DEUXIÈME PARTIE
PROPRIÉTÉ NEUROTOXIQUE SPONTANÉE
Il existe dans la nature des substances qui possèdent spontanément la propriété neurotoxique. Il va sans dire que nous éliminons de notre étude les poisons alcaloïdes du système nerveux, tels que la strychnine ; seules les substances albuminoïdes ou toxines peuvent nous servir de point de comparaison avec ces sérums neurotoxiques artificiels.
La propriété neurotoxique spontanée est assez répandue, on la trouve chez des microbes, des ophidiens, chez l’homme dans certains cas pathologiques. Les sujets qui possèdent cette propriété sont on le voit d’espèce extrêmement variée et leur pouvoir commun résulte sans doute de ressemblances physico-chimiques fortuites.
L'étude de ces substances neurotoxiques est précieuse, car infiniment plus actives que les sérums artificiels, elles présentent un sujet plus sensible d'analyse et permettent d'expliquer la pathogénie de certaines affections encore mystérieuses.
a) Un modèle de propriélé neuroloæique: la loxine
lélanique.
Le tétanos se manifeste par de l’hyperthermie, des contratures : voilà bien le résultat de l’intoxication exclusive des centres nerveux, comparable au sy ndrome produit par la neurotoxine artificielle.
La toxine tétanique est d’une virulence telle que linjection sous-cutanée suffit largement à produire des phénomènes d'intoxication provoquant rapidement la mort.
1/1.000.000 de centim. cube peut tuer une souris ; 2 ce. un cheval. Le tétanos accidentel de Nicolas est classique. Dans ce cas, une aiguille de Pravaz simplement humide de culture filtrée suffit pour provoquer un tétanos de 41 jours. :
À plus forte raison est active l'injection intracérébrale, ainsi que l’ont montré Roux et Borrel.
L'action élective de la toxine tétanique sur les centres nerveux a été prouvée par de nombreuses expériences.
Nous rappellerons simplement celles de Wassermann et Takaki. Ces auteurs ont démontré que la toxine tétanique est neutralisée par le mélange in vitro, avec les centres nerveux de certains mammifères. Il est diffielle d'interpréter cette expérience. D’après certains (théorie d'Ehrlich), il v aurait combinaison chimique de la toxine avec le protoplasma nerveux; pour d’autres, il y aurait simple fixation physique, ete. Quoi qu'il en soit, ce phénomène de fixation prouve la grande afhnité de la toxine télanique pour les centres nerveux.
Courmont et Doyon ont essayé, par une analyse physiologique précise, de prouver la localisation des effets toxiques du poison lélanique sur l'appareil nerveux. Les symptômes létaniques consistant presque exclusivement
en contractures, ces auteurs ont cherché quelle portion de l’are réflexe est excitée par la toxine. Ils ont d’abord montré que le poison n’agit pas directement sur le muscle. On sait que le curare inhibe l’action des plaques motrices nerveuses situées dans les muscles. Il suffit de curariser un lapin ou mieux une grenouille tétanique, pour supprimer les phénomènes de contracture. Le tissu musculaire reste bien soumis à l’action de la toxine; s’il ne se contracture pas, c’est que cette dernière n'exerce pas une action directe sur lui. La toxine tétanique agit donc exclusivement sur le système nerveux, c’est une neuroloxine.
Courmont et Doyon ont ensuite essayé de chercher sur quels éléments de l’arc nerveux agit le poison. Ceci importe peu pour notre étude. Il suffit de savoir que :
« La toxine tétanique n’est pas un poison musculaire ; elle agit sur le système nerveux. La dissociation du point intéressé du système nerveux est impossible. »
La toxine tétanique présente certaines particularités :
Nous avons vu qu'elle est d’une activité extrême et produit rapidement la mort.
Un de ses caractères intéressants est la nécessité d’une période d'incubation. Cette période d'état normal apparent entre l'injection de la toxine et l'apparition des contractures est fatale. Elle ne dépend pas de la dose de toxine injectée, puisque chez un chien de 15 kilogr. après injection de 358 cc. de culture filtrée très active, la dyspnée et les contractures ne sont apparues que 20 heures après l'injection (Courmont et Doyon). La période d'incubation ne représente pas le temps que la toxine mettrait à gagner les centres nerveux, puisque l'injection intracérébrale, ainsi que l'ont montré Roux et
Borrel, nécessite une incubation de 8 à 12 heures chez le lapin.
Cette nécessité d'une incubation est spéciale à la neurotoxine tétanique et ne se retrouve ni dans les autres neurotoxines, ni dans aucune toxine en général.
