‹ La propriété, origine et évolution; thèse communisteChapitre 136 sur 149 · ORIGINE DU COMMERCE · texte numérisé non relu

ORIGINE DU COMMERCE

née et perdant son autorité temporaire dès qu'elle avait pris fin, devient un fonctionnaire indispensable et permanent, car la guerre et l'organisation de la guerre sont désormais des fonctions régulières de la vie des peuples barbares, adonnés au brigandage, considéré comme le moyen le plus honorable d'acquérir des richesses. Les biens conquis à la guerre — peculium castrense — sont propriété individuelle comme s'ils avaient été fabriqués par leurs possesseurs. Mais le développement des richesses mobilières, qui engendre le brigandage héroïque, enfante aussi le commerce, la forme bourgeoise du brigandage.

Dans le sein des collectivités villageoises, il n'y a pas place pour le commerce ; lorsque la division du travail s'y introduit, il n'y a qu'échange de services, que Proudhon eut fa naïveté de vouloir réintroduire en pleine période capitaliste ; on laboure les terres du forgeron ou du tisserand, et ils payent ce service en services de leurs métiers spéciaux. Les villages n'échangent entre eux, à des époques déterminées, que le surplus de leurs productions par l'entremise de leurs chefs. Mais quand les objets mobiliers se multiplient, on les troque entre eux, et peu à peu il se crée une classe d'individus qui entreprennent leurs échanges dans le sein des villes grandissantes et avec les habitants des autres villes. Une classe des marchands est créée : profondément méprisée et assimilée aux voleurs1, elle arrive cependant à

1. Le colonel Campbell nous dit que chaque chef de village du Khondistan est accompagné d'un interprète, de la caste méprisée des Panoo, chargé de toutes affaires commerciales, car unKhond considère au-dessous de sa dignité de vendre et de trafiquer. (Wild tribe sof Khondistan.)

« Que peut-il sortir d'honorable d'une boutique, écrit Cicéron

P. Lafargue. — Étude. 27

s'assujettir les producteurs et à conquérir la direction générale de la production sans y prendre la moindre part, une classe qui se fait l'intermédiaire entre deux producteurs et les exploite l'un et l'autre. Sous prétexte de débarrasser les producteurs des peines et des risques de l'échange, dit Engels, d'étendre l'écoulement de leurs produits aux marchés éloignés et de devenir ainsi la classe la plus utile de la population, il se forme une classe de parasites, de véritables vermines sociales qui, sous forme de salaires pour des services réels fort minces, écréme la production indigène comme la production étrangère, s'acquiert des richesses énormes et une influence sociale proportionnée et qui, précisément pour cela, est appelée, durant la période de civilisation, à des honneurs toujours nouveaux et à une domination toujours plus grande de la production, jusqu'à ce qu'en fin de compte elle mette au jour un produit propre : les crises commerciales périodiques.

Les produits s'échangent d'abord contre des produits ; un d'entre eux est choisi pour servir de mesure de leurs valeurs réciproques; le bétail joue d'abord ce rôle chez beaucoup de peuples, mais il ne tarde pas à être remplacé par l'or et l'argent, d'abord échangés d'après le poids, puis frappé, c'est-à-dire reconnu comme Téta- Ion type de tous les produits. La monnaie d'or et d'argent devient la marchandise des marchandises , la

dans son traité des Devoirs, et qu'est-ce que le commerce peut produire d'honnête?— Tout ce qui s'appelle boutique est indigne d'un honnête homme, les marchands ne pouvant gagner sans mentir : et quoi de plus honteux que le mensonge ? » Cicéron es prime l'opinion de son époque, de toute l'antiquité, de toutes iùs sociétés qui ne sont pas basées sur le commerce et la production capitaliste.

marchandise qui renferme à l'état latent toutes les autres et qui a le pouvoir magique de se transformer à volonté en toutes choses désirables et désirées. Avec la monnaie d'or et d'argent, le plus énergique moyen de centralisation et d'accaparement des biens mobiliers et immobiliers était trouvé : le plus puissant instrument de destruction de la propriété privée, individuelle, venait de naître.

Petite industrie et petit commerce individualistes.

Les paysans des villages collectivistes produisaient tout ce qu'ils consommaient en fait de nourriture et de vêtements ; ils n'avaient besoin que de quelques artisans (forgerons, charpentiers, tisserands, tailleurs, etc.) pour ouvrer leurs matières premières : ils les admettaient parmi eux au fur et à mesure de leurs besoins; généralement ils les logeaient aux extrémités de leur village et en dehors de son enceinte fortifiée *. Après

