‹ La prophylaxie du typhus exanthématique en TunisieChapitre 14 sur 16 · APPLICATION DE LA MÉTHODE EN TUNISIE · texte numérisé non relu

APPLICATION DE LA MÉTHODE EN TUNISIE

Fort des résultats expérimentaux dont nous parlons plus hauts, le docteur J. Laigret vaccina quelques personnes parliculièrement exposées à la contagion (foyers de fièvre exanthématique de Téboursouk, du Ksour).

Par la suite, le nombre de sujets-contacts immunisés el méticuleusement observés au point de vue clinique et sérologique atteignait et dépassait une centaine (Hamrira, Prolville).

C'est le 11 octobre 1935, à l’occasion d'un décès suspect survenu dans un ancien foyer de typhus à Ghardimaou, cheikhat de Dekaïla, que commença la vaccination méthodique de groupements importants en Tunisie.

Un contrôle de vaccination a été établi au moyen de listes et de fiches individuelles destinées à pouvoir suivre les vaccinés et s'assurer de leur comportement ultérieur vis-à-vis du tvphus exanthématique.

A Ghardimaou 450 personnes furent inoculées en deux temps à 20 jours environ d'intervalle. La première inoculalion comporta 1/200 de cerveau de cobaye, la seconde 1/200 de cerveau de rat, les deux vaccins ayant subi le double enrobage en jaune d'œuf et dans l'huile. Aucun des vaecinés à partir du douzième jour de la piqûre n’a contracté le tvphus même en plein milieu épidémique. Il n’y eut jamais ni réaction locale ni fièvre.

Le caracière inoffensif du procédé fut confirmé par de nombreuses autres vaccinations. La preuve irrécusable de

son efficacité fut donnée en février 1936 par la vaccination des 539 habitants d’un petit village de la région de Medjezel-Bab appelé Sidi-Naceur, où depuis de nombreuses années il n'y avait pas eu de typhus. Une épidémie y éclata le 11 décembre 1935. Les cas se multiplièrent rapidement. Dès les premières atteintes on isola les malades dans des baraques ei on épouilla tout le reste de la population. Dans la suile la destruction des poux du corps et des vêtements à été renouvelée avec soin. Toutefois, après chaque séance d'épouillage, les sujets valides retournèrent dans leur gourbi qui, eux, ne purent pas être désinfectés, car le personnel infnmier débordé, avait dû limiter la prophylaxie aux seules habitations des sujets reconnues malades.

La vaccination de Sidi-Naceur eut lieu le 18 décenhre pour 155 personnes, le 30 décembre pour 179 et le 8 janvier pour 139. IL fût ainsi possible de suivre l’évolution de l'épidémie :

D'abord sur la population entière non vaccinée:

Ensuite pendant trois semaines sur la moitié de la population vaccinée el l'autre moitié non vaccinées: |

Enfin sur la totalité de la population vaccinée.

Dans la première semaine il v eut :

32 cas de typhus -exanthématique sur 539 habitants non vaccinés.

Dans la deuxième semaine :

5 cas nouveaux sur 352 non vaccinés, aucun chez les 155 vaccinés.

Dans la {troisième semaine :

15 cas nouveaux sur 352 non vaccinés, aucun cas sur 195

vaccinés,

rs

Dans la quatrième semaine :

14 cas de typhus nouveaux sur 153 non vaccinés, aucun cas sur 334 vaccinés.

A la cinquième semaine, la population toute entière étant vaccinée, on ne nola encore que 6 cas de typhus survenus chez des vaccinés dans les 6 premiers jours de la vaccination, donc étant déjà en période d'incubation lorsque celle-ci fut pratiquée. Chez les anciens il n'y eut rien à signaler.

À la sixième semaine l'épidémie était terminée.

Ainsi chez les non vaccinés qui servirent de témoins, la progression hebdomadaire des cas nouveaux a été pour 500 habitants de 25,5. Ge qui fait que si la vaccination n'avait pas été pratiquée, il y aurait eu 153 cas au bout de six semaines. Le chiffre de 72 cas sur 250 personnes non vaccinées vérifie ce calcul. Pendant ce temps aucun des vaccinés qui vivaient dans les mêmes risques de contamination, ne contractèrent le {vphus exanthématique.

