PROMÉTHÉE, — LE CHOEUR DES TITANS LE CHOEUR
(strophe i)
Ne crains rien ; c'est une amie, cette lourde cohorte
venue vers ton rocher, d'une marche pressée,
malgré tous les obstacles.
Nous avons dédaigné ton conseil, ô mon Frère,
trop tard nous avons reconnu ta sagesse,
Pendant notre longue captivité,
nous pensions à ta subtilité
qui nous évitant raille maux
nous promettait la victoire.
PROMETHEE
Hélas ! hélas ! enfants de la terre féconde et du ciel !
ô mes frères, comment avez- vous échappé
aux Hécatonchires, vos geôliers ?
Vo^ez mes fers rouillés de sang, contemplez le patient
qui se tord sur le roc, depuis mille années !
f ANTISTROPHE l)
L'horreur monte à mes yeux en nuages de sang.
Oh ! te voir incrusté à la roche et crispé sous ces chaînes
lorsque nous avons fait notre paix avec Zeus !
Car nous habitons paisiblement
aux contins de la terre, les îles Fortunées.
Sitôt délivrés, nous sommes accourus vers toi.
Si mon malheur pouvait être allégé,
ce serait en vous voyant libres.
Ainsi, au cœur de Zeus, la clémence descend^?
Tout s'harmonise, tout s'apaise et on délivre les Titans f
Seul, Prométhée continue à gémir dans l'univers calmé
LE CHOEUR
fSTROPHE M)
Nos cœurs sautent dans nos poitrines
et nos yeux se détournent
en voyant ton corps férocement supplicié f
Ah ! malgré la clémence de Zeus pour nous,
nous le disons hautement,
il accomplit sur toi une airoce vengeance
au lieu d'une œuvre de justice.
Votre pitié me réconforte et me soulage ! Qu'est devenu l'aveugle Ephialtès?
LE CORYPHÉE
Apollon l'a guéri, l'immortel citharède a pris sous ses auspices l'art de la médecine.
PROMÉTHÉE Cet art, je l'inventai : et Klytios ? Polybotès ?
LE CORYPHÉE
Backhos dans une orgie a ressuscité l'un,
et la terre de Kos rendit le second à la lumière !
THÉÂTRE DE LA. ROSE t CROIX
Et Gration ? Agrios? Thoon ?
LE CORYPHÉE
Tous deux rappelés à la vie sont devenus pontifes,
Tun d'Artémis, l'autre d'Arès ;
Thoon sortit des profondeurs oii Poséidon le plongea.
Ah I je te reconnais, Enceladel et toi aussi, Porphyrion ! Alcyonée ! Parle-moi de mon frère Atlas !
LE CHOEUR
Un oracle déclare qu'il portera le monde tant qu'un seul souffrira pour tous.
Oui, mon sort au sien est lié. — El les Mortels?
Pour arriver à moi vous avez traversé bien des pays et des cités :
les Mortels, que sont-ils aujourd'hui ?
LE CHOEUR
Pour arriver vers toi, Prométhée, nous avons traversé le Phase,
qui sépare les deux terres d'Europe et d'Asie.
Puis, nous sommes venus aux rivages empourprés,
aux ondes sacrées de la Mer rouge.
Vers ces parages, si éprouvés par la foudre,
non loin de l'océan, au lac nourricier de l'Ethiopie,
là, où celui qui voit tout, Hélios, chaque jour plonge son corps,
et ranime ses coursiers épuisés au tiède courant de l'onde.
Parlez-moi des Mortels!
LÀ PUOMÉTHÉIDE
LE CHOEUR
Sages et prospères, par tes enseignements
ils ont conquis l'amour des Dieux.
Partout nous avons vu les fruits de ton audace ;
splendides sont les temples, somptueuses les demeures.
Une race entre toutes s'élève et resplendit,
elle a pris Atîiéné pour patronne.
