extérieures des arts, de la littérature et du théâtre; et qui,. par un calcul facile, si l'homme de lettres est blasé à trente ans, ne le serait qu'à deux cent dix ans, et a le bonheur de mourir presque toujours au moins cent cinquante ans avant d'en venir à cet état déplorable.

Quoique ce public soit moins nombreux qu'autrefois, il manifeste do temps à autre son exis-

tesnce; il aime eacore le théâtre et il Taimera tour jours; il est éternel ou du moins se renouvelle de liii-môme avec ses mêmes goûts, ses mômes anti* pstthiesy ses mêmes amours, ses mêmes sensations*

Ce public est toujours le môme. Depuis qu'il y

a des théâtres, il est des choses qui, répétées cent

lïiille fois, ont été cent mille fois applaudies ;

j^ixiais on ne s'est embrassé ou battu sur la

^<^èiie sans exciter des tonnerres de bravos,

3 armais on n'a fait une plaisanterie sur les maris

^^^ompés sans que la scène fût interrompue par

dos trépignelnents de joie, jamais une allusion

sa.t;irique au pouvoir n'a passé sans être bissée.

^^ites chanter où vous voudrez et par qui vous

"^^^Xidrez un couplet où vous direz : « Un père est

*^^ jours père !» et ce public pleurera de joie,

^^Ême quand, le matin, il aurait roué de coups

^on fils et sa fille.

Sérieusement, il est encore un public et un public nombreux qui n'a pas de plus grand plaisir que le théâtre, qui arrive au spectacle sans se , prévenir à l'avance et se présenter hostile au

plaisir qu'il vient y chercher ; un public qui ne voit que Buridàn et Marguerite et ne s'inquiète ni do mademoiselle Georges , ni de Bocage ; un public qui lapiderait volontiers le traître, et se battrait pour l'innocent accusé, un public non blasé , spirituel , bienveillant , ami de son propre plaisir. -

Ce public n'est pas l'esclave* du feuilleton, il s'en rapporte à lui-môme pour savoir si telle ou telle pièce l'amuse ou l'ennuie, si tel ou tel drame l'intéresse ou le dégoûte. Il lit les feuilletons parce que plusieurs sont spirituels ou amusants, mais c'est pour lui un plaisir du matin comme le théâtre est un plaisir du soir.

D'ailleurs, le feuilleton n'est plus qu'un prétexte pour écrire un certain nombre de lignes plus ou moins spirituelles. De notre temps, il a vécu sur deux ou trois paradoxes; la prééminence de Debureau sur tous les acteurs du monde, et la guerre à mort aux vaudevillistes ont fait jaillir de la plume de M. Janin des myriades d'étincelles. On a imité M. Janin plus ou moins malheureusement, et nous n'avons plus que le

feuilleton négatif, c'est-à-dire que la critique semble n'avoir pour but que d'éloigner le public du théâtre.

Nous ne comprenons pas que l'on traite aussi légèrement le plaisir; c'est, selon nous, la seule chose qui mérite d'ctre prise au sérieux.

Qiia,nd, à force d'initier le public à leurs ennuis et a lours dégoûts , les critiques auront réussi à le détourner du théâtre, que lui donneront-ils à

•apla.c!e?

^ oritiques, les directeurs, les auteurs, les l'egisseurs, les acteurs, les actrices, les contrôleurs , les comparses, les figurants, les figurantes, les l>.etbi lieuses, les coiffeurs, les tailleurs, les couturières, les modistes, vous demanderont compte de leur public !

^ public vous, obligera de suppléer le plaisir que Vous lui aurez enlevé, il vous faudra l'amuser par des bôtises, par de la sottise, par de la charge, par de la comédie ; il vous faudra être tragiques, spirituels, gracieux, entraînants; il vous faudra danser sur Id corde, faire de la vol-

46 LA PROMfiNABG DES ANGLAIS

tige à cheval, avaler des sabres, danser, ohahter, mimer.

Car, nous le répétons, le plaisir est une chose importante. Quand il s'agit de politique, on permet facilement aux novateurs de déraciner le vieil arbre qui nous donnait de Tombre, avant 'môme d'en avoir planté un autre. Le public ne sera pas d'aussi bonne composition sur ses plaisirs que sûr ses intérêts.

Mais, quoi que vous fassiez, il y aura toujours des théâtres pour lo public, et toujours un public pour les théâtres. Les Romains ne demandaient que du pain et des spectacles ; en France, on renverse la phrase, on veut des spectacles d'abord et du pain ensuite et accessoirement. Il y a des peuples qui n'ont ni pain, ni dieux, ni culottes ; il n'y a pas do peuple qui n'ait point de spectacles.

CTest une bonne chose de pouvoir chaque soir 'sortir de sa vie pour entrer dans une autre, changer de chagrins, d'ennuis et môme de plaisirs pour quelques heures ; c'est au théâtre qu'est né le rire éclatant, et ce n'est guère que là qu*on

le retrouve dans la vie sérieuse et positive que nous nous sommes faite ; c'est au théâtre que Ton répand de douces larmes sur des malheurs imaginaires, c'est autant de moins qui reste à verser sur nos propres et réelles infortunes. Le théâtre nous distrait de la vie. Le théâtre et le public resteront Tun pour l'autre et autant l'un que l'autre, et tous deux autant, que le monde.

