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CHAPITRE IV Les obstacles

Pour donner de la propagation du Christianisme une idée complète et permettre de formuler sur ce fait un jugement équitable, après avoir dit quelles circonstances le favorisèrent, il faut étudier aussi les obstacles qu'il rencontra. M. Harnack ne traite pas précisément la question : à peine consacre-t-il en passant un petit chapitre aux « oppositions » que la mission chrétienne eut à subir (1). Il déclare même que pareille estimation lui paraît impossible, parce qu'il faudrait savoir les dispositions indéfiniment variables des esprits et les adaptations non moins mobiles de la prédication évangélique. Dès lors, ce catalogue des causes favorables ou défavorables ne saurait être qu'une collection de lieux communs, dont des rubriques pédantes ne parviendront pas à

(1) Livre II, ch. v, |.. 379-419.

dissimuler les irrémédiables incertitudes (1).

S'il s'agissait de dresser une sorte de statistique universelle et complète, évidemment la prétention serait chimérique ; mais du moins, à défaut d'une loi constante, l'histoire et la psychologie ne nous permettent-elles pas une appréciation générale, suffisamment exacte dans ses grandes lignes et pour la majorité des cas ? C'est d'ailleurs ce que fait M. Harnack lui-même. Car, en analysant les principaux caractères de la doctrine et de la vie chrétienne,, nous avons vu qu'il ne manque pas de dire ce qu'ils durent donner d'attrait au Christianisme ; mais aussi la loyauté l'oblige à reconnaître — seulement avec moins d'insistance et d'une manière plus voilée — comment, dans bien des cas, ils pouvaient se tourner en inconvénient. Ainsi donc c'est dans son ouvrage même, en réunissant les notes égarées et les phrases de détail, que nous pourrons trouver, sur les obstacles opposés au Christianisme, de suffisants éléments d'information. /

Un premier obstacle venait au Christianisme de sa propre doctrine. On pourrait tout d'abord rappeler comment le culte et la notion même du Dieu spirituel paraissaient trop austères à bien

(1) M. Harnack reproche au cardinal Hergenrœther d être tombé dans ce défaut, (p. 419-420). Celui-ci, en effet, énumère, d'une façoû un peu scolastique, vingt causes favorables, puis en face vingt causes défavorables, ou plutôt il montre comment chacune des premières devenait un obstacle. Voir Histoire de V Eglise, traduction Bélet (Paris, 1889), I, p, 304-313.

des âmes, de sorte que les chrétiens, qui ii'avaie/it pas d'idoles ni de "sacrifices, étaient accusés d'athéisme beaucoup plus encore que les Juifs, cependant que, d'un autre côté, le culte du Crucifié les couvrait de ridicule. De ce double point qui faisait le scandale des païens et sur lequel tous les Apologistes ont été. obligés de se défendre (1), M. Harnack ne dit mot. Mais il a remarqué comment le Christianisme, en s'imposant d'autorité, effarouchait la raison à la fois exigeante et sceptique des philosophes (2). Ses mystères surtout excitaient de vives répugnances : Porphyre fait une longue critique de l'Eucharistie, qu'il entend au sens matériel de repas anthropophagique et qu'il condamne de ce chef comme « sauvage et absurde, plus absurde que toute absurdité, plus sauvage que la plus grossière sauvagerie (3) ». Enfin, quel « paradoxe » ce dut être tout d'abord pour beaucoup, comme pour les Athéniens, que le dogme du jugement et de la résurrection de la chair (4) ?

De plus, le paganisme n'était pas encore tellement ruiné qu'il ne gardât tout l'éclat "du culte public et le prestige de la tradition nationale;

(1) Cf, MiNucius FÉLIX, Octauius, 10 ; saint Justin, Apologie, I, 6 ; II, 3 ; Athénagork, Discours pour les chrétiens, 3.

(2) M. IIaunack rapporte des citations de Celse (p. 188-189), de Porphyre (p. 191, note 2), do Cécilius (p. 111, note 3).

