‹ La prophetie de DanielChapitre 5 sur 20 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Première réforme sociale. — Le mariage. — Les enfants naturels. — Le baptême. — Loi sociale du respect de l'autorité. — Ce que signifiait la barque de Pierre. — Origine du culte des reliques. — La synagogue représentée par la fille de Jaïre. — Parabole du Semeur. — L'enfer dogmatique est une preuve de la bonté de Dieu. — Du nombre trois dans les enseignements de Jésus. — La synagogue et l'humanité déchue représentées dans la parabole de l'Enfant prodigue.

Une des premières réformes sociales que fit Jésus, et qu'il consacra par un miracle, fut celle du mariage. Après être entré dans le fleuve de la pénitence ^ où baptisait St Jean, pour sanctifier l'eau, qui sera la matière du sacrement de la régénération, source de la vie spirituelle, il glorifie à Cana, par un miracle, une fête de famille, pour honorer le mariage,

sacrement futur qui purifiera la source de la vie physique et sociale. Le mariage était alors le plus méprisé des contrats, Jésus lui donna la double majesté du sacrement et de l'indissolubilité. En commençant par le mariage, il commence par fonder la famille chrétienne ; plus tard sa parole fera respecter l'union conjugale contre toute corruption de doctrines, des mœurs et des lois que les passions humaines pourraient faire prévaloir. Le miracle de Cana renferme de tels enseignements qu'il faudrait un volume pour les consigner; nous nous contenterons de les effleurer.

Les folles ardeurs entre les deux sexes, l'adultère et la malédiction des époux outragés doivent évidemment porter de mauvais fruits, et les enfants, nés de semblables relations', ont des défectuosités morales, comme les enfants nés de parents maladifs ou difformes ont des défectuosités physiques. L'accouplement de deux %mes vicieuses, malades, ne saurait pas plus produire une âme vertueuse et saine, que l'accouplement de deux corps vicieux, rachitiques ne peut produire un corps robuste et sain. Les enfants ne reçoivent pas seulement de leurs père et mère une ressemblance physique plus ou moins prononcée, au moins dans certains traits, des germes physiques de leurs maladies ou de leur santé, des tendances à perpétuer leurs défauts ou leurs qualités, mais ils reçoivent encore les germes de leurs qualités morales," et leur

âme reçoit l'empreinte de l'âme de ceux qui leur donnent la vie. Dans ces deux ordres de faits, l'exception confirme la règle.

Dans Tordre moral, comme dans l'ordre physique, le mal ne peut engendrer que le mal. Lors même qu'une âme serait née saine et vertueuse, le corps, instrument de l'âme, ne saurait, que par exception, être exempt des influences morales vicieuses qui ont présidé à sa formation ; il en résulte donc toujours pour l'âme de grandes misères et de grandes tribulations dues au crime qui l'a fait naitre. Les bâtards sont souvent doués d'avantages naturels donnant facilement prise aux passions, aux vices, au péché ; ils tiennent, en quelque sorte, de cette race qui naquit de l'union des « enfants de Dieu » et des « filles des hommes. » Ils portent le virus des passions secrètes qui leur ont donné la vie, du mystère et du mensonge qui ont abrité leur naissance, et cela les conduit souvent à la perte de leur âme.

Dans la grande réforme que Jésus venait opérer pour régénérer socialement et moralement le monde, il était donc naturel que le premier miracle consigné par les évangélistes se passât dans une réunion privée où Jésus devait sanctifier le mariage et le ramener à son institution primitive. Mais les actes et les enseignements de Jésus étant d'une infinie fécondité, il est également naturel de voir Marie, qui représente l'Eglise, future épouse de Jésus-Christ, dire pendant ces noces : « Faites

tout ce qu'il vous dira. » L'Église future ne devait prendre corps qu'à la mort de Jésus, ne devait prendre vie qu'à la descente de l'Esprit-Saint, et c'est pourquoi Jésus dit à sa mère : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? » Car l'Église nouvelle n'existe pas encore, il n'y existe que l'Église ancienne, la synagogue; néanmoins, le salut est arrivé, la prédication est commencée, et l'Église naissante dit, par la bouche de Marie : Faites ce qu'il vous dira; le salut n'est que là.

Jésus se servit du mot Femme et non pas Mère, parce que aux noces de Cana, comme sur la croix, c'est-à-dire au commencement comme à la fin de sa mission, il ne s'adresse pas à sa mère pour inaugurer et terminer ses divines instructions, mais à la Femme qui devait écraser la tète du serpent, c'est-àdire à la coopératrice des œuvres de Dieu. En outre, lorsque Marie lui demande un miracle, et que, pour complaire à sa Mère, il va manifester sa puissance suprême par une transformation de la matière, il devait montrer que c'était en sa qualité de Fils de Dieu et non pas de fils de Marie qu'il opérait ce miracle. Cette réserve, du reste, est symbolique comme l'étaient tous les actes du Sauveur. Ce vin était le symbole du sang de Jésus qui devait être bu par les Apôtres avant de couler sur la croix. Lorsque Marie dit : « Ils n'ont pas de vin, » c'est une sorte de prière qu'elle adresse, dans son inquiétude maternelle pour l'humanité, c'est-à-dire pour

tous ceux qui sont invités au festin de l'Église. Et quand Jésus répond : « Mon heure n'est pas encore venue, » c'était comme s'il disait : Il n'est pas encore temps que je change l'eau en vin, que je change le vin en sang ; mais, ne t'inquiète pas, quand mon heure sera venue, tous les invités, tous les enfants de l'Église auront le vin qui régénère et fortifie.

En dehors du symbole, il y avait le perfectionnement. Jésus, en effet, perfectionne toutes les situations de la vie humaine sur le précepte de l'amour de Dieu. L'amour du prochain est lui-même fondé sur l'amour de Dieu. C'est ainsi que le mariage est ramené à sa forme primitive. L'amour conjugal, dans la loi chrétienne, est une sainte société qui n'a plus de fin qu'avec la vie, et les enfants ne voient plus chasser leur mère pour voir mettre à sa place une marâtre.

Les Pharisiens espérant attaquer la doctrine de Jésus, comme trop sévère ou contraire à la loi de Moïse, lui demandèrent un jour s'il était permis de renvoyer une femme pour quelque cause que ce soit. Jésus leur répondit : « Que vous a ordonné Moïse? ■ — Moïse, répondirent-ils, a permis de faire un billet de divorce et de renvoyer sa femme. — Oui, à cause de la dureté de vos cœurs, reprit Jésus ; mais n'avez-vous pas lu que Celui qui fit l'homme au commencement créa l'un mâle et l'autre femelle, et qu'il dit : C'est pour cela que l'homme laissera

son père et sa mère et qu'il adhérera à sa femme, et ils seront deux en une seule chair. Que l'homme donc ne sépare point ce que Dieu a uni... Or je vous dis que celui qui renverra sa femme... et en épousera une autre, devient adultère, et que celui qui épousera celle qui aura été renvoyée sera adultère aussi. » Par ces mots, Jésus établit le mariage chrétien et condamna le divorce , polygamie déguisée.