EN FRAMCB

Nous no ferons pas un long parallèle entre les hommes de lettres d'aujourd'hui et ceux d'autrefois, nous aurons pour les morts cette discrétion que le poiite Passerat réclamait de ses amis :

AGn que rien ne pèse à ma cendre et mes os, Amis, de mauvais vers ne chargez pas ma tombe!

Longtemps la littérature n'a exercé et n'a prétendu qu'une puissance spirituelle; longtemps rhomme de lettres n'a parlé de rien qui eût rapport à quelque chose. On ne saurait dire

combien de talent et d'esprit se sont dépensés à propos dés dieux et des demi-dieux de l'antiquité, avant qu'on osât aborder l'histoire. On a dit impunément du mal des dieux, -avant d'oser dire du bien des hommes.

Longtemps l'homme de* lettres n'a pas eu la puissance de gagner sa vie ; Baudoin et Durier, académiciens, avaient avec des libraires un engagement qui les obligeait à traduire à trente sous la feuille^ et à faire des vers à quatre francs le cent, pour les hexamètres, et quarante sous pour les petits ; pas tout à fait deux liards le vers, c'ést-à-diro le prix des hannetons, du temps où il y avait des hannetons et des enfants. Racine et Boileau furent forcés de se cacher dans l'hôtel d'un protecteur, pour éviter d'être roués de coups par les gens d'un seigneur bel-esprit, qui, dans une guefre d'épigrammcs , avait été contraint de céder aux deux poètes; leur protecteur réussit à faire agréer leurs excuses.

Jamais alors un poêle ne gagnait d'argent; son travail n'avait pas une valeur réelle et intrin* sèque; s'il réussissait, sHl avait des amis à la

cour, le roi lui faisait une pension, ou un grand seîg^neut, auquel il dédiait ses œuvres, l'admettait à sa table, dont il devait spirituellement faire les honneurs.

Voltaire, un des premiers, gagna une partie do sa fortune en vendant ses ouvrages; il éleva son état à la hauteurs de Tétat d'un menuisier; le ^^îraps et le travail de l'homme de lettres eurent alors véritablement une valeur, et il put vivre ®ri eittendant l'immortalité! Heureux Voltaire! ^ssoz riche pour bâtir une colline entre lui et un voisin fâcheux qui l'incommodait. Voltaire, insulté par un duc de Sully, prit à la fois un maître ^ ^t*mes et un professeur de langue anglaise , pcivif se battre et pour se sauver après le combat. Beaumarchais, plus tard, répondit respectupu- ^^ï^cient à un seigneur qui le menaçait de lui i*ire donner des coups de bâton par ses gens: --*- Monseigneur, j'aurai l'honneur de vous les ^^ïidre moi-môme.

Aujourd'hui, on se bat beaucoup moins dans ^ ^rmée que dans la vie littéraire : cette fièvre 4oit passer, maintenant qu'il est bien avéré que

personne n'est assez fou pour croire insulter impunément un homme de lettres.

Aujourd'hui, il y a un grand nombre de fortunes honorables sorties do la littérature. Les plus beaux chevaux do Paris appartiennent à des hommes qui se sont élevés, soit par les lettres, soit par les littérateurs. Aujourd'hui, la presse est reine de France, la presse est reine du monde.

Nous ne discuterons pas cette puissance; nous n'examinerons pas quels en sont les ministres, ni si elle gagnerait à se trouver en de meilleures mains qu'en celles entre lesquelles elle tombe quelquefois; il ne s'agit pas de décider si la presse gouverne bien ou mal; ce que nous constatons, c'est qu'elle règne seule; que la presse n'est plus comme autrefois une opposition, mais qu'elle est le pouvoir^ et que ceux-là sont dans l'opposition qui luttent contre elle et refusent de la réconnaître. La presse est aujourd'hui ce qu'a été l'Eglise aux époques religieuses, ce qu'a été le canon aux époques guerrières. Il n'y a plus ni églises ni canons : la presse a recueilli leur héritage, et elle a su l'accroître encore.

Naturellement, les hommes de lettres devaient occuper aujourd'hui la place que remplissaient les prêtres sous le règne de madame de Maintenon, les soldats sous le règne de Pemporeur Napoléon.

Comment la presse est-elle arrivée à la fortune et au pouvoir? comment est-elle venue abriter sa tcte sous ces lambris dorés dont elle ne parlait que par oui-dire ? C'est la société qui l'y a contrainte; Thomme de lettres, c'est-à-dire le représentant de l'intelligence dans l'ordre social, avait été complètement oublié dans la distribution des rôles et dans celle des parts; l'édilîce social, en effet, a été construit par les petits et par les faibles, c'est une chose évidente : quand on considère qu'il est construit sur une base absurde, à savoir sur l'hypothèse de l'égalité entre les hommes, on ne peut admettre que ce soient les grands et les forts qui aient établi en loi qu'ils ne se serviraient de leur force que jusqu'à la concurrence de la force des faibles, l'égalité a été établie par ceux qui avaient à y gagner.

