Augustin Thierry, Récits des temps mérovingiens
2. 11 fut un temps que la plus grande ville commerciale du monde, Londres, qui aujourd'hui ne peut subsister qu'-en mettant à côutri-bution l'univers entier, vivait de son agriculture : chaque habitant possédait hors des murs un champ sur lequel il récoltait son blé de consommation. Au. vin0 siècle, le3 principaux articles du commerce londonien étaient l'or, l'argent, des esclaves^ des chevaux et des métaux.
heures fixes, déterminant leurs prix maximum ainsi que la quantité que Ton pouvait acheter ; défendant, sous peine de confiscation, aux propriétaires de garder leurs, récoltes pendant plus de deux ans ; et interdisant d'acheter le bjé en grange ou sur pied1.
L'agrandissement des villes et la difficulté de se procurer des provisions en dehors de leurs territoires, faisaient de toute mauvaise récolte une année de disette et parfois de famine. Le grand souci des autorités municipales était la prévention des disettes : elles établissaient des greniers d'abondance où, en prévision des mauvaises récoltes, on emmagasinait du blé pour six mois et une année; elles veillaient à ce que chaque année il y eût une quantité suffisante de terres emblavées, et limitaient les autres cultures. Un édit de 1577 s'occupe de restreindre en France les plantations de plus • en plus étendues des yignes et ordonne que pour chaque nouvelle surface plantée en vignes on en consacre une double en blé.
L'agriculture, pour répondre aux nouveaux besoins des populations urbaines croissantes, dut se développer. Au xvie et au xvne siècle, on défricha de nouvelles terres, on déboisa des forêts, on dessécha des marais et on agrandit les champs de blé. Les années de bonne récolte, les grains étaient si abondants que leurs prix
i. Au moyen âge, comme pendant la Révolution, on fixait un toaximum que ne devait pas dépasser le prix de vente ; dans tous les pays civilisés, les industriels et les agriculteurs veulent obli* gerle consommateur à acheter à un prix maximum, en établissant des droits de douane : voilà où aboutit le libéralisme bourgeois, et l'intérêt que les capitalistes portent aux consommateurs et qui les force à abaisser constamment les salaires des ouvriers.
n'étaient plus rémunérateurs ; il fallait procurer des débouchés : on autorisait alors leur circulation de province à province et même leur exportation en Angleterre et aux colonies. Ces libertés n'étaient que temporaires; dès que le blé atteignait un certain prix dans une localité, on interdisait son exportation. Pendant quatorze ans, de 4669 à 1683, l'exportation fut autorisée en France neuf fois et défendue cinq fois. Ces règlements multipliés ne parvenaient pas à prévenir les disettes locales; souvent même ils les rendaient plus intenses, en empêchant la sortie des grains d'une province où ils abondaient ; car les villes menacées s'emparaient des blés qui traversaient leurs territoires, ou en interdisaient le passage, si elles craignaient la concurrence : Colbeft dut employer la contrainte pour faire venir à Paris 2,500 sacs de blé que voulait retenir le parlement de Bordeaux. Aussi parfois une ville souffrait de la disette tandis que, vingt lieues plus loin, -le blé abondait. La circulation du vin, delà laine et des autres produits agricoles étaient soumises à de semblables entraves : les ports de Bordeaux et de Marseille, pour faciliter la vente des vins de leurs territoires, empêchaient les vins des autres provinces d'arriver jusqu'à la mer1. Les derniers ministres de la loyauté
1. La police marseillaise punissait du fouet les voituriers qui introduisaient du vin en contrebande. Les villes mêmes qui se plaignaient du monopole de Bordeaux et de Marseille en exerçaient un pareil dans leur banlieue et se fermaient aux vins étrangers, c'est-à-dire aux vins des cantons voisins. La petite ville de Veines, en Dauphiné, réclamant au conseil royal, en 1156, la confirmation de ses privilèges, avouait naïvement que la prohibition des vins étrangers lui était indispensable, « parce que sans cela ses propres habitants ne voudraient pas consommer les vins de son territoire, attendu leur mauvaise qualité ».