Sous l'ancienne loi, la lettre de divorce avait été imposée comme un obstacle à la séparation qui, par suite de la décadence des mœurs, s'opérait sans formalité. Les scribes seuls pouvaient écrire le billet de divox-ce, et ne l'écrivaient que lorsqu'ils avaient échoué à procurer par leurs conseils la réconciliation des époux. Mais la nouvelle loi devant être à la hauteur des hommes nouveaux, Jésus déclare que c'est la volonté de Dieu que le mariage soit indissoluble : « îsTavez-vous pas lu, dit-il, que Celui qui fît l'homme au commencement le fit homme et femme?» L'homme et la femme sont faits d'une même chose pour être un. Unis, ils ne doivent jamais se séparer. L'homme quittera son père et sa mère et adhérera à sa femme, et ils seront deux en une seule chair. C'est Dieu qui a créé la nature, et par conséquent les lois naturelles ; il est donc absurde de dire que les lois de Dieu sont soumises aux lois de la nature. Le mariage tel que Dieu l'a institué est aussi un symbole du Christ et de son Eglise. Jésus, en quelque

sorte, abandonna son Père lorsqu'il descendit sur terre; il abandonna sa mère, la synagogue, et adhéra à son épouse l'Eglise; et ils sont deux en une chair, car le Christ et l'Église forment un seul corps.

Après avoir parlé du sacrement de mariage, dont l'institution devait régulariser et sanctifier l'union de l'homme et de la femme pour la reproduction de l'espèce humaine, nous devons parler du baptême qui devait régénérer l'homme, et le rendre, dès son berceau, l'objet des complaisances du Créateur.

Quand l'homme perdit par le péché la haute noblesse de son origine et l'ineffable dignité de son être, son entendement s'affaiblit pour le bien, sa raison s'égara, sa volonté corrompue se dégrada par la perversité. L'homme était force, sagesse, amour; il devint faiblesse, déraison, égoïsme. L'auguste image de Dieu, nous l'avons déjà dit, tout en conservant ses traits essentiels, fut en lui altérée, décolorée, détériorée. Cette image ainsi déformée ne pouvait être restaurée que par le même artiste divin qui l'avait faite, aucune force, aucune sagesse créée ne pouvant réformer l'œuvre de la force et de la sa gesse incréée. Cette restauration, œuvre de l'agnoui infini do Dieu, s'opère par le baptême. C'est par ce sacrement que Dieu renouvelle sa propre image dans l'homme, en efface tout ce qu'il y a d'étranger et rotoucho son œuvre qu'une main ennemie avait altérée. Cette œuvre est même perfectionnée en ce qu'ello nous donne pour la vie surnaturelle des

traits plus parfaits que nous n'avions pas dans la vie naturelle ; c'est pourquoi St Paul appelle le baptême « une création nouvelle. »

Dans la régénération de l'homme par le baptême, les trois personnes divines nous donnent pour la vie surnaturelle quelque chose qui leur ressemble, comme elles nous avaient donné pour la vie naturelle : le Père, Y intelligence; le Fils, la raison; l'Es« prit-Saint, la volonté. Trois textes de l'Écriture nous apprennent le caractère de l'intervention de chacune des trois personnes de la Trinité dans l'œuvre de notre régénération. Par ces paroles : « Personne ne vient à moi, à moins que mon Père ne l'y attire, » Jésus nous révèle que la foi, principe de toute religion et de toute vie spirituelle, est un don particulier du Père. Par ces paroles : « Jésus-Christ nous a régénérés dans l'espérance vivante, » St Pierre nous apprend que Vespérance est un don particulier du Fils. Enfin, par ces paroles : « La charité de Dieu est répandue dans nos cœurs par l'Esprit- Saint, » St Paul nous enseigne que la charité est un don particulier du Saint-Esprit. Or, comme dans le baptême nous recevons ces trois vertus, les trois personnes de la sainte Trinité concourent donc à notre régénération, comme elles avaient concouru à notre création. Le Père nous donne la foi qui éclaire notre entendement; le Fils nous donne l'espérance qui élève notre raison ; et l'Esprit-Saint nous donne la charité qui purifie et dirige notre « 5

volonté. Cette trinité de vertus surnaturelles représente, dans l'homme régénéré, la Trinité des personnes divines dont nous retrouvons l'imago dans la trinité des facultés do notre esprit dans Tordre naturel. De môme que dans l'esprit créé l'entendement engendre la raison, et que de l'entendement et de la raison procède la volonté, de même dans l'esprit restauré la foi engendre l'espérance, et de la foi et de l'espérance procède la charité.

Un mot seulement sur les enfants ou les adultes morts sans baptême après une vie vertueuse et conforme à la loi naturelle. St Thomas, en précisant la doctrine catholique sur l'hérédité de la tache originelle, ne fait que détailler ce que nous avons dit sur ce même sujet, à propos do la chute du premier homme. Ces âmes sont simplement privées d'un privilège dont elles n'ont pas conscience, et par conséquent dont la privation ne les fait pas souffrir. « Pour s'affliger, dit-il, de n'avoir pas ce bien surnaturel de la vue de Dieu en lui-même et tel qu'il est, il faudrait que ces âmes lo connussent. Or la connaissance de Dieu suppose une lumière surnaturelle ; de grâce et de foi qu'elles n'ont point. Donc cos âmes n'ont point conscience du bien dont elles sont privée!-:, et n'en ressentent par conséquent aucune tf'rïk-tion. 08 qu'elles sont 'naturellement, elles le sont sans douleur. »

Après la loi religieuse qui doit régler la vie de L'homme : « Tu aimeras Dieu de toutes les forces

de ton âme, et ton prochain comme toi-même » ; après la consécration du mariage et la régénération de l'humanité par le baptême, Jésus établit, mais plus tard, la grande loi sociale du respect de l'autorité par ces mots : « Rends à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » De nos jours, les ennemis de l'Eglise veulent que l'on rende à César ce qui est à Dieu ; de là bien des persécutions contre l'Église de Dieu. César a des droits, comme il a des devoirs ; il a l'apostolat et les devoirs du chef de famille. La famille de César, c'est le peuple, il doit l'aimer, lui procurer, dans la mesure de son pouvoir ,1e pain quotidien de l'âme et du corps. Celui qui refuse à César le tribut de respect et de soumission qu'il lui doit refuse au précepte de Dieu le respect et la soumission. Quand César fait litière de ses devoirs et de ses droits, il abandonne son apostolat, sa mission providentielle, son titre et sa qualité de père du peuple pour devenir le jouet de ses passions ou d'un parti politique. Le chrétien doit-il dans ce cas s'affranchir du précepte divin concernant ses devoirs envers l'autorité politique? Certainement non, car ce serait alors soumettre à l'appréciation de chaque individu la plupart des préceptes de Dieu, relatifs aux devoirs de tous envers l'autorité comme envers le prochain. Tant que l'autorité ne nous impose pas des devoirs contraires à la loi de Dieu, à la conscience, on doit souffrir et prier, mais non se révolter.