1. Platon, en décrivant dans son Critias l'antique Athènes, nous dépeint la vie primitive de presque toutes les villes : Les artisans et les laboureurs étaient établis sur la pente même qui regarde rillysus, dit-il. Seule la caste des guerriers occupait le sommet, réunie autour du temple d'Athena et d'Héphaistos. Ils s'étaient construit du côté du nord des demeures communes et y vivaient exposés à la violence du vent, veillant sur les citoyens. Sur le plateau même de l'Acropole, il y avait une source que plus tard les tremblements de terre firent complètement disparaître, mais qui alors donnait une eau abondante et agréable à boire en hiver et en été. Les guerriers sur les hauteurs surveillaient la mer sillonnée par les pirates, et les défilés du Parnès, franchis souvent par les .belliqueux habitants d'Eleusis et de Thèbes. L'ennemi venait-il à paraître, les artisans, les laboureurs

un certain temps de séjour, un an et un jour d'ordinaire, ils obtenaient le droit de cité et étaient autorisés à envoyer leurs bestiaux sur les pâturages communaux. Dans ces villages, il n'y a pas au début d'échange de produits ; les artisans sont des fonctionnaires publics au service de la collectivité et sont rétribués par une redevance annuelle de provisions. Ils ne travaillent que sur commande, et la matière première leur est fournie ; et quand cela est praticable, ils se transportent avec leurs outils dans la maison du client. Lorsqu'ils cessé rent d'être des fonctionnaires publics, leurs services continuèrent à être payés en nature (blé, boisson, volaille, etc*); et s'ils possédaient un champ, on le cultivait en reconnaissance de leur travail de charronnage, de tissage ou de taille de vêtements. En un mot, ils recevaient des redevances en corvées et en produits, comme le guerrier en recevait pour son travail de défense. Cette forme de travail industriel, que Ton retrouve encore dans les villages de l'Inde, persiste tant que les villages conservent la forme collective de la propriété foncière.

Le6 villages situés à l'entrecroisement de routes fréquentées parles caravanes des marchands, à l'embouchure des fleuves ou au bord de la mer, se transforment les premiers : il s'y crée un marché temporaire plus ou moins fréquenté et pour lequel les artisans de la localité travaillent. Partout où les artisans trouvent un débouché pour l'écoulement de, leurs produits, leur

et leurs troupeaux se réfugiaient dans une enceinte, qui était une simple barrière de bois entrelacés aux oliviers croissant naturellement sur l'Acropole, comme sur tous les rochers de la Grèce.

nombre s'accroît; au lieu de se voir repoussés ou accueillis difficilement, ils sont appelés. La population de ces villages, transformés en bourgs et en cités, se compose d'artisans spécialisés en des métiers divers, ayant par conséquent besoin de leurs services réciproques : le marché, de temporaire devient permanent, et les habitants troquent et échangent entre eux leurs produits, et les jours de foire les vendent aux marchands étrangers et aux villageois des campagnes environnantes.

L'industrie change alors de caractère : l'artisan commence à s'émanciper de son client. Il n'attend plus qu'on lui fournisse la matière première à ouvrer, il se la procure et la garde en boutique : il ne produit plus sur commande, mais en prévision d'une vente possible. Il ajoute à sa qualité de producteur celle de marchand ; il achète la matière première et la vend une fois transformée : il agrandit sa boutique et prend des apprentis et des compagnons pour l'aider. Pour s'approvisionner de matières premières, et pour payer les salaires des ouvriers qui travaillent sous sa direction, il doit posséder des avances, mais si modestes qu'à peine méritent-elles le nom de capital dans le sens employé par Marx ; et néanmoins ces avances sont du capital à l'état embryonnaire.

L'accroissement de la population dans les villages du moyen âge qui se transformaient en villes empêche d'accorder aux nouveaux venus l'usage des biens communaux et surtout de les admettre aux partages agraires. Les terres du village demeurent la propriété exclusive des descendants des premiers occupants, qui constituent un patriciat communal, tandis que dans les campagnes, pour les besoins de la défense, s'organise

l'aristocratie féodale. Le patriciat urbain s'est conservé jusqu'à nos jours dans certaines villes de la démocratique Suisse. Les aristocrates communiers de l'Alsace devinrent, à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, des chefs d'industrie.

Les artisans, pour résister au despotisme de ces patriciens bourgeois, qui monopolisaient les terres et les pouvoirs de la cité, s'organisent en associations de métiers, qui au début sont égalitaires, sans hiérarchie héréditaire, et ouvertes à tous les travailleurs de la localité. Ces corporations d'artisans non seulement les défendent contre le patriciat municipal, mais encore les protègent contre leur mutuelle concurrence. Le marché où ils écoulent leurs produits est la première condition de leur existence; étant limité aux habitants de la cité et aux acheteurs occasionnels des jours de foire, les syndics des corporations sont chargés de prendre des mesures pour qu'il ne soit pas encombré par une surabondance de producteurs et de produits. Les associations de métiers se ferment alors, et le nombre des individus pouvant en faire partie et ayant par conséquent droit d'ouvrir boutique dans la ville se limite, ainsi que le nombre de compagnons et d'apprentis qu'on peut employer et la quantité de marchandise qu'on peut produire. La manière d'ouvrer la matière première est déterminée : toute modification dans l'outillage et toute invention sont interdites, afin qu'un producteur n'ait pas d'avantages sur les autres. Pour que la surveillance des syndics puisse s'exercer dJune manière efficace, les maîtres de métiers doivent tra-. vailler la porte et les fenêtres ouvertes, et parfois dans la rue. Chaque corporation a sa spécialité, à laquelle

doivent se confiner strictement tous ses membres : les cordonniers ne peuvent faire que des souliers neufs; tout ce qui est ressemelage et réparation leur est interdit et appartient à la corporation des savetiers.

