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SCÈNE VI

PROMÉTHÉE, - LE CHOEUR DES OGÉàNlDES, - 10

Où suis-je? en quel pays?... quel est ce ci'itninel,

enchaîné sur le roc et que le vent secoue?....

De quel forfait, est-ce là le supplice ?

Dis à la vierge errante, chez quel peuple, elle arrive

Oh ! oh ! hélas t.... hélas !.... encore, encore

la piqûre du taon je revois le fantôme d'Argus I

Oh ! Terre., cache- le Horreur

Les cent yeux du bouvier me regardent,

il approche il est là.... l'Hadès relâche donc ses morts...

il revient me poursuivre, me forcer à courir, mourante, affamée, le long des rivages stériles.

(strophe)

La syrinx aux jointures de cire

soupire doucement la chanson du sommeil. . .

Dieux f Dieux ! grands Dieux ! où poussez-vous ma course haletante? Pourquoi, Fils de Kronos, me torturer ainsi ?

Qu'ai-je donc fait? pourquoi ce taon qui me harcèle?

cette démence.... ces terreurs qui paralysent ma raison?

Lance sur moi ta foudre, ô Zeus, ou que la terre m'engloutisse !

Aux monstres de la mer, jette ma chair à dévorer !

fais-moi mourir, ô roi des Dieux, que le trépas borne ma course 1

Je ne puis plus souffrir. Si je savais un terme à mon martyre !

L'entends-tu crier, ô Zeus,

la vierge aux cornes de génisse.

Gomment ne pas reconnaître à ces cris

la fille d'Inakhos, harcelée par le taon.

Le cœur de Zeus battit d'amour pour elle,

Héra se venge et la condamne à errer, sans répit.

(antistrophe)

Tu connais le nom de mon père ? tu l'as prononcé !

Parle ; réponds à la pauvre génisse.

Qui donc es-tu ? quel est ton nom, lamentable patient,

qui reconnais la vierge errante, la victime des Dieux,

et nommes le supplice qu'elle endure, la frénétique harcelée?

Hélas! hélas ! furieuse et hurlante sous l'aiguillon envenimé,

les entrailles tordues par la faim,

je suis venue m'abattre ici, terrassée sous la haine d^Héra !

Oh ! mon malheur passe la force humaine

parle, dis-moi : que me reste-t-il à souffrir ?

Connais-tu un adoucissement, un remède à mes maux?

Oh ! si tu le connais, daigne parler : oh ! un seul mot qui console,

dis-le, à la vierge errante, à la malheureuse génisse.

Oui, je t'expliquerai ton sort mystérieux

sans ambage, ni énigme, avec simplicité,

comme un ami parlant à un ami.

Tu vois en moi celui qui donna le Feu aux Mortels t

0 Proméihée, sauveur des hommes, pourquoi es-tu damné à ce supplice?

86 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

PROMËTHÉE Je finis de pleurer ce lugubre récit.

Fais-moi une grâce.

PROMËTHÉE Laquelle? je suis prêt à t'exaucer, fille d'inackosi

Qui t'enchaina à ce rocher sauvage ?

La volonté de Zeus et les bras d'Héphaïstos.

Quel crime as-tu commis pour un tel châtiment ?

PROMÉTHÉE Je ne puis t'en dire davantage.

ÏO

Dis-moi au moins le terme de ma course ! Que me reste-t-il à souffrir ?

PROMÉTHÉE Ignore-le; cela vaut mieux pour toi.

Même désespérant, même au passé semblable, révèle- moi mon avenir !

LA PROMÉTIIÉIDE

J'y consens.

Dis-moi tout! oh dis-moi tout !

Ma compassion hésite : je crains d'affoler ton àme.

La vérité, voilà la pitié que j'implore t

PROMÉTHÉE Tu l'as voulu, je parlerai. Écoute !

LE CHOEUR Puis-je aussi demander une grâce?

obtiens d'Io qu'elle nous dise son aventure, ses malheurs; tu lui révéleras après son avenir.