Rendre à Dieu ce qui est à Dieu, c'est-à-dire à l'autorité religieuse, et à César ce qui est à César, c'està-dire à l'autorité civile, voilà le précepte type, primordial. L'histoire de l'élévation et de l'abaissement des nations est l'histoire de ce précepte. L'ordre, le progrès, le bonheur des peuples tiennent ;\ l'exécution ou à l'infraction de ces deux lois su; lesquelles reposent les lois religieuses et sociales des empires. Le respect de Jésus pour l'autorité légale pendant sa vie et à l'heure de sa passion, est un enseignement que nous oublions trop souvent ; cet oubli est une des principales causes des révolutions sanglantes, car il développe l'esprit d'opposition qui pousse au mépris de tout pouvoir, de toute autorité. Si nos sentiments privés devaient prévaloir dans notre respect et notre soumission envers l'autorité, la loi n'existerait plus, car, cessant d'exister pour certaines personnes, dans certains cas, elle finirait par être violée par tout le monde. La loi divine est comme un collier de perles, quand on brise le fil pour en retrancher une, toutes les autres s'en vont.

Peu de temps après la vocation do Simon, d'André, de Jacques et de Jean, Jésus se trouvait sur les bords du lac de Génézarclh, le peuple accourut pour L'entendre et se pressait autour de lui. Il monta dans l'une des deux barques de ses disciples, celle de Pierre, et pria celui-ci de s'éloigner un peu du rivage, pour enseigner plus facilement. Lorsque son dise-ours fut achevé, il dit à Simon-Pierre : « Cou-

duis-nous en pleine eau et jette le filet. » Maître, répondit Simon, nous avons travaille toute la nuit sans rien prendre; mais, sur votre parole, je jetterai le filet. Il le jeta et prit tant de poissons que le filet menaçait de se rompre. L'autre barque alors s'approcha et toutes les deux furent tellement remplies de poissons qu'elles faillirent couler au fond du lac. Epouvantés par un tel prodige, les apôtres se jetèrent aux pieds de Jésus, qui leur dit en s'adressant à Simon : « Ne craignez point, désormais vous serez pêcheurs d'hommes. » Les apôtres ramenèrent ensuite leurs barques au bord et quittèrent tout pour suivre Jésus.

Tel fut le premier jalon de l'Église. Pour la fonder Jésus choisit des hommes de labeur qui vivaient du travail de leurs mains. Il les choisit illettrés et simples; car, de même qu'il avait instruit le premier homme dans ses devoirs de l'ordre naturel, il devait instruire ses premiers disciples dans leurs devoirs de l'ordre surnaturel. Il fallait que la foi des croyants fût l'effet de la puissance et de la bonté divines et non du savoir et de l'éloquence humaine. La barque où Jésus monte est celle de Pierre ; là se disent des paroles qui enfantent la foi. De cette barque, Jésus enseigne la foule ; de cette barque il instruira plus tard les nations. Il dit à Pierre de s'éloigner un peu du rivage, car, pour prêcher aux peuples avec mesure, il ne faut pas les attacher ni s'attacher aux choses terrestres, ni les pousser trop vers les régions

du mystère. Jésus dit ensuite : En pleine mer ! mais il le dit à Pierre, car le chef de l'Église ne doit craindre ni la force des tempêtes, ni la profondeur des controverses.

Pierre a travaillé toute la nuit et n'a rien pris ; les prophètes, préparateurs de l'Eglise, travaillaient dans l'obscurité de l'ancienne loi à la préparation de l'Église, mais ne pouvaient tirer personne du fond de l'abîme dans lequel l'humanité s'était plongée avant que la lumière parût, avant que le Maître eût dit : Jette le filet, le grand jour des miséricordes divines est arrivé, les hommes verront la lumière du ciel. C'est Pierre qui dirige la pêche, c'est lui qui dirige la barque dans laquelle Jésus se trouve, de laquelle Jésus prêchait la foule; aussi c'est à lui qu'il s'adresse quand il dit aux apôtres : « Ne craignez point, vous serez pêcheurs d'hommes. »

Un autre jour, Jésus étant également avec ses disciples sur le lac, il survint une grande tempête. L'eau entrait dans les barques et paraissait les sub* merger ; le Sauveur semblait dormir, et les disciples cfTrayés lui crièrent : « Seigneur, sauvez-nous, nous périssons! » De même que Dieu tolère souvent le mal pour le faire servir au bien, de môme il avait permis cette tempête pour montrer que la divinité incarnée peut commander aux éléments comme elle commande aux hommes. Jésus se leva et dit à ses disciples : « Hommes de peu de foi, que

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craignez-vous? » Puis il étendit la main, dit à la mer do s'apaiser, et soudain, il se fit un grand calme.

Quand les disciples saisis do frayeur se disaient entre eux : « Quel est Celui qui commande aux vents et à la mer, et ils lui obéissent ! » ils montraient clairement qu'ils ne voyaient encore en Jésus qu'un grand prophète, et ils ne se rendaient pas un compte exact de ce qu'était le Messie. Depuis la mort de Jésus, les successeurs des apôtres n'ont plus la crainte de voir l'Église sombrer au milieu des tempêtes que lui suscitent ses ennemis ou ses enfants ; ils connaissent la puissance de Celui qui veille quand il semble dormir ; ils l'invoquent dans les grands dangers, non plus avec crainte, mais avec confiance, car ils savent que, soit que l'orage se calme, soit qu'il suive son cours, la barque menacée ne sombrera pas. Au contraire, la tempête la protège souvent elle-même par les naufrages qu'elle multiplie et les destructions qu'elle accumule autour d'elle.

Quoique les Pharisiens commençaient à poursuivre Jésus de leur haine, ils ne manquaient pourtant pas d'avoir recours à sa bonté quand ils avaient besoin de ses bienfaits. Jaïre, chef de la synagogue de Capharnaùm, appartenait à cette catégorie de gens dont les opinions religieuses ou politiques ne sont pas suffisamment arrêtées pour les empêcher d'avoir un pied dans chaque camp. Il avait une fille

de douze ans qui tomba gravement malade ; la voyant en danger de mort, il courut à Jésus, qui enseignait sur les bords du lac de Tibériadc, et le supplia de venir guérir sa fille mourante. Sans lui faire de reproches sur la grossièreté de sa foi, qui lui faisait supposer que la présence du Seigneur était nécessaire à cette guérison, Jésus le suivit, ainsi que toute la foule, attirée par l'attrait d'un nouveau miracle.

Dans la foule se trouvait une femme de Césarée; depuis douze ans elle souffrait d'une perte de sang, et les médecins n'avaient pu améliorer son état, Elle n'osait aborder Jésus, ni lui rien demander ; mais, touchée de ce qu'elle avait entendu et vu, elle se disait : « Que je puisse seulement toucher la frange de son manteau et je serai guérie! » Elle y parvint et se sentit immédiatement délivrée. Soudain le Seigneur, tournant la tête, demanda qui avait touché son vêtement. Pierre lui dit : « Maître, la foule vous presse et vous accable, et vous demandez qui vous a touché? Mais Jésus, continuant de regarder la foule, reprit : « Quelqu'un m'a touché, car une vertu est sortie de moi. »

