‹ La PrometheideChapitre 41 sur 66 · SCÈNE i · texte numérisé non relu

SCÈNE i

Être immortel dans les supplices,

vivre des agonies au lieu de jours,

épuiser des angoisses sans répit renaissantes,

désespérer dans le présent, désespérer dans l'avenir,

crier, pleurer, saigner, se tordre mille années :

supplice dont une heure tuerait un mortel,

martyre dépassant ce que l'esprit conçoit,

torture qu'aucun langage n'exprimerait.

Oh ! mourir ! oh ! finir !

Un blessé se délivre en débridant sa plaie ;

si je pouvais arracher de mon être

l'odieuse immortalité l

Le voici, il vient à tire d'ailes, le chien de Zeus

THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

qui de son bec crochu et dévide et lacère mes entrailles :

C'est le troisième jour.

et ma chair reformée et mon foie revenu

fascinent l'oiseau vorace du tyran.

Combien de fois encor, déchiqueté vivant,

dois-jeme réveiller, phénix de la douleur,

sous les serres de Taigle?

Il hésite, il tournoie, il s'écarte, il a peur. . .

Trois jours ont vu mon flanc guérir ;

je lui offre à nouveau son horrible pâture. . .

Non, voici qu'il s'élève et disparait dans la nuée.

Est-ce un présage et mon libérateur va-t-il paraître ?

— Profitant du répit, malheureux Prométhée,

rassemble tes pensées éparpillées parla souffrance !

Combien de temps ai-je pleuré, loin de toute lumière

nu fond du noir Tartare, dedans la triple nuit?

J'ai regretté Tardent soleil qui fait peler le corps

et la brise nocturne qui glace jusqu'aux veines.

Ce fut un adoucissement

quand les Cyclopes hissèrent, en pleurant,

mon rocher de Scythie^ sur cette cime du Caucase.

La nature eut pitié ; les vents se détournaient,

et la neige et la grêle et la foudre

tombaient autour de moi, sans me toucher.

Un attendrissement parut dans la maiière inerte,

mon rocher sut me plaindre.

Seul implacable, Zeus continua sa haine !

Oh ! mourir ! ohl finir!

Horreur de l'Ananké! Horreur de Tlnimortalité I

— ■ Je ne sais rien des hommes, de leurs générations nouvelles

Depuis mille ans, les arts sont nés,

Des temples ont> surgi ; un peuple de statues a dû paraître et la lyre a vibré aux mains des Ephémères, créateurs à leur tour, aux Dieux semblables.

Et moi, à qui suis-je semblable?

Daïmon plus grand qu'un Dieu, plus misérable qu'un mortel ?

Les Olympiens jouissent et les terrestres meurent,

et je souffre à mourir et je suis immortel !

Dans l'univers, tout change, évolue, se transforme ;

il n'y a d'immuable que le supplice de Proraéthée.

Quelle compensation à mes tortures

prépares-tu, Destin ?

Non, le trône de Zeus n'est pas un digne escabeau

pour descendre de mon gibet dix fois séculaire.

— Lorsque mon corps plaintif ralentit son spasme,

je sens éclore en moi la vraie divinité.

La douleur ! la douleur ! voilà donc le mystère

et l'unique rapport entre la créature et Tlncréé ;

Gomme elle nous élève, comme elle explique tout!

H a cessé, le don de prophétie !

Je ne vois plus dans l'avenir ;

mais je lis la pensée du vrai Dieu,

à travers les secrets du monde.

Je comprends, je comprends mon supplice î

J'ai assumé sur moi les mille ans de détresse

d'affreux tâtonnements, d'impuissante faiblesse

que devait au Destin la triste humanité I

En lui donnant le Feu, en lui donnant mon âme,

je l'ai exonéré du formidable impôt.

Le téméraire Atlas a provoqué, sur lui, le poids du globe ;

il supporte le monde à lui seul :

et moi, dans un aveugle dévouement,

j'ai provoqué un lardeau plus terrible,

et je porte le poids de la brutalité, de l'ignorance,

des crimes et des fautes de dix siècles humains.

Oui, j'ai sauvé les hommes

mais la Norme voulait mille années de douleur ;

seul, j'ai souffert pour tous :

iiO THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

voilà pourquoi mon supplice est immense.

— Aiiher divin, Océan de clarté où se meuvent les mondes,

vents à l'aile rapide qui emportez mes cris

sources des fleuves moins coulantes que mes larmes,

et toi, innombrable sanglot de la vague marine

et toi aussi, Soleil, œil immense du monde,

contemplateur de mes innombrables agonies,

voyez le Dieu qui se sacrifia pour l'homme !

voyez l'audacieux qui, ôtant le désespoir aux éphémères;

osa l'enfermer dans son cœur I

Témoins de ma torture, quand verrez-vous ma gloire?

Quelle aurore luira sur mes chaînes brisées ?

Hélas ! mon esprit que la douleur opprime

a perdu le don prophétique.

S'il n'était pas de terme à ma détresse ?

mon effort s'épuise, ô Destin !

Pourquoi remuer l'air par ces vaines paroles ?

Zeus peut entendre et croire que je plie.

Avoir tant fait pour tous, Olympiens et terrestres,

et rester impuissant pour soi-même !

Horreur l voici l'aigle bourreau

qui tache de ses ailes noires, l'azur vermeil.

Oh ! mourir ! oh ! finir!

Quel est ce bruit ? qui donc escalade ce mont?

Sous quels pieds, roulent bruyamment les cailloux ?

Est-ce un Dieu qui approche^ un homme ou un Daïmon ?

Qui peut venir à ce sommet du monde

même pour le plaisir de voir ma honte ?

Et la haine divine et la reconnaissance humaine

également m'oublient!

Contemplez donc, sinistres curieux,

un Immortel vaincu, chargé de fers,

la victime de Zeus et l'opprobre vivant de l'Olympe^

qui meurt et chaque jour renaît et meurt encore

pour le salut des hommes !

Hélas ! hélas ! quel est ce lourd piétinement ?

J'entends près de moi l'essoufflement de poitrines robustes. .

Ah ! toute approche m'épouvante

THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

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