On fait remarquer que les traits de la description
des Chaldéens dans Habacuc conviennent mieux à une horde indisciplinée qu'aux armées d’un état civilisé. Cette prétendue difficulté disparaît dès que l’on suppose que les rois de Babylone, dans leur révolte contre lAssyrie et dans leurs guerres contre les peuples limitrophes de leurs États, ont cherché des soldats dans les tribus guerrières du Kurdistan. Cette supposition acquiert tous les dehors de la réalité pour ceux qui comparent le chiffre des puissantes armées du grand roi de la Chaldée avec celui de la population de la Babylonie sous ses derniers princes. Jamais Nebucadanesar n’eût tiré de ses seuls États héréditaires un nombre de guerriers aussi considérable que la quantité de soldats dont il disposa pour la conquête de l'Asie occidentale. Pourquoi ne pas admettre que les recrues chaldéennes employées à titre de mercenaires, se soient distinguées par leur nombre et par leur valeur farouche entre tous les soldats de Nebucadanesar, et qu'ils aient dès le temps de Nabopalassar, avant son successeur , qui devait leur donner un plus vaste champ d’action, frappé plus vivement l'esprit des peuples humiliés sous la domination de l'État qui payait leurs services, et auquel leurs ancêtres avaient autrefois attaché leur nom?
Mais qu'avons-nous besoin de recourir à cette hypothèse? Babylone, métropole d’une société qui, comme empire des Pharaons, appartenait à la famille Couschite, tomba pendant une période assez longue aux mains des Chaldéens et, au moins pour les Hébreux, garda pendant toute son existence le nom de ses anciens maîtres. Sans recourir à une irruption nouvelle de peuples , on peut donc comprendre, au moment où
Nebucadanesar se prépare à l’invasion de Juda, le cri
8. Les chevaux chaldéens étaient renommés pour leur vitesse. Oppien en fait l'éloge. Jérémie en parle dans les mêmes termes qu'Habacuc : il les montre « plus légers que les aigles » (IV, 13) à ses concitoyens contre lesquels 1l prophétise.
Les Septante ont lu 27} avec d’autres voyelles que celles qui ont été adoptées, et ont traduit «loups de l'Arabie» et non «loups du soir;» d’autres mettent «loups du désert.» Guévare veut que ces animaux soient des hyènes. La même comparaison est dans Sophonie, qui nomme «loups du soir» des juges iniques et corrompus (II, 3).
Nous sommes assez porté à voir dans ce tableau des gens montés sur des chars de guerre plutôt que des cavaliers. À nous en rapporter aux bas-reliefs exhumés des villes assyriennes, la cavalerie ne figure pas plus dans les armées régulières des rois de Ninive et de Babylone que dans celles des monarques égyptiens. Les seuls cavaliers que nous montrent les hypogées pharaoniques sont les Aryens de l’Asie centrale, «la plaie de Schéto,» pour parler comme les inscriptions hiéroglyphiques. On reconnait les Scythes. Les guerriers de Sargon ne se servent pareillement du cheval que comme animal d’attelage. Tout nous donne à penser que la coutume babylonienne n’a différé sur ce point des usages de Ninive que par l'introduction admise par nous tout à l'heure des çavaliers du Kurdistan dans les armées babyloniennes. La race aryenne, audax Japeti genus, figurait parmi les éléments de la nationalité kurde.
Mentionnons jei un des chefs-d’œuvre de l’interprétation allégorique. Le bon abbé Rupert, un des plus anciens commentateurs d'Habacue, voit dans les animaux dont le prophète prononce le nom, autant de symboles historiques. Les léopards sont les Grecs; les loups, les Médo-Perses, et les aigles, les Romains. Le prophèle indiquerait donc par cette comparaison la supériorité de Nebucadanesar sur les empires futurs. Ainsi l'esprit, aussi bien que la lettre, peut tuer quelquefois dans l’exégèse.
