‹ La prophetie de DanielChapitre 4 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

État du monde à l'apparition du Christ. — Grandeurs de la Vierge Mère. — Marie, fille, épouse, mère de Dieu. — De l'immaculée conception. — Naissance de Jésus. — Arrivée des Mages. — Enfance de Jésus. — Ce que c'est que l'Evangile. — Le miracle n'est point la pierre angulaire de l'Eglise. — De l'incrédulité des apôtres et des miracles de Jésus. — Les trois périodes des enseignements de Jésus. — Jean. — Des nombres quarante, sept et douze. — Les apôtres. — Raisons de l'Incarnation du Verbe et de l'incrédulité de l'homme.

Les semaines prédites par Daniel approchaient

de leur terme et déjà le signe indiqué par Jacob

frappait tous les yeux. Le sceptre était sorti des

mains de Juda. Sur le trône de David, Hérode,

étranger au sang royal, et même au sang d'Israël, régnait en tyran par la grâce des Romains. Il embellissait le Temple et déshonorait le sacerdoce par politique. Il avait mis à l'encan le souverain pontificat. Tour à tour changé, institué, destitué par le prince ou le gouverneur romain, le grand-prêtre n'était plus que la créature éphémère et le jouet do ces pouvoirs intrus. La religion déclinait au milieu de la pompe des cérémonies. Les sectes se multipliaient , remplissaient d'aigres contestations la ville, les écoles et jusqu'à l'intérieur du Temple. Dans le cœur des justes et des sages, le pressentiment d'une catastrophe se mêlait à l'attente.

Au moment où le Messie va naître, la civilisation païenne est arrivée à son apogée. La littérature et la philosophie ont atteint leur maximum de développement. Cette antiquité qui a produit de si beaux génies, avait également démontré son impuissance radicale de jamais pouvoir faire descendre dans les mœurs ce qu'elle possédait de raison. Le génie humain avait donné toute sa sève ; ses forces naturelles ne pouvaient plus rien "produire, son époquo de décadence était commencée.

La corruption et le mal n'avaient plus de progrès à faire. Le monde antique assistait au spectacle de la dissolution des anciennes formes sous lesquelles le culte public s'était manifesté. La conscience universelle avait compris que le sang des taureaux et des génisses, versé dans l'enceinte d'un temple,

ne valait pas l'hommage de la plus simple adoration. Une révolution lente, mais sensible, s'opérait clans l'âme humaine; la religion extérieure et symbolique s'écroulait sous le poids des aspirations intimes de l'humanité; partout les âmes droites se retournaient, comme le centurion Corneille, vers cette religion de la crainte de Dieu qui préparait le christianisme.

Le despotisme et l'esclavage asservissaient le genre humain; l'injustice, la vénalité, la violence, le meurtre, l'adultère, le libertinage, la cupidité, l'égoïsme, en un mot tous les vices et toutes les passions régnaient au point d'avoir des autels partout. L'humanité présente le tableau de la débauche de la raison , de l'esprit et du cœur la plus effroyable, la plus insensée, la plus monstrueuse. Le genre humain tout entier n'a plus qu'à périr sous la plus honteuse dissolution, et ne peut plus se régénérer que par l'intervention la plus immédiate, la plus directe, la plus ostensible de Dieu luimême.

César est alors le maître du monde; tout cède à sa fortune ; Alexandrie lui ouvre ses portes ; l'Egypte devient une province romaine; Cléopâtre, qui désespère de la reconquérir, se tue après Antoine; l'Iduméen Hérode est contraint de se donner au vainqueur, et se maintient par ce moyen dans la possession du royaume de Judée ; les Cantabres et les Asturiens révoltés sont domptés ; l'Ethiopie

demande la paix à César; les Parthcs épouvantés lui renvoient les étendards pris sur Crassus, avec tous les prisonniers romains ; les Indes recherchent son alliance; ses armes se font sentir aux Rhètes ou Grisons, que leurs montagnes ne peuvent défendre; la Pannonie le reconnaît; la Germanie le redoute ; le Weser reçoit ses lois; César demeure, sous le nom d'Auguste et sous le titre d'empereur, seul maître de tout l'empire. Victorieux par terre et par mer, il ferme le temple de Janus.

La paix régnait en Judée comme partout. Auguste avait dompté dans Rome toutes les séditions, etdans le monde toutes les révoltes. Les turbulences doctrinales de Jérusalem, dominées par l'attente, ne troublaient en rien cet état général de tranquillité. ' un moment rare dans l'histoire. En sept siècles, depuis Numa jusqu'à Auguste, le temple de Janus, ouvert pendant la guerre, n'avait été fermé que deux fois : la première, pour quelques années, dit-on ; la seconde, pour quelques mois. Par ses victoires en Germanie, Tibère procure le silence des armes, au milieu duquel Dieu veut jeter à voix liasse la parole de la vraie, de l'éternelle paix. Les faits de guerre, seuls événements retentissants de L'antiquité, se taisent partout, parce qu'il a été dit (pic la terre serait en paix ù la naissance du Messie. Cest l'heure choisie pour l'apparition de Celui qui a créé le monde. Le monde l'attend, cherche en

lui Dieu , c'est l'homme qui se montrera ; mais l'homme ne se montrera que pour nous livrer Dieu.

Voici ce qu'écrivait il y a dix-huit siècles, sur l'origine de Jésus, un pauvre batelier du lac de Tibériade : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu. Toutes choses ont été faites par Lui, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui. En Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas comprise. Le Verbe est cette vraie lumière qui éclaire tout homme venant dans ce monde. Il était dans le monde, et le monde... ne l'a point connu. Il est venu dans son propre héritage, et les siens ne l'ont pas reçu. Mais il a donné à tous ceux qui l'ont reçu le pouvoir d'être faits enfants de Dieu. Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, plein de grâce et de vérité. » Cette page divine a des profondeurs telles que le génie humain ne pourra jamais atteindre. Moïse, Isaïe, Daniel, en un mot, aucune des grandes figures de l'antiquité judaïque, n'ont jamais rien écrit de pareil.

Isaïe avait annoncé que le Messie devait naître d'une vierge; voici sur cette vierge quelques notions que nous donnent les saintes Écritures et le raisonnement. Dans la primitive Eglise, on parlait peu de la Mère de Dieu, parce que les merveilles opérées, par le Très-Haut, dans cette créature unique, contiennent des mystères sublimes auxquels les

fidèles se seraient trop arrêtés pour les approfondir et les admirer, tandis qu'il était nécessaire d'établir d'abord la Loi de grâce par la publication de l'Évangile. C'est pour cela que Jésus dit à ses disciples avant de mourir : « J'aurais encore à vous dire bien des choses, mais vous n'êtes pas à présent disposés à les recevoir.» En leur parlant ainsi, il s'adressait au monde entier, qui, avant rétablissement de la Loi et de la Foi dans le Fils, était encore moins disposé à connaître les merveilles concernant sa Mère. Aujourd'hui , la nécessité de mieux connaître Marie est devenue tellement grande, à cause du matérialisme et du positivisme qui nous inondent et nous débordent, que Dieu, sans la permission de qui rien ne peut arriver, nous fait penser à sa Mère, parler de sa Mère, prier sa Mère par mille moyens contre lesquels la libre-pensée ne peut rien.

En parlant de Marie, l'Écriture dit : « Le Seigneur m'a possédée au commencement de sesvoies, dès le principe, avant d'avoir fait aucune chose. J'ai été ordonnée dès l'éternité et dès les choses anciennes, avant que la terre fût. » En effet, lorsque le Seigneur résolut de tracer les nues et d'établir les chemins par lesquels il allait communiquer sa divinité au dehors, c'est-à-dire s'incarner, et commencer toutes choses, c'est-à-dire créer l'univers ; aussitôt qu'il eut décrété la création de l'humanité du Verbe qui devait être a la voie, la vérité et la

rie, » il décréta la création de la Vierge-Mère avec tous les privilèges exceptionnels que devait nécessairement posséder la créature exceptionnelle choisie pour être la Mère du Fils de Dieu.

Pour comprendre les faits de cet ordre de choses, il ne faut jamais oublier que l'éternité est instantanée, et qu'il n'y a de succession dans l'ordre des choses créées que par rapport à nous, et non par rapport à Dieu. Dès l'éternité, Dieu possédait son Fils, quant à sa divinité, puisque le Père et le Fils ne forment qu'une substance, et quant à son humanité, puisqu'il le possédait par la connaissance qu'il en avait, et par la plénitude de grâce et de gloire qu'il lui destinait. Or, ce décret et cette possession de l'humanité du Verbe devant s'exécuter par le moyen de la Mère qui devait engendrer le Fils de Dieu, il fallait, par une conséquence nécessaire, que Dieu possédât pareillement celle qu'il destinait à donner la forme humaine à ce Fils. Comme résultat de cette possession, Dieu voulut efficacement, c'est-à-dire d'une manière absolue, qu'aucun être créé n'eût, pas môme la durée d'une seconde, sous le rapport spirituel, le moindre droit sur Marie, au préjudice du Seigneur, qui devait prendre possession de cet héritage à l'exclusion de tous autres. Voilà pourquoi Marie fut immaculée dans sa conception, c'est-à-dire exempte du péché originel. Dieu devait agir de la sorte à l'égard de Celle qui allait lui donner la forme humaine de

sa propre substance, qui seule allait l'appeler son Fils, et recevoir de Lui seul le nom de mère.

Comme cette conception de la Mère du Christ primait en grandeur le reste de la création, Dieu la prima de même en priorité, dans son divin Entendement. C'est aussi ce que signifient ces paroles : « J'ai été ordonnée dès l'éternité et dès les choses anciennes, » paroles par lesquelles l'Esprit-Saint veut nous faire entendre que Marie a été conçue, dans l'esprit de Dieu, avant que le futur créé fût conçu, alors qu'il n'existait encore que l'Ancien, l'éternel Incréé, c'est-à-dire la Trinité divine. La jonction de ces deux points extrêmes, le créé et l' Incréé, dans l'union hypostatique du Verbe, se fi* donc par l'entremise de Marie, qui fut ainsi ordonnée par Dieu, après la génération de Jésus-Christ, avant toutes les autres créatures.

