‹ La Propriété NeurotoxiqueChapitre 2 sur 25 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

En 1898, Bordet à attiré l’attention sur une intéressante propriété de défense de l’organisme : si l’on injecte à un cobaye du sang de lapin, le sérum du cobaye devient hémolytique pour le lapin. Bientôt après l’on a obtenu des sérums analogues, toxiques pour les divers tissus de l’or-

ganisme; ce sont les sérums cytotoxiques de Metchni- koff. L'un des plus intéressants est le sérum neurotoxique.

La découverte des propriétés cytotoxiques a mis en lumière une notion jusqu'alors trop négligée : celle de la spécificité possible des toxines. Auparavant, on savait bien que certaines toxines avaient une action un peu spéciale : la toxine tétanique était remarquable par sa localisation aux centres nerveux, la toxine de la variole hémorragique par ses lésions des éléments du sang. Mais avec les cytotoxines la spécificité d'action est apparue bien plus nette puisque ces substances agissent électivement non pas seulement sur un tissu déterminé, mais sur une seule espèce animale. Cette découverte a provo- qué un grand enthousiasme; il ÿ a peu de temps encore, on espérait détruire les tissus pathologiques avec des sérums actifs et hautement spécifiques ou atténuer par

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des anticytotoxines bien choisies les sécrétions internes exagérées ou viciées. À l'heure actuelle, nous sommes à une période de critique. La spécificité des cytotoxines artificielles apparaît moins exquise et leur application à la thérapeutique plus douteuse.

Quelle que soit la conclusion de ces discussions, l'étude des cytotoxines nous aura appris à connaître des propriétés toxiques agissant sur un seul tissu. Il existe des propriétés hémolytique, hépatotoxique, neurotoxique, etc.

Nous avons essayé d'étudier en groupe toutes les substances toxiques dont l’action est élective pour les centres nerveux, dans l'espoir d'établir entre elles des rapprochements intéressants en pathologie générale et peut-être en thérapeutique.

Il importe d’abord de préciser ce que l’on entend par propriélé neurotorique.

En un sens, presque toutes les toxines sont neurotoxiques, puisque le système nerveux est très sensible à leur action (1). Cette sensibilité du système nerveux doit nous conduire à deux remarques. D'abord, il faudra être très prudent dans l’appréciation du pouvoir neurotoxique, le moindre défaut de technique (traumatisme, infection) pouvant produire la mort de l'animal en expérience; ensuite il faut préciser ce qui distingue les propriétés neurotoxiques des propriétés générales des toxines.

Pour être appelée neurotoxique, une substance doit léser électivement les centres nerveux, ‘ou du moins produire dans les autres tissus des lésions tellement minimes qu'elles en sont négligeables.

Nous pouvons dire, par exemple,que la toxine tétanique est neurotoxique, les expériences de Courmont et Doyon

(1) Widal, Sicard, Lesné, — C. R. S. B., 1898.

RTS RENE établissant de façon sûre qu’elle lèse seulement le tissu nerveux.

Dans d’autres substances, la propriété neurotoxique n'est pas pure ou spécifique, mais associée à d’autres propriétés cytotoxiques. La toxine diphtérique, par exemple, produit, en dehors de son action nocive sur les centres nerveux, des lésions de dégénérescence dans le foie et le rein (H. Claude). Il en est de même du sérum d’anguille, qui est bien neurotoxique, mais aussi hémolytique.

Nous étudierons exclusivement les substances’ neurotoxiques pures, parce qu’elles ressemblent davantage aux neurotoxines artificielles avec lesquelles nous voulons les comparer. |

En effet, ainsi entendue, la propriété neurotoxique peut être artificielle ou spontanée.

Depuis 1900, on sait préparer artificiellement du sérum neurotoxique. Delezenne l’a obtenu le premier. Beaucoup de travaux consécutifs n'ont fait que répéter ses expériences sur une échelle moins vaste, avec une technique et des résultats moins sûrs. Peu après la publication de Delezenne, paraissaient les recherches de Centanni, qui a réussi par des injections répétées à immuniser des animaux contre le sérum neurotoxique.

Enriquez et Sicard ont, la même année, réussi à préparer un sérum neurotoxique peu actif. Ravenna en 1902 trouve que la propriété neurotoxique n'apparaît pas infailliblement. Boeri, la même année, montre qu'à faibles doses le sérum neurotoxique produit un effet excitant. in 1903, Pirone répète avec des résultats comparables les expériences de Delezenne. Enfin, en 1904, A. Delille précise les conditions de préparation du sérum neurotoxique par immunisalion rapide.

As FN Nous ‘avons réuni dans une rapide revue Îles résultats obtenus par ces auteurs.

La première partie de notre thèse a été consacrée à cette étude.

Dans la seconde, nous avons étudié en groupe les subslances neurotoxiques spontanées ; telles sont les sécrétions de certains microbes (bacille tétanique), les venins des colubridés et enfin le sérum humain dans certaines maladies (épilepsie).

Ces substances présentent beaucoup de propriétés communes avec les sérums neurotoxiques artificiels. Une idée venait naturellement à l'esprit. Les neurotoxines spontanées, quoique infiniment plus actives que les arti-. ficielles, doivent avoir une structure physico-chimique comparable ; leurs antisérums n’auraient-ils pas un effet immunisant à l'égard des neurotoxines arlificielles ou d'autres neurotoxines spontanées ?

Nous nous sommes contenté pour le moment d’essayer si les sérums antitélanique et antivenimeux n'empéchent pas l’action du sérum neurotoxique arüliciel. Cette action immunisante parail ressortir nettement de nos expériences. La difficulté de ces recherches a été notablement augmentée par l'insuffisance de notre matériel. Nous croyons cependant que nos conclusions sont exactes el nous serions heureux si notre tentative provoquait des expériences de vérification.

On peut done grouper ainsi en « familles » des substances toxiques d’origine très différente, admettre entreelles des analogies physico-chimiques, et chercher à remédier à la nocivité de certaines par des antitoxines énergiques choisies dans la même famille.

Pour être complet, il nous restait à étudier dans une

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troisième partie quelle est l'origine de la propriété neurotoxique. Cette question se rattache au problème plus général de l’origine des anticorps. Une remarque nous a amené à lui donner quelque extension. Le succès de la doctrine chimique d'Ehrlich pousse les expérimentateurs

à parler d’une foule de substances toxiques et antitoxiques nouvelles qui sont caractérisées par une simple propriété biologique. M. le professeur Carrieu a attiré notre attention sur ce langage inexact qui mêle constamment une hypothèse à des faits expérimentaux.

On verra que nous avons évité toute interprétation théorique dans la narration des phénomènes. Nous avons réservé pour la dernière partie l'exposé des diverses hypothèses générales sur la doctrine des anticorps, essayant surtout de montrer que la théorie physique, si complexe et si incomplète soit-elle, est un exemple d'interprétation possible en dehors de l'hypothèse dangereuse de substances innombrables et spécifiques.

En résumé, notre thèse, étudiant en général la propriété neurotoxique, comprend une revue générale sur les sérums neurotoxiques artificiels, un essai expérimental sur la parenté des substances neurotoxiques, une modeste réaction contre le langage chimique excessif à l'heure actuelle.

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