Pierre ne comprenait pas que la foule des Juifs pouvait presser Jésus, comme aujourd'hui la foule des chrétiens peut le presser dans nos temples, sans le toucher, c'est-à-dire sans en tirer aucune vertu, car on ne touche Jésus que lorsqu'on s'en approche par l'amour et la foi. L'hémorrhoïsse alors

se prosterna, avouant ce qu'elle avait fait. Jésus lui dit : « Ma fille, prends confiance, ta foi t'a guérie ; va en paix. » L'insistance de Jésus à connaître celle qui l'avait touché n'avait qu'un but, montrer à la foule la puissance de la foi, car c'est la foi de cette femme qui l'a guérie, et non pas la connaissance des Écritures. Cette leçon ne fut pas perdue pour Jaïre, auquel on vint annoncer que sa fille était morte. Aussi, loin d'écouter ceux qui l'engageaient à ne pas fatiguer le Maître, puisqu'il n'y avait plus de remède, il dit : « Seigneur, ma fille est morte ; mais venez, mettez la main sur elle et elle vivra. » Pour le récompenser de sa foi devenue plus forte, Jésus fortifie son espérance en disant aux gens qui se lamentaient : « Pourquoi pleurezvous? La jeune fille n'est pas morte, elle dort. »

Ces gens se moquèrent, car ils avaient vu l'enfant mourir. Jésus les fit éloigner, ainsi que les musiciens qui étaient là suivant l'usage des funérailles juives, et ne gardant auprès de lui que le père, la mère, Pierre, Jacques et Jean, il s'approcha de la morte, lui prit la main et lui dit: « Jeune fille, lève-toi. » La jeune fille se leva, marcha, et Jésus commanda qu'on lui donnât à manger.

Dans ce double miracle, il faut voir une double instruction. D'abord la guérison de rhémorrhoïsse opérée par le simple attouchement des vêtements de Jésus, est une justification du culte des saintes reliques ; elle signale ensuite un souvenir du sacer-

doce d'Aaron, symbole du sacerdoce du Christ, le prêtre véritable. L'onction, dit l'Écriture, répandue sur la tête d'Aaron coulait jusqu'à l'extrémité de sa robe et conservait jusque-là sa vertu. Quant à la malade elle-même, impure et désespérée, elle représente l'Église des Gentils, perdue de philosophie, de vices, de crimes, et qui va mourir si Celui qui est l'attente du monde ne paraît pas ; Jupiter, Platon, César et tous les autres médecins du monde ne peuvent la sauver. Aux yeux des Juifs cette perte de sang do la femme impure ; ils ne s'occupent d'elle que pour l'exclure du temple, clans lequel elle ne pouvait pas môme offrir des sacriGccs au Seigneur. Il ne lui restait qu'à mourir. C'est alors que Jésus la prévient et la sauve.

Mais ce n'est point à elle que Jésus semblait aller ; il suivait Jaïrc, dont le nom veut dire illuminé et illuminant. « Par ce nom et par le titre de chef de la synagogue, Jaïre représente Moïse, ditM. Veuillot; sa fille avait douze ans : la synagogue, fille de Moïse, avait douze siècles. L'Hémorrhoïsse souffrait depuis douze ans ; depuis douze siècles aussi la gentilité, de plus en plus envahie par l'idolâtrie et les vices, perdait de plus en plus son patrimoine de vertus naturelles, et saignait sous la main de faux sages à qui elle demandait en vain la lumière et la paix. L'Eglise fut infirme tant que la synagogue eut la vigueur et la vie ; et quand la synagogue périt à

cause de son infidélité, alors le salut des Gentils commença. »

Chez Jaïre, le Sauveur trouve une troupe tumultueuse de discoureurs et de joueurs de flûtes. C'est la troupe stérile des rabbins, dont le peuple juif est comme enlacé. Ils se disent les docteurs d'Israël ; ils ne sont que les tristes mimes des funérailles de son régne expiré, de son sacerdoce mort. Ce qui est mort est mort ; ils le savent ; mais ils ne veulent pas savoir que tout revivra de la vie du Christ, quand le Christ rapportera la vie. Les Juifs n'assistent point au réveil de celle qui était morte pour eux, qui dormait pour Lui. La mort n'est qu'un sommeil pour les chrétiens, et St Paul leur dira de ne donner à ceux qui dorment que les pleurs que peut verser l'espérance, puisque, après s'être endormis en Jésus, ils doivent ressusciter comme Lui. Nulle autre main que celle de Jésus peut donner la vie aux Juifs ; aussi prend-il lui-même la main de la jeune fille, et quand elle se lève et marche, il commande qu'on lui donne la nourriture sacrée des chrétiens. Tel est le sens prophétique de la résurrection de la fille de Jaïre. Nous allons voir maintenant que toutes les autres actions de Jésus ont un sens non moins admirable que celui qui se trouve dans les deux miracles dont nous venons de parler.

La parabole du Semeur est une de celles que nous ne devons pas passer sous silence, à cause de renseignement pratique qu'on y trouve. Le semeur

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sème, et l'Evangile nous dit : Une partie de la semence tomba près du chemin ; les oiseaux sont venus et lont mangée. Cette semence, c'est la parole de Dieu ; elle ne germe pas pour ceux qui l'écoutent du bord du chemin de la vie, sans vouloir quitter les voies du monde ; sur cette route passent les erreurs, séjournent les vices, les passions brutalcs qui dévorent la semence aussitôt que tombée. Une autre partie tombe sur un terrain pierreux, c'est-à-dire sur ces cœurs endurcis par les intérêts du moment, dépourvus de fond où la racine puisse prendre. La parole est parfois reçue, on croit en Dieu, comme on croit au soleil, mais à la moindre tentation, à la moindre épreuve, le germe succombe.

Une autre partie est tombée dans les épines, et les épines en poussant étouffent la semence. Les épines qui grandissent sont l'envahissement des choses humaines, le respect humain, l'horreur de la gêne et l'amour des jouissances de la vie, qui étouffent le plant divin et les. fruits d'une bonne éducation chrétienne. Enfin, une partie est tombée dans la bonne terre, et les grains ont rendu l'un trente, l'autre soixante, l'autre cent pour un. « Ce qui tombe dans la bonne terre, dit Jésus, représente ceux qui, ayant écouté la parole avec un cœur bon, la retiennent, la conservent, et portent des fruits par la patience. » Ainsi, la semence est la même pour tous ; elle tombe du ciel prête à germer dans

tous les cœurs ; le divin Sauveur la donne à tous, mais combien se rendent eux-mêmes une terre stérile, pierreuse ou couverte d'épines !

Pour compléter cette parabole, Jésus ajoute celle rto l'ivraie. Pendant que les serviteurs dorment, l'ennemi vient et sème l'ivraie dans le champ que le Père de famille avait ensemencé de froment. L'ivraie se développe et les serviteurs proposent de l'arracher. Non, répond le Père de famille, de peur que vous ne déraciniez aussi le bon grain. Laissez croître l'un et l'autre jusqu'à la moisson. Alors je dirai aux moissonneurs : « Cueillez premièrement l'ivraie, et elle sera liée en gerbes et jetée au feu ; et le froment sera mis dans le grenier. »

Le champ, c'est le monde; le Père de famille, c'est Dieu ; l'ennemi, c'est le mal ; l'ivraie, c'est la semence du mal, jetée sur terre pendant le sommeil, la négligence et la tiédeur des serviteurs de Dieu. Le mal présenté par les sophismes des hommes tarés, vaniteux, ressemble au bien. L'arracher quand il se développe avec son vrai caractère ne serait ni prudent, ni sage ; il faut que le mal et le bien vivent côte à côte pour éprouver les bons, pour leur laisser produire librement leurs fruits. Si Dieu, nous l'avons déjà dit, punissait toujours en ce monde le mal dès qu'il se produit, quel mérite aurait-on d'être vertueux? En outre, la pénitence peut conduire au ciel, aussi bien que l'innocence; l'ivraie

peut donc avec le temps, et la miséricorde de Dieu, devenir du froment.