C'est, en effet, ce que veulent dire ces autres paroles de l'Écriture : « Avant que la terre fût, les abîmes n'étaient point encore, et j'étais déjà connue... J'étais engendrée, etc.» Avant que la création de la terre ne fût décrétée, avant que les abîmes insondables des manifestations extérieures de la divinité se formassent dans l'entendement du Créateur, Marie n'était pas seulement conçue, elle était aussi engendrée ou née, ajoute l'Ecriture; caria conception est un terme qui désigne le moment où elle apparut dans l'entendement de la Sainte-Trinité, délibérant, en quelque sorte, sur les convc-

nanccs de l'Incarnation, tandis que la naissance se rapporte à la volonté cpui décida ce merveilleux mystère d'amour pour l'humanité, ce prodigieux chef-d'œuvre du Très-Haut.

Dans le langage scripturaire, les idées ou images de ces manifestations extérieures de la Divinité sont appelées abîmes, non-seulement parce qu'elles sont des mystères de sagesse et de bonté d'une telle profondeur que l'intelligence humaine est incapable de sonder, mais encore à cause de la distance infinie qui sépare Dieu de la créature. Ces abimes n'existèrent que du moment où les créatures furent formées dans l'entendement divin, comme un architecte forme d'abord dans son esprit l'édifice qu'il veut ensuite construire. Ce fut donc, nonseulement avant la création du ciel et de la terre, mais encore avant leur conception dans l'Entendement incréé, que la bienheureuse Marie fut conçue dans l'immensité glorieuse de l'Éternel, et que son nom fut écrit dans le sein de Dieu pour y demeurer à tout jamais.

Après cette conception, le Très-Haut devait répandre sur Marie tous les dons et toutes les grâces à un degré si éminent que toutes les créatures réunies ne sauraient l'atteindre. L'humilité de Marie fut la cause de son élévation et de sa grandeur, grandeur telle que son Fils seul fut plus grand qu'elle. L'acte étant en rapport avec l'être qui le produit, Marie, qui l'emportait en excellence et en

dignité sur toutes les créatures, tant angéliques qu'humaines, agissait donc avec une perfection proportionnée à sa prééminence. Cotte prééminence peut se mesurer par le lien étroit et les relations intimes de Mère et de Fils qui n'existèrent qu'entre Mario et le Verbe incarné. Marie étant la Mère de Dieu, quoi qu'elle n'ait engendré que le corps qu'il plût au Verbe de revêtir, comme une mère est mère de son fils, quoi qu'elle n'ait point engendré l'âme de l'être conçu dans son sein, il est naturel que Dieu ait enrichi sa mère de tous les trésors inépuisables qu'il possède ; il n'est pas moins naturel que le Très- Haut l'ait embellie do toutes les parures spirituelles qui devaient la rendre si belle à ses yeux quelle seule fût jugée digne de recevoir le titre et ta dignité d'épouse du Saint-Esprit.

Parmi ces dons, les premiers à signaler sont : une science infuse, universelle, et une sorte de toute-puissance sur tous les êtres créés. Cette science et cette puissance appartiennent à la Mère de Dieu pour deux raisons. La première, parce que l'auguste Vierge étant exempte de la loi commune du péché originel et de ses effets, ne devait pas être comprise dans la masse universelle des enfants d'Adam, contre lesquels, pour les châtier de leur désobéissance, le Très-Haut arma les créatures. La rébellion de l'homme, contre Dieu amena la rébellion des créatures eontre l'homme. Marie, étant exempte do tout péché, ne devait pas être inférieure

à la nature angélique, sur laquelle la peine du péché ne s'étend point, et qui n'éprouve pas les effets nuisibles des éléments et des autres créatures. Bien que Marie fut une simple femme, l'avantage qu'elle eut de s'élever au-dessus de toutes les créatures terrestres et spirituelles, et de se rendre, par ses mérites, digne Reine de tout ce qui est créé, lui valut évidemment des prérogatives et des privilèges qu'elle seule possédait.

Une autre raison de sa science et de sa puissance, c'est que Jésus devait obéir à sa Mère; or, puisqu'il était le Créateur de tout ce qui existe, il était juste que toutes les créatures obéissent à Celle à qui le Créateur même daignait obéir. Marie n'usait cependant pas de l'empire qu'elle avait sur les éléments et sur les autres créatures, par humilité et, pour être semblable à son Fils, c'est-à-dire souffrir comme lui de toutes les misères humaines inhérentes à la pauvreté. Ensuite, cette humilité de Marie était une leçon condamnant notre sensualité qui nous fait rechercher nos aises, la satisfaction des sens, et fuir tous ces ministres de la justice divine que nous appelons l'intempérie des saisons, le chaud, le froid, la faim, la soif, la pauvreté, les maladies, en un mot, tout ce qui nous gêne ou nous fait souffrir.

Nos conceptions sont trop faibles et trop limitées pour comprendre le caractère des dons et l'étendue des grâces que le Très-Haut réunissait dans la

Mère de son Fils; néanmoins, nous savons que dans l'ordre de la science, Marie eut sur l'œuvre de la création des connaissances qui surpassent toutes celles des intelligences réunies des anges et des hommes. En outre, elle connut les trésors ineffables des grâces que Dieu destinait aux mortels, et la forte inclination qu'il avait à communiquer à tous sa félicité éternelle. ,

C'est à cause de la science sublime et des grandeurs merveilleuses delà Mère de Dieu que St Jean la représente dans son Apocalypse comme « une femme revêtue du soleil, ayant la lune sous ses pieds, et sur sa tête une couronne de douze étoiles. » Marie était, en effet, revêtue du véritable Soleil de justice, afin que le ciel et la terre connussent que Dieu voulait toujours résider, par la grâce, en cette femme, la combler des faveurs de sa toute-puissance et la couvrir de sa protection spéciale. Elle avait sous ses pieds la lune, emblème de la nuit, parce qu'elle devait fouler aux pieds la nuit du péché. Elle seule devait être délivrée des déclins de la grâce, et des alternatives ou vicissitudes auxquelles les anges et les hommes avaient été soumis ; clic seule eut sous les pieds toutes les forces du péché, soit originel, soit actuel, comme des trophées de ses victoires. Elle avait « sur sa tête une couronne de douze étoiles, » c'est-à-dire qu'elle brillait par l'éclat de toutes les vertus anciennes qui sancti fièrent, sous le règne de la Loi, les douze tribus

d'Israël, et de toutes les vertus nouvelles qui sanctifièrent, sous le règne de l'Évangile, les douze apôtres et tous les fidèles jusqu'à nous. St Jean ajoute: « qu'elle portait un enfant dans son sein, » pour nous montrer que la dignité de Mère du Verbe était la plus grande, le principe et le fondement de toutes les prérogatives de cette auguste Reine.

C'est aussi de Marie que le livre des Proverbes dit: « Qui trouvera une femme forte? Son prix vient de loin et des dernières frontières. » Trouver au ciel ou sur la terre une femme forte autre que Marie est impossible, même à Dieu , qui ne pourrait en créer une autre, parce que son Fils ne peut pas avoir deux mères. Toutes les autres femmes sont faibles, parce que toutes ont été soumises à la loi du péché.

Il fallait que le prix de cette femme vint de loin, vint des dernières frontières qui joignent la Divinité à l'humanité, puisque surpassant en mérites, en dignité tout le monde créé, le prix auquel elle était estimée par Dieu ne pouvait se trouver parmi les créatures. Ayant trouvé cette femme forte dans son entendement divin, Dieu l'estima si haut qu'il résolut d'en faire sa fille, d'en faire l'épouse de son Esprit-Saint, et de lui donner son propre Fils.

De quelles richesses, de quelles splendeurs, de quelles beautés, de quelle puissance Dieu n'avait-il pas doté Marie en la concevant pour lui valoir un tel prix, pour se l'approprier à lui-même, afin que

si le genre humain venait à se perdre par le péché, Marie lut réservée pour la gloire, avec son Fils, comme l'œuvre la plus importante et la plus excellente de toute la création.

Marie eut donc toutes les beautés et toutes les richesses que Dieu pût dispenser, car elle fut ainsi ornée, enrichie pour être plus digne d'être à la fois fille, épouse et mère do Dieu. Le Très-Haut lui donna tout ce qu'il voulut, il voulut lui donner tout ce qu'il put, et put lui donner tout ce qui n'était pas Têtre de Dieu, c'est-à-dire tout ce qu'une simple créature était capable de recevoir de plus immédiat à sa divinité. Il séait à la majesté divine que le Tabernacle qu'il avait choisi pour sa demeure fut honoré de toutes les excellences de dignité, do perfection, de grandeur et de magnificence dont il était capable, sans qu'il lui en manquât aucune.

De tous les privilèges que Dieu lui conféra, le premier, le plus naturel, le plus logique, le plus indispensable fut, sans contredit, son immaculée pureté dès l'instant de sa conception. Aucun péché ne pouvait souiller, même dans le sein de sa Mère, cette exceptionnelle personnalité, car Jésus aurait participé à la souillure de sa Mère, si Marie avait été conçue avec le péché originel. Auteur d'une vie nouvelle, il était, en outre, naturel que Jésus n'entrât pas dans le monde par la voie commune, car étant pur de tout péché, étant la vérité même, sa nature humaine ne pouvait pas plus que sa nature

divine participer à n'importe quel péché. Où est le péché, là réside Terreur ; où est la Vérité absolue, il ne saurait exister de souillure. Toute la substance du corps de Jésus a été prise du corps de Marie; par conséquent, si Marie n'avait pas été immaculée dès sa conception, si son corps eut été souillé par le péché un seul instant, la chair de Jésus eut été une chair sur laquelle le péché aurait eu un instant empire, ce qui était incompatible avec la divinité, la sainteté de Jésus. C'est pour cela que Marie devait être exempte du péché originel.

Cette doctrine ayant été de tout temps la doctrine de l'Église, le dogme de l' Immaculée-Conception, proclamé récemment, n'est donc pas un dogme nouveau , mais une ancienne croyance déclarée dogmatique. Aussi la fête de l'Immaculée-Conception est-elle célébrée dans l'univers catholique depuis un temps immémorial. A la Bibliothèque Sforza, à Milan, il se trouvait un manuscrit, n° 65, contenant un discours de l'empereur Léon, qui monta sur le trône en 886, sur la fête de l'Immaculée-Conception célébrée à Constantinople , ce qui autorise à croire qu'elle fut introduite dans l'Église beaucoup plus tôt. Cette fête était également connue dans le martyrologe de St Jean Damascène, et fut établie l'an 1245 à Lyon par le chapitre de la cathédrale, auquel St Bernard adressa des observations à ce sujet.