Les petits donc ont divisé la vie en petites

54 LA PROMENADE DES ANaLAIS

cellules, toutes faites à la taille du plus petit d'entre eux, et ils ont fixé que chacun se renfer-. mcrait dans sa cellule, quelle que fût sa taille ; ils ont axissi réglé que l'homme qui se tiendrait tranquille dans sa. case, sans bouger, serait un homme estimable, vertueux et considéré; que celui qui, plus grand que la sienne, crèverait la cloison pour ne pas étouffer, serait méprisé, criminel, nuisible, et, comme tel, retranché de la société.

Qu'auraient fait à cela les grands ? Il est clair qu'un homme fort n'est pas aussi fort qu'une grande quantité d'hommes faibles : c'est, je crois, Addison qui l'a dit, il faut composer avec les sots comme avec un ennemi supérieur en nombre.

L'homme de lettres, le savant, et surtout le poste, qui est le type le plus complet de la littérature, se sont donc résignés à l'égalité ; ils ont consenti, comme dit M. do Vigny, à se faire oU' vriers en livres, ouvriers en sciences, ouvriers en vers ; mais, il faut le répéter, leur existence ni leur industrie n'avaient leur place dans

Tordre social ; leur travail ne leur apportait ni lo pain quotidien ni la considération.

- Il n'y avait cependant pour la société rien de si facile à contenter que le pocte. Il savait que s en royaume n'est pas de ce mande; les joies g^ratuites que donne la nature suffisaient à son âme ; la voûte bleue d'un ciel étoile, les tentes ^v^rtes des forets frémissantes, remplaçaient pour liai les palais^ des rois et les dais do pourpre des I>rinces de l'Église; les joyeuses voix des faù- 'V'cttes pous les lilas en fleurs, les douces harmoxiîes du vent dans le feuillage, le bourdonnement clés abeilles' se roulant dans la poussière des éta* nc\ines odorantes des roses sauvages , lui fai- ^aiient une musique céleste qui no lui laissait pas Olivier celle dont résonnent les royales demeures. Pourvu que, de sa petite chambre, il pût voir vixi vaste horizon et quelques cimes de peupliers, se balançant dans l'air, c'était tout ce qu'il prétendait des choses de la vie. Mais la société ïïxaladroito lui a chicané ce peu qu'il lui demandait; et, obligé dé se défendre, le poôte est devenu conquérant.

Semblable à Tesclave qui, forcé de fuir un maître dur et cruel, fît trembler Rome, reine du monde;

Semblable, en sens inverse, aux alchimistes qui, en cherchant la pierre philosophalo, ont fait sur cette route sans but d'utiles découvertes ;

Le poëtc s'est levé pour conquérir son pain de chaque jour et sa place dans la vie, que l^i refusait la société; il est descendu dans l'arène, et il a fait, sur les routes que suivaient les autres hommes, le chemin qu'il s'était plu jusque-là à faire dans les espaces imaginaires, et il les a devancés.

La presse, par indifférence, se contentait d'être libre; on l'a crue impuissante, on a vpulu la faire esclave, elle s'est faite reine.

Aujourd'hui, les hommes de lettres se sont emparés du pouvoir et de la fortune.

Pour ceux, cependant, qui croient encore que leur rot/aume nest pas de ce monde^ pour ceux qui sont restés poètes, il serait temps que la société leur accordât leur place, pendant qu'ils la demandent. L'homme de lettres n'a pas môme le

picotin qu'un général député Féclamait dcrnièroment pour le soldat; il n'y a pour lui ni retraitOy ni pensions, ni fonctions spéciales, il n'y a pas môme un hôpital.

Il est des infortunes inhérentes au métier d'écrivain, dans tous les pays : sous le ciel vaporeux de l'Allemagne comme sous le ciel pur do ritalie; infortunes qui, sous une foule de rapports, font à chaque instant envier à l'homme do lettres le sort du bureaucrate et celui do l'ouvrier.

Le bureaucrate 'et l'ouvrier vendent chaque jour un certain nombre d'heures de leur vie.

Mais, avant et après le temps vendu, ils sont libres. La part de leur vie qu'ils se sont réservée leur appartient tout entière — sans restriction.

Puis le dimanche arrive, ri^nt et insoucieux ; pour les uns, escorté de violons et de flûtes

58 tA PR0MEWA.5E DBS A.Wei.A«

joyeuse» ; pour les autres, couronné de blu^^ et de pampres verts.

À celui«ci il apparaît nonchalant et calme; à celui-là, poudreux et le bâton de voyage à 1» main.

A tous il sourit, et il apporte l'oubli de la veille, et Toubli plus précieux encore du lendemain.

Mais où est le dimanche de l'homme do lettres? où est ce jour que ne gâte ni le passé ni l'avenir j ce jour isolé du travail, isolé des soucis, isolé de la vie? Quand a-t-il un jour de repos «ans arrière* pensée^ de paresse sans remords?

