CONSTITUTION DE LA PROPRIÉTÉ TERRITORIALE EN EGYPTE
L'Egypte a-t-elle été conquise par l'Islam les armes à la main ?
Quelques historiens et chroniqueurs disent oui, par la raison, prétendent-ils, que, si les citadelles ^ et forteresses qui défendent' un pays opposent une résistance aux armes"de l'Islam et se font prendre d'aâsaut, le pays tout entier doit être classé dans la catégorie de ceux conquis les armes à la main.
D'autres prétendent le contraire ; car, disentils, les Cophtes, habitant autochthones du pays, ne se sont pas défendus, et, qui plus est, se sont mis en rapport avec les Arabes avant même leur entrée en Egypte, pour obtenir d'eux l'amam et un traité de paix avantageux.
Les historiens ne pouvant nous aider à élucider cette question, nous devons nous appuyer, pour en obtenir quelque lumière, sur la tradition.
Or, les docteurs des quatre rites orthodoxes sont d'accord pour déclarer que l'Egypte a été conquise les armes à la main.
Nous voyons, en outre, que, dans toutes les mosquées de l'Egypte, l'Imam officiant à la prière publique du vendredi , monte on chaire avec un sabre, véritable ou simulé, c'est-à-dire avec une lame en bois. Nous pouvons sans hésiter en déduire que de tout temps les musulmans ont considéré l'Egypte comme un pays 'conquis par les armes (1).
Ce point établi, il importe de savoir si la population est restée chrétienne ou si elle s'est convertie à l'Islamisme au moment de la conquête. Sur ce point, tous, historiens ou traditionnistes,
(1) Dans d'autres pays, Pofficiant monte en chaire en élevant les mains dans une attitude de prière, ou portant un papier ou encore un exemplaire du livre par excellence, le Koran, pour indiquer que le pays a été conquis à l'Islam par la demande spontanée de ses habitants, par un traité de paix, ou par la persuasion religieuse.
sont d'accord pour reconnaître que la majorité de la population a continué à professer le christianisme même pendant plusieurs siècles après la conquête.
De plus, nous savons que la terre d'Egypte est fécondée par l'eau d'une rivière qui n'est pas arabe et dont les eaux sont, par conséquent, Kharadji.
Les habitants n'ont pas été réduits à l'état d'esclaves, ils ont, au contraire, trouvé grâce devant le Khalife Omar. Ils ont accepté de payer la capitation qui lem' a été imposée par Amr-Ibn-el- Ace, et, enfin, ils ont gardé leurs propriétés, telles qu'ils les possédaient avant la conquête, nous dit El-Syouthy.
Ces circonstances font que toutes les terres de l'Egypte, sans exception, doivent être considérées comme Kharadji, qu'elles le sont de fait, et le seront sans aucune exception.
Mais, dans quelle catégorie de Kharadji devonsnous placer les terres de l'Egypte ? Ont-elles été constituées Kharadji Wazifeh ou Kharadji Moukacemèh ? La propriété du fonds de la terre a-t-elle été concédée en M^llk aux Egyptiens soumis à la capitation?
Non, Messieurs, la propriété en Egypte fut constituée sur des bases toutes différentes de celles des autres pays conquis par les armes de l'Islam.
La loi ( Cher ) s'est occupée de définir cette constitution ; mais les traditions que les Pères des quatre rites orthodoxes nous ont laissé, vers le deuxième siècle de l'Hégire, présentent des di-
vergences si grandes qu'il nous est impossible de les faire concorder.
Je me bornerai donc à vous donner la traduction d'un passage du livre intitulé : Rahmet-el-Oummet fit Ikhtilafe'-el-A'uninet (1), composé par le Cheikh Abdul Rahman el-Kouréchi el-Chafeï el- Othmani, en l'année 943 de l'Hégire (1536).
Ce livre indique, dans toutes les questions du Cher, les points où les opinions et les rites des quatre Pères ne concordent pas et sont controversés.