Dieu est patient, parce qu'il est notre Père et que nous sommes sa créature; généralement, il ne laisse agir sa justice qu'à l'époque de la moisson, c'est-àdire lorsque nous sommes mûrs pour l'éternelle récompense ou l'éternel châtiment ; la morale de cette parabole ne contrarie en rien le précepte qui nous commande de faire disparaître le mal du milieu de nous. Pour sauver le corps, il faut couper le membre gangrené, brûler la plaie qui menace notre vie. C'est à l'homme de souffrir pour vivre ; c'est à la société de prendre des mesures coërçitivcs pour empêcher qu'elle soit démoralisée, perdue par les brebis galeuses ; c'est au pouvoir souverain de protéger une nation contre l'influence destructrice de quelques individus pervers, comme c'est au chef d'une armée de sacrifier quelques éclaireurs pour sauver ses troupes, mais c'est à Dieu d'attendre la moisson pour séparer l'ivraie du froment, car c'est Lui qui juge en dernier ressort, et ses décisions sont éternelles. La sentence des hommes ne frappe que le corps, celle de Dieu frappe l'âme ; aussi, tandis qu'il est toujours prompt pour l'indulgence et le bienfait, il est toujours lent pour la justice et le châtiment.

.lésus fit suivre ces enseignements de quelques autres semblables, et, pour faire comprendre à ses apôtres qu'ils doivent les répéter par toute la terre,

il ajouta : « Personne après avoir -allumé une lampe ne la couvre d'un vase ou la met sous le boisseau, mais on la place sur le chandelier, afin que ceux qui entrent voient la lumière. » Voilà bientôt deux mille ans que cette lampe luit pour tout le monde, et, même dans les fers, les successeurs des apôtres ont toujours trouvé le moyen de la faire luire dans tout l'univers.

La parabole du Semeur, celles du Paralytique, des Vierges folles, du Mauvais Riche, et d'autres encore que nous passons sous silence, nous engagent à parler do l'enfer. Aujourd'hui, bien des personnes intelligentes et môme honnêtes, ne veulent pas croire à l'enfer, car la nature humaine repousse tout ce qui l'épouvante ou la gêne. On croit à Jésus- Christ assez facilement, à cause de quelques points de sa doctrine dont on se souvient et qui s'accordent avec nos sentiments, mais on ne veut pas de son culte ni de la sanction de sa doctrine, un peu par ignorance de l'Evangile et beaucoup paroe que ce culte nous gêne et que cette sanction nous effraie.

Mais, qu'on le veuille ou ne le veuille pas, la sanction existe et doit exister. Jésus a maintes fois déclaré l'éternité des peines et des récompenses, et cette éternité est parfaitement logique. L'homme, plus sévère que Dieu, punit de mort l'homicide; pourtant, son crime n'est qu'un crime de l'homme contre l'homme; en outre, pour ce seul crime, l'homme inflige à l'homme un châtiment éternel;

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Dieu, plus clément, ne laisse pas seulement viyfe, quelquefois longtemps, celui qui le crucifie par le péché, mais encore il donne la vie éternelle au pécheur qui se repent et revient à Lui !

Le dogme de l'enfer a toujours été répandu dans l'universalité de la conscience humaine ; on le retrouve à toutes les époques de la vie des peuples barbares et civilisés, dans tous les pays, partout, parce qu'il est, comme le dogme du ciel, la sanction de la loi divine. Dieu étant éternel, infini, absolu, ne peut admettre de tempérament dans la sanction de ses lois éternelles. L'homme étant un être fini, limité, ne comprend l'éternité de cette sanction qu'en s'élevant jusqu'à Dieu parle cœur et l'esprit ; tant qu'il reste dans les profondeurs de l'humanité déchue, il change ces questions d'une logique inexorable en questions de sentiments qui no se raisonnent pas. Tout ce qui émane de Dieu, tout ce qui se rapporte à Lui, doit, dans l'ordre moral, participer du caractère éternel, infini de Dieu. Les récompenses qu'il donne à ses serviteurs sont éternelles, parce que sa miséricorde est infinie; de même, les châtiments qu'il inflige à ceux qui méprisent ses lois, sont éternels, parce que sa justice est infinie.

L'Ecriture appelle l'enfer : « Un étang de soufre et de feu ; — Le lac de la colère de Dieu ; — Une région de ténèbres et de misères où habite une horreur éternelle ; — Une fournaise ardente, etc.» — Elle le déclare intelligent et terrible : intelligent, pour

venger Dieu clans ce que l'homme a de plus coupable ; terrible, par sa durée comme par son intensité. L'homme peut se faire une idée de sa durée par la supposition du temps qu'il lui faudrait pour remplir, par ses larmes, l'espace compris entre le ciel et la terre, en ne versant qu'une larme tous les mille ans ; à ce compte, Judas n'aurait pas encore versé deux larmes. Quant à l'intensité de ce feu, il faudrait, pour s'en faire une idée, môme très-imparfaite, réunir aux tortures morales et physiques les plus terribles que l'homme puisse imaginer, les déchirements éprouvés par l'âme des damnés au moment de la mort, lorsqu'elle sent combien elle était faite pour aimer Dieu, le posséder et jouir d'un bonheur éternel, inénarrable, dont elle est privée par sa faute !

D'après ces paroles du Sauveur : « Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel qui a été préparé pour Satan et pour ses anges, » St Thomas déclare que le feu de l'enfer n'est point moral, figuré, mais matériel, parce qu'autrement il n'agirait pas sur les corps des réprouvés. En effet, l'âme s'étant soumise au corps par la concupiscence, il est juste qu'elle soit soumise à la matière par la souffrance. Mais, avant la résurrection des corps, l'âme du réprouvé se trouve, relativement à l'action du feu de l'enfer, dans la condition des démons qui subissent les atteintes de ce feu dans lequel seront jetés les corps des damnés après la résurrecii 6

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tion. Du moment où l'âme est la forme d'un corps, il est évident qu'elle peut subir l'action d'un feu matériel. Ce feu pénétrera donc le corps et l'âme, en leur laissant leurs propriétés respectives, par exemple, comme le fer incandescent qui ne cesse pas d'être fer, quoiqu'il ne soit plus qu'une masse de i u. St Thomas explique à peu près dans ces termes l'action de l'enfer sur l'âme : « Ce feu, dit-il, possède, comme instrument de la justice divine, la vertu d'enchaîner les esprits et de les empêcher d'agir où ils veulent et comme ils veulent. L'esprit de 1-homme étant renfermé, pendant la vie, dans un corps, après la mort il peut, également, être circonscrit dans un feu corporel. » Pendant la vie l'âme est, pour ainsi dire, renfermée dans un corps de terre ; après la mort, l'âme du damné sera, pareillement, renfermée dans un corps de feu ; voilà toute la différence. « En outre, l'âme, enchaînée à l'instrument de son supplice, éprouve dans celte prison la plus grande horreur pour un tel agent de la justice divine, et, de la sorte, concevant le feu comme son mal, elle en subit le tourment au moment de sa séparation du corps; tel le prisonnier qui sort de son cachot, auquel il est condamné à perpétuité, en subit la peine, parce qu'il s'y voit toujours condamné. »