L'ouvrier jouit du dimanche parce qu'ils sait que le lendemain amènera le travail, et que^ c€ travail, il pourra le faire; parce que^ aprè$ un certain temps donné à l'apprentissage de son nciétier, ses mains travaillent d'elles-mêmes et acconiplissent leur tâehe.

L'écrivain n'osemit se reposer auj0itrd^bui« parce que demain, peut-être^ un ciel gris^ yji vent do nord^uest, lui mettront sur la iote ua bonnet de plomb qui interrompra la Tie de sa pensée.

Et, d^aiUeurs, le temps qu'il emploie à écrire t que la plus petite partie de son travail, 'ouvrier reçoit son travail du dehors, 'écrivain doit prendre tout en lui. Il fout qtJL'^il ouvre ses veines pour en faire couler le , il faut qu'il tire la moelle de se» o». Ce 1 vendj lui, c'est sa vie, c'est sa pensée, ce ses émotions, ses joies^ ses douleurs. Hil faut ^ivx'il aime, qu'il haïsse, qu'il souffre^ qu'il sente plvis que les autres. C'est son état aux yeux de t^^^it le monde. C'est une profanation ; mais c'est enoore son état. Toute sa vie est un travail. Ces rcveaies si vagues, ces extases de l'esprit, pendant lescj-uelles voltigent autour de la tcte des pensées *^gères, bizarres, que le moindre souffle chasse ou laiétamorphose comme une fumée ; où Tima- SiTXsition, librcj vagabonde, laisse là le corps **^^ï^ sans force pour la suivre ni pour la retenir, ^^^ï^tlable à Toiseau qui, échappé de sa cage, "^oltîgç alentour, et semble narguer l'oiseleuri ^^^péfait de sa fuite.

Il n'ose s'y laisser bercer. Il faut qu'il arrête *^>!ant lui chacune de ces figures fantastûpies

que rcvôt la pensée, qu'il en détermine la forme., en distinguo la couleur, en fixe les vagues contours et les nuances changeantes; qu'il lutte avec ces riantes fantaisies du cerveau, et qu'il les force, comme Protée, à prendre un corps, et à perdre tout le charme de leur mobilité et do leur insaisissable* passage.

Jamais do repos. Il y a une voix qui lui dit, comme au Juif errant : « Marche! marche! »

Mais il a trouvé une idée neuve, mais il a réveillé ses émotions et ses souffrances, il les a heureusement reproduites.- Il est loué, il est envié. Écoutez la formule la plus ordinaire de réloge : Vauteur ne s arrêtera, pas en jsi beau chemin,,. C'est une route bien commencée... Cest une belle carrière que s'est ouverte Vécrivain.

Toujours itnc/iem in, — une route, — une carrière. Cest-à-dire toujours marcher, toujours, do la fatigue, toujours de Tespaco devant soi, toujours un horizon qui, semblable à celui do la mer, s'étend à mesure qu'on avance.

Il faut recommencer uno autre vie et un nouveau livre; il faut chercher de nouvelles pas-

»ns, de nouvelles tortures; heureusement que

xis perdez quelques illusions et beaucoup de

L'-<îe, et que vous voyez les choses autrement.

la critique vous trouve inconséquent. Si vpus

i cz continué à voir de môme, elle eût dit que

is vous répétiez.

[ais le critique n'est pas plus heureux que l*^<:3xivain qui produit.

CUclui-ci est en proie à la haine de gens qui ^^^^■^».blent toujours craindre qu'il ne reste pas T eux assez de papier blanc, et traitent en cmis, en usurpateurs, ceux qui en dimi- ^'^^:*it la quantité.

C?^ui?-là, comme Ta dit un philosophe modor^x^g^ doit, comme les chiffonniers, chercher sa vio clans les ordures.

bout de tout cela, les plus heureux ont sur

l^xxx* tombe une couronne d'immortelles. Une

^'^^ï^onne d'immortelles coûte moins cher qu'un

P^in (le quatre livres et se renouvelle moins

^^^vent.

^ais passons aux bénéfices matériels de la Publication d'un ouvrage pour l'homme de

lettres, et nous arriverons naturellement à ceux de ses désavantages de position particuliers à notre pays.

Qu'un ouvrier rencontre une idée nouvelle, il a des moyens certains de s'en assurer Texploitation. Pour peu que son idée soit féconde, il en retirera tout ce qu'elle renferme d'argent. Il n'en est pas de môme de l'écrivain.

Prenons un exemple récent :

Un écrivain ignoré a fait imprimer, il y a quelque temps, une nouvelle assez intéressante à la fois et assez commune pour avoir un succès général. Cette nouvelle a enfanté quatre pièces jouées avec succès sur différents théâtres. Quel* ques contrefaçons en ont été faites à l'étranger. Voyons approximativement combien d'argent a pu sortir de cette nouvelle .

Cette nouvelle remplit un volume. Ce volume a d'abord, pour les frais d'impression, rapporté un millier de francs, entre les imprimeurs, pro* tes, compositeurs, correcteurs, metteurs en pages, papetiers, fondeurs de caractères, brocheuses, plieuses, satineurs, etc.