0 race Titanide, 6 fils de la Terre et du Ciel, mes frères par le sang, mes frères par le sort, vous qui avez péché contre 1 Destin même, vous voilà saufs et libres :
les portes d'airain du Tartare se sont ouvertes devant vous,
et moi je continue ma faction sinistre, au sommet du Caucase.
Comme les matelots amarrent fortement leur nef
lorsque 1e vent du soir annonce la tempête,
ainsi Zeus m'a lié à ce roc, par les bras d'Héphaistos.
Sur l'ordre paternel, le sombre ouvrier de Lemnos forgea ces fers.
Sa main, féroce par devoir, les riva sur mes membres écartelés.
Prisonnier du Caucase, je hurle et me convulsé,
seule chose vivante, en ce désert d'horreur*
La cruauté de Zeus s'est aiguisée en de pires violences.
Tous les trois jours, l'aigle Olympien
s'abat sur moi, victime renaissante.
Du noir éploiement de ses ailes, il me couvre;
sa serre aiguë fouille mes flancs,
et son bec recourbé déchiquète mon foie;
et puis, il pousse un cri de sinistre victoire,
et secouant ses plumes ensanglantées et alourdies,
il monte repu et triomphant vers l'Empyrée.
Mais, horreur inouïe, mon corps se renouvelle,
ma chair se cicatrise et l'oiseau monstrueux redescend^
H6 THÉÂTRE DE LA ROSE f Gli®lX
redévorer mon foie ressuscité.
Ainsi je meurs et je renais à la même torture;
ainsi Zeus exploite, au profit de sa haine, mon immortalité !
Hélas ! voyez mon esclavage et mes cliaines 1
Sous quel écrasement de haine, les flancs ouverts et déchirés
je subis le honteux supplice
sans que la mort puisse venir à mon appel ;
sans l'espoir d'un sommeil, sans répit ;
et mes douleurs s'accumulent, se superposent aecablantes.
Mille années j'ai soutîert, martyr d'un despote odieux.
Je ne suis qu'un cadavre qui pense ;
mon esprit s'effare et délire,
sous l'ardeur du soleil ou la glace des nuits ;
je meurs d'effroi, je meurs de honte, je meurs de rage.
Voyez ces mornes rubis semés autour de moi ;
c'est ma sueur de sang qui pourpre le Caucase.
LE CHOEUR
0 Justice ! Justice !
Jamais mes oreilles ne reçurent telle épouvante d'un récit,
et mon esprit jamais n'aurait conçu atrocité pareille !
0 maux insupportables, écrasantes terreurs f
rien qu'à les évoquer ces tortures, la raison s'égare :
et cependant, Prométhée, tu les as vécues,
tu les subis encore !
Ah ! Frère, mon cœur a froid, mon cœur a peur !
Epouvante ! le revoici ! le chien de Zeus ! Je sens l'air agité par ses puissantes ailes. . . 0 Justice 1 0 ma mère^ pitié !
Et toi, Dieu inconnu qui commandes au Destin,
tu m^abandoiuies ; si tu n'existais pas
Je n'ose ouvrir les yeux ! 0 Justice f 0 ma mère !
LA P I\ 0 E T H È l !) E '
LE CORYPHÉE
Une flèche a percé l'aigle ;
le sang tache son aile noire qui s'alourdit ;
il ne se soutient plus, il tombe en tournoyant.
Rouvre les yeux et vois, ô Prométhée I
ton bourreau, inerte maintenant, qui roule,
chose abolie, sur le flanc du Caucase !
Serait-ce vrai?Dois-je croire à vos cris? Doîs-je croire à mes yeux Ah ! Justice, ma mère, tu m'as donc entendu ! Quia lancé le trait ? Quel fils de Pandore et d'Io ? Le héros aux flèches immortelles est-il là?
LE CHOEUR
Le voici, vêtu d'une peau de lion, tenant son arc qui vibre encor î
PROMÉTffiE
Qu'il vienne devant mes yeux !
A travers mes larmes joyeuses
que j'aperçoive le visage de mon sauveur î
THÉAThE
DE LA ROSE f CROIX