CHAPITRE iri
La vie chrétienne.
Non seulement le Christianisme a prêché des doctrines sublimes, mais il les a vécues. Les hautes maximes de vertu n'étaient pas nouvelles pour les païens : ce qui est nouveau, c'est que, surtout à l'origine, elles furent largement réalisées. Car à la leçon les chrétiens ajoutaient la démonstration de l'exemple, et l'excellence de leur enseignement recevait de leur vie quotidienne un perpétuel et excellent commentaire (1).
Les chrétiens avaient d'abord une vie religieuse intense. Dieu le Père, Jésus-Christ sauveur, la vie éternelle, ces dogmes essentiels de leur foi, loin de rester lettre morte, s'étaient emparés de leurs âmes et inspiraient leur vie tout entière. « Les chrétiens étaient aussi éloignés que possible
(1) Pour plus (le clarté, nous avons cru devoir st'M)arer le côté théori([iie et le côté pratique du Christianisme (lue M. IlarnncU réunit dans les a^jerçus de son livre second. Il faut en ellet les réunir pour avoir une idée complète de l'inlluence chrétienne ; mais peutêtre seront-ils mieux saisis si on les expose à part.
de ce qu'on appelle le déisme. Ils connaissaient le Père céleste ; ils savaient que Dieu était auprès d'eux, qu'il les conduisait, qu'il avait établi sur eux le règne de sa puissance. C'est ainsi qu'ils le prêchaient et dès lors l'au-delà leur devenait présent. De ce chef, l'idée étroite de rétribution semblait s'évanouir : car que pouvait-on attendre encore, quand déjà on vivait en présence de Dieu, quand on goûtait sa sagesse, sa puissance et son amour avec toutes les énergies du cœur et pour ainsi dire avec tous les sens? Ces alternatives de possession sûre et de désir passionné, de grâce ressentie et de vive espérance se sont succédé dans toutes les âmes comme dans celle de Paul... Peu de chrétiens sans doute ont su écrire ce qu'ils sentaient ; mais dans combien d'âmes l'image du Christ a agi, sans que nous puissions le savoir, avec une invincible puissance (1) ! »
Cette action divine avait un retentissement extérieur, et d'abord par l'expulsion des démons (2). Satan est le grand adversaire: les chrétiens le conçoivent comme la cause des fautes et même des maladies, surtout comme l'agent responsable de l'idolâtrie. Voilà pourquoi Jésus l'a chassé : après lui et par lui, l'Eglise continue non seulement à chasser les démons qui régnent sur les individus, mais à exorciser la vie sociale. Aussi
(1) Liv. II, chap. I, p. 85-86.
(2) Liv. II, chap. m, p. 108-127.
les Apologistes se plaisent-ils à célébrer comme une preuve de leur foi l'empire que le fidèle du Christ exerce sur les démons et les aveux qu'il leur arrache (1).
L'esprit de Dieu se manifeste aussi par de multiples dons surnaturels : ces charismes, déjà signalés par saint Paul (I Cor., xii et xiv), accompagnent l'histoire des premières communautés. Dieu apparaît à ses saints, au cours de visions, de songes ou d'extases, pour les consoler ou les conduire ; parfois aussi les martyrs apparaissent à leurs frères. Pendant la prédication ou le service divin, les âmes ressentent de vives et soudaines émotions, faites de crainte ou de joie. Des prophètes se lèvent qui connaissent le passé, révèlent le présent, annoncent l'avenir. L'inspiration se traduit par des prières et des hymnes enflammées, parfois par des écrits ; l'enthousiasme de quelques frères s'exprime en paroles confuses, que seuls d'autres charismes permettent d'interpréter. On guérit les malades, on chasse les démons ; l'Esprit se révèle à tous pour inspirer les actions symboliques ou les héroïques dévouements.