Le libraire éditeur a dû gagner sur Touvrage un millier do francs ; les libraires commissionnaires, les revendeurs, etc., ontjéntreeux tous, réa* Usé sur la vente de l'ouvrage au moins mille écus.

Le^ cabinets de lecture sont au nombrô de quatre cents à Paris et' autant en province.

Comptez seulement la moitié; supposez que là location de l'ouvrage a rapporté à chacun d'eux dix francs ; cela fait quatre mille francs.

Continuons.

On a joué quatre pièces plus ou moins copiées sur la nouvelle. Ces pièces sont en deux actes et ont bien réussi. Chaque pièce a rapporté ou rapportera à ses auteurs au moins trois mille francs, à peu prés autant à chaque directeur; au moins autant qui servira à payer les acteurs, Ids actrices,- les figurants, les actionnaires, les usuriers, les décorateurs, les machinistes, les lampistes, les tailleurs, les couturières, les habilleuses, les coiffeurs, les ouvreuses de loge, les contrôleurs, les claqueurs, etc.

Chacune de ces pièces s'imprime et se vend.

Libraires, imprimeurs, vendeurs, etc., tout le

monde en tire un bénéfice. Supposez que cha cune de ces pièces imprimées he mette en mou vement que mille francs.

. Supposez encore une seule contrefaçon e admettez qu'il n'en sorte que quatre mille francs^

Tout cela foripe un somme de plus de 50,000 francs sortis dé la nouvelle de M. Maurice Saint— Aguet.

Si vous mettez en compte dix idées prises à côté de la sienne et tirées de la sienne par dix écrivains, vendues à dix libraires, etc. ; si vous

comptez les fragments pris par les journaux, etc., vous trouverez que cette nouvelle sera Forigino — sine quâ non — d'un mouvement industriel de 200,000 francs pour le moins. Et ensuite, si vous demandez combien l'auteur a dû en retirer, je vous répondrai que , peu connu qu'il est en librairie, s'il a eu pour sa part 500 francs, j'admire son bonheur, et la moitié dé ses confrères lui portent envie.

Supposez après cela qu'un homme de lettres, nous prenons nos exemples dans le plus grand nombre — qui a moins que tout autre de besoins

matériels, mais beaucoup plus de fantaisies et de caprices, besoins mille fois plus impérieux que les besoins matériels — puisse vivre avec trois mille francs par an ; il faut qu'il fasse, pour * arriver à ce médiocre résultat, six volumes par an, et, au calcul approximatif que nous avons fait tout à l'heure, qu'il mette en mouvement 1 ,200,000 francs chaque année .

Ainsi, tandis qu'il vit mesquinement, les libraires et les imprimeurs font fortune et se retirent dans leurs terres, et reçoivent la croix d'honneur.

Nous ne trouvons pas mauvais, certes, que les libraires et les imprimeurs fassent fortune. Nous dirons avec Figaro : Gaudeant bene nanti. Mais nous voudrions que les écrivains retirassent de leurs ouvrages un bénéfice plus en rapport avec l'importance morale et financière de la littérature. ^

Cet état de choses accuse à la fois :

Et la législation, qui ne donne aux écrivains

aucune garantie pour la propriété de leur tra-

vail;

Et l'industrie spéciale, qui, se renfermant dans les bornes les plus restreintes de la routine, s'est laissé dépasser par toutes les autres industries.

Pour le gouvernement ; — et nous ne parlons pas ici de tel ou tel prince, de tel ou tel ministre, nous n'avons ni le besoin ni le désir do sou* lever aucune question nouvelle; — pour le gouvernement, son action est nulle sur la presse. Mais, quand le gouvernement n'agit pas, il gcne et il empêche.

Le pouvoir joue tous les jours son existence contre la presse. La presse .est son seul souci, le but de tous ses efforts et le sujet de toutes ses craintes. C'est à la presse qu'il attribue ses ' jours de trouble et ses nuits d'insomnie; eh bien, il n'a pas encore montré qu'il comprît cette puissance, — bonne ou mauvaise, nous ne déciderons pas, mais incontestable, mais formidable, mais victorieuse.

Il lutte avec elle au jour le jour. Il l'arrête sur une ligne, il la chicane sur un mot.

Le peuple aujourd'hui sait lire. Ce n'est plus le moment de chercher si c'est un bien, si c'est

LES HOMMES DE LETTRES EN li'RANGK 67

un mal; le fait existe : le peuple sait lire, mais il ne 53ait pas juger ce qu'il lit. Sa science nouvelle ne lui sert qu'à le rendre esclave du premier papier imprimé qui lui tombe dans les mains.

