BRIL-LAT-SAVARIN ET LA GOURMANDISE
leurs écrits et de les admirer, tandis que les premiers sont nos amis. On peut prendre pour type de ces deux impressions Voltaire et Jean- Jacques Rousseau. On aime les fleurs qu'aimait Rousseau, et son souvenir donne une teinte toute particulière au paysage des lieux qu'il a habités. Voltaire est tout dans ses livres et on ne le cherche pas ailleurs.
Brillât-Savarin était un esprit charmant ; mais je ne pense pas qu'on tienne à savoir quelle était au juste la couleur de ses cheveux. On ne se demande pas s'il a été amoureux. Nous serons donc sobres de détails biographiques.Anthelme Brillât- Savarin naquit à Belley, au pied des Alpes, le 1er 2^yj.ji J755 ji était avocat, lorsqu'en 1789 il fut député à l'Assemblée constituante.
Maire de Belley en 1793, il fut obligé de se réfugier en Suisse pour échapper à la tourmente révolutionnaire.
Proscrit pendant quatre ans, tant en Suisse qu'aux États-Unis, professeur dé langue française, musicien à l'orchestre de New- York , s'il dut son existence matérielle à ses talents; il dut
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la sérénité et le bonheur à sa douce philosophie.
Rentré en France en septembre 1796, il occupa diverses fonctions, jusqu'à ce que le choix du Sénat rappelât à la Cour de cassation, où il a passé les vingt-cinq dernières années de sa vie, qui fut jusqu'à la fin douce et calme, entourée d'estime et d'amitié.
Il était enrhumé lorsqu'il fut nommé membre de la députation chargée de représenter la Cour de cassation à la cérémonie funèbre du 21 janvîer dans l'église de Saint-Denis; il y fut atteint . d'une péripneumonie qui emporta en môme temps que lui M. Robert .de Saiint- Vincent et l'avocat général Marchangy. — Il mourut le 2 février 1826, à Page de soixante et onze ans.
L'EMPlor DD TEMPS
M. Râsiphe. -^ Que fais-tu^ là^ Éusébef
EusÊBEé — Moi, papa? — J'attends qtt*n smt trois heure».
M. Rasip^e. -^ Sans impatience, à <5e quil parait; — * et, pourquoi attends-tu qUil soit trois heures?
EItTSÊBÇ. — Parce que mon mattre dé dënsef vient à trois heures un qaart.
M. Rasiphe. — Très-bien! je Comprettdsr
Maintenant; ^ tu attends présentement qd*il soit
trois heures, — et, quand il sera trois heures, tu
attendras quMl soit trois heures un quart.
te.
EusÈBE. — Ce n'est pas tout à fait cela; c'ôst qu'à trois heures j'aurai le temps en un qUart d'heure de mettre mes chaussonjs de danse et de me préparer pour la leçon.
M. Rasiphe. — Et d'ici à trois heures, tu n'as pas imaginé d'autre occupation que de regardôf passer le temps, comme d'autres moins badauds regardent couler la rivière ?
EusÈBE. — Je veux bien, mon cher papa, que vous m'appeliez badaud, mais je ne comprends pas bien comment je puis l'être plus que ceux qui regardent couler l'eau.
M. Rasiphe. — C'est que ceux-là regardent au moins quelque chose de visible, quelque chose qui amuse les regards et berce l'imagination, — l'eau qui marche est un spectacle intéressant, d'où il peut sortir toute sorte de réflexions ou au moins de rêveries ; mais attendre que le temps passe n'appartient qu'au loir, qui attend le printemps en dormant.
EusÈBE. — Mais, papa, que voulez-vous que je fasse d'un quart d'heure?