Ces manifestations exceptionnelles de l'Esprit divin, surtout puissantes à l'origine, duraient encore au u® siècle : saint Irénée les avait cons-
(3) Cf. Saint Justin, Deuxième Apologie, 6 ; Dialogue aoec Tryphon, 85 ; Tertullien, Apologétique, 23 ; MiNUCius Félix, Ootavius, 27.
taminent sous les yeux (1). Elles diminuent au iii^ siècle : Origène en constate seulement des restes (2) ; au iv« siècle, Eusèbe n'en parle plus qu'au passé (3). En tout cas, ces dons surnaturels durent favoriser beaucoup la propagande chrétienne, parce qu'ils étaient plus nombreux et incomparablement plus parfaits que dans les autres religions (4).
Mais le meilleur charisme était sans contredit celui de la moralité. Chez quelques chrétiens, elle se révèle à un degré extraordinaire, qui est le signe divin par excellence : c'est une foi à transporter les montagnes, un dévouement affectueux qui étonne et émeut beaucoup plus que tous les prodiges, une charité attentive et prévoyante qui agit aussi sûrement que la Providence divine. Dans la masse même des fidèles, la vie est assez haute et pure pour que les Apologistes puissent s'en réclamer comme d'un triomphe de leur foi supérieur à celui de toutes les philosophies : ils se plaisent surtout à célébrer la virginité chrétienne et le courage des martyrs (5). Nous avons dit plus haut comment la sainteté était exigée des
(1) Saint Irénée. Contre les hérésies^ II, 32, 4.
(2) Origène, Contre Celse, I, 2 ; II, 8.
(3) Eusèbe, Hist. eccl.. III, 37.
(4) Harnack, liv. II, ch. v, p. 172-178.
(5) Cf. Aristide, 17 ; Saint Justin. Première Apologie, 14, 29, 60 Deuxième Apologie, 10-12 ; Tatien, Discours aux Grecs, 29 MiNucius FÉLIX, Octamus, 36-37 ; Tertuluen, Apologétique, 46 et 50 Epttre à Diognète, 5-7.
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premiers chrétiens : il est historiquement certain qu'elle fut en grande partie réalisée.
Les païens eux-mêmes en convenaient parfois : leurs aveux sont précieux à recueillir. Pline, dans son rapport officiel à Trajan, déclare qu'il n'a rien trouvé de criminel chez les chrétiens : ils s'engagent seulement à éviter le vol, l'adultère, le mensonge et toute malhonnêteté. Lucien ridiculise les chrétiens comme des illuminés; mais il reconnaît leur pureté de vie, leur esprit de sacrifice, leur courage devant la mort. Celse luimême n'ose pas s'en prendre à leur moralité ; il ne trouve à leur reprocher que leur superstition et leur entêtement. Enfin voici, d'après une traduction arabe, le témoignage formel du médecin Galénus : « Les chrétiens expliquent leur foi par des paraboles ; mais ils se conduisent comme les vrais philosophes. Car ils méprisent la mort : nous l'avons tous sous les yeux ; de même, ils poussent la retenue jusqu'à s'abstenir des plaisirs charnels : il y a parmi eux des hommes et des femmes qui ont gardé la continence leur vie entière. Il en est enfin qui en sont arrivés à ce point dans la maîtrise et la réforme de leur âme et dans le souci de la perfection qu'ils ne le cèdent en rien aux vrais philosophes. »
Plus tard, il est vrai, la doctrine de la pénitence permit d'admettre les pécheurs, et ce fut un recul par rapport à l'idéal primitif. Cependant l'Eglise continua sans relâche par toutes ses lois à main-
tenir et relever le niveau moral, et l'on peut dire que la vie des communautés chrétiennes ne cessa jamais, malgré quelque dépréciation, d'exercer un attrait puissant sur les âmes bien nées(l).
De toutes les vertus chrétiennes, la plus neuve peut-être et en tout cas la plus saisissante fut la charité : ici plus qu'ailleurs la doctrine se traduisit par d'éclatants exemples (1).
« On reconnaîtra que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les uns les autres », avait dit le Maître (Jean, xiii, 35) : le précepte fut obéi à ce point que les païens eux-mêmes en étaient frappés. « Ils se connaissent à des signes secrets, dit le païen Cécilius, et ils s'aiment presque avant de se connaître (3). » Tertullien observe que la charité des chrétiens leur sert auprès de quelques-uns de marque distinctive : « Voyez, dit-on, comme ils s'aiment et comme ils sont prêts à mourir les uns pour les autres (4). » « Car leur fondateur, remarque à son tour Lucien, leur a mis dans la tête qu'ils sont tous frères: aussi montrent-ils un incroyable empressement, chaque fois que quelque chose arrive qui touche leurs intérêts
(1) Harnack, ibid., p. 178-185.
