‹ La Prophétie d'Habacuc: Introduction. Traduction. CommentaireChapitre 4 sur 7 · La peste marche devant lui et un feu ardent suit ses pas · texte numérisé non relu

La peste marche devant lui et un feu ardent suit ses pas

6. Il s'arrête, et la terre chancelle; il regarde, et les peuples tremblent; les montagnes éternelles volent en éclats et les collines antiques s’abaissent; mais ses sentiers à lui sont éternels.

7. Je vois les tentes de Cusch dans la détresse et les pavillons du pays de Madian dans l’épouvante.

8. Est-ce contre les fleuves que Jéhovah est irrité? Ta colère a-t-elle pour objet les fleuves ou t’indignes-tu contre la mer? Tu es monté sur tes chevaux et sur tes chars de victoire.

9. Tu découvres ton arc, tu rassasies tes flèches victorieuses. Selah. La terre se fend pour vomir des torrents.

10. Les monts te voient et tressaillent; un déluge d’eau se précipite ; l’abime fait entendre sa voix; il lève les mains en haut.

11. Le soleil et la lune restent dans leurs demeures à la clarté de tes rapides flèches, au brillant éclat de ta lance.

12. Tu parcours la terre avec colère; tu écrases les nations dans ton courroux.

13. Tu sors pour délivrer ton peuple, pour délivrer ton oint. Tu brises le faite de la maison de l’impie. Tu en mets le fondement à nu au niveau du sol. Selah.

14. Tu perces de tes flèches la tête des chefs qui se jetaient pour me mettre en pièces et qui se réjouissaient de dévorer le faible dans sa retraite.

15. Tu fais marcher tes chevaux dans la mer, à travers les grandes eaux courroucées.

16. J'ai entendu et je suis ému au dedans de moi. Mes lèvres frémissent, la carie pénètre dans mes os et je m’affaisse sur moi-même, moi qui dois rester en repos jusqu’à ce qu’on monte vers le peuple pour le détruire.

17. Car le figuier ne fleurira point; il n’y aura pas de fruit aux vignes; le rameau de l'olivier trompera ; les guérets ne donneront pas d'aliments; les brebis seront retranchées dans la bergerie et les bœufs de l’étable.

18. Cependant je m’égaie en Jéhovah; je mets ma joie en Dieu mon sauveur!

19. Jéhovah mon seigneur est ma force : il rend mes pieds comme ceux des biches et me fait gravir les lieux élevés.

Au maitre chantre sur Néguinoth.

Habacuc a excité de tout temps la curiosité de la critique. On formerait une vaste bibliothèque en rassemblant tous les écrits auxquels le livre de ce prophète, un des plus courts de la Bible, a donné lieu.

En général nous ne faisons pas grand cas, pour notre part, de tous les travaux d’exégèse biblique entrepris par les savants chrétiens, à quelque Église qu'ils appartiennent, antérieurement à la révolution opérée dans la critique au siècle dernier. Nous ne faisons exception qu’en faveur d’Abeilard, que son «Introduction à la Théologie chrétienne,» a permis d'appeler «le promoteur de la crilique sacrée,» du protestant Louis Cappel et du prêtre de l'Oratoire Richard Simon. À quoi bon remuer ce fatras scientifique dont la critique contemporaine a depuis longtemps exhumé les perles qui pouvaient s’y rencontrer? Nous avons, dans les recherches que cette élude a nécessilées, assez examiné ces vieux écrits couverts de la poussière séculaire des bibliothèques, pour apprécier à sa juste valeur cette puérile érudition et celte science indigeste. Quelques citations glanées dans une lecture ingrate trouveront place dans notre commentaire et juslifieront notre dédain pour le chaos scolastique. Enfin Ernesti et Semler parurent. A eux l'honneur d'avoir arraché la Bible du cadre fantastique où on l'avait placée jusqu’alors! Le premier proclama la grammaire comme fondement de la critique; le second réclama de plus les droits de l’histoire. Un nouveau jour éelaira la

science.

Cependant une méthode dont les uniques éléments seraient la philologie et l’histoire, ne nous paraît pas encore complète: elle le serait si la Bible était un livre pour l'interprétation duquel il serait superflu d'exiger autre chose que les ressources ordinaires de l'esprit, c’est-à-dire un jugement sain et un savoir solide. La Bible doit à sa composition même un caractère particulier qui l'élève au-dessus de tout produit ordinaire de l'intelligence humaine, et le sens d’un livre écrit sous l'impulsion d’une foi profondément sentie, ne peut être parfaitement pénétré que par la foi qui a fait baltre le cœur des écrivains sacrés. Pour embrasser du regard l’horizon des prophètes, il faut donc que l’exégète ait l’âme imprégnée de la foi des prophètes. C’est ce que comprit Capiton, qui bien avant Ernesti et Semler, et dans la préface même de son commentaire sur le prophète que nous étudions, écrivit ces graves paroles : «Celui qui se propose de commenter les prophètes doit posséder une connaissance exacte des historiens du temps et des langues anciennes, principalement de la langue hébraïque... ; il doit enfin avoir l'expérience de la foi chrétienne que les prophètes avaient par intuition.» Il est seulement fâcheux que Capiton n’ait pas su toujours user de son principe.

Ce que nous venons de dire explique les procédés dont nous allons faire usage en commentant Habacuc.