La tradition nous représente Marie d'une mer-

veilleuse beauté, qui puisait son éclat surtout dans son âme. Il y avait chez elle une pureté, une simplicité, une gravité, une mansuétude inexprimables qui la mettaient hors de toute comparaison; elle était si pure, si inaccessible à toute impression étrangère, qu'on ne voyait en elle que l'image de Dieu réfléchie dans l'humanité. Sa physionomie se distinguait de celle des autres femmes par une expression de candeur, d'innocence, de sagesse, de paix, d'amabilité douce et recueillie qu'aucune parole ne saurait rendre. On voyait en elle une incomparable majesté unie à l'innocente simplicité de l'enfant.

Marie, comme toutes les âmes saintes de la Judée, attendait le Messie et priait pour qu'il vint délivrer le monde, ainsi que l'annonçaient les prophéties. Dieu lui envoya son ange lui dire que les temps étaient accomplis et que le Messie allait naître d'elle. Gabriel apparut à Marie sous une forme humaine, et remplit auprès d'elle les trois fonctions que remplissent les anges auprès de l'âme humaine : 1° il lui annonça le mystère de l'Incarnation par ces paroles : « Voici que vous concevrez un Fils. » 2° Il l'instruisit sur ce mystère : « Le Saint-Esprit descendra en vous. » 3° Il Y exhorta à l'occasion de ce mystère : « Ne craignez point, Marie. » Annoneer, instruire! exhorter, telles sont les trois fonctions que tout ange remplit auprès de tout homme, par rapport aux vérités éternelles. Quand l'auge lui

eut communiqué son message et annoncé la dignité à laquelle Dieu voulait rélever, il attendit la réponse de Marie, car il fallait son consentement à cette œuvre ineffable de l'amour de Dieu pour le genre humain. Le Très-Haut voulait renouveler son alliance avec les hommes, comme il l'avait fait avec les Hébreux au mont Sinaï, mais cette alliance devait être consentie par Marie, car elle représentait le genre humain auquel elle allait donner la vie, comme Adam lui avait donné la mort. Nonseulement Marie représentait le genre humain , mais encore elle était la seule créature digne de coopérer à cette œuvre divine, et de traiter, pour ainsi dire, avec Dieu, pour le salut de l'espèce humaine. Cette page de l'Évangile, passée au crible du raisonnement et de la foi, est vraiment écrasante de beauté, de grandeur et de mystère. Jamais Dieu ne s'était soumis à l'homme, et il se soumet à Marie! Jamais il n'avait consulté l'homme, et il consulte Marie! En un mot, il fait dépendre la plus admirable de ses actions de Marie ! Voilà ce que nous enseigne le récit évangélique.

L'auguste Vierge , troublée par la parole de l'ange, ignorant les grandeurs qui se trouvaient en elle, sentit naître un combat entre son humilité et la parole du messager céleste ; mais, toujours soumise à la volonté divine, elle répondit : « Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole. » Alors l'œuvre de l'Incarnation fut accomii 2

plie, Jésus habita corporellement dans Marie, et le ciel adora ce mystère de l'abaissement du Fils de Dieu, de sa miséricorde, de son amour pour les hommes, et de la dignité, de la puissance de la vierge qu'il avait choisie pour sa Mère!

Une autre prophétie annonçait que le Messie naîtrait à Bethléem ; une circonstance extraordinaire obligea Joseph, époux de Mario, de quitter la Galilée et de venir en cette ville avec la Vierge, car tous deux devaient s'y faire inscrire pour le dénombrement ordonné par l'empereur. Ne trouvant point de place à l'hôtellerie, ils se réfugièrent dans une grotte. Ce fut là, au milieu de la nuit, sans éprouver aucune douleur de l'enfantement, comme le soleil donne sa lumière, et la fleur son parfum, que Marie mit au monde son fils unique, Celui que St Jean appelle « le Fils unique du Père, » et îSt Paul « le Premier-né de Dieu. »

( ta ignore l'année précise do la naissance de Jésus. La chronologie ordinaire place sa naissance l'an 754 do Rome. J. Sepp la place l'an 747, et justice son calcul par des preuves tirées des historiens ecclésiastiques et profanes , et par une grande constellation, — peut-être l'étoile des Mages, — qui aurait coïncidé avec Tan 747, en faisant remarquer que les grands événements du monde moral sont s« >uvent accompagnés de grands événements dans le monde physique. D'après d'autres travaux modérée serait entre les années 747 et 751 de Rome,

c'est-à-dire 7 ou 3 ans avant la chronologie vulgaire, qu'il faudrait placer la naissance de Jésus. A cette époque, le monde avait-il 4,000 ans depuis la création de l'homme selon certains écrivains ou en avait-il 5,200 selon d'autres? Nous n'avons pas à nous occuper de cette question qui nous importe peu. La plupart des historiens font naître le Christ l'an 4004 du monde; quant à la prédication de Jésus elle commença avec la 70e semaine de Daniel et la 15e année du règne de Tibère, pendant laquelle Jésus se fît baptiser par St Jean.

Jésus ne vint pas au monde dans la plénitude de l'âge et brillant de beauté, comme le premier Adam sortant des mains du Créateur, mais enfant, parce que le régénérateur de l'humanité devait commencer par sanctifier la conception et la naissance de l'homme que le péché de notre premier père avait avilies. Jésus est né pauvre parce que la pauvreté est le type primitif de l'humanité déchue. Le pauvre est donc la représentation typique, perpétuelle du premier homme, au moment où Dieu lui dit : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ; la terre produira pour toi des ronces et des épines. » Le pauvre est, en outre, une nécessité sociale, comme la mer, le soleil, sont des nécessités physiques. Le pauvre est le témoin perpétuel de la chute d'Adam, des châtiments et des promesses de Dieu; il est nécessaire pour exercer les vertus du riche, dont il est la pierre de touche; il est en quelque sorte

un perpétuel aimant qui attire les regards du ciel sur la terre; le pauvre, enfin, c'est l'immense généralité; le riche n'est que l'exception. Jésus voulut également naître pauvre, parce que celui qui nait m Dieu doit mépriser tout ce que le monde aime, admire, apprécie. Il naquit à Bethléem dans une étable, pour nous montrer que c'est dans l'éloignement des foules et des pompes de ce monde que l'âme chrétienne nait à la vie surnaturelle avant d'entrer dans la gloire de l'Éternel; il naquit parmi des bergers, parce qu'il devait être le suprême berger qui rassemblerait toutes les brebis de son Père, c'est-à-dire les âmes humbles, douces, qui sacrifieraient tout pour chercher et suivre leur divin maitre.

Les prophéties mosaïques répandues dans l'univers par les Juifs avec les livres saints, étaient si bien connues, que les sages et les hommes studieux du paganisme connaissaient, aussi bien que les Juifs, l'époque juste à laquelle naîtrait le « Désiré des nations ». Il n'est donc pas étonnant de voir arriver à Jérusalem des mages demander quel était exactement l'endroit où devait naître le roi des Juifs. Au moment où le Verbe de Dieu se manifestait à la terre en prenant un corps humain, il était convenable que sa naissance fut manifestée par des signes extérieurs. Les justes sont ordinairement éclairés par l'Esprit- Saint, sans signes extérieurs ; mais il n'en est pas de même des

hommes adonnés aux choses matérielles, comme l'étaient les Juifs et les Gentils. Les Juifs étant habitués aux apparitions angéliques, et les mages étant habitués à la contemplation des astres, il convenait donc , dit St Thomas , que la naissance du Sauveur fût révélée aux bergers par des anges, et aux mages par une étoile. Comme une telle naissance portait un caractère céleste et divin, elle fut manifestée aux uns et aux autres par des signes célestes; c'est pourquoi St Augustin dit : « Si les anges habitent les cieux, les astres en sont l'ornement. Les astres et les anges furent chargés en cette occasion de raconter la gloire du Très- Haut. »

Les bergers, prémices des Israélites, vinrent les premiers à Bethléem, parce que la grâce a d'abord été annoncée aux Juifs ; les mages vinrent ensuite, comme prémices de la gentilité. L'étoile qui guidait les mages vers la ville sainte nous indique que c'est par une lumière surnaturelle, par la grâce, toujours à la disposition des « hommes de bonne volonté, » que nous sommes conduits vers le Sauveur. Cette étoile, d'après sa marche du nord au sud et ses disparitions, n'était sans doute qu'un météore mû par la volonté divine ou simplement une puissance spirituelle rendue visible par un éclat extérieur. Cette lumière cessa de paraître sur Jérusalem, afin que les Juifs eux-mêmes attestassent en quel lieu le Messie devait naître. Semblables aux

ouvriers de l'arche, ils donnèrent à d'autres le moyen d'échapper au déluge, dans lequel ils devaient périr. Quand les mages demandent à Hérode: a Où est né le roi? » Hérode troublé consulte les docteurs de la Loi qui lui répondent : «A Bethléem.» Mais aucun d'eux n'y va. Ils ne voulaient pas être sauvés spirituellement, car ils voulaient dominer temporellement. Jésus n'est point le roi des ambitieux, ni des hommes vicieux, car la vérité n'est point leur partage. Les Juifs montrèrent aux Gentils ce qu'eux-mêmes redoutaient de voir ; comme les Juifs, les chrétiens endurcis par l'orgueil ou corrompus par la sensualité redoutent Jésus et laissent à d'autres le soin d'aller à Bethléem. Aussitôt que les mages eurent quitté Jérusalem, ils revirent l'étoile qu'ils avaient suivie jusqu'alors ; à l'aide de cette lumière, ils trouvèrent celui qu'ils venaient adorer. C'était un enfant, mais, au moyen de la lumière céleste qui les éclairait, ils reconnurent un Dieu auquel ils offrirent des présents conformes à sa dignité, conformes à sa vie d'homme- Dieu : de l'or, comme à un roi ; de l'encens, comme à un Dieu ; de la myrrhe, comme à celui qui devait mourir pour nous. C'est par la synagogue que l'humanité, représentée par les mages, devait arriver à Jésus; mais une fois qu'ils curent vu le Sauveur, ils ne repassèrent pas par Jérusalem, car la syna- ;<i avait terminé sa mission.

silence des saintes Ecritures sur les trente

premières années de Jésus se comprend ; elles se bornent à constater les prodiges qui ont accompagné sa naissance, son apparition au Temple, et à nous dire qu'il croissait en âge et en sagesse. Il était inutile de donner des détails sur l'enfance et la jeunesse de l'homme-Dieu, parce que, en tant qu'homme, Jésus pendant son enfance et sa jeunesse, n'avait d'autre exemple à nous donner que celui de l'obéissance et de la soumission. La loi du développement est une loi naturelle, qui se manifeste dans tout ce qui vit ; Jésus se soumit à cette loi, et l'Évangile le constate en disant qu'il « croissait en âge et en sagesse devant Dieu et devant les hommes. » Cette parole cependant signifie que Jésus ne progressait en âge et en sagesse que dans ses effets visibles ; car, étant la sagesse môme, il ne pouvait croître en elle, puisqu'elle était parfaite en lui. En se soumettant ainsi à l'ordre sous lequel il avait placé l'homme, et passant par tous les degrés de l'âge jusqu'à la virilité, il voulait en outre tout expier et tout sanctifier.