Voici ce passage :
c< Chapitre traitant des dépouilles et du butin . ^ « Question : Le butin pris par la force des (( armes, dans l'Irake et en Egypte, sera-t-il ou (( non distribué entre les conquérants ?
(( Abou Hanifeh a dit : Le Commandeur a la (c liberté selon son bon plaisir :
(( 1"* De le partager entre les conquérants ; (( 2** De le laisser en la possession des habitants (( de ces pays, en soumettant ces mêmes habitants « au Kharadje;
(( 3** Enfin de déposséder les habitants et de (( coloniser le pays en y introduisant des étran- (c gers qui, dans ce cas, sont soumis eux-mêmes (( au Kharadje.
« Mais le Commandeur ne peut, en aucun cas,
(1) La paix pour les fidèles provient des divergences d'opinion des Pères ( Docteurs ès-théologie ).
« créer (le pays entier) Wakf (1) au profit de la (( totalité des Musulmans, il ne peut également « le créer Wakf au profit des conquérants. »
On rapporte deux opinions de Malik :
« P L'Imam n'a pas le droit de faire le partage « de rirake et de l'Egypte entre les conquérants ; « car le fait même de la conquête de ces deux (( pays les a constitués en Wakfs au profit des (( Musulmans.
(c 2"" L'Imam est libre de partager le butin « entre les conquérants ou de le créer en Wakf « au profit du bien-être des Musulmans. »
El Chafeï a dit :
« L'Imam est tenu d'en faire le partage entre « les conquérants, à moins que ceux-ci ne con- « sentent librement à ce qu'il soit créé Wakf au a profit des Musulmans et n'abandonnent leurs « droits, auquel cas l'Imam peut le créer Wakf.»
Voiciy d'après Ahmet ( Ibn HambalJ, trois opinions :
« PLe plus probable est que l'Imam peut a faire du butin ce qui paraît devoir être le plus « profitable et, selon son appréciation, le distri- « buer ou le créer Wakf.
(1) Biens de main-morte appartenant à des établissements pieux ou d'utilité publique ou philanthropiques, et dont les revenus sont destinés à subvenir aux frais d'administration ou d'entretien de ces établissements.
« 2° La seconde opinion est la même que « celle du rite Chaféite.
(( 3^ Etla troisième est que, par le fait même « de la conquête, le pays devient Wakf ».
Vous voyez, Messieurs, quelles divergences considérables d'opinions existent entre les docteurs lorsqu'il s'agit do renfermer un fait accompli dans les limites de la loi qui, par sa nature, est immuable. Il nous faut donc chercher en dehors de la loi les raisons qui ont amené le Khalife Omar à agir en Egypte d'une manière si dilierente de ce qui se pratiquait à cette même époque dans les autres pays que l'Islamisme soumettait à ses armes.
(( Il parait, dit le baron Jechereau de St. Denis, (( dans son histoire de FEmpire Ottoman, depuis (( 1792 jusqu'à 1844, d'après quelques documents « que l'histoire nous a transmis, que, dès le temps a des Pharaons, la propriété du sol appartenait « au souverain, et ({ue c'était d'après ce principe, « faiblement modifié, (jue ce pays était régi par (( les rois de la dynastie des Ptolémées et par les (( Romains. ))
Il faudrait effectivement remonter très loin dans l'antiquité pour découvrir les raisons qui ont amené : l'établissement de la communauté indivise des propriétés entre les habitants de chaque commune; la solidarité des habitants d'une même commune vis-à-vis de l'Etat pour le paiement de l'impôt ; la distribution annuelle des terres entre
— raies membres composant la commune; enfin, le droit de l'Etat de posséder le fonds de la terre.
Mon attention a été attirée sur un passage delà Genèse qui, en effet, tendrait à prouver que la constitution de la propriété en Egypte remonte fort loin. Permettez-moi, Messieurs, de vous rappeler ce passage :