(3) Porphyre, dans Macarius Magnes, m, 15, cité |)ar Harnack, p. 197 note 1.

(1) Harnack en dit un mot en passant, p. 78, Cf. Minucius Félix, Octavius, II, Apologétique, 48 ; Athhxagorb, De la résurrection.

il plongeait surtout des racines tenaces au plus profond des habitudes de famille et de la vie de société. «Un fardeau fait de satiété, de mépris, de railleries et de dégoût pesait sur l'ensemble du paganisme. Mais on se tromperait fort à croire qu'il en était ainsi partout. Non seulement tout cela gardait une consistance officielle, mais un bon nombre d'âmes s'attachaient encore à ces prescriptions et cérémonies. Les nouvelles religions qui arrivaient d'Orient ranimaient les vieux cultes, et les rites mêmes les plus surannés recevaient parfois une nouvelle signification. De plus, cette religiosité publique, qu'elle ait été, en somme, florissante ou décrépite, n'est pas l'unique élément dont il faille tenir compte. Dans toutes les provinces et dans toutes les villes, à Rome aussi bien qu'à Alexandrie, en Espagne, en Asie, en Egypte, il y avait des idoles dans l'intérieur des maisons et des familles, avec des usages, superstitions et cérémonies de toutes sortes. La littérature s'en est rarement occupée ; mais les pierres et les chambres mortuaires, les papyrus magiques nous en ont apporté la connaissance. On y voit que chaque fonction domestique avait son génie protecteur, que toutes les allées et venues étaient soumises à la direction de quelque dieu. Ce monde religieux restait intact, cette religion de second ordre était partout vivante et agissante (1). »

(I)Harnack, p. 243-244. Cf. p. 20, 24-25, 90-93.

Le Christianisme rebutait encore par ses exigences morales : la voie était belle assurément, mais dure à gravir. Non seulement il fallait réprimer des passions longtemps caressées ; mais, dans la vie de tous les jours, c'étaient des froissements d'habitudes dont nous pouvons à peine nous faire une idée. Le chrétien devait s'éloigner des théâtres et des jeux qui tenaient tant de place dans la société antique. Cette interdiction entraînait celle de participer aux fêtes publiques, toujours intimement liées au polythéisme. Le chrétien devait encore s'abstenir du luxe sous toutes ses formes ; il lui fallait même renoncer souvent aux simples relations de société, comme repas ou visites, parce qu'elles étaient presque toujours mêlées de quelque superstition idolâtrique. Sans doute, il y eut bien vite du relâchement ; mais on voit quelle gêne résultait d'une morale aussi stricte, lorsque surtout le Christianisme eut gagné les classes élevées (1).

Jusque dans le sein de la famille, la religion chrétienne venait porter ce« glaive » de séparation dont avait parlé le Maître (Matth., x, 21 ; 34-38). Le baptême donnait lieu parfois à de véritables drames intimes : Tertullien parle d'enfants déshérités par un père en fureur, d'épouses répudiées par un mari qui ne sait plus supporter leur vertu (2). Il y eut même des faits plus odieux, et

(1) Harnack, p. 251-251.

(2) TiiUTULLiEN, Apologétique, 3. Cf., Arnobf, it, 5.

î(^ LA PROPAGATION DU CHRISTIANISME

l'on vit des femmes dénoncées au juge parleur mari ou des jeunes filles par leur fiancé (1). En tout cas, c'était une séparation pénible des âmes, et qui pouvait devenir tragique aux heures de persécution : les Actes des martyrs sont pleins de ces scènes déchirantes, où, contre la foi du chrétien, on voit se coaliser les affections les plus légitimes du cœur (2).