A l'âge de douze ans, on le voit instruisant dans le Temple, et, pour la première fois, faire sentir à ses parents qu'il obéissait à d'autres ordres qu'aux leurs. Lorsqu'il leur dit: « Pourquoi me cherchiezvous? Ne saviez-vous pas que je dois m'occuper des affaires de mon Père? » Ils ne le comprirent pas. Une tradition à laquelle nous n'accordons aucune autorité sérieuse, mais qui nous paraît rationnelle,

dit qu'à dater de sa douzième année, Jésus se fit pour ainsi dire le précepteur de ses compagnons et qu'il les étonnait par ses récits et ses instructions. Il nous semble naturel, en effet, que du moment où Jésus commença dans le Temple sa mission réformatrice, il devait la continuer parmi les enfants et les personnes de son entourage jusqu'à sa trentième année, époque où St Joseph, son père nourricier, mourut.

Nous ne voulons pas écrire la vie de Jésus, mais seulement exposer les principaux enseignements qu'il nous a laissés, et raconter les principaux traits de sa vie et de sa mort, sous lesquels se cachent une morale qui devait transformer le monde. Les plus anciens Pères ne se sont pas préoccupés des détails biographiques de la vie de Jésus. Loin d'aller chercher dans ces détails des arguments en faveur de l'idée chrétienne, ils ne songeaient qu'à répandre la nouvelle doctrine dans le monde antique, et puisaient pour cela dans les lettres apostoliques autant que dans les évangiles. Peut-être plus que dans les évangiles, les belles épitres de St Paul forment pour eux un cours complet de théologie et de philosophie morale tellement lié à la prédication de Jésus, qu'ils ne les séparent pas l'un de l'autre. A. côté des écrits apostoliques, nous avons la tradition contrôlée parle jugement de la postérité. En effet, ce mouvement inconnu qui prit le monde, le bouleversa, substitua aux religions grossières de

l'antiquité une religion rationnelle et positive, ne s'accomplit pas sans remuer profondément les esprits et soulever des discussions ardentes. Les apologistes qui défendirent le nouveau culte, et les ennemis qui l'attaquèrent sont des témoins précieux qui permettent de juger les bases sur lesquelles la nouvelle Église s'appuyait, et prit cette merveilleuse extension qui ne saurait rien avoir d'humain.

Avant de parler de la prédication de Jésus, nous devons démontrer : 1° que la divinité de Jésus et l'établissement de l'Eglise ne reposent ni sur le miracle ni sur la parole écrite ; 2° que, lors même qu'on supprimerait de chaque évangile les passages suspectés par les critiques les plus sévères, il resterait une masse de faits tellement imposante qu'il n'y aurait pas à regretter ce que peuvent fournir de preuves les passages contestés par la critique; 3° que l'inspiration des livres apostoliques s'est toujours conciliée dans l'esprit des Pères de l'Église avec les défectuosités qui peuvent exister dans les textes, tels qu'ils nous sont parvenus ; 4° enfin, que les historiens sacrés ont écrit les faits et reproduit les discours à la manière antique, c'est-à-dire sans tenir rigoureusement compte des détails, de la chronologie des faits et de la forme donnée à la pensée.

La critique la plus sévère et la plus minutieuse, mais que nous n'acceptons pas, parce qu'elle n'est fondée que sur l'étrangeté de la forme orientale des

textes et de la non-conformité de certains passages avec notre manière actuelle de penser, cette critique, quoiqu'elle puisse être de bonne foi, ne reconnaît que soixante passages prétendus annexés au texte primitif des quatre-vingt-neuf eî.apitrcs dont se composent les évangiles. D1après ces critiques, il resterait donc encore la valeur de quatrevingt-un chapitres d'une authenticité incontestable. Ces sévérités, si peu basées sur de solides raisons, rehaussent davantage la valeur du Nouveau Testament, comme le travail des lapidaires donne au diamant plus de beauté.

L'Évangile n'est qu'un sommaire indiquant, sans les développer, les principaux sujets des sermons de Jésus, et révélant, sans les détailler, les principaux faits de sa vie mortelle. Ses paraboles et ses autres discours furent souvent répétés, développés et commentés par lui-même, selon le caractère de ses auditeurs et les circonstances. Jésus répéta souvent, pendant trois ans, avec une patience touchante, ces divers enseignements, afin de bien les graver dans la mémoire de ses disciples pour qu'ils pussent enseigner exactement les mêmes choses. N'oublions pas, en outre, cette hyperbole de St Jean que si Ton écrivait un livre de tout ce qu'a fait et dit Jésus, le monde ne serait pas assez grand pour le contenir. Si tous les enseignements de Jésus n'ont pas été écrits dans les évangiles, c'est qu'ils devaient être gravés dans le cœur des chrétiens. Ce

n'est pas la loi écrite qui est observée, mais c'est l'amour de Dieu qui fait observer tout ce qui est écrit dans le cœur ou clans la loi.

Les apôtres ne pensaient qu'à toucher le cœur des hommes par la foi, à leur prêcher ce que Jésus leur avait enseigné, et non pas à l'écrire. Les évangélistes ne se sont pas astreints à suivre un ordre rigoureusement chronologique; plusieurs faits démontrent même qu'ils ne faisaient aucun cas de cet ordre et ne songeaient qu'à rapporter certains traits de la vie de Jésus, pour l'instruction particulière des Eglises pour lesquelles ils écrivaient. Donc, interroger l'Évangile, comme les Juifs interrogeaient le Messie, pour le condamner à mort, ce n'est point faire preuve de saine critique, mais bien d'un parti pris de ne pas voir la vérité.

Les défectuosités qui peuvent exister dans les Livres saints, par la faute des copistes, peu instruits sur la géographie, l'histoire ou l'orthographe des noms propres, n'infirment en rien l'inspiration divine. Parfois ils introduisaient dans les textes des notes explicatives qui n'étaient pas toujours d'une exactitude parfaite. Quelquefois aussi un simple changement de préposition rendait le texte obscur, comme ce passage qui tourmenta longtemps St Augustin : Aclducant ergo Jesum ad Caïpham in pretorium : « On conduisit Jésus chez Caïphe au prétoire, » ce qui n'était pas possible, puisque le prétoire étant le tribunal du procurateur romain,

Caïphe ne pouvait pas l'habiter. Aussi, les textes portent-ils ordinairement: Adducunt ergo Jesurn a Caïplia in pretorium : « On conduisit Jésus de chez Caïphe au prétoire, » ce qui était exact. C'est à cause de ces défectuosités que l'Eglise cherchait toujours le fait dogmatique, moins dans la perfection des textes que dans la tradition et l'enseignement des Eglises principales.

Les imperfections, les infirmités matérielles des Livres saints, du Nouveau Testament comme de l'Ancien, sont naturelles, sont inhérentes à tout ce qui sort de la plume d'un homme ; ces faiblesses relèvent même le caractère de l'inspiration qui reste au fond et plane au-dessus de la forme donnée par l'écrivain. En outre, quand celte forme remonte à plus de dix-huit siècles et qu'elle est étrangère à notre civilisation, à nos idées, il serait puéril de vouloir l'assimiler à nos livres modernes, pour en juger la valeur intrinsèque. Un autre détail qu'il ne faut pas perdre de vue et qui est très -rationnel, c'est que chaque évangéliste écrivait dans un but particulier. Ainsi, St Mathieu écrivant pour les Judéo-Chréticns, montre principalement que les prédictions messianiques se sont accomplies dans la personne de Jésus. St Marc, disciple de St Pierre, s'adressant plus spécialement à la gentilité romaine, devait omettre la défense provisoire faite par Jésus, d'aller prêcher l'Evangile aux Gentils, et relever tout ce qui se rattachait à cette grande

mission : « Allez, enseignez toutes les nations. » St Luc, compagnon de St Paul, s'adressant surtout au monde grec, devait également montrer que TEvangile était destiné à être prêché au monde entier. Quant à St Jean, son Evangile est principalement théologique, et s'adresse aux communautés chrétiennes de l'Asie Mineure.

Les évangélistes ne donnent des détails sur les disciples et les personnes que lorsque leurs individualités représentent certains types dans l'Église ou dans la société. Tout ce qui est superflu ou fait double emploi est laissé décote. Ainsi, les histoires de plusieurs pécheresses ne sont représentées que par quelques traits caractéristiques de l'histoire de Madeleine et de la Samaritaine. De môme, il est passé sous silence des faits et des détails très-édifiants pour tel siècle ou tel peuple, mais qui auraient été une pierre d'achoppement pour d'autres ; néanmoins, malgré leur concision, leur brièveté, et quoique les évangiles ne soient en réalité que le sommaire des faits et des enseignements du Messie, ils ont pourtant donné prise à presque toutes les erreurs des sectes chrétiennes. Ce que Jésus mettait plusieurs heures et môme des journées à développer, expliquer, nous est donné par les évangélistes en une ou plusieurs lignes seulement. C'est de la sorte que les enseignements connus sous le nom de « Sermon sur lu montagne, » ont dû être donnés en plusieurs jours, sur des points différents, et

qu'ils sont résumes par St Mathieu en huit béatitudes, tandis que St Luc, plus concis encore, les fait contenir dans quatre seulement.