(2) Livre II, en, iv, p. 127-172. Cr. p. 101-107. Ce chapitre, un des plus intéressants de l'ouvrage, a été déjà traduit intégralement en français par La Démocratie chrétienne (n" d'août 1905 et de lévrier 1906). Ceci nous excusera de passer rapidement dans une matière qui vaut surtout par les détails.
(3) Dans Minucius Félix, Octaoius, 9.
(<) Tertullien, Apologétique, 39.
communs : rien alors ne leur paraît trop cher (1). » Effectivement, aucun devoir ne fut peut-être plus souvent rappelé aux fidèles que celui de la charité; mais, outre ces multiples manifestations individuelles, elle fut de plus officiellement organisée. Saint Paul parle déjà des collectes régulières qui se faisaient dans les communautés (I Cor., XVI., 1-b) ; bientôt chaque église eut une caisse commune. Elle était alimentée par des dons en argent ou en nature : les versements étaient hebdomadaires, mensuels ou ad libitum, mais toujours volontaires ; ils accompagnaient chaque réunion de fidèles et se reliaient étroitement au culte (2). Il y avait aussi des offrandes exceptionnelles, témoin le cas de Marcion qui, en arrivant d'Asie (vers 139), versait à l'Eglise de Rome la somme de 200.000 sesterces (de 40 à 50.000 francs). La caisse était administrée directement par l'évêque ; mais celui-ci s'adjoignait le concours des diacres, qui prirent dès lors une grande importance dans l'Eglise.
La première charge de la caisse était l'entretien du clergé : car le principe fut toujours admis que l'ouvrier mérite son salaire (I Cor., ix, 4-15). Le reste était consacré au soulagement de toutes les misères, et d'abord à l'entretien des veuves et des orphelins, quiétaientles indigents par excellence:
(1) Lucien, La mort de Pérégrcnus, 13.
(2) Tertullibn, ApoLogétigue, 3'.».
l'Eglise de Rome vers Fan 250, en nourrissait 1.500 (1). Les malades venaient en seconde ligne : TEglise priait pour eux, mais elle prenait aussi les moyens de leur venir en aide. Elle avait institué ad hoc le corps des diacres et, en Orient, le corps des diaconesses, déjà mentionnées par Pline. Avec les malades, on soignait aussi tous Jes infirmes de corps et d'esprit, les vieillards incapables de travailler et, en un mot, tous les indigents. « Ce que l'Eglise possédait fut dès le commencement et toujours regardé comme le bien des pauvres, et dans les premiers siècles ceci n'était pas encore un mensonge (p. 140). » Julien l'Apostat témoigne de la profonde impression que dut faire cette charité chrétienne, puisqu'il essaya — et d'ailleurs sans succès — de l'implanter dans son église officielle. Enfin l'Eglise se préoccupait d'assurer aux morts, surtout aux pauvres, une sépulture honorable, cependant que ses prières venaient les secourir jusque dans l'autre vie.
La charité s'appliquait aussi à certaines misères sociales et revêtait par là d'autres formes qu'on dirait plus modernes. L'Eglise s'efforça de guérir cette grande plaie des sociétés antiques qu'était l'esclavage. En réhabilitant par la vertu l'âme de l'esclave, en prêchant au maître la douceur, en
(1) Sans oublier une centaine de membres du clergé : M. Ilarnack calcule que la caisse devait dépenser de ce chef de 125 à 250.000 francs (p. 13G).