En plus de ces difficultés que l'on peut dire essentielles, la religion chrétienne avait à lutter contre la suspicion et la calomnie. Passer au Christianisme c'était se disqualifier; on entendait dire couramment : « Quel brave homme ce Caïus Séius, n'était qu'il est chrétien ! » ou encore : « Je m'étonne que Lucius, qui est un homme sage, se soit tout d'un coup fait chrétien (3). » C'est que le Christianisme paraissait une doctrine absurde, que seule une crédulité sénile pouvait faire admettre. C'est aussi que la nouvelle religion se recrutait parmi le bas peuple: Cécilius n'y montre qu'un tas d'ignorants ou de vieilles femmes, qu'on regardait toujours avec un souverain mépris et en qui facilement on arrivait à voir des gens sans aveu.

Aussi n'y a-t-il pas de sottise ou d'infamie

(1) Saint Justin, Deuxième Apologie.

(2) Harnack, p. 330-331. Il cite surtout la belle passion de saiote Perpétue. De plus nombreux exemples sont groupés dans P. Allard, Dix leçon? sur le martjre, sixième leçon, p. 189-231.

(3) Tertuluen, Apologétique, 3.

qu'on ne mît sur leur compte. Des gens bien informés allaient partout répétant que les chrétiens adorent le soleil et la croix ou même une tête d'âne ; qu'ils rendent à leurs prêtres un culte immoral. Dans leurs réunions nocturnes, on sait qu'ils se livrent à des orgies suivies de débauches innombrables ; qu'ils égorgent un enfant et se nourrissent de ses membres sanglants: TertuUien est obligé de rappeler que les chrétiens ne sont pas des ogres ni des monstres inhumains. Aux yeux des plus libéraux, leur intransigeance et leur manière de vivre les fait passer pour les ennemis du genre humain et personne ne doute que, par leurs impiétés et leurs sortilèges, ils ne soient la cause de tous les fléaux (1). Légendes absurdes que tous les Apologistes ont dû réfuter et que nous aurions peine à concevoir si, de nos jours encore, de trop nombreux exemples ne nous permettaient de mesurer parfois l'indéfinie capacité de la crédulité populaire.

Ces bruits étaient colportés par la rumeur publique, parfois même avec le secours de caricatures ou de pamphlets ; et le fanatisme haineux de la foule ainsi avivé éclatait plus d'une fois en émeutes sanglantes. Mais il faut bien dire aussi que ces accusations étaient acceptées par des gens instruits. Pour tous les païens, le Christia-

(1) Voir surtout Mi.nucius Félix, Octaoius, ,s-0 ; Tcutuluen, Apologétique, 7-8, 40.

nisme est une « superstition » ; l'épithète seule varie : « excessive et mauvaise », dit Pline; « nouvelle et malfaisante », ajoute Suétone, et Tacite renchérit encore : « superstition exécrable », « race de gens odieux pour leurs crimes et qui méritent les derniers châtiments » (1). Les calomnies populaires paraissent avoir été exploitées contre saint Justin par le cynique Crescens ; le rhéteur Fronton, précepteur de Marc-Aurèle, les avait développées dans un élégant discours, où le païen de Minucius Félix semble en avoir puisé la formule (2). Il faut dire, à l'honneur de l'esprit humain, que ces grossières accusations ne tinrent pas longtemps devant l'évidence des faits et la défense indignée des Apologistes. On n'y fait guère plus d'allusion dès la fin du ii® siècle ; mais on reproche toujours aux chrétiens leur stupide crédulité : c'est le thème de Celse et de Lucien. Marc-Aurèle parle quelque part, en une courte phrase dédaigneuse, de leur « entêtement », et leur mépris de la mort lui paraît provenir de l'ostentation (3). Cependant on voit revivre les vieilles calomnies au commencement du iv« siècle: Maximin Daïa prit la peine de les faire vulgariser par des libelles qu'on répandait dans le

(1) Pline, j^jo^^. x, 96; Suétone, Néron, 16; Tacite, Annales, xv,44.

(2) MiNUdus FÉLIX, Ojtavius, 9, 31. M. Harnack donne un bref aperçu de ces calomnies, p. 228-229, 408-410. Cf. P. Allard, op. cit., p. 117-124.