Enfin, disons encore que l'Eglise étant fondée sur l'enseignement oral et non sur l'Écriture, elle existait déjà avant la publication des évangiles, la conversion de St Paul et l'exil de St Jean à Pathmos. Du temps de St Irénée, bien des églises subsistaient sans avoir encore aucune copie des récits évangéliques. Il était môme convenable, comme le dit St Thomas, que « la doctrine du Christ, qui est la loi de l'esprit de vie, ne fût pas écrite avec de l'encre, mais avec l'esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur le cœur des hommes. » La grande condition de l'Évangile n'était point d'être écrit, mais prêché. Le manuscrit se perd, se vicie par la faute des copistes ; il est exposé aux interpolations involontaires ou maladroites, et l'intégrité du texte devient alors le sujet de contestations aussi déplorables qu'éternelles. L'instruction orale évite ces dangers, car elle se base sur l'enseignement traditionnel de la doctrine et l'accord des Églises mères, apostoliques et primitives.

( îertaina rationalistes ont dit que le miracle était la pierre angulaire du système de démonstration de l'Église catholique. Ceci est faux. Le miracle a certainement joué un rôle très-important dans le développement du christianisme, mais il était si

peu cette pierre angulaire, que les apôtres et les disciples de Jésus ont fait des miracles avant de donner le scandale de leur conduite au Jardin des Olives et au prétoire de Pilate. Jésus lui-même avoua l'insuffisance des miracles pour convertir les cœurs. Les prodiges qu'il opérait impressionnaient ceux pour lesquels il faisait le miracle, mais les témoins de ces prodiges ne se convertissaient pas, et c'est ce que nous voyons dans la, multiplication des pains, la résurrection de Lazare, et tant d'autres prodiges qui laissèrent peu de traces, même dans l'esprit des apôtres.

Les miracles, et Jésus lui-même, s'il revenait sur terre, ne produiraient pas plus d'effet aujourd'hui qu'ils n'en produisirent il y a dix-huit siècles. Les apôtres ont été les témoins de presque tous les miracles faits par Jésus; eux-mêmes avaient reçu le pouvoir d'en faire, ils en ont fait et pourtant l'un le trahit , l'autre le renie , et tous l'abandonnent lorsque quelques soldats viennent de nuit chercher leur Maître. Tout ceci paraît, au premier abord, le comble de l'ingratitude et de la stupidité ; pourtant, rien n'est plus naturel, car le miracle étant un fait surnaturel, les esprits sensuels et les intelligences esclaves de la matière ne peuvent le comprendre.

Les apôtres ne voulaient pas croire à la résurreo tion de Jésus, quoiqu'il leur prédît vingt fois sa mort et sa résurrection. Jésus avait bien ressuscité des morts, mais comment pouvait-il se ressusciter

lui-même ? Les miracles de Jésus ne leur avaient pas plus ouvert les yeux que ses paroles n'avaient ouvert leur esprit. Pour ressusciter il fallait naturellement que le Messie fut mis à mort; c'est égal, cette mort les déroute et leur esprit obtus, grossier, ne peut la comprendre. Les œuvres de Jésus n'étant point les œuvres d'un homme , sont celles d'un Dieu ; les apôtres l'avouent, ils reconnaissent Dieu dans Jésus, mais Jésus mort, comme il l'avait annoncé, il n'y a plus de Dieu pour eux dans Jésus, ils embaument le corps et, pour croire à la résurrection, ils veulent l'entendre parler, le voir manger, examiner ses plaies ! Et voilà les hommes qui devaient convertir le monde ! Au point de vue historique et psychologique, voilà le miracle qui nous paraît le plus surnaturel. La mort d'un homme- Dieu est sans doute plus étonnante que la résurrection d'un Dieu-homme, mais l'incrédulité phénoménale des apôtres est le fait le plus prodigieux que l'histoire ait jamais enregistré. Ce fait merveilleux de l'incrédulité des apôtres prouve que le miracle seul ne peut produire la foi véritable ; il faut en outre que la grâce éveille en nous un sens plus profond, le sens des choses divines.

L'objection contre les miracles, « parce qu'ils ne sont pas croyables, » est vraiment par trop ridicule. Qu'est-ce qu'un miracle croyable? Ils ont été faits incroyables précisément parce que la foi doit croire et que la raison n'y peut rien contester.

Jésus disait aux Juifs : « Si vous ne croyez pas ma parole, croyez au moins mes miracles. » Aujourd'hui Ton peut dire aux libres-penseurs : Si vous ne croyez pas les miracles, croyez au moins la parole ! Car cette parole est le miracle le plus grand de tous. Les paroles de Jésus, disait Bossuet, ressentent quelque chose de divin par leur profondeur et leur simplicité; aussi les Juifs disaient : « Jamais homme n'a parlé comme cet homme, » parce que jamais homme n'avait été Dieu. A dix-huit siècles de distance, la parole de Jésus demeure l'unique vraie lumière de l'homme sur lui-môme et sur Dieu ; elle soutient le monde catholique entouré de fanatiques ennemis; elle soutient le culte du vrai Dieu ; elle soutient la raison humaine assujettie aux délires et aux vertiges ; elle enfante des saints et des prêtres ; elle enfante la foi ; des cœurs les plus stériles elle arrache des cris d'admiration et des actes d'amour. Dieu seul pouvait inventer de telles paroles.

Les miracles de Jésus ont une puissance admirable, exceptionnelle, qui frappe tout esprit non prévenu ; tout en étant historiquement vrais, ils sont en môme temps mystérieusement prophétiques. Opérés pour appuyer sa parole, ces miracles, pour la plupart, expliquent les prophéties, en cons- ' tatent l'accomplissement et sont la prophétie de l'ordre futur. Les phénomènes, les merveilles, les miracles opérés par des savants ou des saints n'ont " 3

influé en aucune manière sur les choses générales du monde. Les merveilles de la science ou de la sainteté sont restés clans le domaine des faits isolés et bornés dans leur fécondité. Mais les miracles de Jésus ont transformé le monde ; l'histoire y aboutit et en découle ; ils renferment des révélations et des enseignements d'une étonnante beauté. L'anatomic des miracles de Jésus nous dévoile dçs merveilles plus grandes que le miracle lui-même, car Celui qui a créé le monde d'une parole, qui le crée encore tous les jours en prolongeant les lois qui le conservent et l'empêchent de rentrer dans le néant, ne nous étonne pas quand il guérit un malade ou redonne la vie à la matière rendue inerte par la mort ; mais où sa puissance, sa sagesse et sa bonté se révèlent surtout, c'est dans tout ce qui est contenu sous la forme d'un miracle.

Dans Jésus , ce qui frappait le plus les Juifs, comme ce qui frappe le plus l'observateur, c'est so." caractère d'autorité qu'il empreint aussi bien dan sa doctrine que dans ses miracles. Étant à Cana. un of licier vint le prier de guérir son (ils ou son serviteur qui se mourait à ( 'apharnaûm. Jésus, connaissant l'imperfection de sa foi, lui dit : « Si vous no voyez des miracles et des choses extraordinaires, vous ne croyez pas. » L'oilieier ne songe qu'à son fils; il ne cherche pas à se justifier, et répond : <* Seigneur, venez avant que mon fils ne meure. » Jésus alors lui dit : » Allez, votre fils est plein de Vie. >•

L'officier crut, et s'en alla. Le père reçut la foi, le fils reçut la santé. Tel fut le double effet de la bonté de Jésus. Généralement, c'est par une seule parole qu'il guérit les aveugles, les sourds, les paralytiques ; quelquefois cependant il touche les malades ou leur impose les mains, soit pour montrer que son corps est l'organe de la divinité, soit pour donner un enseignement particulier.

Les miracles de Jésus ne sont point des signes dans le ciel, tels que les Juifs les demandaient, mais des actes de miséricorde exercés sur les hommes pour guérir leurs infirmités morales et physiques. Ces miracles tiennent plus de la bonté que de la toute-puissance, et touchent plus le cœur qu'ils n'étonnent l'esprit. Modèle de douceur et d'humilité, Jésus ne voulait point émerveiller par sa puissance, mais instruire, convertir et préparer l'apostolat de ses disciples ; ce n'est a' a 'après son ascension qu'il brille d'une gloire éclatante par les miracles prodigieux que ses discipïes opèrent en son nom. Il fréquente le Temple, dont il fait respecter la sainteté, et renvoie aux prêtres les lépreux qu'il a guéris. C'est ainsi qu'il apprend aux hommes comment ils doivent réprimer les abus, sans préjudice du ministère établi de Dieu, et montre que le corps de la synagogue subsistait toujours, malgréla corruption de ses membres.

Nous ne savons pas si l'on ne trouve pas autant d'enseignements dans ce que Jésus ne fît pas que

dans ce qu'il fît. Ses trente années passées dans les labeurs vulgaires de l'ouvrier, son court apostolat de trois années seulement, dans un rayon aussi limité, cette sorte de stérilité dans cet apostolat qui lui fit durant sa vie mortelle si peu de vrais disciples, cette modestie divine de réserver à ses apôtres la puissance de parcourir le monde et de convertir les foules, nous découvrent les horizons infinis de sa mission régénératrice. On voit que Jésus avait hâte de nous instruire, d'être baptisé de ce baptême de sang qui devait racheter le monde, et de retourner auprès de son Père pour nous envoyer l'Esprit-Saint qui devait vivifier les cœurs et les embraser d'amour pour Dieu. On voit que l'orgueil ayant perdu le genre humain,* Jésus tient surtout à donner l'exemple de cette humilité touchante qu'il prêchait si constamment et qui se formulait par ces mots : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur. »

La science ne convertit pas ; chaque science a ses adeptes, ses apôtres, ses détracteurs, ses martyrs; ce qui convertit, c'est l'exemple, la douceur, la vertu, l'onction, la foi, l'amour. Aimez Jésus, et votre amour convertira ceux que votre exemple édifiera. Le chrétien n'est pas né pour être savant; Dieu ne lui demande que la science du salut, et n'exige de lui qu'une seule chose : qu'il soit saint. Pour être saint, il faut être vertueux; pour être vertueux, il faut être honnête, simple dans sa foi :

« Quiconque se fera petit comme ces enfants, celuilà est le plus grand dans le royaume des deux. Vous serez heureux, si vous comprenez cela et si vous le faites. » Malgré sa grâce, Jésus parlait toujours au conditionnel, parce qu'il laissait à ses disciples la liberté de suivre ou d'enfreindre ses préceptes. Il savait ce qu'ils feraient, mais sa prescience n'influait point leur liberté; c'est pourquoi il pouvait dire que Judas aurait mieux fait de ne pas naître.