Il apparaît donc, comme le montrent J. Laigret, Roger Durand et Joseph Belfort dans leur note, que la vaccination par le virus murin en deux enrobages, associée à l'épouillage est susceplible de juguler en quelques jours une épi démie même sévère de typhus exanthématique.

Celte vaccination du {yphus exanthématique présentait un inconvénient : elle était faite en deux temps. Si cette technique ne comporte aucune difficulté dans les milieux hospitaliers ou dans les camps d'isolement, il n’en est pas de même lorsque lon veut immuniser des populations disséminées dans des petites localités isolées. La méthode de vaccinalion en deux temps est pratiquement irréalisable lorsqu'il s'agit de nomades, errants continuellement à la recherche de pâlurages pour leurs troupeaux,

PE

C'est pour cette raison qu'à l'Institut Pasteur de Tunis, le docteur J. Laigret s'est attaché ‘à effectuer une vaccination en un seul temps. Il inocule à cette fin 1/200 de cerveau de rat enrobé en jaune d'œuf et en suspension huileuse. Quelques européens se sont faits vacciner volontairement par celte méthode, et l’on n'eut jamais à constater chez eux de réaction ni locale ni générale. Jusqu'à ce jour, rien dans les milieux indigènes vaccinés en un seul lemps n'est venu à l'encontre des résultats obtenus précédemment par une vaccination en deux temps.

L'indigène lui-même se prête avec beaucoup d'empressement à ce traitement. Déjà se répand la notion que ces piqûres les préservent de ce qu'ils nomment parfois « la muladie de la puce » à cause de l’exanthème qui rappelle la piqûre de cet insecte, à tel point qu'il faut faire un contrôle sévère pour empêcher certains sujets insatiables de recevoir deux ou mème trois ou quatre doses de vaccin pendant une seule séance de vaccination.

Si l’on compare les quatorze dernières années au peint de vue de la lutte contre le typhus exanthématique en Tunisie, de 1923 à 1935, on s'aperçoit que les cinq: premières années montrent une recrudescence épidémique de l’endémie normale. Le nombre des cas de typhus varie de 209 à 425 par an. De 1928 à 1930, au contraire, l'épidémicité est plus faible, on ne déclare que 115 à 170 cas. À partir de 1931, le nombre des cas de lyphus exanthémalique augmente pour atteindre, en 1933, le chiffre de 928, et brusquement le dépasser. En effet, en 1934, il fut déclaré 973 cas et en 1934, 1.176 cas. Nous verrons plus loin que celle

extension est plus apparente que réelle,

ie

Examinons maintenant l'année 1934-35, mois par mois. De janvier à avril le nombre des cas mensuels passe de 26 à 190, chiffres records. Dans les mois qui suivent le nombre des déclarations baisse pour atteindre son minimum en septembre, octobre, novembre. C'est done au mois d'avril que l'épidémie bat son plein, période qui correspond à un développement intense de l'agent transmetteur : le pou.

De l’ensemble des constatations qui précèdent, il ressort une augmentation considérable des cas de typhus dans la Régence. S'il est exact que la crise financière entraîne une mauvaise alimentation de la classe pauvre, il est hors de doute qu'il faut aussi tenir compte dans cet accroissement de déclarations de {vphus exanthématique un dépistage plus rationnel et plus complet que par le passé. En effet la réaction de Weil-Felix est pratiquée pour chaque sujet suspect, el ces sujets suspects eux-mêmes sont dépistés par de nombreux infirmiers quinisateurs dressés à distinguer les principaux symptômes des maladies contagieuses fréquentes en Tunisie.

Ces deux éléments (réaction de Weil-Felix systématique, et dépistage intensif) nous permettent donc à peu de chose près l'étendue de la morbidité typhique : 973 cas en 1934, el 1.176 en 1935. 11 nous faut faire la part des cas ignorés ou systématiquement dissimulés. Cette part est actuellement très faible car les infirmiers ilinérants sont à même de meltre le médecm de colonisation au courant de tout ce qui se passe au point de vue sanilaire dans sa circonscription.

Ce dépistage intensif ne pouvait aboutir qu'à aggraver les charges du Service d'Hygiène, C'est au cours de 1934 que

le fonctionnement du personnel des groupes mobiles et du malériel à atteint son plein rendement.