(3) Marc-Aurèle, Pensées, xi, 3. Cf. Harnack, p. 182-184.

peuple, qu'on affichait sur les murs et qu'on enseignait jusque dans les écoles (1).

Voilà comment on soulevait contre les chrétiens toutes les forces de l'opinion publique et toutes les passions de la populace.

Auprès des classes cultivées le Christianisme fut attaqué par les philosophes, dont deux surtout valaient une armée : Celse et Porphyre (2). Tous deux se ressemblent par la situation et le talent^ par le soin qu'ils avaient pris d'étudier le Christianisme par le sérieux de leurs attaques ; mais leur attitude au point de vue religieux est très différente. Celse (vers 178) parle surtout en politique préoccupé de défendre, sans trop de conviction, la religion d'Etat. Il fait d'abord parler un Juif contre le Christianisme ; puis, prenant lui-même la parole, il exploite contre l'Eglise la division des sectes ; il raille surtout l'histoire évangélique. Le Christ n'était qu'un illuminé, sinon un imposteur : ses miracles sont dus à la magie ; sa morale est copiée de celle des philosophes : c'est l'hallucination de Madeleine qui a créé la résurrection. Les Apôtres n'ont fait que répéter ces fables en les augmentant : aujourd'hui le Christianisme, avec ses erreurs qui n'ont d'égales que ses prétentions, est un défi porté à la fois au bon sens et à la Providence.

(1) EusÈBB, I, 9 ; IX, 5-7. Cl". Harnack, p. 106.

(2) Harnack, p. 111-417.

Cependant Celse ne serait pas éloigné de faire des concessions : il accepterait la morale chrétienne et la doctrine du Logos ; mais il supplie les chrétiens de se rallier à l'unité nationale. En somme, Celse est un patriote et son but est avant tout de sauvegarder les intérêts supérieurs de l'Empire (1).

Un siècle plus tard, Porphyre se place sur le terra^in philosophique et religieux : c'est la cause de la vérité et de la raison qu'il entend défendre ; et pour cela il n'en appelle pas à la raillerie comme Celse, mais à une argumentation sérieuse. Il s'attache d'abord à détruire les mythes chrétiens en montrant qu'ils n'ont pas de fondement historique dans l'Écriture. Il respecte le Christ comme un homme très pieux ; mais il fait ressortir tous les traits invraisemblables qui faussent son image dans TÉvangile et ne sauraient par conséquent être authentiques j il anéantit la preuve prophétique que l'Église prétendait tirer de l'Ancien Testament ; il s'en prend surtout à saint Paul qu'il représente comme un rhéteur barbare, sans logique et sans bonne foi. Après avoir ruiné la base historique du Christianisme, Porphyre dirige ses critiques contre trois points fondamentaux de son dogme, qu'il regarde comme autant d'erreurs : la création et la fin du monde, l'Incarnation et enfin la résurrection. Sur les

(l)Cf. DucHESNE, /7/s^ ancienne de l'Eglise {Pà.ris, 19C6), I, p. 2ôi.

autres points, sa doctrine n'était pas loin de s'accorder avec celle des philosophes chrétiens.

Les quinze livres de Porphyre contre les chrétiens sont peut-être « l'ouvrage le plus riche et le plus pénétrant qu'on ait jamais écrit contre le Christianisme » (1) : c'était le testament de l'Hellénisme. Les efforts que firent les docteurs chrétiens pour le réfuter suffiraient à attester son importance (2).