9. NA. Ce mot, un de ceux qui ne se rencontrent que dans cette prophétie, a été rapporté à plusieurs racines. Aben-Esra le prend dans le sens de 733; Kimel, Hitzig, Ewald etc. l'ont rendu par désir, d’après la racine N23; et la phrase voudrait dire: « le désir qui se peint sur les visages...» Aboul-Walid à traduit: «la direction de leurs visages. »
Mais la signification de "14°12 partage surtout les exégèles. Les rabbins, Theiner etc. rendent par «vers l'Orient. ; Sous le prétexte que ces divers sens ne pourraient s’accorder avec la marche de l'invasion chaldéenne, beaucoup de critiques, Rosenmüller entre autres, ont cru à une comparaison des envahisseurs avec le «vent d'Orient.» On sousentendait alors T9. La Vulgate paraphrase même et dit: «un vent brûlant.» Celle image est commune aux prophètes. Elle se trouve dans les prédictions de Jérémie que nous citions. «Un vent brûlant, dit le prophète, vient des collines du désert dans la direction de la fille de mon peuple» (IV, 11). La vigne dont parle Ézéchiel (XVII) et qui est un emblème du dernier roi de Juda, doit être de même desséchée par «le vent d'Orient. » De
plus il est certainement question en ce dernier passage du roi de Babylone formellement désigné dans le cours de l’oracle. Nous persistons cependant à nous en tenir au sens rigoureux du texte. Qui sait si le prophète, au lieu de songer à l’arrivée des Ghaldéens, ne les voyait pas opérer, chargés de dépouilles, leur retour vers leur pays? Dès lors leur direction est évidemment vers l'Orient. Plusieurs traducteurs ont éludé la difficulté en changeant le sens de #27 qu'ils traduisent «en avant.» d
On n'a pas autant disputé sur la valeur des mots qui suivent. Bérose et la Bible nous ont appris comment les rois de Ninive et de Babylone savaient entasser les captifs «comme du sable.» C'était l’usage de transporter, surlout après plusieurs révoltes, les nations vaincues dans des pays où, étrangers aux usages et aux localités, les prisonniers ne pouvaient plus combiner d'insurrection. Les inscriptions cunéiformes font sans cesse allusion à ces scènes que les bas-reliefs qu’elles expliquent nous placent sous les yeux. Ce droit du temps renouvelé au moyen âge par quelques princes germains et de nos jours par les autocrates russes, est un progrès sur la coutume primitive décrétant le massacre en masse des vaincus. Ainsi devaient encore procéder les Mongols dans ces contrées si souvent exposées aux calamités de la guerre.
10. Les monuments assyriens qui nous retracent les lugubres défilés des captifs nons mettent au courant de l’art militaire de l’époque. Nous y voyons les assiégeants «assembler la poussière, » tantôt en comblant les fossés des cités qu’ils investissent, tantôt en élevant autour d'elles des remparts du sommet desquels ils
éloignent les défenseurs de la place prêts à repousser l'assaut.
14. On a beaucoup varié dans l'interprétation de ce verset. Les uns ont mis pour 111 F}27, «son audace s’accroit;» d’autres ont traduit en supposant 2 sousentendu. «Il s’élance comme l'ouragan ;» c’est le sens que nous adoplons. Les exemples du 2 préfixe sousentendu ne sont pas rares dans l’Ancien Testament (Psaumes XXII, 14).
Le mot DU a été traduit dans la Vulgate non par «il pèche ,» mais par «il tombe.» Plusieurs commentateurs se sont conformés à celte interprétation, et Calvin saisit celle occasion pour nous faire observer que «l'Écriture nous chante incessamment cetle leçon que Dieu réprimera les fières mines et sourcils.» La leçon peut être dans la prophétie, mais elle ne se trouve que plus bas. Entrevue dès ce moment, la chute du Ghaldéen rendrait inexplicable la question du prophète, désireux de savoir si l'avenir ne doit pas apporter un terme à une prospérité insolente.
12. Habacuc reprend la parole; il ne trouve pas la réponse de Jéhovah satisfaisante. On dirait qu'il multiplie en ce verset les expressions de sa confiance en Dieu pour entretenir cette confiance, que les paroles des versets suivants nous montrent au moins ébranlée.
Raschi et Kimchi, comme Bleek de nos jours, pensent que les mots M2) N® ont été dénaturés, et que dans le texte original il devait y avoir MY2A N?, Le sens serait tout autre, car au lieu de cette assurance: «nous ne périrons pas,» si belle dans la bouche du juste angoissé, nous n'aurions plus qu’un nouvel accent de supplication vers Dieu que le prophète in-
voquerait au nom de son éternelle existence. On a enfin voulu lire ?N au lieu de N° et traduire: «(fais) que nous ne mourrions pas!» mais après ?N la grammaire exige le futur apocopé.