M. RASIP^E. — Un quart d'heure ! mais c'est
l'emploi du temps 315
parfois une éternité. — Quand la femme -de la Barbe-Bleue obtient un petit quart d'heure pour faire sa prière, cela donné à ses frères le temps d'arriver, de la délivrer de son tyran et de lui sauver la vie. Un quart d'heure ! — mais la vie n'est faite que d'un certain nombre de secondes. — Si un hommp riche me disait : Que voulez-vous que je fasse d'un schelling? je prophétiserais sa ruine. Un sage disait : Ayez soin des sous , car les louis prendront soin d'eux- i mômes. — De môme, je te dirai : Aie soin dos quarts d'heure, car il y a toujoujrs de l'occupation pour les journées.
EusÈBE. — Mais, papa, on ne peut pas toujours travailler.
M. Rasiphe. — Qui te parle de travailler?
Pour suivre ma comparaison de tout à l'heure, il vaut mieux jouer au bouchon ou, au palet avec les sous, il vaut mieux, à la rigueur, en faire des ricochets sur la rivière que de les laisser tomber niaisement de sa poche percée; — et encore, l'argent que tu perds ainsi est trouvé par quelqvi'un qui en profite ; — il n'en est pas de môme
du temps. Joue, si tu veux, promène-toi, mai$ n'attends pas que le temps passe. — Il y a des gens qui , non^seulement par fractions d'un quart d'heure, mais par fractions plus petites, perdent ainsi deux ou trois heures chaque jour. ^ Si Ton venait te dire ; — La nature vous avait destine cinquante années d'existence, ce qui dépasse de beaucoup la proportion moyenne de la vie humaine, *-» vous me feriez bien plaisir si vous consentiez à mourir à quarante ans, — tu trouverais la proposition indiscrète et ridicule. -«- Eh bien, en défalquant les heures du sommeil, trois heures par jour perdues à... attendre qu'il soit trois heures, c'est précisément le cinquième de ta vie que tu perds. Je te répète que je n'exige pas que tu travailles sans cosse, — j'aimisrais beaucoup mieux de te voir sauter à la corde qu'attendre qu'il soit trois heures; ^ mais si tu veux employer utilement ces quarts d'heure, ces minutes môme, que presque tout le monde perd, ^é te donnerai l'exemple d'un homme extrêmement savant, que j'ai beaucoup oonna; -— il avait chez lui, sur un pupitre, Wu-
L*EMPLOI DU TBtfPS 317
jourft uu diotionnaire ouvert, -«-» dictionnaire de chronologie ou de géographie, ou de toute autre sciencei dont les matières sont divisées en chapitres courts et indépendants les uns des autres, U avait également les mêmes ouvrages en éditions trèS'petites , appelées éditions^iamspfiU , dont il avait toujours un Volume dans sa poche lorsqu'il sortait, de sorte que quand il avait à passer un temps trop court pour commencer une lecture longue, il avait recours à ses dictionnaires; -T* n'eût«il que deux minutes, c'était assez pour lire un article, et il faisait une corne à la page.
Aussi, je lui ai entendu dire: J'ai appris entièrement la géographie dans le temps qui s'est passé de cette façon; mon domestique venait m'an* noncer une visite, il retournait dire que j'étais visible, et amenait le visiteur jusqu'à mon cabinet ; c'est pendant ces minutes-là seulement que j'ai appris la géographie. ^
J'ai lu le Dictionnaire de Trévoux, sept volumes grand in-foUo, et le Dictionnaire d'Histoire naturelle de Valmont de Bomare, cinq
volumes grand in-4'*, pendant que ce même domestique cherchait ma canne et nion chapeau, et me donnait un coup de brosse, au miomentoù j'allais sortir. — J'ai lu tous les lyriques latins au bain, et les lyriques grecs pendant mes courses en voiture. — J'ai appris l'espagnol pendant que je faisais queue au tHéâtre, pour lequel je suis • passionné, et pendant les entr'actes, et tout cela en employant mes quarts d'heure et mes cinq minutes, ce billon du temps et de la vie qui est perdu pour presque tout le monde, et dont j'ai fait une fortune, comme celles que les journaux k.' racontent quelquefois qu'on trouve dans la paillasse d'un aveugle mendiant : fortune de liards et de centimes.