essayaient de démontrer l'inutilité et les dangers de ces interdictions; ils les suspendaient pendant un temps, mais ils étaient constamment forcés de les rétablir. Il fallait une révolution pour les supprimer, pour déposséder les paysans de leurs droits séculaires qui grevaient la propreté foncière et s'opposaient au développement de l'agriculture moderne, et pour abolir les privilèges des corporations qui entravaient les progrès de l'industrie manufacturière,
Les corporations qui s'opposaient a l'établissement des manufactures dans leurs villes redoutaient surtout toute innovation; elles interdisaient tout perfectionnement et Templûi de tout procédé nouveau, afin que l'égalité industrielle entre les maîtres de métier ne fût détruite par le fait que l'un posséderait un avantage dont seraient privés les autres. Àrgand, l'inventeur des lampes à double courant d'air, qui triplaient le pouvoir éclairant de l'huile, fut attaqué au xvilï* siècle devant le parlement de Paris par la corporation des ferblantiers, qui réclamaient le droit exclusif de fabriquer des lampes. Les toiles imprimées n'obtinrent le droit d'être vendues que grâce à l'appui des grandes courtisanes royales, de x\fmpl! de Pompadour, du Barry et Marie-Antoinette. Les chambres de commerce de Rouen, de Lyon, de Tours et d'Amiens protestèrent énergiquement, prédisant la ruine de l'industrie et menaçant la France d'un cataclysme, si leur fabrication venait à être autorisée»
La révolution de 1781) débarrassa l'agriculture, le commerce et l'industrie des entraves féodales qui retardaient leur marche; alors la propriété bourgeoise put en pleine liberté accomplir son évolution.
ÏV L'agriculture capitaliste.
Le xvmB siècle s'occupa avec passion de l'agriculture, qui en France élail des plus primitives. « C'est une vérité triste sans doute, mais incontestable, que l'agriculture n'a fait depuis les Romains que des progrès extrêmement lents, » écrivait un agronome avant la Révolution1. On était réduit à étudier et à commenter les auteurs latins comme les plus compétents en la matière; on imitait l'Angleterre, comme on le fait encore de nos jours; on importait ses races bovines et ses plantes fourragères; un introduisait la pomme de terre, connue en Europe depuis plus d'un siècle3; on
1* Gelrkht, Recherches sur tes prairies artificielles; Mémoire de Ja Société royale d'agrieuîture de Paris, tome II ; 1788,
2. Les historiens faotaisistes de la. bourgeoisie out, à la légère,, attribué l'introduction en Europe de la pomme de terre au philanthrope Par m entier, ennemi acharné des droits des paysans; elle se vendait couramment en Angleterre un shilling la livre en 1619, Les conquérants du Pérou Taraient introduite en Espagne an commencement du xvt* sïèr.le sous le nom de jxtpas; de là efle passa eu Italie, où elle prit le nom de trunY, taratoufli. Vers la même épnque, un grand nombre de plantes comestibles et oruemen taies furent importées : le sarrasin, le brocoli, Je choun>ur, dont pendant longtemps on allait chercher la graine a Constant inople et à Chypre; la tulipe, qui, au milieu du îvue siècle, fut la première matière dont s'empara la finance cosmopolite pour spéculer.
