‹ La promenade des AnglaisChapitre 2 sur 22 · LE BONHEUR D'ETRR ACTRICE · texte numérisé non relu

LE BONHEUR D'ETRR ACTRICE

Il y a dans le bruit môme des applaudissements quelque chose qui enivre sans qu'on sache précisément pourquoi. C'est en vain qu'après le bruit passé on se rappelle et on voit clairement que, de toute cette foule enthousiasmée, chacun n'a eu d'autre raison pour applaudir que les applaudissements de son voisin, et qu'il, serait presque impossible de retrouver celui qui a applaudi le premier, et n'a été excité que par l'admiration pou/c le poôte ou pour l'acteur. Car, au théâtre surtout, on n'applaudit rien pour la première fois, et, entre ceux qui composent

un public, le plus audacieux de tous, celui — si toutefois il en est un — qui a applaudi le promier né s'est ainsi aventuré qu'en reconnaissant un mot, une pensée, une réflexion, un geste déjà applaudi en d'autres circonstances , en d'autres ouvrages, en d'autres acteurs. C'est une chose triste et décourageante que de disséquer ainsi la gloire, que de rechercher les éléments d'un triomphe. Je veux vous Uii^ ce que c'est que la vie d'une actrice. Peut-ôtre les décorations no doivent pas ctre vues par derrière, ni les acteurs au soleil. Je dirai, pour ma propre justification, que, dans cette ardeur qui jette aujourd'hui tout le monde dans les arts et dans la littérature, c'est une chose utile et profitable de souffler sur les feux follets dont l'éclat trompeur conduit les imprudents qui les suivent dans des précipices, ou, ce qui est pis encore, dans des fossés bourbeux.

Nous dirons à plus forte raison des comédiens ce que nous avons dit des littérateurs et des artistes en général, qu'au temps où ils étaient proscrits de la jsociété, au temps où leur profes-

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sion. était réputée infâme et leur personne maudite, il y avait moins de chances pour rencontrer des comédiens médiocres ou mauvais ; les dé- ^gréments attachés à leur état étaient assez graves et assez nombreux pour qu'il fallût une vocation réelle et puissante à ceux qui les affrontaient; mais, aujourd'hui que les comédiens, autrefois excommuniés par les prôtres, les excom- ''ïunient à leur tour en les montrant sur leurs

planches au public, tour à tour ou tout à la fois

^îeux et ridicules ; aujourd'hui que les comédiens se marient, placent de l'argent à la caisse ' ^'épargne, et ont des enfants qui leur ressemblent ^^t autant que ceux d'aucuns pères du royaume ; ^^jourd'hui qu'une actrice de quelque talent "est pas sans quelque chance d'ôtre admise dans la bonne société, cette profession a pris tout naturellement pour la jeunesse un attrait qu'elle ^^ pouvait avoir autrefois. Il est vrai dédire ^P^ndant qu'un acteur qui d'abord [n'est pas entraîné par une puissante vocation et qui ensuite '^Wîcupe, en môme temps que de sa profession, des soins de son ménage et de l'éducation de ses

enfante, et surveille simultanément une maison meublée, ou un restaurant, n^aq^epeu detemp^ à donner à l'étude. Ce qui fait dire à un homme que je ne crois pas devoir citer, qu'il n'y a pag eu de bons acteurs depuis qu'on les enterre on terre sainte.

C'est un rêve qui poursuit toutes les filles de la classe ouvrière, après que, le dimanehe, elles rentrent dans leurs mansardes, en proie aux émotions d'un drame pompeux ou d'un vaude* Ville lugubre : les riches vêtements, les robes laméçs d'argent, les perles dans les cheveux, les émeraudes au cou ; cette blancheur éblouissante de la peau, et cet éclat des yeux que ne se refuse aucune actrice, de telle sorte qu'il semble qu'il suffit d'être actrice pour avoir la peau blanche et les yeux vifs ; les applaudissements dont elles sont saluées, les désirs qu'elles inspirent, la beauté dont on les loue* Être si belle, être si bien habillée, dire de si b.elles choses, et tout cela devant tant de monde !