13. Habacuc explique le trouble où le met cette décision de la justice divine qui livre Juda au Chaldéen. Juda mérite le châtiment qui l'a atteint; mais le Chaldéen n'est-il pas plus coupable encore que Juda? Dieu ne saurait-il porter remède à un mal que par un mal plus grand! Calvin a parfaitement distingué celte plainte d'Habacuc de celle qui figure au commencement du chapitre. D’abord le prophète était seulement enflammé du zèle de la gloire de Dieu; ici il commence à prendre une affection humaine. Tout ce débat est d’ailleurs une contestation d'Habacuc avec lui-même plutôt qu’une objurgation directe à Dieu. Le prophète ne dit pas que le hasard est l'unique régulateur des destinées humaines; 1l déclare l’étonnement où le plonge la confusion du juste et de l’injuste dans les événements d’ici-bas. Encore parle-t-il plutôt pour répondre à lobjection qu'il prévoit que parce qu'il a besoin pour sa propre instruction d’une réfutation. Il est aisé de voir qu'entre l'esprit de révole qui porte au sarcasme et l'esprit de résignation qui conduit à la prière, Habacuc n'hésite pas. La foi lui a révélé que derrière l’apparente dérision des choses humaines il y a un mystère, la sagesse et la bonté de Dieu, et que le devoir de l’homme est parfois d’adorer sans comprendre.
14. Ici commence une magnifique comparaison, dont Habacue semble avoir trouvé le germe dans Amos (IV, 2), mais qu'il s’est appropriée en la développant
de manière à en faire une véritable création. Cornélius a Lapide trouve cette similitude admirable, surtout à cause des nombreuses analogies qui rapprochent selon lui la nature de l’homme de celle du poisson. Le patient commentateur en compte vingt-deux. Nous mentionnons la quatorzième à titre de spécimen: elle est fondée sur le rapport que présentent avec les dents aiguës des poissons les quatre dents canines de la mâchoire humaine.
15. On reconnaît facilement qu’il est question dans ce verset de deux espèces de filets; mais les commentateurs se sont contredits en essayant de déterminer au juste de quel genre de piéges il est parlé. Dans le Talmud ÈS est un vivier.
16. La signification de D}, inusité au kal, devient au pihel: «brûler de l’encens en présence des idoles.» L'intention du prophète est de nous faire entendre que le Ghaldéen attribuait sa prospérité à son habileté. Plusieurs commentateurs ont conçu au sujet de ce passage quelques idées bizarres. Sanctius, trompé peut-être par la paraphrase chaldaïque, pense que Nebucadanesar adorait ses propres armes figurés dans la prophétie par les instruments de pêche, et Guévare a pensé que l'hommage rendu au filet devait s’adresser au poisson qu'il renferme, Ces poissons deviennent alors l’image des divinités chaldéennes, probablement des quatre Oannès, divinités demi-homme, demipoisson dont parle Bérose.
17. On devrait se contenter de voir l’image allégorique du peuple chaldéen dans le pêcheur de la comparaison; on peut néanmoins y voir encore quelque figure du roi Nebucadanesar. Ce roi lui-même pour
Théophylacte, Rupert, Capiton etc., c’est Satan. Tous ont Jugé que la pêche fictive d'Habacuc est un emblème de la séduction, arme du génie du mal.
Mais puisque nous sommes conduit à parler du puissant roi de Babylone qui fit de cette ville, selon Jérémie, «le marteau de l’univers » (L, 23), nous voulons, en esquissant cette grande figure historique, la montrer sous un jour dont l’éclaire une histoire qui n’a pu être rédigée qu'hier. La Bible nous a habitués à considérer Nebucadanesar comme ün persécuteur brutal et un despote impie. Celui qui ne se soumet pas aux préjugés des leçons de son enfance reconnaît un tout autre caractère au grand homme, dès qu'il consulte avec impartialité les témoignages authentiques de l'antiquité.
