Le langage et la vie, p
nous nous y intéressons, en établissant un choix entre les innombrables impressions qui à chaque instant de la vie nous assaillent. Mais ce choix le plus souvent est involontaire, et ie moi réagit avant que nous nous en rendions compte, avant que l’impression qui vient du dehors ou du dedans, parvienne à notre pensée consciente. C'est alors seulement que l'intelligence s’en empare en vue d’une action possible ou réelle.
La parole est une des formes de cette activité. Mieux. que n'importe quel geste, elle rend par des sons intelligibles notre pensée, qui traverse toutes les nuances du sentiment avant d’arriver à sa forme plastique, le langage. Les affections qu’elle comporte, ou plutôt d’où elle résulte en les cristallisant sous une forme consciente et sensible, se manifestent dans les parties de la phrase qui ont la plus grande valeur représentative, et qui se font accompagner de mots ayant pour fonction essentielle d'exprimer les rapports entre nos représentations.
La pensée et le sentiment sont les deux facultés de l’âme humaine qui déterminent, non seulement l'emploi des mots, mais aussi la structure de la phrase ; et c’est leur action réciproque et quelquefois contraire qui donne au style son caractère original. Là où la pensée domine, elle cherche à s’exprimer sous une forme concise, claire et logique, et l’on rencontre à chaque instant ces formules brèves qui, ramassant l’idée, lui communiquent l'unité et la force dont elle a besoin pour frapper les esprits. Si une forte émotion s'ajoute au travail de l'intelligence tout en s’y subordonnant, la phrase prend cette ampleur orchestrale qu’on admire chez les grands
orateurs. La passion qui entraîne, qui rompt les liens de la raison, fait éclater le cadre de la période. Les parties de la phrase se séparent, chacune d'elles prend une vie propre, les exclamations se pressent, les cris remplacent l’énonciation régulière de la pensée et donnent au style une vivacité extrême.
Les linguistes contemporains s’en rendent compte. On n’a qu'à lire les fortes pages que M. Vendryes consacre au langage affectif dans son beau livre sur Le langage’. La distinction de sémantèmes et de morphèmes *, qui s'applique à toutes les langues citées par l’'éminent philologue, est, à cet égard, d’un intérêt capital. Les sémantèmes expriment les idées des représentations, ils ont par conséquent la plus grande valeur affective, et suffiraient à traduire les émotions qu'éprouve celui qui parle et qu'il communique à l'auditeur. Eux seuls, présentés dans un ordre que détermine encore notre sensibilité et que contrarie souvent le besoin d’être clair et logique, font haître chez d’autres les affections que les phénomènes excitent en nous. Les morphèmesexpriment les rapports entre les idées, les relations que l'esprit établit entre les sémantèmes.
Voilà la théorie. Il s’agit maintenant de la démontrer par l'expérience, de choisir la matière qui permettra de les appliquer et d’en faire la vérification. L’infinitif et sa valeur stylistique dans la prose française nous en fournira le moyen.
L'infinitif est une. forme relativement récente, mais qui, en français moderne, a pris une extension
1. Paris, La Renaïssance du livre, 1921, p. 162 sqq. 2. P. 86-105, 205 sqq.
considérable et qui s'emploie de plus en plus dans la langue populaire ‘. Voicicomment M. Bréal, dans son Essai de sémantique *, en résume l’histoire.
« Cette forme si précieuse, la première qu'apprennent ‘les enfants, la première qui, chez deux peuples mis en contact et essayant de s'entendre, passe de run à l’autre, n’a cependant pas existé detouttemps. Elle est au contraire le produit d’une lente sélection, il y faut voir le fruit d’une union tardive entre le substantif et le verbe. La date relativement récente de linfinitif, nous pouvons déjà la pressentir en voyant combien Île latin et le grec, d'accord sur tout le reste'de la conjugaison, s'écartent sur ce point l’un de l’autre ; il n'y a aucune ressemblance entre la désinence de x4/av et celle de Jegere, entre siva et esse. Et même, sans sortir de la langue grecque, en rapprochant les formes dialectales comme uu:v, siva, épeva, On S’assure que la langue grecque, jusqu'à une époque assez récente, n'avait pas encore fixé son choix. Le latin, à première vue, a l'air plus décidé; mais pour peu qu'on y regarde, l’on voit qu'il est encore plus loin de réaliser l'unité de l'infinitif, car il en partage la fonction entre trois formes, l’infinitif proprement dit, le supin etle gérondif. C’est seulement dans les langues modernes que cette unité est un fait accompli. »
L'infinitif présent du latin, le seul qui, avec le gérondif, ait subsisté dans les langues romanes, paraît être à l’origine un locatif. Sous l'influence de l’infinitif passif, qui est le datif d’un substantif verbal,
1. Cf. H. Bauche, Le langage populaire, Paris, Payot, 1920, p. 128
sqq - 2. Paris, Hachette, 1899, 2e éd., p. 88.
ce locatif exprime, de très bonne heure déjà, la tendance, la direction vers un but :.