Tu dois les satisfaire, ô fille d'Inackos :

ce sont les sœurs de ta mère.

A exhaler sa peine, on la soulage î

H est doux de voir briller les larmes aux yeux deceux qui nous écoutent.

Gomment résisterai-je à votre compassion ?

Malgré l'effort d'un tel récit, vous saurez ma détresse;

comment persécutent les Dieux et ma triste métamorphose.

THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

Chaque nuit, dans ma chambre d'enfant, des apparitions m'obsédaient ;

chaque nuit une voix redisait ces paroles tremblantes :

« Oh 1 trop heureuse jeune fille, que fais-tu de ta virginité ?

« De si belles amours t'implorent!

« Le Dieu suprême, enflammé de désir,

« voudrait célébrer avec toi les rites de Kypris.

« Belle enfant, ne dédaigne pas le lit de Zeus.

« Descends vers la vallée de Lerne,

« où paissent les brebis et les bœufs de ton père ;

« va cesser le tourment du Dieu, assouvis ses désirs! »

Toutes les nuits même obsession, même fantôme.

Exaspérée de cette hantise incessée, j'avouai le songe à mon père ;

il envoya à Pytho, à Dodone, pour connaître la volonté des Dieux ;

mais les réponses ambiguës, énigmatiques, vagues,

n'expliquaient rien.

Enfin un oracle se manifesta, clair et précis.

Inackos devait bannir sa fille de sa maison, de la patrie.

J'étais condamnée à errer jusqu'aux confins du monde,

sinon le trait mortel de Zeus anéantirait ma famille.

Loxias avait parlé : il fallait obéir !

Mon père me chassa malgré moi, malgré lui !

Mon corps changea d'aspect, mon àme devint folle,

et sur mon front, des cornes se dressèrent.

Harcelée par un taon à l'horrible piqûre, je m'élançai

et courus jusqu'aux flots de Kenkrée, au pied des monts de Lerne.

Le bouvier, fils de la Terre, l'inflexible et cruel Argus,

me pourchassait, épiant tous mes pas de ses cent yeux.

Hermès m'en délivra ; mais toujours frénétique

sous l'aiguillon d'Héra, je repris ma course exaspérée

à travers les climats divers. Tel est mon effrayant passé.

Maintenant Prométhée, révèle-moi mon avenir cruel,

ne t'embarrasse pas d'une vaine pitié et de mensonges consolants.

On doit la vérité surtout aux malheureux.

LE CHOEUR

0 Dieux ! Grands Dieux ! Assez 1

Jamais mes oreilles ne furent ainsi épouvantées

et mon esprit jamais n'aurait conçu pareille atrocité !

0 maux insupportables! ô terreur écrasante !

A envisager ces tortures, la démence vous envahit :

et cependant quelqu'un les a vécues !

0 Moire ! Moire ! devant l'infortune dTo

mon cœur a froid, mon cœur a peur !

Vous gémissez trop tôt; modérez l'épouvante,

et réservez de la pitié pour des maux plus terribles encor !

LE CORYPHÉE

Dis-lui son avenir; avide est le malade de connaître le cours de sa souffrance !

J'ai satisfait votre premier désir.

Vous avez entendu les épreuves d'fo, de sa bouche ;

écoutez maintenant les tortures nouvelles

imposées par Héra à cette vierge.

— Sois attentive, ô fille d'Inackos,

tu vas savoir enfin le terme de ta course.

D'ici, marche vers l'Orient, à travers les steppes de Scythie

que la charrue ne sillonna jamais.

Evite les flèches empennées du nomade,

évite les Khalybes forgerons ;

en longeant l'Hybristes, tu arrives en face du Caucase ; il te faudra gravir, ce mont, le plus haut de la terre, puis le descendre, vers le midi.

THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

Les amazones guideront tes pas aux portes méotides; à la nage, franchis ce bras de mer.