On dit ;< uvent que les prêtres font Dieu plus cruel qu'il n'est, que ne le sont même les hommes li ? plus cruels, et qu'il ne peut punir, par des tour-

LE CHRIST S'a

ments éternels, la faute d'un instant. Ces moralistes admettent l'éternité des récompenses, mais non celle des châtiments, par la simple raison que leur conduite criminelle, indifférente ou peu chrétienne, leur fait plus redouter les châtiments qu'es pérer les récompenses. Ce langage est celui d'une sentimentalité purement humaine qui ne sait point s'élever à la hauteur de la logique des actes divins. et ne veut pas accepter les paroles de Dieu comme des paroles éternelles contre lesquelles on ne discute pas. En outre, les prêtres étant obligés de subir la loi commune, ayant môme plus de responsabilité que tous, loin de faire un Dieu autrement que « Celui qui est, » qui s'est lui-môme révélé ce qu'il est, non aux prêtres, mais à l'univers entier, les prêtres, disons-nous, auraient, au contraire, un intérêt personnel à le proclamer moins juste et moins sévère, s'il dépendait d'eux de le représenter à leur fantaisie.

Disons plus, l'enfer dogmatique est plus qu'un acte de justice, c'est encore un acte de la miséricorde divine. En effet, le corps et l'âme ne s'épanouissent à la vie réelle qu'au moment de la mort, car la vie temporelle n'est qu'une gestation de la vie humaine, de la vie immortelle, comme le fœtus encore dans le sein de sa mère n'est qu'une gestation de la vie temporelle; c'est pourquoi l'Eglise appelle natalis, naissance, le jour de la mort d'un saint. C'est seulement alors que l'homme perçoit la

vérité dans son infinie grandeur, qu'il a la plénitude de ses facultés, comme le fœtus ne perçoit la vie temporelle que lorsqu'il sort du sein de sa mère. La plénitude de nos facultés dans la vie immortelle ne nous vient qu'à la mort, et, grâce à cette plénitude dont l'homme jouit alors, les souffrances du damné seraient, pour ainsi dire, infinies dans leur intensité, si Dieu ne les modifiait dans une certaine mesure.

Au moment de la mort, l'âme, le corps, en un mot, l'homme complet sort de la nuit du temps, comme le voyageur sort d'un long tunnel, et se trouve donc subitement jouir de la plénitude de ses facultés, qui n'avaient été jusqu'alors, en quelque sorte, qu'à l'état d'embryon. Son être tout entier, éclairé par un océan de lumières éclatantes, comprend instantanément tous les mystères de l'ordre physique, moral et religieux, dont il n'avait en ce monde que des perceptions obscures et confuses. Cet épanouissement à la vie immortelle, cette transition de l'âme qui passe de l'état de croyance à la vision l'enivre de ces joies inénarrables, éternelles, dont il avait à peine une idée vague, ou le torture éternellement par ces douleurs et ces remords dont l'intensité cuisante est insuffisamment rendue par l'idée du feu matériel.

Ce qui rendra le bonheur des uns et les tourments des autres plus grands encore, c'est le sentiment du mérite de ces tourments ou de ce bon-

heur, mérite basé sur la liberté de l'homme, sur la justice divine, et le mystère de l'Incarnation qui nous procure le mérite de nos bonnes œuvres et nous laisse la responsabilité de nos mauvaises actions. De môme qu'un homme, ayant l'œil malade, repousse la lumière et recherche les ténèbres avec un empressement proportionné à la sensibilité de l'œil malade et à l'intensité de la lumière, de môme l'âme du damné repoussera la clarté divine et recherchera les ténèbres de l'enfer avec une rage proportionnée à sa culpabilité. L'éclat de la lumière divine lui étant plus douloureux que les peines de l'enfer, l'enfer devient pour le damné moins insupportable que ne le serait la vue de Dieu, dans la supposition qu'étant en état de péché mortel, il lui serait possible de le voir.

Quant aux âmes des justes qui n'ont point complètement satisfait en ce monde à la justice divine, elles vont se purifier dans un lieu que les théologiens appellent : Purgatoire. Le feu du purgatoire est à peu près le même que celui de l'enfer ; seulement, au purgatoire, la volonté de l'âme qui souffre demeure toujours bonne et soumise en Dieu, tandis que celle des damnés, restant toujours dans le mal, c'est-à-dire telle qu'elle était au moment de la mort, Dieu ne verse plus sur elle sa miséricorde, ils souffrent sans espoir de cesser de souffrir, et leur désespoir de ne jamais voir Dieu rend leurs souffrances inimaginables. Les âmes du purgatoire, au

contraire, sont tellement abîmées en Dieu, elles sont tellement dans la joie d'accomplir sa volonté, qu'elles n'ont aucune conscience ni d'elles-mêmes ni des autres, aucune pensée sur elles ou sur les autres qui puisse ajouter à leurs tourments ou qui serait une imperfection incompatible avec la pureté du lieu dans lequel elles se purifient.

En dehors de la béatitude céleste, rien ne saurait donner une idée de leur contentement de satisfaire à la justice divine, contentement qui s'accroît à proportion de la pureté qu'elles acquièrent par leurs souffrances et qui les rapproche de la divinité. De môme qu'à l'approche du soleil les ombres de la nuit se dissipent, de même, à mesure que le feu les purifie, elles se rapprochent de plus en plus de Dieu, qui leur communique le feu de son amour et la lumière éblouissante de sa vision, qui constituent la béatitude céleste. Leurs tourments sont terribles, il est vrai, mais ces âmes sont si étroitement soumises à la volonté de Dieu qu'elles sont contentes de souffrir. L'âme étant née pure, sans aucune tache, son instinct la portait naturellement vers Dieu ; à mesure qu'elle se purifie de ses fautes, cet instinct lui revient, et de même que les lois de la pesanteur et de l'attraction précipitent le mouvement des corps à mesure qu'ils se rapprochent de la terre, de même cet instinct de L'âme précipite ses élans vers Dieu à mesure que la purification lui rend son état de grâce.

L amo étant libre, son état éternel dépend de sa volonté; lorsque cette volonté est soumise et conforme à la volonté de son Créateur, l'âme est dans son état naturel, normal et propre au bonheur éternel pour lequel elle a été créée ; lorsque cette volonté est contraire à celle de son Créateur, l'âme est dans un état anormal, elle est dévoyée de son état naturel, elle est malheureuse. Au moment de la mort elle ne peut plus ni mériter, ni démériter ; elle ne peut plus s'amender, ni pécher; elle reste donc éternellement dans l'état où elle se trouvait quand la mort l'a surprise, car sa volonté ne peut plus changer, soit pour le bien, soit pour le mal.

Les damnés resteront donc éternellement avec une volonté corrompue, ils resteront éternellement dans le crime, et seront par conséquent éternellement punis ; cependant, quoique leurs crimes aient été commis contre l'Être infini et mériteraient, en parfaite justice, un châtiment infini dans son intensité, comme dans sa durée, leurs peines seront amoindries, dans leur intensité, par un effet de la miséricorde de Dieu, et parce qu'un être fini, quoique immortel, ne peut supporter que des tourments limités dans leur intensité. Les âmes du purgatoire, ayant été trouvées au moment de leur mort dans le repentir de leurs fautes, leur volonté, dans cet instant suprême, étant conforme à celle de leur Créateur, les peines dues à leurs fautes n'auront point une durée infinie, mais dureront

tout le temps nécessaire à leur purification, car rien de souillé ne peut entrer dans le ciel. La punition due à leurs péchés étant remise par les mérites de Jésus-Christ, elles, n'ont plus qu'à se purifier des taches laissées par la souillure du péché.