Cotte éducation du peuple ne peut s'arrêter 1^ • il a entrevu, il faut maintenant qu'il voie. Quelque favorable ou contraire que Ton ait été, que l'on soit, par ses convictions, à son éducation, il faut aujourd'hui marcher en avant. Il y * quelque chose de pire que la nuit où Ton ne .voit rien, de pire que le jour où l'on voit tout, c est une demi-obscurité qui fait voir les choses autrement qu'elles ne sont. Le voile a été soulevé, il faut le déchirer, il faut que la presse acHève ce qu'elle a commencé. Si elle s'arrôte, ello ix'a fait que du mal, elle n'a pas remplacé les

convictions fausses par d'autres convictions,

^^îs par le doute; elle n'a pas substitué aux idées ^**^Uites d'autres idées, mais des négations. '-^'où vient que le pouvoir ne semble entrer pour

^*^^*^ dans cet élan nécessaire ? d'où vient qu'il ^^t;t;o, et qu'il lutte mesquinement contre le tor*

^ ®^^ t^, au lieu d'utiliser son cours et sa puissance ?

Comment se fait-il qu'il n'y ait pour les écrivains d'avenir, -do fortune, de bénéfices honorables que dans les rangs de l'opposition ?

Pourquoi les industries particulières seules répandent-elles, par les publications à bon marché, la science et le goût dans les classes intermédiaires et successivement dans le peuple ?

Pourquoi, par exemple, et ce seul exemple:^ doit montrer combien peu le pouvoir comprend la presse; pourquoi le journal le plus cher de tous ceux qui se publient en France, est-il le MoniteuVy le seul journal du gouvernement qui ait ' quelque crédit et inspire quelque intérêt?

Pourquoi les écrivains n'ont-ils aucune chance de travaux commandés comme en ont les peintres, par exemple; comme en ont les ouvriers de tous les états ?

Qu'arrive-t-il de là ?

Les écrivains n'ont ni rang, ni rente, ni droits, ni garanties. Ce qu'ont naturellement tous les autres citoyens, il leur faut le conquérir péniblement.

De là les abus de la presse. On respecte son

patrimoine, on ne «e gcno pas en pays conquis. Du jour où récrivain aura sa place marquée, son but certain, son existence assurée ; du jour où il aura sa part clans la vie sociale, des garanties pour son industrie, une sauvegarde pour sa propriété; il sera le plus ferme comme le plus puissant soutien de l'ordre et des droits de tous; nnaîs il faut qu'il participe à ces droits, il faut ^^'il tire de Tordre établi le bénéfice qu'on tirent tous les autres.

Axijourd'hui, et d'ici à longtemps peut-être, ce ï^o sont que quelques industries particulières qui ^^ïvillent comprendre le vice de la position des ffons de lettres en France, et qui s'occupent de chox^cher les moyens de leur donner une plus S'^^nde part dans le produit de leurs travaux en acor'oissant ce produit.

espérons que le pouvoir et la législation se

^^^tenteront d'avoir été dépassés par l'indus-

«^^le particulière, et ne voudront pas faire moins

P^Ur la position sociale des gens de lettres, que

^ ^dustrie pour leur position financière.

Kn tout cas, comme nous croyons l'avoir établi ,

la presse ne demande que ce qu'elle peut prendre. Elle prendra tout, faute d'obtenir un peu. Personnellement, nous ne croyons pas quo ce soit un bien,

CîoinïQe,undecesjourspassés,parcestempspluvioux qui servent de transition entre Tautomno et l'hiver, tranquille au coin de l'âtre, je laissais passer une journée longue et inoccupée, je pris quelques livres dans lesquels j ^espérais trouver une ressource contre Tennui ; mais bientôt je posai un roman, en me demandant: Qu'est-ce que cela prouve? Puis je rejetai un livre d'histoire en renversant la question l'Qui est-ce qui prouve cela?

Un écrivain a dit : « Tout homme est à vendre ; il s'agit seulement de trouver la monnaie qui kii convient. »

Et réçrivain avait raison ; ce n'est pas l'argent seul qui corrompt les hommes : c'est l'amour, c'est la haine, c'est la crainte. Il y a tet homme que vous corrompez en flattant sa manie et en l'appelant incorruptible.

Ainsi que croire de l'histoire ?

Où trouver des héros non flattés ou non calomniés ?

— Parbleu! fis-je, je vais faire un. fragment d'histoire impartiale ; je vais parler des chiens.

Or, de môme que, chaque fois que vous parlez d'un soldat de l'Empire, il se présente toujours à votre esprit l'image d'un grenadier de la vieille garde, jamais celle d'un hussard, ni d'un cavalier quelconque, ainsi, quand vous parlez d'un chien en général, vous entendez toujours un barbet.

Le barbet, fidèle, intelligent, adroit ; le barbet qui fait l'exercice ; le barbet qui va chercher dans l'eau la canne de son maître ; le barbet que l'on peigne le dimanche avant les enfants ; le barbet assez patient pour se prêter pacifiquement aux jeux cruels et tyranniques des héritiers bruyants de son maître; le barbet qui, malgré son aspect

peu séduisant, ses manières un j^eu communes, et peut-être son esprit, qui Téloigncnt des salons et le relèguent dans la mansarde de l'ouvrier, trouve encore moyen d'être aristocrate et fier de la redingote marron de son maître, aboie conti'c la veste, et mord l'homme en saBots.