Cependant, pour répondre à ces attaques, le Christianisme n'avait qu'une littérature très insuffisante. Le texte des livres saints, surtout la vieille version latine, était plutôt de nature à repousser par l'inélégance de son style ; en Orient, les écrits du seul Origène pénètrent auprès des païens ; en Occident, au début du iv« siècle, Lactance constate en le déplorant qu'il n'y a pas d'auteurs chrétiens pour le public lettré (3). L'influence même d'Origène fut incapable de créer un courant durable : la science restait païenne et, pendant tout le iv« siècle, le Christianisme eut contre lui tout ce qui restait encore du savoir antique. Il faut attendre les grands Cappadociens ou même saint Augustin pour que la situation change, et encore dans une mesure

(1) Harnack, p. 414. Cf. DucHESNE, op. cit., p. 553-555.

(2) Porphyre fut réfuté par Méthodius d'Olympe, Eusèbe do Césarée, Apollinaire et l'iiilostorge ; aucune de ces réfutations ne nous est parvenue.

(3) Lactancr, Institutions (Hoiries, v, i. Cf. IIarnack, p. 317-319.

l'ROPAGATION DU CHRISTIANISME 8

bien restreinte. Car on peut dire, en Orient surtout, que la science n'a jamais pactisé avec la loi nouvelle : elle est morte d'épuisement ; mais le Christianisme avait déjà recueilli une partie notable de son héritage (1).

A tous ces ennemis de la foi chrétienne, il faut joindre un dernier adversaire, à qui tous les autres préparaient le terrain ou avec qui facilement ils contractaient alliance : le pouvoir politique. On connaît l'histoire des persécutions : il suffit de rappeler ici que, de Néron à Constantin, avec des phases diverses, le Christianisme a été en butte, de la part de l'Etat, toujours à la méfiance et le plus souvent à l'hostilité (2). Sans doute il y eut des périodes d'accalmie et des empereurs bienveillants. « Mais ce serait une illusion de se représenter la situation des chrétiens comme tout à fait supportable : Fépée de Damoclès restait suspendue sur la tête de chaque chrétien, et celui-ci restait toujours en face de la terrible tentation d'apostasier : car l'apostasie le rendait libre... Aussi n'a-t-on pas le droit de méconnaître le courage qu'il y avait à se faire chrétien et à vivre en chrétien ; il faut surtout glorifier la fidélité de ces martyrs qui n'avaient qu'un mot à dire ou un geste à faire pour être délivrés du châtiment et qui préférèrent la mort

(1) Harnack, p. 418.

(2) Harnack, p. 400-408. On trouvera résumée l'évolution de la législation persécutrice dans Paul Allard, op. cit., p. 85-115.

à cette délivrance. Dans cette interdiction légale il y avait, à n'en pas douter, un fort obstacle pour la propagande chrétienne (1). »

Mais aussitôt, comme s'il craignait d'en avoir trop dit, M. Harnack continue : « Cet empêchement fut-il compensé par l'attrait du fruit défendu et par la conduite héroïque des martyrs, il est difficile de le savoir. Les chrétiens eux-mêmes ne parlent pas beaucoup de cet obstacle à la propagation de leur foi ; ils insistent beaucoup plus sur l'accroissement que le martyre leur procure. D'ailleurs l'histoire nous apprend qu'une religion opprimée s'accroît et grandit sans cesse et qu'ainsi la persécution est un bon moyen de propagande. » N'est-ce pas trancher un peu vite ce problème d'histoire et de psychologie qui paraîtra sans doute plus complexe?

A réunir tous ces obstacles dans une même vue d'ensemble comme ils furent unis dans la réalité, on voit que le Christianisme trouva conjurées contre lui tout ce qu'une société peut avoir de forces : le pouvoir et l'opinion, la science et le préjugé, la politique et la philosophie, pendant qu'il portait en lui-même, à côté d'incontestables attraits, au moins autant de principes de faiblesse et de causes de répulsion. Il est bon de s'en souvenir pour mesurer l'étendue de sa victoire.

(l) Harnack, p. 4U3-401. Il soutient d'ailleurs la thèse du petit nombre des martyrs : on peut en lire une excellente réfutation dans P. Ali.ard, op. cit., p. 131-119.