En se rappelant que l'opposé du bien, c'est le mal; l'opposé du ciel, c'est l'enfer; l'opposé de Dieu, c'est le démon, l'on comprendra cette autre vérité logique sur laquelle on réfléchit peu : c'est que l'âme dans son état de pureté primitive n'a pas d'autre fin que Dieu, que toutes ses puissances l'attirent vers Dieu et qu'elle ne peut trouver de repos et de vie qu'en Lui, comme dans son élément naturel, de même qu'un poisson ne peut trouver la vie que dans l'eau, son élément naturel. De môme l'âme en état de péché, étant ennemie de Dieu, amie du démon, ayant le mal pour élément, ne peut vivre dans un autre élément que celui du mal qui est l'enfer. Aussi, dès qu'une âme est séparée du corps, elle va droit au lieu qui lui est propre, et si elle pouvait aller ailleurs que dans cet élément ordonné par le Créateur, selon la nature des êtres, elle serait dans un enfer mille fois plus insupportable que dans celui qui convient à son état, car elle se verrait hors de l'ordre établi par Dieu, de la suprême justice et de la suprême harmonie qui préside et doit présider dans l'ordre moral et physique, dans l'ordre naturel et surnaturel, à tout ce qui existe.

L'âme de l'homme mort en ennemi de Dieu, ne trouvant donc point, en cet état, de lieu qui lui soit plus propre et plus supportable que l'enfer, elle s'y précipite aussitôt, comme dans son élément propre et le seul lieu qui lui convienne. Mais le corps étant une partie essentielle de l'homme, ayant, en outre, été l'instrument du mal ou du bien extérieur, comme la volonté en était la cause interne, déterminante, il est juste que le corps soit châtié ou glorifié, comme l'âme, et c'est pourquoi la résurrection des corps devient un fait logique et nécessaire.

Dieu «'tant la bonté même, non-seulement ne ferme le ciel à personne, mais encore il tend les bras à tous ceux qui lui demandent ce secours ; mais il est en môme temps d'une pureté tellement infinie que l'âme qui se sent souillée de la moindre imperfection se jetterait plutôt dans mille enfers que de se présenter en cet état devant sa divine sainteté. C'est pourquoi les âmes pénitentes se jettent également dans le purgatoire comme dans leur élément propre, pour s'y purifier et se rendre digne de la possession de Dieu. Le purgatoire et l'enfer, tout en étant des lieux de souffrances et de tourments incommensurables, sont donc aussi des lieux où la justice divine s'exerce avec miséricorde '. et dans lesquels éclatent la bonté de Dieu, car si Dieu n'avait pas créé ces lieux pour y recevoir les âmes qui meurent dans le mal ou le repentir, ces

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âmes, ayant au moment de la mort une connaissance de Dieu, qu'elles n'avaient pas sur la terre, souffriraient des tourments presque infinis dans leur intensité, ne trouvant pas d'élément propre à leur condition.

Telles sont les vérités que les saintes Ecritures et la logique nous enseignent sur la sanction des lois divines.

Le caractère le plus saillant des instructions de Jésus est l'indulgence, le dévouement pour les âmes égarées, la sévérité pour les superbes et les hypocrites. Ramener à Dieu l'humanité déchue, tout en respectant sa liberté, tel est ce que nous appellerons la constante préoccupation du Verbe de Dieu, depuis la déchéance de l'homme ; tels sont les efforts constants de sa divine bonté. Les Pharisiens blâmaient Jésus do sa condescendance pour le peuple et les gens de mauvaise renommée ; mais Jésus, pour leur donner une idée moins grossière que celle qu'ils se faisaient de la mission du Messie, leur dévoila les trésors de la miséricorde infinie par trois paraboles qui se complètent l'une par l'autre, nous voulons parler de celle du bon Pasteur qui laisse son troupeau de cent brebis pour retrouver celle qui s'était égarée, la parabole de la Femme qui se réjouit d'avoir retrouvé sa drachme perdue, et celle de l'Enfant prodigue. Ce nombre trois revient souvent dans les Evangiles ; nous le retrouverons aussi dans les résurrections ; savoir:

celle de la fille de Jaïre, celle du fds de la veuve et celle de Lazare ; la même instruction ainsi répétée et développée chaque fois constituait de la sorte un enseignement complet sur un sujet donné.

Dans la brebis perdue, il dévoilait le genre humain, objet continuel de la sollicitude du Créateur. Le Fils de Dieu laisse au ciel le troupeau fidèle, et descend sur la terre pour ramener au bercail la pauvre égarée ; l'ayant retrouvée, il ne la châtie point ; il ne la ramène pas au troupeau par le fouet du mercenaire et la dent des chiens ; mais il la charge sur ses épaules. Le poids est lourd, la route couverte d'épines, car elle passe par le Calvaire ; mais la brebis est retrouvée, et Jésus, couronné de gloire, dit à ses anges, à ses saints : « Réjouissezvous avec moi, car la brebis est retrouvée. » Si Jésus se réjouit, c'est que la brebis lui appartient, comme tout ce qu'il a créé ; non-seulement nous lui appartenons, mais encore nous sommes formés à son image, et la parabole de la drachme nous le rappelle, car la drachme, monnaie royale, porte la figure du roi. La femme qui cherche sa drachme perdue tient en main sa lampe allumée, c'est-à-dire une lumière dans un vase d'argile. La divinité de Jésus est cette lumière, son humanité est ce vase de terre ; la femme c'est l'Eglise qui tient en main la lumière du Christ, la doctrine de vérité. A la clarté de cette lampe immortelle, de cette lumière inal-

térable, infaillible, l'Église triomphe des ténèbres et retrouve enfin l'âme égarée.

Mais après ces deux images sur la nature de l'être égaré, ressemblance et propriété de Dieu, il fallait des détails pour mieux connaître le caractère de la faute et de ses conséquences comme sur la bonté divine dont le coupable repentant est l'objet. C'est alors que Jésus raconte cette admirable parabole de l'Enfant prodigue, « Un homme avait deux fils : le plus jeune dit à son père : Mon père, donnez-moi la portion de votre héritage qui doit me revenir. Et le père leur fit le partage de son bien. Peu de jours après, le plus jeune de ces deux enfants, ayant amassé tout ce qu'il avait, s'en alla dans un pays éloigné où il dissipa tout son bien en débauches. Après qu'il eut tout dépensé, il arriva une grande famine en ce pays-là, et il commença à être dans l'indigence. Alors il s'en alla et se mit au service d'un des habitants du pays, qui l'envoya à sa maison des champs pour y garder les pourceaux. Là il fut réduit à une si grande misère, qu'il enviait aux pourceaux leur nourriture.