Encor un peu d'etîorts, te voilà en Asie '

Eh! bien la cruauté du Roi des Dieux éclate-t-elle aseez?

Il a eu fantaisie d'une mortelle et la condamne à errer sans répit t

Terrible amant que Zeus ; car ceci, pauvre ïo,

n'est qu'un prélude à de pires travaux.

Malheur de moi I Hélas ! Hélast

Tu pleures, tu cries déjà : et tu ignores ce qui te reste à souffrir !

LE CHOEUR Quel surcroît de détresse peux-tu lui annoncer ?

Plutôt la mort f Ah ! plutôt me précipiter de cette roche

et tomber fracassée, mais délivrée !

La mort, la mort plutôt qu'une vie de supplice 1

Que dirais-tu donc à la place du patient qui ne peut pas mourir ? Tu es libre de finir ta vie et ton angoisse ; la mienne durera autant que le règne de Zeus.

Zeus, un jour, tomberait de son trône ?

PROMÉTHÉE Tu dois souhaiter sa déchéance ?

Certes, moi qui suis sa victime innocente.

L'événement est fatal, je l'atteste.

Qui donc lui ravirait le sceptre ?

Sa propre démence.

Gomment cela ? Parle.... explique....

PROMÉTHÉE D'indiscrètes et fatales amours.

JO

Avec une Déesse ? avec une Mortelle ?

PROMÉTHÉE Je ne dois pas dévoiler ce mystère.

Sera-ce son amante qui le détrônera.

Non, mais le fils qu'il aura d'elle, devenu plus puissant que son père.

Cette fatalité est-elle inéluctable^?

THEATRE DE LA ROSE f CROIX

Inéluctable t à moins que délivré et libre de mes fers...

Qui te délivrera, malgré Zeos?

Un de tes descendants.

Quoi ? ton libérateur sortirait de mes flancs?

PROMÉTHÉE Parmi tes rejetons, il sera le treizième.

Oracle obscur !

Si mon oracle te paraît ambigu et obscur, interroge ! Oh! mon loisir est grand de te répondre!

LE CHOEUR

Si tu lui as tout dit de ses courses sans fin,

satisfais notre avide attente : dis-nous qui te délivrera ?

Ecoutez-donc, Océanides — lo, écoute aussi : ^ Près du delta du Nil, parmi les sables, une ville, se dresse, Kanopé.

C'est là, ô fille d'Inakhos, que Zeus, d'une main caressante,

te guérira en te touchant.

Fécondée par le Dieu, tu engendreras Epaphos

LA PROMÉTHÉIDlî 93

qui régnera sur le pays du Nil, au cours majestueux.

A la cinquième génération, cinquante vierges etfrayées

d'épouser leurs parents se réfugieront dans Argos ;

mais ceux-ci, éperviers acharnés poursuivant des colombes,

s'abattront sur leur proie, en des noces abominables.

La Terre Pélasgienne se fermera sur ces maudits du Ciel ;

Arès mettra au cœur de ces femmes une ardeur redoutable :

profitant de la nuit, chacune égorgera son époux avec le glaive.

Je voue mes ennemis à de telles kypris 1

Une seule, amoureuse de son mari, l'épargnera,

préférant être lâche que tuer l'homme de sa volupté,

et d'elle sortira la race des rois Argiens.

Il naîtra de leur sang, le héros aux flèches célèbres ;

ce sera mon libérateur, selon l'oracle de ma mère Thémis, la Titanide.

Plus de détails serait vain et sans protit pour vous.

Pitié pitié l'horrible mal.... la frénésie me ressaisit..

me brûle l'aiguillon du taon me déchire

mon cœur saute dans ma poitrine

de l'orbite mes yeux vont jaillir...

ah I je suis emportée hors de moi

le vertige me crispe, me secoue... ma langue s'épaissit, ma bouche hurle, exhalant non plus des paroles sensées, mais les cris de la rage horreur t horreur sur moi !

THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX.

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