‹ La promenade des AnglaisChapitre 20 sur 22 · BRILLAT-SAVARIN ET, LA GOURMANDISE · texte numérisé non relu

BRILLAT-SAVARIN ET, LA GOURMANDISE

pelle à l'ordre une contre-basse qui appuie sur la corde avec l'index au lieu de se servir du pouce.

Et, sans aller chercher dans les plaisirs des autres sens des analogies plus ou moins justes, n'avons-nous pas tous nos jouissances gastronomiques à nous rappeler? Puis-je, moi, me rappeler de sang-froid tous ces gigots à l'ail sur des haricots baignés dans le jus, qucf, pendant tant d'années, j'ai mangés une fois par semaine avec un ami que j'avais inventé et que je croyais avoir? Est-ce que je puis, sans émotion, me souvenir de ces excellents dîners de navets crus ^ pris dans les champs, avant d'aller le soir consacrer le prix d'un dîner plus luxueux au billet qui me permettait d'entrer dans un théâtre où je rencontrais de loin un regard qui a si longtemps fait ma force et ma vie?

Et qui «donnera aux ananas, mangés dans des assiettes de Chine, la saveur * qu'avaient les mûres des haies, quand j'avais dix-huit ans?

Est-ce que nos pauvres pêcheurs des côtes de Normandie ne se réjouissent pas à l'avance de

manger un homard ou des crevettes cuits dans Tcau de la mer, quand ils peuvpnt éviter les regards de la douane ; car le fisc défend de puiser Teau à la mer, et TOcéan est gardé par toute und armée d'hommes vctus de vert qui vous feraient rejeter à la mer une cruche d^oau que vous y auriez subrepticement puisée? cela épargnerait aux pauvres gens d'acheter du sel, et le sel est un impôt.

Le naturel dans les livres a un charme qui consiste en ceci, qu'on croyait lire un livre et qu'on cause avec un homme. Le livre de Brillât- Savarin joint, au naturel le plus exquis, la verve la plus soutenue, Tesprit le plus franc, Tatticisme le plus pur. C'est un modèle de style simple sans vulgarité.

La gourmandise n'est point la goinfrerie.

Brillât-Savarin fait entrer l'esprit , la bonne humeur et le bon goût dans les assaisonnements d'un bon dîner.

L'esprit, qui n'est ou doit n'ôtre que « la raison ornée et armée », est peu considéré en France , parce qu'on prend pour de Tesprit certains exer-

BRILLAT-SAVARIN BT LA OOURMANDIS B 309

cices de mots pareils à ceux que font les jon* gleurs avec des boules.

De môme les goinfres et les ivrognes se sont réclamés indûment d'Anacréon, d'Epicure, et se sont placés sous leur invocation sans les consulter. Anacréon, dans ses vers, recommande trèssouvent de mettre de l'eau dans le vin, et EpinxxTO voulait de la noblesse dans le plaisir, et mettait le plaisir dans la vertu.

Le vrai disciple d'Épicure compte pour le hieilleur plat de son dîner le pain qu'il a envoyé à son voisin pauvre. Tel autre vous di,ra avec les Allemands, en vous invitant à dîner : « Un seul J[)lat et un visage ami. »

Ërillat-Savarin dit : « CexiiL qui s'indigérent Ou quii s'enivrent ne savent ni boire ni manger. »

Je ne sais ce qu'il aurait dit des bailquets politiques qui ne faisaient que poindre de son temps, — festins où chacun sert un plat de sa façon, au moyen de phrases sonores parce qu'elles sont creuses, et où on s'occupe du gouvernement du pays à la fin du diner^ c'est-à-dire dans une situation de corps et d^esprit où aUcun dé

ces législateurs en goguette ne se permettrait

% de traiter la moins importante de ses petites

affaires particulières.

Certes, ce n'est pas mourir que de laisser après soi sa pensée vivante au milieu des hommes, pensée qui a plus de force, et dont la puissance n'est plus contestée depuis qu'elle n'excite plus l'envie contre l'homme qui en était le dépositaire.

Tandis que les riches et les puissants se disputent quelques honneurs matériels et quelques avantages grossiers , ne sont-ce pas les vrais maîtres du monde que ceux qui gouvernent encore par leurs livres les idées des peuples et la pensée humaine !

Entre ces illustres morts, devenus des rois immortels, le souvenir fait de singulières différences; c'est la puissance de leur pensée qyi assigne leur rang dans votre vénération ; mais il en est quelques-uns dont on veut savoir la vie, sur lesquels on recherche précieusement et on recueille avec avidité les moindres détails ; pour les autres, nous nous contentons de lire

Page 1