AVANT-PROPOS
Voici unlivre où nous avons cherché à combiner la méthode historique avec la méthode psychologique. La première nous a permis d'examiner les phénomènes dans l'ordre qu'a suivi leur évolution. La seconde, d'interpréter ces phénomènes linguistiques comme la manifestation de la vie intérieure des grands écrivains qui font l’objet de cette étude.
La méthode historique consiste essentiellement à recueillir des faits en quantité suffisante pour y établir solidement la théorie qui s’en dégage. L'explication psychologique des phénomènes variera avec le point de vue qu’on adopte. On peut partir : des idées et des sentiments qui se présentent dans l'âme humaine et se demander ensuite de quelle manière ils s'expriment par les mots. Leur diversité infinie, cependant, ferait courir lerisque de se perdre dans une classification tendant à simplifier ce qui ne peut l'être, et de dépasser le but qu'on se propose. Il faudra donc se limiter à discuter les idées et les sentiments dans la mesure où ils trouvent leur expression dans les mots. |
La voie qui s'ouvre ici peut être parcourue en
deux sens différents. On étudiera d’abord l’idée, et ensuite son expression. Ou bien, on commencera par l'expression, mot simple ou terme composé, pour envisager dans quelle mesure l’idée ou le sentiment s’y fait jour. C'est cette direction que nous avons suivie, parce que, à notre sens, il permettra le mieux de traiter notre sujet avec la clarté et la précision voulues. | |
Nous voudrions témoigner ici notre reconnaissance sincère à M. Salverda de Grave, professeur à l’Université d'Amsterdam, pour la bonté avec laquelle il a parcouru les épreuves du présent ouvrage, et poursa critique judicieuse et éclairée.
Dans une série de conférences fort intéressantes sur Le langage et la vie *, M. Ch. Bally développe certaines idées qui aideront à comprendre le point de vue adopté par nous dans cette étude de la proposition infinitive simple et subjective en français moderne. Le savant auteur fait remarquer que nos pensées, qui germent en pleine vie, ne sont jamais d'ordre essentiellement intellectuel, que ce sont plutôt des mouvements accompagnés d'émotion ; des épanouissements ou des repliements de désirs, de volitions ; des impulsions vitales *. Au contact de la vie réelle, les idées les plus objectives en apparence s'imprègnent d'affectivité ou prennent la forme de jugements de valeur reposant sur les sentiments fondamentaux du plaisir ou du déplaisir. Ces jugements non-intellectuels forment le substrat de notre logique vitale, orientée vers le devenir, la finalité, l’action ; ils n’ont pas de commune mesure avec l'autre logique qui, cherchant l'explication de ce qui
1. Genève, Atar, 1913. — Cf. encore Ch. Bally, Précis de stylistique, Genève, 1905, p. 130 ; Trailé de stylistique française, Heidelberg-Paris, 1909, EL P- 6 sqq-
S. ErINGA. — La proposition infinitive. I
existe déjà, établit entre les choses des rapports de causalité étrangers à l'action :.
Cette manière d'envisager notre existence psychologique, quoique fortement imprégnée de l'esprit de M. Bergson, se distingue néanmoins de la conception du grand philosophe par l’unité qu'elle établit entre notre intuition de la vie et l'intelli-
gence. M. Bergson dit que la vie déborde l'intelligence de toutes parts’et que notre science est caractérisée par une incompréhension naturelle de la vie. M. Bally semble admettre que l'intelligence trouve ses racines dans notre intuition de Îa réalité et qu’elle ne peut en être séparée d’une façon définitive. Mais c'est à condition qu’elle ne s’enferme pas dans les cadres étroits de la raison raisonnante, de la pensée mathématique, de la logique pure *.
C’est ainsi, d’ailleurs, que notre pensée s'exprime dans le langage. « Le langage ne se comprend bien qu’en fonction de la pensée telle que la vie la façonne: et l’on peut se représenter cette pensée comme un organisme dont l'intelligence logique forme l’ossature ; les muscles et les nerfs, ce sont nos sentiments, nos désirs, nos volontés, toute la partie affective de notre esprit ; ils en constituent le principe moteur ; sans ce système nerveux et musculaire de la pensée, l'intelligence pure n’est qu’un squelette 5.»
Précisons ici notre point de vue. Tout changement dans les phénomènes extérieurs ou intérieurs que perçoit l'esprit humain doit affecter notre sensibilité. Le fait même de la perception prouve que