Nous avons dit combien fat étendue et prompte la propagation du Christianisme ; nous venons de voir dans quelles conditions elle s'est produite : il nous reste à tirer la conclusion de cette double analyse et à nous demander si nous sommes en présence d'une évolution toute naturelle ou s*il ne faudrait pas invoquer une intervention miraculeuse de la Providence.

On a déjà vu que le sentiment de M. Harnack n'est pas douteux ; il se résume lui-même en ces termes : « La religion chrétienne s'est présentée dès le commencement avec un caractère d'universalité, en vertu duquel elle a mis son empreiate sur la vie entière avec toutes ses fonctions, avec ses hauteurs et ses profondeurs, ses sentiments^ ses pensées et ses actes... Elle n'a écarté que la souillure et le péché ; du reste elle s'est construite avec tout ce qui était encore capable de vivre^ surtout avec une puissante organisation : en dehors d'elle elle a tout brisé ; en elle-même, elle a tout conservé. Elle pouvait cela, parce que —

personne sans doute ne le disait et personne ne le savait, mais chaque âme pieuse le réalisait en elle-même — considérée dans son essence, elle était quelque chose de simple, qui pouvait s'unir à tous les coefficients, qui même les réclamait : Dieu Père, Juge et Sauveur, manifesté par Jésus- Christ. Et cette religion aurait pu ne pas vaincre ? Elle ne pouvait pas durer à côté des autres, elle pouvait encore moins disparaître : elle devait donc remporter la victoire (1). »

Ainsi donc, le Christianisme doit son rapide succès à son caractère de religion syncrétiste : d'un côté, tout l'effort de la pensée antique à cette époque, sans le savoir, lui préparait les voies ; de l'autre, il s'est trouvé répondre à merveille aux besoins profonds que cet effort tentait en vain de satisfaire : l'accord ne devait-il pas s'ensuivre tout naturellement ? Telle est bien la thèse favorite de M. Harnack : un mot suffit à la juger.

Ce n'est pas qu'on doive nier les préparations providentielles que le Christianisme rencontre dans toute âme, ni les facilités spéciales qu'il trouva dans le monde romain du i^^ siècle (2) ; mais ne faut-il pas aussi tenir compte des obstacles qui s'opposèrent à sa marche ? Ces obstacles extérieurs ou intérieurs, M. Harnack les a vrai-

(1) Livre HI, Conclusion, p. 421. Cf, Livre H, p. 261-266.

(2) C'est là-dessus qu'on pourrait se baser pour établir l'apologie du Christianisoie du point de vue de la finalité, ainsi aue M. Alfaric l'exposait avec tant de compétence. {Reoue pratique d'Apologétique, 15 novembre 1905, p. 150-153). A cet égard, tout l'ouvrage de M. Harnack est pour cette thèse une préparation et un conjirmatur .

ment trop négligés, et ceci suffirait à donner à son exposé Tailure suspecte d'un panégyrique. Ils existèrent cependant : c'est à lui-même que nous en avons le plus souvent emprunté l'expression et, en les groupant dans un même tableau, nous n'avons fait que leur rendre un peu de cette cohésion qu'ils eurent dans l'histoire. En regard des causes favorables au Christianisme, il faut donc mettre les causes défavorables : cette seule comparaison ne suffit-elle pas à ruiner le complaisant plaidoyer de M. Harnack et à motiver un autre jugement ?

On a d'ailleurs remarqué avec beaucoup de raison que la tendance syncrétiste de la pensée grecque était en elle-même plutôt un obstacle, parce qu'elle inclinait les esprits vers une philosophie conciliante et souple où tout le paganisme pouvait garder sa place, tandis que le Christianisme s'imposait avec toute l'austère intransigeance d'un dogmatisme absolu (1). De fait, ce syncrétisme s'est réalisé dans les sectes gnostiques ou dans la philosophie néo-platonicienne qui devait fournir au Christianisme ses plus dangereux adversaires. Bref, à regarder les laits, on peut se convaincre que la propagation du Christianisme se heurtait à d'énormes difficultés, dont on peut dire que, humainement parlant, il n'aurait jamais triomphé.

