SCÈNE IX PROMÉTHÉE (seul
J'ai sauvé les humains !
Sans moi, la foudre les eût abîmés dans l'Hadès !
Sans moi, Zeus ajoutait ce crime à sa victoire !
Infatué d'avoir vaincu ces Titans dont Taudace le menaçait,
il eut anéanti ces éphémères
dont l'infériorité humilie son orgueil de roi universel.
— « Etre le Dieu des hommes, » disait-il, quand je parus, « autant s'intituler Dieu des fourmis ou Dieu des mouches. « Qui donc, parmi les Immorteb,
accepterait l'Humanité pour apanage ? »
— « Moi, Prométhée ! »
Sitôt sa verve tombe et son sourcil terrible se fronce ;
il revoit, en son infaillible mémoire,
le débat honteux pour lui, de Sicyone.
Lorsque les Daïmons et les Dieux disputèrent
et que chacun donna la preuve de sa subtilité ;
d'un bœuf immolé, je fis deux parts :
d'un côté les chairs et les entrailles enfermées dans la peau,
de l'autre, les os seuls mais bien couverts de graisse.
J'invitai le fils de Kronos à choisir ;
il se trompa sur l'apparence^ il prit les os.
— Tout à l'heure, sitôt j'estimai les éphémères dédaignés, qu'il eût souhaité se dédire ; mais son prestige aurait souffert. « Je cède, Prométhée, à ton désir^
« je ne détruirai pas la race humaine
« Ainsi, envers toi, je m^acquitte. »
Je répliquai : « Tu cèdes au Destin, non pas à Prométhée,
« ^en'ai servi en toi qu'un Principe, une idée.
LA PROMÉTilÉIDE
« car tu es Tordre, ô Zeus, tu équilibres, tu conserves « comme je suis T individu qui ose et devance les Temps » Alors, il me lança, regard inoubliable, un défi de rival. Je ne crains que pour l'homme ; moi, je suis immortel ! — Je leur ai dit à tous : « Olympiens,
« vous vous applaudirez, un jour, des audaces de Prométhée « quand la terre germera des temples, en votre honneur, « quand la main des mortels vous aura éblouis « de vos images sculptées et peintes.
Zeus a ri, et les Heureux, stupides courtisans,
éclatèrent d'hilarités inextinguibles.
Ils ne croient pas à l'avenir des hommes ;
à moi, incombe toute l'œuvre !
Je leur montrerai par l'exemple, ce qu'est un Dieu !
Je tarde ici, ma place est en bas où l'on souffre!
Mais comment éveiller le mortel qui sommeille
et le rendre attentif et docile à mes soins.
Gomment frapper ces rudiments de l'être ?
par quel éclat ? ou les séduire — mais par quel artifice ?
Il faut que je leur fasse un don qui les étonne et les soumette.
— Toi que je sens, toi que je sers, sans te connaître
que j'appellerais Dieu, si j'ignorais les Dieux !
0 toi que la loi du Destin manifeste t
Toi qui a tout créé. Mortels et Immortels, inspire-moi t
Je l'éprouve au feu de ma pensée :
tu me pousses et je vais ; tu parles, j'obéis;
instrument exalté de ton divin vouloir,
héraut pieux de tes desseins sublimes.
Mais je suis seul, hélas; en face de l'idée,
mon génie impuissant, s'embarrasse et se tait \
Sur l'être inaccompli, hébété par ses maux,
la raison, des paroles n'agiront pas.
Nul secours ne me viendra de l'Empyrée :
aucun être ne peut même' comprendre ma pensée !
THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX
Entre le Dieu qui rit et l'homme qui s'effare, entre ces deux stupidités, que faire, ô Prométhée ?
(Le feu de l'autel illumine, une seconde, le théâtre. )
Le Feu sacré soudain a dardé une flamme splendide ;
elle s'agite et monte, on dirait qu'elle parle
et révèle l'arcane qui résout mon anxiété.
Ah I soyons attentifs au présage
Je tressaille, l'espoir me caresse le cœur
comme aux instants oii ma mère apparaît î
(Jusqu'à la flu, le feu s'agite et semble répoudre au Titan et l'inspirer; analogie du buisson ardent.)
Symbole du parfait, ô synthèse du monde !
Elément absolu, ô fluide Soleil I
Mouvement de lumière. Feu glorieux !
Feu Tout-Puissant, Feu-Dieu !
Exauce la prière du Titan ettînis son angoisse I — 11 est, loin d'ici, en bas, sur la Terre, une race déshéritée qui vagit sous des maux écrasants ; abandonnée des Dieux qui la voulaient détruire, elle attend son Sauveur !
Elle t'ignore en ta bonté, ô Feu, cette race éphémère; elle t'a vu briller au ciel et jaillir des cratères^ et foudre, fracasser les Titans ;
avec eux, les antres, ces refuges, et les bois séculaires.
Matière incorruptible, serais-tu le moyen de mon vœu :
serais-tu le salut des Humains?
Ils sont nus : tu les défendrais de l'hiver atroce ;
ils sont faibles : la flamme écarterait les bêtes voraces ;
ils sont errants : et ils s'arrêteraient autour de toi ;
ils ont peur : et tu les délivrerais des ténèbres.
0 Feu puissant, réducteur de l'irréductible,
réalisateur d'impossible, ô maître de la Vie!
si tu étais aux mains mortelles,
la terre transformée ferait envie aux Dieux î
Viens régner, viens créer, viens réchaulfer, viens luire 1 Pantocrate de la matière, finis la barbarie et purifie l'instinct ; désormais
que nul homme ne déchire la chaire sanglante avec ses dents et ne ronge les os frais, comme un fauve. Souris à ta gloire nouvelle, chose suprême élément de mystère, dont je vois les prodiges surgir, innombrables merveilles !
— Par toi, l'argile humide deviendra
la brique du premier toit, les flancs de la première amphore
parmi les pierres du foyer, ton autel,
une se liquéfie, voilà le fer qui coule I
Il se froidit pointe de flèche, pointe de lance,
et l'homme désormais combat de loin
comme Apollon, comme Athéné !
Voici encore les outils d'Héphaistos : le marteau et l'enclume voici l'épée d'Ares, le glaive des héros ; voici le soc de la charrue qui rendra la terre féconde. Feu Sacré ! Feu Sacré !
Viens régner, viens créer, viens réchauffer, viens luire !
Vainqueur du froid et de la nuit :
toi qui seras le foyer et la torche,
toi qui seras et le toit et l'amphore,
toi qui seras le fer du laboureur et le fer du combat,
toi qui serasla nation et la ville et le temple;
ô toi qu^attendent les Mortels, nouveau Zeus,
viens créer l'homme, une seconde fois,
pour la lumière et l'immortalité !
— Et vous, Mortels, tressaillez d'allégresse, délirez en d'inouïs transports,
car vos maux sont finis, vous n'êtes plus les Ephémères t Mortels, voici la flamme, voici la joie, voici les arts : voici les inventions et voici les sciences ; la civilisation commence !
TH É A T R E DU L A II OSE f C R 0 I X
Au nom de la justicequi enfiQ vous regarde, Mortels, voici le Feu !
(Il saisit le brasier dans ses mains et s'élance hors de la scène par la droite. Obscurité subite et totale)
LE CHOEUR DES DIEUX (invisible) Règne éternel à Zeus, Pantocrate du Monde !