Et puis encore cette indépendance I Une actrice gagne de l'or; une actrice fait oe qu'elle

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veut, tout ce qu'elle veut, et ne fait pas ce qu'elle ne veut pas. Une actrice est aimée §u plutôt adorée de tous ; une aetrice a tous les soips une cour assidue de quinze cents hommes,

Et elles essayent leurs voix, les piauvres petites, tout en cousant et en brodant ; et elles répètent les couplets qu'elles ont entendu chanter, les tirades que l'on a applaudies. Puis elles se rappellent les récits que leur ont faits quelques vieilles ouvreuses de loges. Mademoiselle *** a été couturière. — Madame *** a été modiste. -^ Madempiselle *** a été pis que cela, et mademoiselle *** encore pis. *

Puis on pense que ees dames ne sont plus adolescentes, qu'elles n'ont plus dans le visage ni dans la voix eette fraîeheurde la jeunesse qui *a tantde charmes. Et, d'ailleurs, mademoiselle *** ne va qu'au fa, tandis que je monte jusqu'au sol.

Alors, on apprend des rôles ; on les répète d'abord seule, puis à une aniie, puis on finit, à force d^in^gues, par faire la eonnaissance d'une jeune première des Funambules. On Femarque

bien au jour son teint plombé, ses yeux mort^ ®^ cernés, ses joues flasques et livides. Mais orx ^*^ pense pas que cette femme est ainsi parce qu^ théâtre l'a ainsi faite ; on se compare à elle, et n'imagine pas que cet incarnat velouté joues, ces lèvres vermeilles et 'fraîches, tout disparaîtra après que l'on aura respiré que temps un air d'huile à quinquet ; après que V aura quelque temps enduit son visage d'un bla^ corrosif; après que l'on aura goûté cette v^ si enviée dont nous allons en peu de mor vous présenter l'esquisse. On pense seul ment que l'on est plus jolie que cette femme do la position est si supérieure ; on pense seul ment que l'pn est appelée à avoir les mcm succès, de plus grands encore, puisqu'on est plu-, jolie!

Nous ne parlerons pas des débuts à la sali Génard, où il faut payer le loyer de la salle e l'éclairage ; nous ne parlerons pas des diverse? phases par lesquelles passe l'actrice. — *Nouî allons vous montrer comment vit l'actrice arnt^^e, Tactrice engagée à un théâtre de premier ou de

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s^ccond ordre, moyennant cinq cents francs par rxiois ; l'actrice à laquelle on confie des rôles d'une <3crtaine importance; l'actrice, jeune encore et «i-yant un commencement de réputation ; l'actrice si,imée et applaudie du public qui l'encourage et ^e plaît à constater ses progrès ; c'est-à-dire 1"^ actrice dans la posititiôn la plus heureuse j>ossible.

Examinons d'abord que les six mille francs u'elle gagne ne peuvent compenser les dépenses u'elle est forcée de faire, — môme en ne lui sup- X>osant ni désordre, ni goûts ruineux, ni amour des futilités.

Une actrice un peu en vue ne peut jouer deux i*ôles différents avec le môme costume ; le public ot ses camarades le trouveraient fort mauvais, ctinsi que les directeurs et les auteurs, qui ne Voudraient plus lui co'nfler de rôles.

Il n'est pas de rôle qui ne permette un ou deux ohangements de toilette, et, dans ce cas, permettre, c'est ordonner impérieusement. Par le drame C£\ii court ou qui tombe, comme vous voi3\^rez, une pièce en six tableaux, avec prologue et épilogue,

amène huit costumes différents. Il est impossible qu'une femme se fasse faire huit oostumes, et surtout de ceux que l'on porte aujourd'hui au théâtre, à moins de deux mille francs. Supposez qu'elle ne crée que trois rôles dans son année ; rappelez- vous qu'une actrice est fort économe et soigneuse, qui ne salit chaque soir qu'une paire de gants longs, — c'est une dépense de deux cents francs par mois. A peu près autant en voitures ; à peu près autant pour le blanchissage. Supposez que le loyer, les costumes de ville, la nourriture, les bijoux, les fantaisies et les dépenses inutiles, — ce qui est la moitié de la dépense de tout artiste, — ne montent qu'à cinq cents francs par mois, r— Voici le budget de l'actrice :

Recette : — 500 francs par mois.

Dépense >r— 1,500 francs.

Il faut combler ce déflci4; par des dettes, ou par pis encore, — s'il y avait quelque choso de pis que les dettes, s'il y avait quelque chose de plu^ fatigant et de plus insupportable, — Il ne suffit plus devoir cbaquç moia pour cinq cents f ranos de talent, il faut encore avoir pour mille franco de

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