(1) L. DE Geandmaison, Etudes du 20 août 1903, p. 471-475. Cf. Bulletin de littérature ecclésiastique, mars 1903, p. 9l-i?5.

De plus, il y aurait lieu de discuter cette prétendue hellénisation de la foi chrétienne dont M. Harnack fait le second fondement de son système. Caria vraie question, assure-t-il, est de savoir comment le Christianisme s'est transformé jusqu'à devenir la religion universelle qui attira tous les hommes à elle comme un aimant, (p. 420). A la question ainsi posée, M. Harnack ne le dissimule pas, c'est toute l'histoire du dogme et du culte chrétien qui doit répondre, et l'on comprendra que nous ne pouvons pas ébaucher en quelques lignes la solution d'un si vaste problème. Nous observons seulement que, si le Christianisme s'est approprié des éléments étrangers, c'est pour les transformer en sa propre substance et non pour se changer en eux. En un mot, l'histoire étudiée sans parti pris révèle non point une métamorphose par corruptions successives de nos dogmes, mais le développement par assimilation vitale d'un germe spécifique.

Et alors une question se pose, qui n'est d'ailleurs que plus pressante avec l'évolutionnisme radical de M. Harnack : qu'est-ce donc que cette doctrine et d'où tire-t-elle sa prodigieuse fécondité ? On nous montre le Christianisme comme une graine qui se développe naturellement sur un sol bien préparé et l'on nous décrit avec admiration sa poussée grandiose ; mais d'où vient la graine elle-même et qui lui donne cette singulière énergie ? L'historien sans doute n'a pas

mission de rechercher cette cause ; mais les faits étonnants qu'il constate en imposent d'autant plus le devoir au philosophe. M. Harnack ne s'y est pas dérobé. Voici ce qu'il dit, d'une manière d'ailleurs assez bizarre, en parlant du Christianisme hellénisé du m'' siècle : « Si on l'avait traduit devant un tribunal pour lui demander de quel droit il avait admis tant de nouveautés, il aurait pu répondre : Je ne suis pas coupable; je n'ai fait que développer les germes que Uon a déposés en moi dès le début de mon existence (p. 206). » Ceci ne rappelle-t-il pas étrangement l'aphorisme prud'hommesque :

Petit poisson deviendra grand Pourvu que Von lui prête vie ?

Supposons donc, étant donné le Christianisme tel qu'il se présenta au monde romain, que sa propagation devait normalement s'ensuivre ; il reste à savoir d'où lui venait cette puissance unique d'adaptation et de vie. Le problème est simplement reculé. Si l'on tient à écarter l'intervention providentielle dans le développement du Christianisme, on la retrouve tout entière et plus nécessaire que jamais pour rendre compte de son origine.

Sous le bénéfice de cette double observation, nous pouvons faire nôtre la page éloquente par laquelle M. Harnack termine son ouvrage. «La propagation de la religion chrétienne s'est-elle

produite avec une rapidité surprenante? Quoique nous ayons trop peu de documents parallèles pour établir une comparaison avec les autres religions de l'Empire, à cette question je répondrais cependant : Oui. L'impression qu'ont eue les Pères du IV® siècle, un Arnobe, un Eusèbe, un Augustin, que leur foi s'était propagée de génération en génération avec une incompréhensible rapidité, cette impression subsiste encore avec juste raison. Soixante-dix ans après la fondation à Antioche de la première communauté de païens convertis, Pline décrit avec les expressions les plus fortes l'expansion du Christianisme dans la province reculée de Bithynie et il voit déjà menacée dans cette région l'existence des autres cultes. Soixante-dix ans plus tard, la querelle pascale nous montre une confédération d'églises chrétiennes qui s'étend depuis Lyon jusqu'à Edesse et qui a son centre à Rome. Encore soixante-dix ans, et l'empereur Dèce déclare qu'il supporterait plutôt un rival dans Rome qu'un évêque chrétien. A peine soixante-dix ans se passent, et la Croix est fixée sur les étendards romains.