Le rapport de JIM. Vilmorin nt Heuzé sur ïee Origines de fa pomme dv ierre, contient de^ détail? sur son histoire en France : préconisée par Gaspard Hîiubins, elle se propre rapidement, vers 1593, dans la franche-Comté, les Vosges et la Bourgogne* — Le parlement dt* tteaunçon interdit sa culture, « comme celle d'une substance pernicieuse, dont l'usage peut donner la lèpre »< L'agro-
multipliait les expériences de laboratoire1, on les répétait sur une grande échelle, on répandait l'instruction agronomique dans les villes et les campagnes; on fondait des sociétés, des concours, des prix agricoles; on inventait des instruments aratoires et on perfectionnait ceux qui existaient2; on expérimentait le semoir mécanique, la herse à dents de fer, etc. L'enthousiasme pour l'agriculture de ce siècle merveilleux qui bouleversa les industries, les idées et les sciences, ne connut pas de bornes ; les encyclopédistes déclaraient que planter un arbre, c'était faire acte de vertu. •
nome Duhamel conseille vivement, en 1761, sa culture. Turbot se fait délivrer par la faculté de médecine un certificat f'nnstutant que la pomme de terre est un aliment substantiel et sain. Grâce à ses encouragements, on se met à la cultiver en plein champ dans le Limousin et l'Anjou. En 1765, l'évêque de Castres en distribue aux curés de son diocèse et leur enseigne la manière de la cultiver. Ce n'est qu'en 1778 que Parmentier commence sa campagne de vulgarisation.
1. La fureur des expériences arrivait au grotesque. Un des volumes de la Société royale d'agriculture contient le mémoire d'un marquis qui raconte sérieusement ses tentatives infructueuse* pour faire pousser des plantes dans du mercure : il s'imaginait sans doute que l'on pouvait mercurialiser les végétaux comme les hommes.
2. « L'araire du Midi est à peu de chose près l'instrument aratoire décrit par Virgile [Géorgiques, livre 1er, vers 170-1751; il divise assez bien la terre, mais ne- la retourne pas : comme il ne fouit qu'à 12 centimètres, il oblige à réitérer les labours jusqu'au nombre de neuf pour préparer la terre à recevoir le froment. » (Paris, Économie rurale de l'arrondissement de Tarascon; Société d'agriculture de la Seine, 1811.) — « On laboure la terre de la même manière qu'on a pratiqué sans doute dès la plus kauU antiquité. La charrue actuelle, l'araire, à cause de sa granrle simplicité, est un obstacle presque invincible à l'adoption d'une charrue nouvelle. Le laboureur le plus ignorant la fabrique,, la monte et l'attelle, sans faire d'autres dépenses que celle du soc, » (Farnaud, Économie rurale du département des Hautes- Alpes ; Soc, d'agr.,1811.) \
Cette ardeur juvénile prouve à quel point les hommes du xviue siècle comprenaient que, sous peine de mort, il fallait résoudre le problème agricple que posaient les populations industrielles sans cesse grandis- ' santés. Des disettes périodiques les frappaient, occasionnant des révoltes menaçantes, qui préparaient le peuple à la révolution imposée par les phénomènes économiques, et que les écrits desphilosophes et des économistes opéraient dans les esprits éclairés de la bourgeoisie.
Mais tous les efforts pour transformer l'agriculture échouaient devant l'obstacle insurmontable que leur opposaient le morcellement des cultures et des terres et les droits séculaires des paysans. Les terres possédées par ces derniers étaient divisées et subdivisées jusqu'à Témiettement par des partages successifs après décès1, et celles que détenaient les seigneurs et les bourgeois, bien que parfois d'une contenance considérable, étaient morcelées en petites métairies qui, au point de vue de la culture, les parcellaient en autant de petites propriétés : comme au moyen âge, c'était la culture paysanne, avec sa rotation triennale, ses ja-
1. « La répartition de la propriété foncière est si vicieuse, dit Neufchàteau, qu'un territoire ou un finage, s'il est de 500 hectares, est formé de cinq à six cents parcelles, qui appartiennent à cinquante ou soixante particuliers... Par l'effet des morcellements et des partages successifs, les champs ont reçu les figures les plus défavorables : il y avait des propriétaires qui possédaient 20 hâtes isolées (ces hâtes avaient une largeur de 4 à 5 mètres et une longueur indéfinie). Cette division provient non pas uniquement, mais principalement des partages des terres dans les successions, surtout entre frères et sœurs; cette cause, agissant depuis un grand nombre de siècles, porte le mal à l'infini. » (Voyage agronomique dans la sénatorerie de Dijon; 1806.) — Le partage des biens entre tous les enfants, dont les réactionnaires font uncritne à la Révolution, était la coutume générale de la classe paysanne.