1. La prophétie d'Habacuc est intitulé N®®. On a rendu quelquefois ce mot par «charge». Théodoret, Calmet elc. veulent même qu'il indique une prédiction fâcheuse. Tel n’est pas le vrai sens de ce mot, qui annonce une prophétie importante, mais non pas né-

cessairement quelque calamité. Il est en effet appliqué, au chap. XII de Zacharie, à une prédiction en faveur de Jérusalem. La racine de KO est NÜ2, «enlever, porter ; » on trouve aussi en latin une expression analogue appliquée à de paroles importantes.

Habacuc entre brusquement en matière : il a sous les yeux le spectacle d’un peuple qui a renié son Dieu, et foulé aux pieds la loi qu’il avait reçue de lui. C’est le règne de l'injustice et de la violence : de là ses plaintes au sujet d’une société dont la corruption est pour les justes un sujet de scandale.

2. Job fait entendre une plainte à peu près semblable à celle d'Habacuc. « Voici, je crie à cause de la vio- «lence qui m'est faite, et je ne suis point exaucé; je «crie, et il n’y a point de jugement» (XIX, 7).

4. À ce verset se terminent les lamentations que le prophète adresse à Dieu. Aucun trait particulier de cette plainte ne s'applique à une invasion ennemie. Malgré cela, bon nombre d’interprètes anciens et modernes virent dans ces versets une peinture des maux causés par l’invasion chaldéenne. Cette opinion avait passé des Juifs à quelques pères de l'Eglise, et ensuite aux rabbins du moyen âge. Parmi les modernes, Eichhorn, Bertholdt, Rosenmüller, Justi etc. l’ont défendue. On voit que s’il en était ainsi, la punition serait seule mentionnée, et la faute passée sous silence.

Jérôme et Grégoire de Naziance ont voulu aussi excuser Habacuc du ton qu’il prend dans son adresse à Dieu, mais ces apostrophes brusques et véhémentes sont fréquentes chez les écrivains sacrés. On peut comparer le passage en question à de nombreux fragments des saints livres, par exemple à Job IT, 8 etc.; aux

Psaumes XII et XLIIT; à Jérémie XX, 14 etc., à Jonas IV, Sn etc,

5. Le Seigneur répond à la plainte du prophète; il va employer le Ghaldéen comme instrument de sa justice sur Juda. Mais l'étranger, emporté par son orgueil et sa cupidité, se rendra coupable à son tour.

Les Septante ont traduit ce verset de la manière sui vante : «Voyez, moqueurs, et considérez; voyez les merveilles et soyez exterminés, parce que...» Saint Paul, qui allégorise ce passage pour annoncer aux Juifs la persécution qui les menace (Actes XIII, 40), traduit d'une manière presque analogue.

6. Quels étaient les Chaldéens? L’historien Bérose donne à la troisième des cinq dynasties entre lesquelles se partage l’histoire de l’Assyrie, le nom de Chaldéenne. C'est à cette époque reculée que le nom des Chaldéens devenu depuis si célèbre est pour la première fois introduit dans les annales du monde antique. Dans la Bible, ce nom prend la forme plurielle B°7@2. Il est aujourd hui reconnu que la forme hébraïque, pas plus que la forme babylonienne, ne diffère au fond de Carduchi, Gordyæi, Gordyeni elc., dénominations helléniques des tribus du Kurdistan. Le pays des 2703, dont il est parlé dans la vie d'Abraham, est cette région accidentée qui forme la transition entre les plaines des Sémites et des Couschites de l'Euphrate et les hauts plateaux des Aryens. Les Chaldéens étaient donc des Kurdes. La masse de cette race est sémilique, bien que la portion représentée par les familles patriciennes apparlienne aux peuples Aryens.

Mais comment les Kurdes ou Chaldéens se rendirentils maîtres de la Babylonie? Comment après que la

dynaste installée par eux sur le trône de Babylone fut renversée, leur nom servit-il à désigner la partie lettrée de la population, la caste sacerdotale? Ces questions sont autant d’énigmes. Pour les Juifs, les habitants de la Babylonie furent toujours des Chaldéens. Les passages de la Bible qui peuvent servir de preuves de cette assertion sont nombreux (Jérémie, Esras, 2 Rois, 2 Ghron. passim). Un instant ce nom semble oublié des auteurs hébreux, mais quand Babylone n’est plus absorbée dans l'empire de Ninive, le nom des Chaldéens reparaît dans l’Écriture. Cependant Ésaie, dans ses menaces contre Tyr (XXIIL, 13), semble désigner ce peuple comme nouveau. Est-ce une raison pour supposer comme plusieurs commentaleurs, une nouvelle irruption des populations du Kurdistan en Babylonie ? On trouverait quelque trace de celte invasion dans l’histoire, qui a mentionné l'invasion des Scythes, poussant à celte époque, leurs déprédations jusqu'aux -confins de l'Égypte. Pour Ésaïe, ce n'est point le peuple, mais l'État qui est nouveau. En effet, Babylone, en secouant le joug de sa rivale à jamais effacée de l'histoire, vient de ressusciter parmi les nations. Le passage d'Ésaïe est loin de se refuser à celte hypothèse. Gesenius le paraphrase ainsi : « Voyez les Chaldéens qui naguère encore habitaient le désert; l'Assyrien leur a donné des demeures fixes; il en a fait un peuple, et ce peuple jusqu'alors si peu important qu'à peine il mérilait d'être nommé, va devenir un instrument de ruine et de destruction pour l'antique et célèbre ville de Tyr.» Ce passage nous peint l’accroissement d’un peuple naguère vassal.

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