« Les causes de cette étonnante diffusion, nous avons cherché à les démêler : elles se trouvent, d'une part, dans le noyau même de la nouvelle religion : savoir, le monothéisme et l'Évangile ; et de l'autre, dans sa variété et sa merveilleuse souplesse. Si l'on dit que sa victoire est la victoire du Christ^ on a raison et si l'on prétend qu'elle a tout

simplement fourni la forme pour le triomphe du monothéisme syncrétiste, on a raison aussi. Quel degré d'influence faut-il attribuer à chacun des motifs isolément, combien revient au monothéisme spirituel, combien à la prédication de Jésus-Christ, combien au sentiment de la rédemption, à l'espoir de l'immortalité, à la pratique de l'amour et de l'assistance, à la discipline et à l'organisation, au syncrétisme de sa doctrine, ou enfin à la capacité qu'elle révéla dés le in« siècle de surpasser toute autre religion quels qu'en fussent les attraits, cela échappe à une appréciation certaine.

«Cette religion prêchait le Dieu vivant, pour qui l'homme est créé et elle pénétrait au plus profond des consciences ; elle apportait la vie et la science, l'unique et le multiple, le connu et l'inconnu. Elle s'unit à la philosophie grecque et sut à la fois la combattre et la compléter. Elle trouve le moyen, dans un temps de décadence, de se mettre à la tête du mouvement intellectuel et de s'assujettir le Platonisme. Elle était née de l'Esprit, mais elle apprit bientôt à consacrer les choses de la terre. Pour les simples elle était simple, et sublime pour les sublimes. Elle était la religion universelle dans un double sens : et parce qu'elle offrait ce qui était nécessaire à tous, et aussi parce qu'elle comblait les plus chers désirs de chacun. Elle devint Eglise, Eglise universelle, et elle se saisit en même temps de tous les instruments de pouvoir.

124 LA PROPAGATIOxN DU CHRISTIANISME

saufl'épôe. Elle resta exclusive, en attirant cependant à elle tout élément étranger qui avait une valeur quelconque. C'est par ce signe qu'elle a vaincu ; car sur tout ce qui est humain — éternel ou transitoire — elle a placé la croix et dès lors tout soumis à l'au-delà (1). »

On voit donc que M. Harnack ne cache pas que la propagation du Christianisme, malgré les explications favorables qu'il en a données, lui paraît « étonnante » ; elle le paraîtra sans doute davantage encore si l'on se souvient des restrictions qu'il faut apporter à sa thèse. Et si tel est l'aveu loyal et désintéressé de l'histoire, nos apologistes catholiques sont en droit de dire, comme M. Paul Allard ; « La rapide diffusion du Christianisme.. < est un des faits de l'histoire qui se dérobent le plus aux explications ordinaires (2) » et d'en tirer nettement, avec l'abbé de Broglie, cette conclusion : « C'est un miracle d'une espèce particulière, un miracle historique (3). »

Voilà pourquoi le concile du Vatican a pumettre ce fait au nombre de ceux qui justifient le témoignage de l'Eglise et font qu'elle est elle-même

(1) Harnack, tome II. p. 285-287.

(2) Dix leçons sur le martyre^ p. 44.

(3) Problèmes et conclusions de l'histoire des religions (Paris. 4* édition), p. 351.

« un grand et perpétuel motif de crédibilité » (1). Car cette « admirable propagation », en même temps qu'elle est pour le Christianisme un signe de sa divinité, en devient une nouvelle preuve.

(1) Concile du Vatican, constitution Dei Filius. ch. III : « Ecclesia per se ipsani, ob suam nempe admcrabilem propagationem..., magnum quoddam et jjerpetuum est motivum credibilitatis et divinae suse legationis testimonium irrefragabile. »

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