Jésus commence par faire avant d'instruire. L'exemple avant l'apostolat. L'exemple est par excellence la prédication féconde, pour le bien comme pour le mal.

La doctrine de Jésus est un acte, et sa vie entière n'est que le commentaire de cet acte; en s'unissant à Jésus, Dieu s'était uni à l'homme, et c'est là le plus grand acte qui se puisse concevoir. Dieu pouvait dire désormais : « Venez tous à moi. » Quel homme pouvait n'avoir plus le courage et la confiance de s'approcher de Dieu, quand lui-môme s'approchait de l'homme, et, conversant avec lui, l'invitait ainsi d'une manière si touchante à s'unir à Dieu et se réconcilier avec lui. Jésus dit de luimême : « Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre, » et ce n'était pas une vaine parole, car il prouva par ses actes qu'il était tel qu'il s'annon- J çait, le maître et le souverain de toute la création. Toute la puissance que le christianisme exerce sur

les esprits provient de ce qu'il ne s'annonce point comme une doctrine abstraite, mais qu'il se montra comme un fait, comme l'expression vivante de la doctrine du Christ. Le christianisme est une religion parfaite, précisément parce qu'il ne peut y avoir de religion supérieure à celle dont toute parole est action; de là vient qu'il s'empare de tous les hommes, qu'il est accessible à tous. C'est là ce qui constitue le caractère vraiment positif et proprement historique du christianisme.

Le langage de Jésus est remarquable par un développement progressif qui comprend trois périodes. La première est celle des paraboles, forme de langage dont il se sert pour commencer ses instructions, soit à ses apôtres, soit à ses disciples, soit au peuple. La seconde est celle de la morale expliquée; ce genre d'enseignement est adressé aux foules dont l'instruction, ébauchée déjà, demande un développement. La troisième est celle de renseignement dogmatique, adressé particulièrement soit au cœur à demi converti parla morale, soit aux intelligences supérieures éclairées plus ou moins parle Verbe ou simplement par la Loi. Quoique ces divers degrés (renseignement correspondent d'une manière générale aux trois années de la prédication de Jésus, on les retrouve cependant appliqués parfois sans ordre de date, quand il s agit d'instruire des groupes qui ne reçoivent la parole divine qu'à la dernière heure. Pourtant, dans chacune de ces trois périodes, Jésus

parlait si clairement, lors môme qu'il parlait sous le voile de la parabole, que les Juifs comprenaient parfaitement ce qu'il disait et ce qu'il voulait dire. Aussi, pour dénaturer le sens des Écritures, les rationalistes ont-ils été forcés de supposer aux textes un sens différent de celui qu'ils ont et de celui compris par les Juifs, incontestablement plus autorisés à mieux connaître le vrai que les critiques modernes.

Jésus étant venu pour sauver le monde, il prêchait de préférence les masses, c'est-à-dire les pauvres, les ignorants, le peuple des bourgades et des campagnes, allant sans cesse d'un endroit à un au{rc, instruisant des groupes dans les campagnes et des foules dans les villes ; mais il n'allait presque jamais à Jérusalem, à cause des docteurs qui connaissaient déjà les prophéties sur le Messie, et des orgueilleux qui méprisaient la pauvreté du Christ. Il réservait sa sollicitude pour les simples et les humbles . Avant d'imposer au monde les vertus du foyer, il a commencé par les pratiquer. On ne saurait assez relever cette consécration de la dignité du travail auquel Jésus s'est soumis durant sa vie, ne consacrant que trois années à l'apostolat. La sainteté du prolétariat, dédaigné des hommes mais aimé de Dieu , se détache dès le début de la vie de Jésus, qui l'a relevé par son exemple et sa doctrine.

Jean, fils de Zacharie, fut le premier à reconnaître le Messie, au moment où le Fils de Dieu allait

commencer sa mission. Jean prêchait dans le désert de la Judée et la contrée du Jourdain. « Faites pénitence, disait-il à la foule qui venait se faire baptiser par lui, car le royaume des cieux est proche. » Le Christ était tellement attendu à cette époque précisée par les prophètes, que le peuple se persuada que Jean était le Messie. Sa réputation de sainteté s'accrut au point que les Scribes et les Pharisiens lui députèrent des aflidés chargés de l'interroger, dans l'espoir de tirer parti de ses réponses pour le persécuter. Jean leur déclara nettement qu'il n'était point le Christ. Ils lui demandèrent s'il était Elie ou quelque autre prophète. Il leur répondit négativement. « Quictcs-vous? lui dirent-ils, et que dites-vous de vous-même? — Je suis, répondit-il, la voix dont parle Isaïe, qui crie dans le désert Faites au Seigneur un chemin droit! — Ils insistèrent. Si vous êtes ni le Christ, ni Elie, ni prophète, pourquoi donc baptisez-vous? — Jean répliqua : Je donne un baptême d'eau ; mais il y a un homme au milieu de vous que vous ne connaissez pas. C'est lui qui doit venir après moi et qui est avant moi, et je ne suis pas digne de lui délier les souliers. »

Jean rendit plusieurs fois témoignage de la divinité du Christ. Un jour, étant avec deux de ses disciples, il vit passer Jésus et dit encore: « Voici l'Agneau de Dieu ! » Aussitôt les deux disciples de Jean suivirent le Messie. Jésus voulut ainsi faire à Bon précurseur l'honneur de recevoir de lui ses

deux premiers disciples ; l'un était Jean, fils de Zébédée ; l'autre, André, frère de Simon. Jean-Baptiste était l'homme qui frappe à la porte de ceux qui dorment quand le maître arrive, l'ouvrier qui fraye le chemin à travers le désert par où doit passer le roi, le torrent qui nettoie le lit du fleuve. Sous l'ancienne loi, lors de la fête expiatoire qui avait lieu, croyons-nous, dans le courant du mois de Tisri, le grand-prêtre maudissait dans le Temple un bouc qui était sensé chargé des péchés de tout le peuple, et le faisait chasser dans le désert. Cette cérémonie concernant le bouc émissaire jette une nouvelle lumière sur ces paroles de Jean : « Voici l'Agneau de Dieu qui porte les péchés du monde. » D'après une vieille tradition, Jésus en quittant le désert, dans lequel il avait jeûné pendant quarante jours, serait allé se faire baptiser par Jean le jour môme où la cérémonie du bouc émissaire s'accomplissait à Jérusalem.

On sait qu'Ézéchiel eut une vision dans laquelle il vit, sur un ancien champ de bataille, les ossements des morts se ranger en ordre dans une grande plaine et se revêtir de muscles et de chair ; puis vint un souffle qui leur donna l'esprit et la vie. Ce champ de bataille, c'est la terre où les passions humaines font tant de victimes ; les ossements sont ces victimes ; les prophéties messianniques, la prédication, le baptême de Jean et l'espérance dans un Sauveur donnent la force

et le moyen de recevoir la vie réelle, mais le Verbe seul peut la donner. Jésus aussi reçut le baptême de Jean, mais il le reçut, comme il mangeait la Pâque, pour tout métamorphoser. A l'ombre qu'il recevait, à la figure qui le concernait, il ajoutait la vie et la vérité. Il acceptait la loi et donnait l'Evangile.

Jésus fut baptisé à l'âge de trente ans, parce qu'il allait commencer sa prédication, et qu'il fallait un âge mûr pour un tel ministère. Joseph « avait trente ans quand il reçut le gouvernement de l'Egypte; » David « avait trente ans quand il monta sur le trône ; » Ezéchiel « avait trente ans quand il prophétisa pour la première fois. » Cet âge nous indique encore que le baptême doit nous rendre des hommes parfaits. Ce fut dans le Jourdain que Jésus reçut le baptême, car ce fut par ce fleuve que les enfants d'Israël entrèrent dans la Terre promise, figure du royaume des cicux qui nous est ouvert par le baptême. Ce furent aussi les eaux du Jourdain qu'Élic divisa avant d'être enlevé au ciel sur un char de feu. « Jésus étant baptisé et priant, dit l'Evangile, le ciel lui fut ouvert. » Le ciel, en effet, s'ouvrit pour nous montrer que la vertu (-■('■liste sanctifierait désormais notre baptême. Jésus priait pour nous enseigner que la prière est toujours nécessaire pour nous faire entrer dans le ciel qui nous est ouvert parle baptême. Le ciel fut ouvert à tous, à cause de Jésus qui en est le roi.

Jean avait fort à faire avec ses disciples qui ne voulaient pas se séparer de lui ; aussi, les envoyaitil souvent à Jésus par petits groupes, afin qu'ils puissent mieux le connaître et se mettre à sa suite , mais ils avaient peine à s'y résoudre, à cause de la haute opinion que la qualité de disciples de St Jean leur donnait d'eux-mêmes. C'est pourquoi Jean faisait prier fréquemment Jésus de dire ouvertement qui il était, afin que ses disciples se convertissent, ainsi que tous les hommes. Mais le peuple n'étant pas encore suffisamment préparé à connaître la vérité, Jésus se contentait de dire aux envoyés de Jean : « Que voyez-vous ? les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les morts se lèvent, les veuves sont consolées et la parole de Dieu est annoncée aux pauvres. » La vue de ces œuvres instruisait mieux les envoyés de Jean que tous les discours qu'aurait pu faire Jésus.