Nebucadanesar, dont le nom se lit Nebukudrussur sur les briques éparses de Babylone, et signifie selon M. Oppert: «Nébo, protége l'espoir de ma race,» est un homme de guerre consommé et un politique exercé. On le voit pendant son règne anéantir tout ce qui porte ombrage à sa puissance et lutter sans cesse contre les ennemis naturels de l'empire de Babylone. Les opérations de Nebucadanesar contre l'Égypte amenèrent la campagne contre les incorrigibles petits rois de Juda, toujours portés à s’allier à l'Égypte, « ce roseau cassé perçant la main de celui qui s’y appuie » (Ésaie XXX VI, 6). Les Ammonites et les Moabites subissent le sort de Juda. L'Arabie, dont on voit sur les bas-reliefs assyriens les nomades guerriers venir à l'improviste sur des dromadaires piller les campagnes chaldéennes , l'Arabie fut en grande partie soumise. Tyÿr paya chèrement son alliance avec l'Égypte après une opiniâtre résistance de
treize années. L'étoile de Nébo n'abandonna pas davantage son protégé dans d’autres expéditions contre la Médie et la Perse.
Tant de guerres toujours heureuses laissèrent au «pêcheur de peuples» des loisirs pour embellir sa capitale. [Il construisit, pour plaire à une jeune épouse, ces terrasses que les anciens appelèrent des jardins suspendus; il restaura le temple de Bel; 1l enferma l'Euphrate dans des quais et entoura tous ses ouvrages d'une enceinte qui était l'ouvrage le plus merveilleux de Babylone. Vingt peuples asservis travaillaient à ces constructions. Que l’orgueil d’un homme ait été exalté par tant de splendeurs, le fait n’a par lui-même rien de surprenant. Le souverain de Babylone n’avait-il pas quelque droit de s’écrier: «voilà cette vaste Babylone que jai bâtie pour être ma résidence royale par ma puissance et à la gloire de ma splendeur » (Daniel IV, 27)? Mais, sur la foi des traditions juives, considéreronsnous comme un impie le roi qui dans les inscriptions commémoralives de son règne laisse de côlé tous ses ütres de gloire pour ne nous entretenir que de sa piété? Voici le commencement de l'inscription gravée sur le cylindre rapporté en 4854 par M. Rawlinson des débris du Birs-Nimroud, l’ancien temple de Bel à Babylone:
«Nebukudrussur, roi de Babylone, le grand roi, étroitement uni au cœur de Mardouk (divinité suprême de la religion babylonienne), le chef des prêtres, l’adorateur de Nébo (fils du Dieu suprême), le glorieux dominateur que son âme a porté à proclamer la gloire de Dieu suprême , le prêtre irréprochable etc. » L'inscription se termine par une prière.
Les légendes chaldéennes décernèrent à peu près au
grand homme les honneurs de l’apothéose, auxquels ses ennemis l’accusèrent d’avoir aspiré de son vivant. Une tradition babylonienne rapportée par Abydène fait de Nebucadanesar un personnage supérieur au commun des hommes et ravi aux cieux vers la fin de sa carrière sur la terre.
L’antiquité hellénique n’ignora pas complétement l'existence de ce grand prince. Alcée loue dans ses vers son frère Antiménidas qui, exilé de Mytilène, était allé servir dans les armées du monarque chaldéen et avait eu, paraît-il, l'honneur de sauver dans une bataille la vie à son royal maitre. |
Une observation des plus récents explorateurs de la Babylonie nous révèle toute la splendeur du règne de Nebucadanesar. «J’ai examiné sur place, dit M. Rawlinson, les briques de peut-être cent localités différentes de la Babylonie, et sur toutes je n’ai trouvé que le nom de Nebukudrussur, fils de Nebopalassur, roi de Babylone. »
4. Habacuc attend la réponse de l'Éternel à la nouvelle question qu’il lui a adressée. Comme une sentinelle à son poste, il observe ce que Dieu lui montre. Les prophètes aiment à prendre cette situation: Ézéchiel se donne le même rôle qu'Habacuc.
VX a été rendu par «rocher» dans la version des Septante. Théodoret traduit « dans le cercle; » cette interprétation est aussi celle de l’auteur de la Vulgate. Ont-ils lus PIS. Raschi prétend même d'après le Talmud que le prophète aurait tracé autour de lui un cercle, en déclarant à Dieu qu’il n’en sorirait point avant
d’avoir obtenu une réponse. Nous doutons qu'un prophète, quelle que fût la liberté de son langage, ait traité Jéhovah avec ces procédés qu’un ambassadeur romain pouvait se permettre à l'égard d’un souverain méprisé.
Nous avons déjà fait remarquer que l’âme du prophète est le théâtre de son entretien avec Dieu. Son inspiration est ce que Dieu dit en lui: *2 ce mot le prouve.