Je viens de parler des chiens qui font l'exercice . A part nous , rien ne nous déplaît autant que les animaux ^savants. Il n'en eat aucun qui ne perde prodigieusement à cette science, inculquée le plus souvent par le fouet. Nous n'affirmons j>as qu'il en soit autant des hommes.' Malgré notre éloignement pour les chiens qui font le mortj qui sautent dans un cerceau et présentent les armes, nous enveloppons les petites jouissances de

vanité que ces talents procurent à leurs maîtres dans le respect que nous professons pour tous les bonheurs, pour toutes les joies,' quelque petites ou incompréhensibles qu'elles nous puissent

paraître.

A propos do barbet, on ne peut m'empccher de citer un trait qui me fait infiniment d'honneur, et dont je tire vanité chaque fois que le hasard a

la bonté de m'en présenter Poccasîan ou le pTT^ texte.

Il y a trois ans peut-ôtre, vers la fin de V tomne, à l'époque où les premières gelées vrent de givre les branches nues des arbres, o^ les premiers canards sauvages viennent s'abatt^*^ sur les joncs des étangs, J'errais, je ne sais sc>ï-^^ quel prét^Lte, sur les rives de la Marne, doï^^'' l'eau jaunâtre faisait sentir comme une appir^' hension de froid.

Je doublai le pas e» voyant sur le bord groupe de quelques personnes immobile» et g;ardant attentivement dans l'eau. Arrivé, j^a eus un pauvre barbet, soufflant, haletant, q s'efforçait en vain de gravir la berge haute

plusieurs pieds, et qui, épuisé de fatigue, se lai sait par moments disparaître sous l'eau.

Un des hommes qui le regardaient était pâle à ses yeux suivant avec anxiété les mouvemen du chien, à sa respiration difficile, à sa voix trem blante qui appelait Mouton^ je devinai le maitt ou plutôt Tami du chien. Je me déshabillai, me jetai dans l'eau glacée et ramenai Mouton. Avant

de» wù» rememep, le maître embrassa son chien ; pi2is, trouvant tout naturel qu'on s'exposât pour

MotxtoYiy et un peu fâché que je lui eusse enlevé

la^ joie de ce dévouement, il médit :

■ — Ah! monsieur, vou& êtes bien heureux de

savoir nager!

ï^our rester fidèle à mon système d'impartialité,

Jô dois dire qu'on a é^angement 2J>usé du chien.

On lui a donné toutes les vertïis imposables que

®'est imposées l'homme social ; on a môme in- Venté des vertus exprés pour lui^à tel point quej SI c^itte admiration ne s'expliquait naturellement P^^ l'amour des hommes pour le merveilleux, P^ï" un besoin de croyances qui fait, ainsi que dit ^^scal, que, faute de vraij ilss'attacherhtaù faux^

J^ pencherais à croire que lo chien n'est qu'Un ^^ixtaraste, Une antiUièse créée par la civilisation P^^r faire honte aux hommes de leurs vices, ^^ïïime Tacite, autrefois, d'une peuplade de sau- ^^ges fît un type admii*able, auquel il prôta toutes *^s vertus qiii manquaient aux Romains.

t^'instinet et l'intelligence du chien sont âdmî- ^'^^les. Des maladroits, quelles que soient leui^j^i

vues, par de ridicules exagérations donne môme parfois l'envie de faire de Toppositio contre l'ami de Vhomme et de nier le chien .

Cependant, les développements des facultés i btinctives de cet. animal excitent Fadmiration rafïection.

Voyez le chien du Groenland, par qui sc^ maître franchit les déserts impraticables à to les autres animaux.

Voyez le chien de berger ; maître sévère , fenseur intrépide, associé obéissant.

Mais surtout le compagnon naturel de l'hommc^^ le chien de chasse, le chien couchant, le chie terrier, etc., dont les portraits sont plus amusan que la sèche énumération.

A ce propos, nous devons attaquer un préjugé

On peint et on dessine toujours le chien d'arrc le nez à terre; or, on fait une généralité d'unc:^^ défaut:, la perfection du chien d'arrêt est de^=^ chasser le nez au vent. Le chien qui fouille e porte le nez en terre fait lever le gibier ou fait son arrêt de trop près pour qu'il tienne assez longtemps, tandis que celui qui porte le nez haut ne

s'on approche quo par degrés, plus ou moins, suivant qu'il le sent inquiet ou rassuré; et les perdrix elles-mêmes, voyant le chien près d'elles, ne s'ori effrayent point, ne comprenant pas qu'il les sizitàla piste.

' C'est un compagnon presque indispensable povir le chasseur qu'un beau chien couchant ; lui s^xil peut rendre la chasse abondante. Aussi a-t-il existé presque de tout temps des lois contre ces ^hîens.

En 1578, Henri III défendit la chasse au chien touchant, sous peine de punition corporelle pour les iroturiers;- et, pour les nobles^ d* encourir la ^i-sgrâce du roi ! Plusieurs ordonnances de Henri IV, et surtout celle de 1607, la défendent formellement, attendu, y est-il dit, que la chasse ^^s chiens couchants fait qu'il ne se troiwepreS' 9*4® plus de perdrix ni de cailles.