Jean prêcha jusqu'au jour où il fut mis en prison pour avoir dit à Hérode, qui avait épousé sa bellesœur : « Il ne t'est pas permis de prendre la femme de ton frère. » Jean fut le premier qui prononça cette parole salutaire : Non licet ! que l'Église a dû si souvent répéter depuis au prix de son sang et de sa liberté. Les princes demandent à l'Église d'enseigner le respect des lois, mais lorsqu'elle leur conteste à eux-mêmes le droit de les enfreindre, ils l'accusent de sédition et la font mettre aux fers.

Si, comme Jean, elle n'avait eu qu'une tête, depuis longtemps elle serait tombée.

Avant de commencer sa prédication Jésus passa quarante jours à prier et jeûner dans le désert. Ce nombre semble avoir une signification mystérieuse dans les grandes époques d'attente, de pénitence et de préparation. Les Juifs attendent, pendant quarante années d'expiation leur entrée dans la Terre promise ; le déluge dure quarante jours, et l'Eglise impose aux chrétiens quarante jours de mortification pour préparer leurs âmes à la communion pascale. Le nombre sept est également un nombre mystérieux qui semble être le type de l'intégrité, de l'achèvement de toutes choses. Dieu fait et sanctifie le monde en sept jours ; sept esprits, sept anges se tiennent devant son trône ; le chandelier d'or avait sept branches ; sept trompettes annoncent Tannée de la rémission, l'année du jubilé, sept sceaux ferment le livre éternel ; sept rayons ou cornes sortent de l'agneau, et sept yeux ou esprits divins qu'il envoie sur la terre ; sept sacrements ou sept irradiations différentes nous communiquent les grâces du Très-Haut. Nous passons sous silence une multitude d'autres faits semblables que nous retrouvons dans les saintes Ecritures, mais nous ferons remarquer avec llohrbacher, que le mode septénaire se retrouve même dans la nature : « Il paraîtrait, dit-il, que la lumière et la parole créées sont, l'une par sept couleurs principales, et l'autre

par sept principaux tons, comme une ombre et comme un écho de la Lumière et de la Parole incréées. » Nous n'attachons aucune importance à ces faits, et nous ne les constatons que pour montrer que bien des mystères planent sur nous.

A l'âge de trente ans, Jésus avait atteint, dans son humanité, la perfection de son développement. St Joseph, dont l'amour et la tendresse n'auraient pu supporter le crucifiement du Sauveur, et dont l'existence, désormais inutile dans l'œuvre du Christ, ne pouvait être qu'embarrassante, pendant les prédications de Jésus, St Joseph était mort. Jésus alors quitta Nazareth et commença ses excursions préparatoires dans tous les lieux où s'était passé quelque chose de figuratif se rapportant à lui, afin de donner leur accomplissement à toutes les promesses, à toutes les préparations, à toutes les figures.

En chemin il pratiquait les œuvres de charité les plus pénibles et les plus humbles ; il visitait les malades dans leurs maisons, les consolait, les assistait de ses propres mains ; il soignait les lépreux et tranquillisait les possédés, alors très-nombreux. Il se montrait bienfaisant envers tous, exhortait tout le monde à la prière et à la patience ; ceux que sa parole et sa conduite touchaient au cœur, il les adressait à Jean pour se faire instruire et baptiser, car pendant la première année de sa prédication Jésus parlait beaucoup de Dieu et peu de lui-môme-

Plus tard ses miracles et sa doctrine le firent admirer comme un saint prophète, avant d'être enfin reconnu comme le Messie. Ce fut dans une de ses pérégrinations, entre Hébron et Capharnaùm que Jésus vit Nathaniel près d'un groupe de femmes. Nathaniel était sous un figuier, regardant le groupe, dit une tradition, et luttant contre une tentation ; le regard de Jésus le pénétra jusqu'au fond de la je, Nathaniel sentit que Jésus avait vu dans ses pensées, il avait le cœur si pur qu'une mauvaise pensée le troublait beaucoup. Sa tentation s'éloigna ; aussi , quand plus tard Jésus lui dit : ( « Avant que Philippe t'appelât, je t'ai vu sous le figuier, » Nathaniel le reconnut-il aussitôt pour celui qui l'avait protégé par un regard touchant et significatif.

« Venez et voyez, » telles sont les simples paroles dont Jésus se sert pour s'attacher André et Jean, lorsque ces deux disciples de Jean-Baptiste quittèrent le Précurseur pour suivre le Messie. L'évangéliste nous dit que c'était à la « dernière heure, » c'est-à-dire le soir, pour nous apprendre qu'il n'est jamais trop tard de s'attacher à Jésus, et que sur le soir de la vie, nel'eussions-nous jamais connu, jamais aimé, si nous le cherchons pour le suivre, il nous conduira dans sa demeure éternelle. Le lendemain, Simon lui fut amené par André. Jésus ayant arrêté son regard sur Simon, lui dit : « Tu es Simon, (ils de Jouas, tu seras appelé Cephas, c'est-

à-dire Pierre.» Quant à Philippe, il est appelé par ces deux mots du maître : « Suis-moi. »

Il choisit d'autres hommes auxquels fut donné le nom d'apôtres, qui signifie envoyés, avec le pouvoir de faire des miracles. Voici le nom des douze apôtres : Simon, à qui Jésus donna le nom de Pierre ; Jacques, fils de Zébédée ; Jean, frère de Jacques ; André, frère de Pierre ; Philippe ; Barthélémy, sans doute le môme personnage que Nathaniel ; Matthieu le publicain ; Thomas ; Jacques et Jude son frère, nommé Thaddée, fils d'Alphée ou Cléophas et de Marie, sœur de la Ste Vierge ; Simon de Cana ; Judas de Carioth, qui trahit Jésus. Ce nombre de douze est maintes fois prédit et figuré dans l'Ancien Testament. Les enfants de Jacob étaient au nombre de douze ; douze pierres précieuses ornaient le pectoral du grand-prêtre ; douze pains consacrés étaient placés devant l'autel du Seigneur; douze espions sont envoyés par Moïse dans la Terre promise ; douze pierres sont relevées dans le torrent du Jourdain ; douze lionceaux ornaient le trône de Salomon ; douze colonnes décoraient l'autel de Jéhovah ; douze taureaux soutenaient la mer d'airain ; douze portes donnaient accès dans la Jérusalem céleste, dont les murailles reposaient sur douze fondements ; douze étoiles forment la couronne éternelle de l'Épouse bienaimée. Les exégètes ont détaillé les touchantes analogies qui se trouvent avec ces différentes

figures et les douze apôtres ; aussi n'en parleronsnous pas ; nous dirons seulement que si Jésus n'a voulu ni des savants, ni des puissants, ni des nobles pour établir son Évangile, s'il n'a choisi que des hommes faibles, ignorants pour confondre les forts, ce qui n'était rien pour détruire ce qui est, c'est afin que nul ne pût se glorifier d'avoir réussi dans une si grande entreprise, et que tout fût attribué à la puissance de Dieu.

Quand Jésus voulut donner un chef à son Eglise pour diriger les pasteurs, les fidèles, et le représenter d'une manière visible, il ne dit pas à Pierre : As-tu plus de raison, plus d'esprit, plus de sagesse, plus de force, plus de science que les autres ? mais il lui dit : « M'aimes-tu plus que ceux-ci ? » L'amour de Dieu, voilà la pierre de touche de la suprême grandeur des enfants de Dieu, des enfants de l'Église, car l'amour c'est la suprême manifestation des actes de la divinité.

Étant aux environs de Césarée, Jésus demanda brusquement à ses apôtres ce qu'on pensait de lui. Ils lui répondirent : Les uns pensent que vous êtes Jean-Baptiste ; d'autres, Elie ; d'autres, Jérémie ; d'autres, un des anciens prophètes ressuscites. Et vous, leur dit Jésus, qu'en pensez-vous? Simon- Pierre répondit : «Vous êtes le Christ, le fils du Dieu vivant. » Après cette confession, Jésus lui dit: «< Tu es heureux, Simon, fils de Jonas, car ce n'est point la chair et le sang qui te l'ont révélé, mais

mon Père qui est dans le ciel. » Puis il ajouta : « Et moi je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux ; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel. »

Si la vocation de St Pierre nous est un grand exemple de ce qu'est pour Dieu la foi, l'amour, la simplicité du cœur, la vocation de Judas en est un autre que nous devons méditer sérieusement. Le Seigneur, instruit du présent et de l'avenir, admit Judas parmi les apôtres pour plusieurs motifs. Il voulut d'abord lui faire une grande faveur, sans lui ôter la liberté d'en abuser et de se rendre plus coupable en la méprisant. Judas devint criminel volontairement, dans la situation la plus admirable pour devenir un saint. Sa chute nous apprend avec quelle vigilance l'homme doit sans cesse travailler à se sauver, puisqu'il peut se perdre môme dans le collège apostolique. Ensuite, il est certain que lorsque Judas prêchait en vertu du choix de Jésus, il devait être écouté comme les autres apôtres ; ce qui nous démontre que le ministère est indépendant du ministre, et que nous devons respecter les pasteurs dans l'exercice de la mission qu'ils ont légitimement reçue, leur laissant à répondre devant Dieu de leur indignité personnelle. Jésus voulut enfin supporter Judas jusqu'à sa Passion, pour nous ii 4

apprendre que tout homme doit supporter avec modération le mépris de ses bienfaits.