Les traces de l'infinitif-substantif sont visibles à travers toutes les époques du français. En latin postclassique et en vieux français sa fonction nominale s'étend de plus en plus. L'infinitif prend la terminaison flexionnelle et numérale, et un assez grand nombre de ces formes finissent par perdre le sens verbal et passent à l’état d’un substantif concret. Nous aurons l’occasion de le constater au cours de l'étude qui va suivre.
Ce n'est pas là d’ailleurs que réside la véritable importance de cette forme. À part les exceptions que nous venons de signaler, l’infinitif s’est dépouillé de toute flexion et ne présente plus que l’idée de l’action pure. Car les quatre désinences d’après lesquelles on distingue les quatre conjugaisons sont mortes depuis longtemps.
L'infinitif français est devenu un vrai sémantème, et comme tel 1l mérite avant tout de nous arrêter. Comme tel aussi, 1l servira admirablement à vérifier la théorie que nous avons développée.
La question qui nous occupera d’abord sera de savoir ceque vaut, au point de vue stylistique, cette forme dépourvue de toute flexion et exprimant l’idée verbale pure et simple. Il est vraisemblable que lélément affectif de la pensée se concentre dans le verbe et le substantif, modifiés ou non par les mots qui
1. K. Brugmann und B. Delbrück, Grundriss der Vergl. Gramm., Strassburg, 1893-1900, II, p. 39 ; IV, p. 441. — Sur les origines de l'infinitif, cf. F. Bopp, Vergleichende Grammatik, Berlin, 1833, p. 1202 sqq. ; À Meillet, Introduction à l'étude comparative des langues indo-européennes, Paris, Hachette, 1903, p. 253 sqq.
les accompagnent, puisque ces parties du discours ont la plus grande valeur représentative. Quelle doit être l'importance de l’infinitif, qui présente la double nature du verbe et du substantif, sans s’encombrer de désinences marquant les rapports entre les idées énoncées dans la phrase !
Du reste, la valeur stylistique de l'infinitif ne fera pas l’unique objet de notre examen. L'infinitif peut être modifié par des adverbes qui l’accompagnent. Il peut se combiner avec un substantif ou un verbe exprimant comme lui l'émotion ressentie par celui qui parle. Il peut former avec les mots qui le déterminent une proposition subordonnée qui sera le sujet, le prédicat ou le complément d’une principale, et perdre alors ou conserver sa valeur émotionnelle. Il peut se faire précéder de prépositions qui en précisent le sens, se faire suivre de mots de rapport qui changent le caractère expressif de la phrase. Ces termes de rapport varient avec les différentes propositions, ils s'emploient ou se suppriment selon les nuances de la pensée.
C'est surtout le verbe impersonnel qui joue ici un grand rôle. Il se combine avec un infinitif pur ou prépositionnel suivant l’évolution historique qu'il a subie, et selon les différentes significations de la phrase. A son tour il peut être complété par des substantifs ou des termes équivalents. Il peut transporter à ces mots une partie de sa fonction stylistique et devenir un simple morphème.
Toutes ces constructions se combinent, se développent ou se désagrègent selon les relations qui, dans la pensée de l’auteur, existent entre l'intelligence et le sentiment. Et tout cela rentre nécessaire-
ment dans le cadre de notre sujet. Étudier la valeur expressive de l'infinitif et des mots qui l’accompagnent et dont il dépend, préciser le sens des morphèmes marquant les rapports rationnels entre les idées exprimées, examiner les conditions sous lesquelles la phrase se développe ou se divise, tel sera l’objet de cette étude.