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favorisantles afTranchissements, le Christianisme, sans soulever une « question de l'esclavage », v apportait de notables adoucissements et petit à petit en préparait la ruine (1). L'Eglise enseignait, d'autre part, la dignité du travail et en rappelait le devoir à ses adeptes ; mais elle se chargeait aussi de leur en fournir les moyens. Car on reconnaissait à tout chrétien le droit à un minimum de subsistance, qui se traduisait pour lui, s'il était invalide, en un droit à l'aumône, ou en un droit au travail, s'il était bien portant. A ce droit du fidèle correspondait naturellement un devoir de la communauté (2) ; ce qui fait que chaque chrétienté devenait — l'anachronisme est seulement dans l'expression — un bureau de placement et un syndicat d'assistance mutuelle. Tel était l'exercice normal de la charité chrétienne ; mais il y avait des souffrances imprévues. Dans les temps de persécution, les prisonniers étaient visités, consolés, assistés par leurs frères : tous les actes des martyrs sont pleins de ces exemples. On soulageait de même les chrétiens condamnés aux mines. Le dernier des persécuteurs, Licinius, se crut obligé de faire une loi spéciale pour interdire d'assister d'une manière quelconque les détenus, sous peine d'être passible
(1) Les conclusions de M. Ilarnack sur ce point, romarque trè* justement M. do Grandiiinison, « tsont tv>ut à lait nnnloj^'Ui'S a celle» de M. P. Allard ». Etudes du 5 août 11)03, p. 310, note 1.
(2) Voir surtout Didaclic, 12 ; saint Cvi'Kiiîn, Kj Idw \\.
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du même châtiment (1) : pareil décret en dit long sur ce que les chrétiens devaient faire pour leurs prisonniers. Survenait-il des calamités extraordinaires, comme cette peste qui désola les villes de Carthage et d'Alexandrie au milieu du m® siècle, la charité chrétienne se manifestait davantage encore. Alors que les païens prenaient la fuite, les chrétiens se dévouaient pour sauver les victimes et ensevelir les morts, jusqu'à succomber parfois eux-mêmes à la tâche. Ils prodiguaient d'ailleurs leurs secours aux païens tout autant qu'à leurs frères (2). Ils montrèrent le même dévoûment lors de la grande peste qui éclata sous Maximien Daïa : « A cette vue, dit Eusèbe, tout le monde louait le Dieu des chrétiens et reconnaissait qu'ils sont les seuls à être vraiment religieux, parce qu'ils savent le prouver par des actes (3). »
Enfin la communauté n'avait pas soin que de ses propres fidèles ; mais elle pratiquait l'hospitalité envers les voyageurs et, en cas de besoin, elle venait au secours des chrétientés lointaines. La prière était universelle dans l'Eglise, et de même la charité. Déjà dans les Actes, il est
(1) Dans EusÊBE, Hist., eccl,, x, 8.
(2) Nous savons ces détails par saint Cyprien et saint Denys d'Alexandrie qui en furent à la fois les témoins et les héros. Cf. Cyprien, De la mortalité ; Pontien, Vie de Cyprien, 9 et suiv. Denys d'Alexandrie, dans Eusèbe, vu, 22.
(3; Eusèbe, ix, 8.
question de quêtes faites en faveur des chrétiens de Jérusalem (Act., xi, 28-30. Cf. Eom., xv, 26-27; II Cor. VIII, 1-16) : cette pieuse coutume s'est toujours continuée. Denys de Corinthe félicite Téglise de Rome d'avoir accru en sa faveur ses largesses traditionnelles (1) ; un siècle plus tard, Denys d'Alexandrie parle en passant, dans une de ses lettres, des églises de Syrie et d'Arabie à qui le pape Etienne envoie régulièrement des secours (2) ; en Cappadoce, on se souvient encore, du temps de saint Basile, des aumônes qui avaient été envoyées par Denys de Rome (259-269) lors de l'invasion des Goths (3). A Carthage, saint Cyprien ouvre en faveur des églises de Numidie, ravagées par les nomades du désert, une souscription qui s'élève bientôt à 100.000 sesterces et nous avons encore la lettre touchante dont il accompagne son envoi (4).
D'ailleurs les secours pécuniaires étaient les moindres ; car les églises échangeaient entre elles des lettres et des envoyés à propos de chacune de leurs joies ou de leurs épreuves : suivant la parole de saint Paul, le corps entier se réjouissait ou s'attristait avec chacun des membres. De cette fraternelle solidarité procèdent l'épître écrite par saint Clément aux Corinthiens pour calmer les troubles
(1) Dbnys de Corinthe ilans Eusèue, Ilisù. eccL, iv, 23, 10.