Et enfin celle de Louis XIV, qui est, je crois, la dernière , interdit cette chasse en tout lieu et ^ès-sévèrement, surtout jusqu'à une distance de *^ois lieues des plaisirs du roi.

Ici, je vous donnerai un avis: considérez comme

votre ennemi mortel tout chasseur qui^ chasse avec vous sans chien. Â chaque instant, le gibier partira entre vous et lui, et aucun lièvre, aucune perdrix n^est exposée autant que vous ; car ils n'ont à redouter que son adresse, tandis que vous encourez les innombrables chances de sa maladresse.

Et aussi Thomme qui chasse sans chien est exposé à pis que des dangers, à dos ridicules. Ot automne, un homme que j'aime assez pour ne pas le nommer en cette circonstance, a tué, au «ortir d'une haie, un éncmne dindon, qu'il lui a fallu payer et rapporter dans son caraier.

Parmi les chiens utiles encore, il faut penser au dogue, au mâtin, le gardien -, le portier , le cerbère de nos maisons, plus puissant, en faveur de la propriété, que le Code et la eour d'assises.

Et aussi au bouledogue, qui, partageant avec lui cet honorable emploi, est célèbre par sa force, son audace, et son acharnement dans les combats.. C'est en Angleterre qu'il faut voir ces luttes. Ici, dans un établissement connu «ous le nom de Combat des animaux , tour à tour un coehon

nn.€tigre, sous le nom de féroce sanglier des ArdeTines, et une vieille vache boiteuse, sous celui de jeune et indomptable taureau, sont abattus par» des chiens dé boucher.

Mais, parmi les chiens, lès plus chéris, les plus choyés, fêtés, caressés, câlinés, sont les chiens inutiles à leurs maîtres et incommodes pour les

étrangers. Longtemps a régné Tépagneul ; puis, •*5oxis l'Empire, le carlin, sorte de bouledogue

in*32, a été en possession de siéger sur lescafiapés ®^ de mordre les jambes des amis de la maison.

L© carlin hargneux, grognon, gourmand, assez semblable pour le masque à l'ancien arlequin do ^^ Comédie italienne.

Et aussi la levrette, à laquelle je n'ai pas le ^ourag© de faire son procès , tant elle est fine, distinguée, spirituelle, de bon ton.

Et le danois, chien aux oreilles mutilées, chîen ^^ssi iinpertinent devant la voiture que le chas- ^^Ur derrière, chien qui a failli tuer Jean- ^^cqueS'Rousseau en le renversant et en lui fendant la tête sur le pavé.

H me reste à vous parler d'une histoire de chien

80 LA PROMENADE DEg ANGLAIS

qui, pour ma part, m'a fort attendri. Mais jesu ds fort embarrassé pour vous spécifier son espèo^^, sa famille, sa figure. C'est le produit d'une de o^s mésalliances qui, chaque jour, dans les rues <3e Paris, enfantent des figures de chiens qui o'^^ découragé Buffon et l'ont fait décidément t*^" culer devant leur nomenclature.

Il n'était ni petit, ni grand, plutôt maigre cf^^^ gras, laid, sale et d'une couleur ou plutôt d'iA^*^^ nuance qui n'a de nom dans aucune langue. S<=^^ maître et lui étaient deux misérables guei^^^déjeunant rarement, dînant par hasard et ne so ^■-^' pant jamais; couchant le soir sur la grève <^^^ quai d'Orsay, où l'on jetait la paille des vieill^^**^ paillasses des gardes du corps.

Un jour, le chien tomba n\alade; son maître ^^ mit chez un vétérinaire. Lui-môme, mourant ^^ faim, se fît soldat et fut emmené à deux cet^^^ lieues de Paris.

Au bout de six mois, il reçut une lettre timb^:^*^^ peut-être de trente endroits différents; car '^ ; pauvre homme n'avait jamais eu de domicile fî ^'^ / que le quai d'Orsay, et encore ne l'y trouvait^ ^"

que de minuit à quatre heures du matin. Cette lettre était du vétérinaire, qui lui annonçait que, s'il ne venait pas payer le prix de la pension de Médor, ledit Médor serait vendu.

Il alla trouver son colonel, il lui raconta son affaire.

Le colonel le crut un peu fou; mais, le voyant pleurer, lui donna un congé et l'argent nécessaire pour racheter son vieil ami.

Le pauvre soldat arriva écloppé, pâle, hâve; car il n'avait presque pas mangé sur la route pour ne pas entamer la rançon de Médor. Sans se reposer, il alla trouver le vétérinaire. Médor «tait vendu à un cloutier de la rue Saint-Mar- <îeau, et on l'employait à tourner la roue.

Le cloutier, étant content des services de M^dor, refusa de ïe revendre et chassa de sa bou- "tique le soldat, dont les caresses et la seule préssence empochaient Médor de tourner dans sa 3roue,

Cependant, le lendemain, il revint, n'osant plus entrer, mais regardant de loin . Médor le reconnut et s^arrôta. Alors, le cloutier le piqua avec le fer

rouge qu'il tenait. Médor poussa un cri déchirant et recommença à tourner.

Pour le soldat, il partit çn pleur^^nt et ne revint plus.

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