- Deux nouvelles conceptions ont modifié profondément la lactique emplovée dans la lutte contre le {yphus exanthfmatique :

D'abord la notion de {yphus inapparent a forcé d'élargir le cerele ancien de l'isolement et de l'épouillage.

D'autre part, la’ pauvreté des populations a dû entrer en ligne de compte. Le sujet-contact isolé est dans l'impossibilité de travailler, d'où la nécessité d'assurer son alimen-

lation. Ce soin incombe aux auxiliaires médicaux el aux in- fimiers sous le contrôle du médecin de FAssistance Médicale gratuite.

Pour transporter les baraques et tentes, les vêtements, les nattes, les couvertures, en un mot tout le matériel nécessaire au camp d'isolement, les camions du Service d'Hvgiène parcoururent, en 1935, 65.000 kilomètres. Dans celle même année, le budget de la lutte contre le typhus exanthématique qui avait été prévu pour 230.000 franes fût dépassé de 366.000 franes.

Les 1.176 malades traités en 1935 ont demandé lisolement de 15.000 individus.

Quelle est maintenant l’état actuel de la vaccination antiexanthématique de Ch. Nicolle et J. Laigret ?

Dans un rapport présenté à FOffice International d'H\giène publique, dans une séance d'octobre 1936, par Monsieur le Médecin Inspecteur général Lasnet, délégué de l'Algérie, Jean Laigret, Roger Durand et Joseph Belfort donnent un compte rendu des plus récents sur la question.

Quatre mille trois cent quatre-vingt-cing vaccinations on! été faites en Tunisie et en Algérie. Les auteurs insistent

Se

d'abord sur le fait que le virus est vivant dans le vacein el que les opérations de dessication et d’enrobage ont été réglées de telle manière qu’elles respectent la vitalité du virus, ensuite que, si le simple enrobage dans l'œuf a donné des résultats parfaits pour le vaccin de la fièvre jaune, pour le typhus il s’est montré insuffisant et qu'ils ont été conduits à adopter une méthode d’enrobage plus complète et plus efficace, autrement dit, une méthode, d’enrobage double : jaune d'œuf et huile.

Au cours d’une campagne préliminaire, en 1934-35, ils ont vacciné dans des foyers tunisiens 135 personnes qui avaient été en contact avec des typhiques et qui se trouvaient isolées dans des camps de surveillance; en 1935-36, 3429 vaccinations nouvelles furent effectuées en Tunisie et 821 en Algérie. Toutes ces vaccinations ont été pratiquées dans des foyers épidémiques en activité sur des personnes ayant eu contact avec des malades.

Sur ce nombre, non seulement les auteurs n’ont eu aucun accident grave à déplorer, mais « c’est à peine si l’on peut parler d'incidents consécutifs à la vaccination, tellement ceux-ci ont été rares et bénins ». Sept réactions vaccinales ont été observées, d'une durée de # à 6 jours, sans tuphos, sans aucun signe nerveux, sans atteinte de l’état général et sans éruption : le seul caractère qui ait permis de rattacher ces petites manifestations fébriles à la vaccination c'est Papparition, dans le sang, d’agglutinines anti X 19.

Et voici en quels termes Jean Laigret, Roger Durand et Joseph Belfort concluent : « En résumé, la vaccination antiexanthématique est organisée en Tunisie, elle est inaugurée en Algérie et, jusqu'à présent, elle a donné toutes satisfactions dans ses applications pratiques. La méthode est à.la

portée des praticiens, elle ne nécessite pas la présence d’un technicien spécialisé; aussi se généralisera-t-elle avec la plus grande facilité. Complétée par l’épouillage, elle doit faire disparaître en quelques années, les derniers foyers de

lvphus qui menacent encore nos populations nord-africaines ».

Actuellement à la suite des efforts du Service d'Hygiène en Tunisie pour l'installation de camp d'isolement et de centres d'épouillage, conjugués à ceux de l’Institut Pasteur de Tunis pour la préparation et la distribution du vaccin. Il est permis d'espérer, que dans un avenir très proche, le {yphus exanthématique sera complètement jugulé en Tunisie.

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