I/ÀGKJCULTURE CAPITALISTE *7!V
chères et sa vaine pâture* qui se pratiquait sur la terre des grands propriétaires, La petite propriété' que, dans un intérêt réactionnaire, vantent les politiciens bourgeois, est routinière et incapable de tout progrès, par le manque de connaissances et de moyens pécuniaires de son possesseur et par l'exiguïté de son champ d'opéralion; partout où elle existe on peut constater la jus* tesse de la remarque de Léopold Delisle : « Un fait important, dit-il dans la préface de son Histoire des classes agricoles du moyen âge, c'est l'état stationnai re dans lequel est restée notre agriculture depuis huit siècles, du JCB au xixa. Presque toutes les pratiques que nous trouvons décrites dans nos cartulaires sont encore aujourd'hui suivies par nos laboureurs, tellement qu'un paysan du xui" siècle visiterait sans grand étonnement beaucoup de nos petites fermes. »
Le premier obstacle à abattre pour permettre à Tagricuîture moderne d'entrer en scène Etait le vieux droit coutumier qui défendait aux propriétaires de clore leurs champs après la moisson : ce droit interdisait tout changement de culture et tout essaî de nouvelles plantations, sous peine de voir les récoltes livrées au pillage des bestiaux de la commune- On avait essayé de le supprimer avant la Révolution : en 1777 > Necker autorisait par un édit royal les propriétaires elles fermiers du Boulonnais à clore leurs prés, malgré la coutume du pays qui ne permettait de clore que la cinquième partie des propriétés et qui accordait à tout le monde la jouissance dea prés et des terres en jachère; le 23 juin 1785, un arrêt du parlement de Paris révoquait le droit de pâture après les récoltes dans quelques paroisses de son ressort; en Picardie et
4!tt
en Normandie, la vaine pâture avait été défendue en plusieurs localités. La Révolution compléta d'un coup l'œuvre timidement commencée.
L'abolition, sans compensation d'aucune sorte, de ce droit acquis et Je partage des biens communaux portaient un coup terrible à la petite propriété et à son mode de culture; elle enlevait aux paysans la possibilité de posséder du bétail pour se nourrir et se vêtir et de l'engrais pour fumer son champ. Immëdia^ tement la révolution agricole commence, les forêts se déboisent, les marais et les étangs si nombreux alors se dessèchent, les jachères se cultivent, les prairies artificielles se sêment1 les vignobles s'agrandissent, les emblavures s'étendent, les cultures nouvelles s'introduisent et se multiplient, et les produits circulent et arrivent en abondance dans les villes industrielles1.
i. Le volucbe de IBiÛ de la Société d'agriculture de la Sri tir donne des chiffres qui indiquent Textensiou des cultures dane nue partie de la Haule-SaÔBe,
ÉAÂCfctl ISÏflUI TlQLi£ SUR L'AGItlCliLTUIlE Dfc LA tJÀLilL^AlJ.Nfc» l'UUft Là StfBltèLtGA- TION DE VESOUL, LOKS DE L AVÈNEMENT DE LOUIS XVI, COMPARÉ AOJf AHlUrfS tâ9EME3rrï DE VESOUL ET DE LUBE LORS DE l'aVÉNEMENT DE NAPOLÉON Ier!
Population.
Communes
Habitants
Ménages
Division agricole.
Charrues traî- j Chevaux.
nées par des j Bœufs
PRODUCTION