« Le Prodigue, rentré en lui-même, dit : Combien de serviteurs dans la maison de mon père, qui ont du pain en abondance! Et moi je meurs ici de faim! J'irai trouver mon père, et je lui dirai : Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre vous ; je ne suis plus digne d'être appelé votre fils; traitez-moi comme l'un de vos serviteurs. Il partit, et s'en vint

auprès de son père. Lorsqu'il était encore bien loin, celui-ci l'aperçut et fut touché de compassion, et, courant à lui, il se jeta à son cou et l'embrassa. Et son fils lui dit : Mon père j'ai péché contre le ciel et contre vous ; je ne suis plus digne d'être appelé votre fils. Alors le père dit à ses serviteurs : Apportez promptement la plus belle robe qui soit dans ma maison et l'en revêtez ; mettez-lui un anneau au doigt, aux pieds une chaussure; prenez un veau gras et le tuez ; réjouissons-nous, car mon fils était mort et il est ressuscité ; il était perdu, et il est retrouvé, etc. »

Le fils aîné, dont il est parlé dans cette parabole, représente le peuple juif qui reste dans la maison paternelle et conserve le culte du vrai Dieu. Le plus jeune représente le peuple gentil qui réclame son patrimoine, c'est-à-dire son libre arbitre, ses qualités intellectuelles reçues par droit de naissance, et se livre au culte des idoles. Il s'éloigne dç son père, non par la distance, puisque Dieu est partout, mais par le cœur. Il dissipe tout le patrimoine qui lui a été donné, par le mauvais emploi qu'il en a fait. Quand l'homme fait un mauvais usage des dons et des qualités qu'il a reçus, il abandonne son esprit à l'erreur, son cœur aux passions, il perd la droiture de son intelligence, la notion du vrai et du faux, la sensibilité de la conscience, le juste discernement du bien et du mal. Enveloppé par l'indifférence ou l'incrédulité, sa volonté s'affaiblit, sa raison se dé-

voie, il se livre corps et âme au culte de ses passions et de lui-même. Après s'être éloigné de Dieu, il finit par l'oublier ; désormais la ruine est complète, et arrive la famine : famine de l'esprit et famine du cœur.

Il s'engage alors au service d'un des habitants du pays qui l'envoie dans les champs garder les pourceaux. A cette besogne dont le Prodigue est chargé, on reconnaît le maître qu'il s'est donné. Ce maître ne le nourrit pas, ou la nourriture qu'il lui donne ne le rassasie pas ; aussi le malheureux désirait se nourrir des cosses que mangeaient les pourceaux, mais personne ne lui en donnait. Quand on vit dans le fumier des sensualités de la vie, on ne goûte pas toujours les sensualités des pourceaux; la conscience humaine est parfois réfractaire à cet anéantissement de l'âme. Avant cet anéantissement Dieu tend encore une main bienfaisante à l'homme, par le châtiment, par le remords. Heureux celui qui, dans l'excès de sa misère, se souvient, rentre en lui-même et se résout à retourner auprès de son Père. Des biens qu'il a emportés rien ne lui reste, sauf cet instinct qui lui dit que son Père céleste ne le renverra point, mais prendra pitié de lui. Cet instinct que nous gardons jusqu'à notre dernier souffle, Dieu l'a placé dans notre cœur pour que nous ne le laissions pas effacer, ni tomber, et que nous ne puissions pas dissiper cette part de notre héritage.

sitôt qu'il pense à son père, le Prodigue sent qu'il

sera pardonné : « Je me lèverai, dit-il, j'irai à mon père et lui dirai : Mon père, j'ai péché, je ne suis pas digne d'être appelé votre fils. » Ce langage est celui de tous ceux qui sentent la réalité de leurs misères. Avant de se relever, la nature humaine a besoin de se purifier par l'aveu de ses fautes ; elle a besoin de verser des larmes de repentir, de se proclamer indigne par ses actions mauvaises, incapable de se replacer où elle était. Le Prodigue se lève, il sort de la fange dans laquelle il s'était vautré ; il ne s'arrête pas à de simples paroles, à de simples désirs; il ne recule pas devant le sacrifice de ses attachements et de ses passions; il se lève et va trouver son père.

«. Lorsqu'il était encore loin son père l'aperçoit. » Il ne l'attend pas, il n'attend pas qu'il parle et s'humilie , il accourt vers son fils,' se jette à son cou et l'embrasse. C'est ainsi que Jésus révèle la bonté de son Père. Le poids de nos fautes nous empêcherait d'arriver à Dieu ; aussi vient-il à nous, il baise nos lèvres qui vont confesser les fautes d'un cœur pénitent, humilié. Le cœur seul a parlé, les lèvres n'ont encore rien dit, et déjà le pardon nous est assuré ; néanmoins, il accourt au devant do nous, de crainte d'une rechute, il se hâte de relever ce qui était tombé, de redresser vers le ciel ce qui était courbé vers la terre. Alors le Prodigue se confesse ; mais son père l'a embrassé, il sent qu'il rst pardonné, que son rang de fils lui est rendu .

Non-seulement le père ne lui fait aucun reproche, ne lui rappelle aucun souvenir humiliant, douloureux, mais encore il efface la trace matérielle de ce passé criminel, honteux, il lui fait enlever ses haillons, donner sa première robe, sa robe d'innocence, mettre au doigt l'anneau, gage d'union, aux pieds des chaussures, pour que ses pieds ne touchent plus terre et ne glissent plus en chemin ; enfin, en signe de réjouissance, il fait tuer le veau gras, qui était la victime que le prêtre offrait pour les péchés.

Dans le sanctuaire on trouve également des Prodigues qui délaissent la maison paternelle, c'est-àdire la place ou Dieu les avait mis pour courir à des postes avantageux au point de vue temporel, au point de vue humain. C'est alors qu'ils vont dans ces régions éloignées du ciel, pour descendre vers ces régions fangeuses du siècle, qu'ils renoncent à la nourriture divine de la grâce pour les vanités du monde. Parmi ces Enfants prodigues, les uns s'égarent par imprudence ou légèreté, d'autres par orgueil ou vanité, et leur retour est souvent plus méritoire que la fidélité de leurs frères qui n'ont cessé de se nourrir des dons de la grâce, mais qui se montrent dédaigneux et sévères pour ceux qui reviennent de loin vers leur Père céleste.

Que de philosophes incrédules ou rationalistes sont aussi semblables à l'Enfant prodigue, et sortent de la maison paternelle, en sortant de l'Église ! Ils sont allés dans une région éloignée, la région de

l'erreur, toujours éloignée de Dieu qui est la vérité même. Pluson s'éloigne de Dieu, de son Église, notre maison paternelle, plus on s'éloigne de la vérité. Arrivés dans cette région, le patrimoine des vérités philosophiques, morales et religieuses qu'ils avaient emporté de l'Église est bien vite dissipé dans la licence de toutes les opinions humaines, par l'orgueil, véritable débauche de l'esprit, dit Origène, comme la débauche est l'orgueil des sens. Après la dissipation de ces biens nécessaires à la vie de l'intelligence, arrive naturellement la faim ; car avant comme après l'arrivée de Jésus-Christ l'homme a toujours soif et faim de ces vérités éternelles, toujours cherchées en vain loin de Jésus-Christ. Loin de Lui, l'on a beau mendier à la raison, aux maîtres de l'erreur ce pain de l'intelligence qui nous fait vivre sur terre, qui doit nous donner la vie éternelle, ni la raison, ni les maîtres de la science humaine ne nous le donnent, car la vérité seule est charitable et féconde.

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