Indépendamment des apôtres, Jésus choisit aussi soixante-douze disciples, pris parmi les croyants, qu'il envoyait prêcher deux à deux. Quand on songe que trois fois vingt-quatre font soixante-douze, il est permis de supposer que ce nombre est un symbole, comme les nombres trois, sept, douze, quarante ; car, de même que la lumière parcourt et éclaire l'univers en vingt-quatre heures, ainsi la fonction d'éclairer l'univers par l'Evangile des Trois personnes divines est confiée à soixante-douze disciples, dont l'Église a conservé le souvenir dans les soixante-douze cardinaux. Ce nombre est également celui des chefs de tribus qui peuplèrent la terre après le déluge et qui descendaient de trois fils de Noé. Ces disciples sont envoyés deux à deux, nonseulement à cause des deux préceptes qui forment la base de la loi nouvelle, l'amour de Dieu et l'amour du prochain, mais encore parce que cette association est une force : a Un frère soutenu par son frère, dit l'Écriture, est comme une ville fortifiée; » c'est pourquoi Aaron fut associé à Moïse pour la délivrance d'Israël. Quand les soixantedouze revinrent de leur première mission, l'Évangilc nous dit qu'ils étaient très-joyeux d'avoir fait des miracles. Jésus les réprima doucement en leur disant de ne pas se réjouir de ce qui leur était arrivé, mais de ce que leurs noms étaient écrits dans

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le ciel. (Test à la fin de ce discours que se trouvent ces paroles admirables qu'il adressait à la foule : « Venez à moi, vous qui ployez sous le fardeau du travail et de la douleur, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vous et instruisez- vous près de moi, parce que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes; car mon joug est doux et mon fardeau léger. »

Les apôtres, comme les autres disciples, furent envoyés, deux à deux, dans diverses directions, au secours de ceux qui ne pouvaient venir à Jésus. Les foules accouraient partout où l'on signalait sa présence; mais beaucoup ne pouvaient venir. Comme instruction, Jésus enjoignait à ses apôtres d'être prudents, doux et pauvres ; il les prévint contre les attachements immodérés de la chair. « Qui aime son père et sa mère plus que moi, leur dit-il, n'est pas digne de moi. Qui ne prendra pas sa croix et ne me suit point, n'est pas digne de moi. Qui sauve sa vie au préjudice de ce qu'il me doit, la perdra; et qui la perdra pour moi, la sauvera. » Car Jésus c'est la toute-puissance, il peut pour 1 amc, le corps, la santé, notre bien-être matériel, ce que nous ne pouvons pas par nos propres forces. Chercher Dieu d'abord , c'est donc chercher la source de toutes sortes de biens, c'est agir avec sagesse et conformément à la volonté de Dieu. Suivre Jésus, remplir ses devoirs de chrétien, voilà l'importante affaire de la vie de l'homme ; le reste est secondaire.

f>l APPARITION DU CHRIST

Toute la fécondité de l'apostolat chrétien ou toute ea stérilité réside dans l'accomplissement ou le dédain de ces préceptes. Le mépris des richesses, l'abnégation de soi-même, la prudence dans l'exercice du ministère, et la douceur dans les rapports du prêtre avec le monde, voilà quelles sont les marques du vrai disciple de Jésus, du Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Le mercenaire, le faux prêtre, le ministre qui fait sa volonté et non pas celle de Dieu ; celui dont le ministère est stérile, sinon abondant en œuvres de perdition, parce que Jésus n'est pas avec lui, et celui qui songe à son bien-être moral ou temporel avant l'intérêt des âmes qui lui sont confiées, c'est celui qui leur parle avec aigreur, qui manque de dévouement, d'abnégation, de charité, qui éteint la mèche encore fumante, qui cherche les riches et fuit les pauvres, qui demande ou reçoit plus qu'il ne donne, qui thésaurise, craignant de manquer du nécessaire. Malheur au prêtre infidèle qui ne prêche pas par l'exemple tout ce que Jésus a enseigné par son exemple : l'obéissance, l'humilité, la mansuétude, la pauvreté, l'abnégation, la charité, la croix.

La conduite de Jésus à l'égard des hommes auxquels il s'adressait est encore la même que celle qu'il a de nos jours. Aux simples de cœur il parle clairement et leur accorde les bienfaits physiques ou religieux qu'ils demandent. A l'incrédulité, à l'orgueil, à la vaine curiosité qui l'interroge, ses

réponses sont voilées, ses refus sont communs. Aujourd'hui, comme autrefois, il ne tient aucun compte de la parole qui sort des lèvres, c'est à la parole intérieure qu'il répond ; aussi répond-il souvent à la pensée de ceux qui se taisent. Beaucoup venaient à lui pour l'entendre seulement, d'autres pour lui voir opérer ces miracles qui les étonnaient tant. Jésus les attire ou les repousse selon les motifs qui les amenaient. Il en appelle qui ne venaient point, mais dans le cœur desquels il lisait. Le publicain Lévi fut un de ces derniers. Jésus passe, le voit assis à son bureau de finances, et lui dit : « Suis-moi. » Lévi se lève aussitôt, laisse son bureau, comme Pierre et Jean laissèrent leurs filets, le suit, et devient l'apôtre St Matthieu.

C'est en ceci que consiste la sagesse des élus, appelée folie par le monde; laisser le monde pour suivre Jésus ; se dépouiller des préoccupations de la terre pour celles du ciel. Aussi, lorsque Jésus appelle une âme à cette naturelle et sublime œuvre de la perfection chrétienne et qu'on lui demande un délai pour ensevelir un mort, pour accomplir une œuvre môme bonne, mais purement matérielle, sociale, il répond : « Laissez les morts ensevelir les morts, » c'est-à-dire faites la besogne des vivants; apprenez que le premier devoir envers les hommes est de leur donner le pain de vie, de leur prêcher par l'exemple et la parole l'Évangile du salut, qu'il faut quitter tout pour obéir à la voix

de Dieu ; il nous montre en outre que les sollicitudes matérielles doivent passer après la grande œuvre du salut, car « une seule chose est nécessaire » : le salut de l'âme. Un docteur de la loi se présente et dit à Jésus : « Maître, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez. » Jésus voit le cœur de ce savant et lui répond : « Les renards ont leurs tanières et les oiseaux leurs nids, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête. » Il voulait s'avancer dans la science théorique ; mais pratiquer la morale sévère de l'Évangile ne lui convenait pas, il se retira.

Le sénateur Nicodème avait le cœur droit, mais faible; craignant la raillerie des Juifs, il va voir Jésus pendant la nuit. Jésus a pitié de lui, le reçoit, lui révèle sa divinité, lui découvre tout le plan du christianisme, lui parle de sa mort sur la croix, et lui dévoile , en les résumant en quelques mots , deux mystères écrasants : L'amour de Dieu pour l'homme et l'ingratitude de l'homme pour Dieu. « C'est ainsi, dit-il, que Dieu a aimé le monde jusqu'à lui donner son Fils unique... La lumière est venue dans le monde, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. » Telles sont les deux raisons de l'Incarnation du Verbe et de l'incrédulité de l'homme. C'est dans cet entretien que Jésus dit à Nicodème : « En vérité, je te le dis, personne, s'il ne naît de nouveau, ne peut voir le royaume de Dieu. » L'ex-

plication que Jésus lui donna de cette parole ne l'étonna pas moins que la parole elle-même; aussi Nicodème lui demanda-t-il comment la génération par l'esprit pouvait se faire ? A quoi le Sauveur lui répondit : « Tu es docteur en Israël et tu ignores ces choses ! » Tous les rationalistes font comme le sénateur hébreu, mais avec moins de bonne foi; comme eux, comme lui, sans la foi, l'on se demandera toujours comment ces choses peuvent se faire? Et pourtant, depuis dix-huit siècles, des myriades d'hommes, nés une première fois de la chair, renaissent une seconde fois par l'esprit qui enfante les chrétiens. Considérer le christianisme en dehors de la rénovation des âmes, c'est ne pas le comprendre, car il n'est pas seulement une forme nouvelle du culte divin , c'est une transformation morale.

Dans une autre circonstance, Jésus fît à ses disciples un discours qui ressemblait, dans une certaine mesure, à celui qu'il fit à Nicodème. « Si vous demeurez attachés à ma parole, leur dit-il, vous serez vraiment mes disciples. Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira. » Celui qui possède la vérité voit, en effet, toutes ses chaînes tomber, il n'a plus qu'un maître : Dieu. Celui qui n'a pas la vérité n'a pas la liberté, car il est esclave de tout et de tous, à commencer de lui-môme. Les Pharisiens se targuaient devant lui d'être les enfants d'Abraham et de n'avoir jamais été les esclaves de

personne. Les sensualistes, comme les rationalistes, sont tellement esclaves de leurs sens ou de leur raison, qu'ils ne peuvent jamais élever leur intelligence à la hauteur de la vérité spirituelle. Aussi, Jésus leur répond que celui qui pèche devient esclave du péché; que fils d'Abraham, par la génération physique, ils devaient se rendre fils d'un autre père par des œuvres de justice et de vérité.

« Nous avons, dirent-ils, un seul père qui est Dieu. » Si Dieu était votre père, reprit Jésus, vous m'aimeriez, car c'est de Dieu que je procède. Vous, vous êtes, — par vos œuvres, — les enfants du démon; et vous voulez faire ce que votre père désire... Il ne se maintint pas dans la vérité, et c'es-t pourquoi la vérité n'est pas en lui... Il est menteur et père du mensonge. Pour moi, parce que je vous dis la vérité, vous ne me croyez pas. Qui de vous me convaincra de péché? » Et comme personne ne répondait, il continua : « Pourquoi donc, quand je dis la vérité, ne me croyez-vous pas ? » Répondant lui-même à cette question, il ajouta : « Celui qui est de Dieu, écoute les paroles de Dieu... En vérité, je vous le dis, si quelqu'un écoute ma parole, il ne verra pas la mort éternelle. » Les Pharisiens se récrièrent de nouveau et lui dirent : C'est maintenant que nous voyons bien que le démon est en toi. Comment ! Abraham est mort, les prophètes sont morts, et tu dis : « Si quelqu'un garde ma parole, il ne verra pas la mort ! Es-tu plus grand que

notre père Abraham et que les prophètes qui sont morts? Pour qui te donnes-tu ? »

Jésus leur répondit: Si je me glorifie moi-môme, ma gloire n'est rien. Celui qui me glorifie, c'est mon Père, que vous dites être votre Dieu. Vous ne l'avez point connu, mais moi je le connais, et j'obéis à sa parole. Abraham votre père a désiré avec ardeur de voir mon jour; il l'a vu, et il a été comblé de joie. C'est alors qu'entendant les Juifs se récrier en lui disant qu'il n'avait pas cinquante ans, il prononça ces sublimes paroles : « En vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham fût conçu, JE SUIS. » Cette parole n'a d'égale que celle-ci : JE SUIS CELUI QUI SUIS. Dans la divinité il n'y a ni passé, ni futur, mais toujours Vêtre. Mais Jésus ne s'entourait pas des éclats de la divinité; les éclairs du Sinaï ne luisaient pas autour de lui; les Pharisiens ne voyaient devant eux qu'un homme, et ils voulurent le lapider. C'est toujours le dernier argument de la force brutale.

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