Behring et Kitasato ont réussi, en 1890, à préparer un sérum antitétanique très actif. En injections hypodermiques, il est seulement préventif. Nous avons vu que le sérum antitétanique immunise non seulement contre Île poison du tétanos, mais contre d’autres substances neu-
rotoxiques.
b) Sérums et Venins de vertébrés.
Si nous remontons dans la série des êtres vivants nous découvrirons d’autres substances neurotoxiques.
En 1900, Delezenne a étudié la toxicité du sérum d’anouille pour les centres nerveux; il a montré que par la voie hypodermique, veineuse, ou mieux intracérébrale, ce « poison diffuse avec une très grande rapidité dans toute l'étendue de l'axe cérébro-spinal et détermine des phénomènes bullo-médullaires caractéristiques (mouvements de procursion, convulsions cloniques, contractures »).
Il en est de même pour certains autres sérums (tortue, grenouille). Dans tous ces cas, l'injection intracérébrale est beaucoup plus active que les injections sous-cutanées et veineuses, parce que le tissu nerveux est plus sensible que les autres. Comme on peut observer par une voie d’introduction favorable des lésions nettes des autres tissus, (hémolyse), ces sérums ne doivent pas être considérés comme possédant une propriété neurotoxique pure.
Le venin des serpents présente habituellement des
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propriétés à la fois hémolytiques et neurotoxiques. Certains cependant sont presque exclusivement neurotoxiques. Leur action se manifeste nettement par des phénomènes bulbaires. Chez le singe, par exemple, on voit apparaître d’abord le ptosis, signe de lésion des noyaux moteurs oculaires. La paralysie atteint peu à peu les autres centres bulbaires, particulièrement celui du preumogastrique d'où asphyxie de l'animal. Quand le venin est exclusivement neurotoxique, il n’altère ni la forme ni la couleur des globules; introduit dans le cœur il ne modifie pas la régularité des contractions tant que les centres nerveux sont Intacts.
Calmette à préparé un sérum antivenimeux. Ce sérum est polyvalent, c’est-à-dire à la fois antihémolvytique et antineurotoxique.
c) Propriété neurotoæique du sang des épilepliques.
On pourrait être étonné au premier abord de voir réunis dans un même chapitre le tétanos et l’épilepsie-névrose. Ces deux maladies semblent en effet très différentes : l’une est d'origine microbienne, évolue de façon rapide avec de l'hyperémie, des contractures et l'intégrité habituelle du psychisme; tandis que l’autre, mal mystérieux, presque aussi inconnu à l'heure actuelle que dans l'antiquité, apparaît dans la jeunesse sans raison apparente, présente une durée presque indéfinie et s'accompagne habituellement de lésions profondes de l'intelligence.
11 est cependant facile de voir leur analogie, si lon tient compte que les deux maladies sont caractérisées presque exclusivement par des symptômes nerveux: dans l’une {le tétanos) l'atteinte est particulièrement bulbo-médullaire ; dans l’autre, elle semble siéger dans l'écorce cérébrale et
affecter aussi bien la zone psychique que la zone motrice. De plus, tandis que le tétanos est une intoxication rapide par des toxines microbiennes très violentes, l'épilepsie apparaît à l'heure actuelle comme une auto-intoxication chronique par une substance neurotoxique, se manifestant par des paroxysmes ou crises nerveuses sous une influence encore inconnue.
C'est pourquoi nous avons classé ce sérum des épilepsies dans la catégorie des poisons neurotoxiques spontanés. |
La crise épileptique, en effet, peut être exphquée de deux façons :
1° Le système nerveux, lésé de façon héréditaire ou acquise, est en état de prédisposition locale ; chaque fois que des toxines banales endo ou hétérogènes se trouveront dans l'organisme, il réagira par des crise sépileptiques.
2 La crise épileptique résulte de l’action élective sur le système nerveux d'une substance toxique encore indéterminée. La prédisposition locale du cerveau épilepltique ne peut pas ètre considérée comme cause essentielle de la crise.
La première théorie nous paraît inadmissible pour les raisons suivantes :
Il existe bon nombre de malades dont le système nerveux est en état de prédisposition locale et qui ne sont pas épileptiques ; les alcooliques, les aliénés à hérédité chargée, les dégénérés, etc., présentent une moindre résistance cérébrale, peuvent même sous l'influence d’une intoxication banale faire des crises épileptiformes passagères, mais n'arrivent jamais aux crises convulsives répétées el aux équivalents psychiques de l’épilepsie essenlielle.