(2) Dbnys d'Alexandrie dans Eusèbb, vu, 5, 2,
(3) Saint Basile, Epttre lxx (au pape Damase).
(4) Saint Cyprien, Epitre lxii.
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de cette Eglise, les députations envoyées à saint Ignace et les sept lettres de celui-ci, la circulaire de Péglise de Smyrne sur le martyre de son évêque saint Polycarpe ou celle des églises de Gaule à leurs frères d'Asie sur les martyrs de 177, plus tard la correspondance de saint Denys de Corinthe, de saint Denys d'Alexandrie ou de saint Cyprien.
Ces diverses relations attestent les liens de mutuelle charité qui relient les chrétientés entre elles et assurent l'unité de l'Eglise.
Ainsi unis dans la même foi et resserrés par une commune charité, les chrétiens formaient dans l'Empire un véritable corps social, un organisme dont la puissance décuplait celle des individus (1). Dans le sein de chaque Eglise, les fidèles étaient animés d'un même esprit, participaient aux mêmes sacrements, avaient des réunions fréquentes, se visitaient et s'assistaient les uns les autres : le sentiment religieux devenait un principe efficace et nouveau de cohésion sociale. En même temps, une étroite solidarité reliait les églises entre elles pour en faire un vaste corps qui embrassait tout l'Empire. On peut voir par là quelle force pareille association devait donner à ses membres et quelle attraction elle ne manquait pas d'exercer sur les autres. La communauté elle-même, par son organisation et
(1) Liv. III, (11. IV, p. 3G2-3G8.
tliP.^RH
ses bienfaits, était un continuel et très puissant missionnaire.
Par là on peut s'expliquer aussi l'attitude des chrétiens à l'égard de l'Empire (1). Ce fut d'abord une attitude de séparation déliante et désintéressée ; l'Empire est la puissance mauvaise qui persécute les saints et dont on espère la revanche dans un avenir meilleur : c'est la politique de l'Apocalypse. Et voilà déjà une singulière conscience que ces communautés chrétiennes, encore si peu nombreuses, aient pu se considérer, en face du vaste empire romain, comme le centre de l'humanité et un facteur décisif de son histoire. L'Eglise ne cessa d'ailleurs jamais de professer à l'égard du pouvoir le plus sincère loyalisme ; bientôt même, on voit surgir l'idée d'une alliance. L'apologiste Méliton, par exemple, rappelle à Marc-Aurèle que le Christianisme est né en même temps que l'Empire, qu'il s'est développé dans son sein pour le plus grand avantage de celui-ci, que la prospérité de l'Eglise est le gage et le meilleur appoint de la prospérité nationale (2). « Nous retrouvons ici cet étonnant paradoxe qu'à ce peuple chrétien encore si chétif de son temps, à cause seulement de sa religion, c'est-à-dire d'un bien transcendant, Méliton ait reconnu le pouvoir de soutenir l'État, qu'il ait, en
(1) Liv. II, VII, p. 2l'J-22:.
<2) MiîUTON (lîins Eusi'DE, i\-, 20.
un mot, considéré l'Église et FÉtat comme deux grandeurs parallèles (1). » Origène plus tard montrait de même comment la vertu des chrétiens les mettait au-dessus de l'assemblée civile d'une ville quelconque et comment le moins digne de leurs chefs était plus apte à commander que n'importe quel magistrat (2).
Mais on ne saurait trop remarquer comment Tattitude sociale de l'Église découle, en somme, de sa doctrine religieuse et est soutenue par elle. C'est à cause de leur foi, de leur vertu et de leur charité, à cause, en un mot, de leur vie morale supérieure que les chrétiens se reconnaissent une place à part dans le monde et dans l'Empire ; c'est aussi pour cela que les païens se préoccupent de plus en plus de la société nouvelle, comme s'ils y pressentaient confusément une force qui les doit subjuger.
(1) Harnack, p. 224. Voir semblable jugement dans Paul Allard, Histoire des Persécutions (Paris, 18«5), I, p. 382-383.
(2) Origène, Contre Celse, III, 29-30.