C'est dans la prose française des trois derniers siècles que s’équilibrent le mieux les deux forces de l’âme humaine, le sentiment et l'intelligence. Le français possède éminemment cette sobriété classique qui nese dément à aucune époque de sa littérature. « La nature de cette langue est d’être claire, logique et nerveuse. Elle ne se laisse pas affaiblir, obscurciroucorrompre », dit Guy de Maupassant ‘, qui en offre le vivant exemple. C'est là aussiqu’on découvrira le mieux les affinités secrètes existant entre les créations du style d’un écrivain et les créations du langage spontané. Dans la prose française, plus accessible sous ce rapport que la poésie, viennent se réunir tous les courants du langage qui transforment l'expression de la pensée, malgré les règles grammaticales fixées par l'usage et la raison.
1. Pierre et Jean, Paris, Ollendorff, 1895, « Le Roman », p. xxxv.
La fortune actuelle de l’infinitif s'explique par le fait que c'est la partie du verbe la plus propre à rendre les nuances du sentiment. Comme il manque de formes exprimant les rapports logiques entre le fait énoncé et la réalité, entre le moment de l’action et celui de la parole, il donne la sen: sation directe de l’action verbale, l'impression immédiate du fait 2. D’autre part l’infinitif, qui tient de la nature du substantif et du verbe, se prête à une grande variété de combinaisons 5. Son emploi donne à la phrase une souplesse
1. Pour toutce chapitre, voir notre article sur La proposition infinitive Simple en français moderne (Neophilologus, Groningue-La Haye, 7e année, 1922, p. 85 sqq).
2. Cf. W. Meyer-Lübke, Grammaire des langues romanes, trad. fran. par A. et G. Doutrepont, Paris, 1900, t. III, 502 :« Déjà dans l’esprit de la langue latine l’infinitif renfermait l’idée verbale dépouillée de l’idée de personne et de temps etsans aucun rapport avec n'importe quel cas. » — Cf. Bieringer, Der mittel- und neufranzôsische direkte Fragesatz, Diss. Gôttingen, 1910, $ 168, 1.
3. Cf. M. Bréal, Essai de sémantique, p. 89 : « Moitié verbe, moitié substantif, mais ne portant pas le bagage encombrant dont se chargent ces deux sortes de mots, l’infinitif rend les mêmes services. Comme le verbe il a la forme transitive; il peut, comme le verbe, s'associer un sujet ; il se fait accompagner comme le verbe d’un adverbe ou d’une négation. Mais d’autre part, employé comme substantif, il peut être sujet ou complément ; il se met après des prépositions comme à, de, pour, sans, et toujours sans l'embarras des d‘sinences. Il est propre à exprimer une exclamation, un désir, un ordre. Il est moins exposé à
merveilleuse ; et, tandis qu’il sert à construire les propositions les plus élémentaires, mais qui s'adressent à la partie intuitive de l'esprit humain, il est en même temps capable de faire sentir les nuances les plus délicates de la pensée et de construire la période avec clarté et harmonie. La simplicité de sa forme concourt avecla richesse de ses fonctions pour en faire un instrument d’une docilité et d’une précision admirables. |
L'infinitif, en français, n’a ni mode, ni temps, ni personne, ni voix '.Ce n’est qu’en combinaison avec un auxiliaire ou au moyen d’une forme composée qu’il peut exprimer le passé, le futur et la voix passive. Ce caractère quasi-rudimentaire constitue un de ses traits essentiels. Cela se voit distinctement lorsqu'on supprime les auxiliaires qui peuvent l'accompagner. Nous ne citons que pour mémoire le parler maladroit de certains étrangers ignorant le français, que reproduisent les auteurs réalistes ?. Voici comment, dans Jack de Daudet, le petit roi Madou-
Ghézo du Dahomey parle à son camarade ::
« C’est bon soupirer quand on a du chagrin... Si pauvre monde avait pas soupir, pauvre monde étouffer bien sûr 3... Pas content, moucié Moronval, quand Madou faisser lumière +. Quand Madou retourner Dahomey, écrire bonne petite lettre à Père au bâton, faire venir li en Dahomey, et couper tête à li dans un grand bassin de cuivre ; après, avec sa peau, couvrir un grand tambour de guerre pour aller contre les Achantis 5. »
cette concrétion... dont tous les substantifs, même les substantifs abstraits, sont menacés.
. Cf. Bréal, op. cit., p. 89.
2. Cf. K. Haupt, nil im Franzôsischen aber Beiträge zur romanischen Philologie, Heft XVII), Marburg a. L., 1915, p. 136.