La vente est tout aussi jalousement réglementée que la production : aux foires, ainsi que de nos jours au Temple de Paris, où Ton conserve les anciens usages, le vendeur n'a le droit d'accoster le promeneur que lorsqu'il passe devant son étalage ; du moment qu'il en franchit les limites, il appartient au boutiquier voisin. Ces nombreux et méticuleux règlements indiquent le rôle important que jouait déjà le marché : son élargis* sèment va transformer le mode de production, ainsi que toute les relations sociales correspondantes,

La production individualiste se meut dans une contradiction dont la solution devait amener sa disparition. Si l'artisan, au début producteur et vendeur, est un travailleur synthétique, concentrant en sa personne les fonctions intellectuelles et manuelles de son métier, il ne peut exister qu'à la condition" que la production et les instruments de travail soient disséminés sur tout le territoire. C'était le cas au moyen âge; chaque province, chaque ville, chaque bourgade etmèmechaque manoir féodal et chaque demeure paysanne centralisaient la production des aliments et des autres accessoires nécessaires à la vie de ses habitants, ne vendant que son supertïu et n'achetant que quelques objets de luxe. N'important aucun de leurs objets de consommation, les cités du moyen âge étaient économiquement autonomes et pouvaient par conséquent vivre isolées et former autant de petits États, généralement en guerre entre eux

Les agronomes, qui furent les théoriciens économiques de l'époque féodale, recommandaient aux propriétaires de tout produire sur leurs terres et de ne rien acheter du dehors : on a vu que les barons féodaux avaient dans leurs châteaux des ateliers pour tout fabriquer, y compris les armes. Cette théorie de la dissémination de la production persiste longtemps après que les phénomènes qui lui ont donné naissance cessent d'exister. Au xvie siècle, quand on importa d'Italie l'industrie de la soie, la politique royale, au lieu de la concentrer dans les localités où elle avait chance de réussir, la dissémine au contraire dans toutes les provinces, et s'efforce d'introduire l'élevage de vers à soie dans des régions où il est difficile de cultiver le mûrier. Pendant la révolution de 1789, on essaye d'acclimater en France le coton pour n'avoir plus à Tacheter de l'étranger, et c'est en cherchant à s'affranchir du tribut que l'on payait aux colonies en leur achetant le sucre de canne, que l'on découvrit les propriétés saccharifères de la betterave.

Lorsque les guerres de château à château se furent apaisées par la disparition des vaincus, dont les terres allaient grossir les biens du vainqueur, et qu'il fut possible d'établir une certaine sécurité sur les routes, on put commercer de ville à ville et de province à province : le marché s'étant agrandi, il se forma des centres de production artisane; la ville de Gand, où se tissaient des draps avec des laines tirées principalement d'Angleterre, avait, au xiv° siècle, une population de près d'un demi-million d'habitants. Le développement du commerce ébranla l'organisation sociale de la cité féodale.

. Les corporations des maîtres de métiers des cités qui prospéraient industriellement deviennent des corps aristocratiques, dans lesquels on ne pénètre que par privilège de naissance et d'argent, ou par faveur royale, ou après un long et coûteux stage, quand on ne naissait pas fils ou parent d'un maître ; il faut payer pour apprendre le métier, payer pour y passer maître, et payer encore pour avoir droit de l'exercer. Les corporations excluaient.de leur sein une masse d'artisans ne travaillant plus pour leur compte, mais dans les ateliers des maîtres. Auparavant ils avaient l'espoir de devenir maîtres à leur tour et d'ouvrir boutique; mais à mesure que le commerce et l'industrie se développent, ils voient s'éloigner d'eux la réalisation de cette espérance.; exclus des corporations des maîtres de métiers et en lutte avec les maîtres qui les emploient, ils se groupent et forment de vastes associations de compagnons, qui sont nationales et môme internationales, tandis que les corporations des maîtres restent locales. Les maîtres de métiers enrichis par le développement de la production s'allient aux patriciens municipaux pour tenir tête aux compagnons, qui souvent sont excités et soutenus par la noblesse féodale, envieuse des richesses de l'aristocratie municipale et corporative. Toutes les villes du moyen âge ont été ensanglantées par les luttes de ces classes.

Mais l'agrandissement continu du marché et le développement du commerce qui en découle vont mettre fin à ces luttes de classes de la dernière époque féodale, «n détruisant les corporations de maîtres et en modifiant le mode de production ; d'un côté ils vont centraliser la production disséminée en une infinité de petits

ateliers répandus dans le pays, et de l'autre côté décentraliser les industries agglomérées dans une même ville et une même province, et transformer l'artisan synthétique de la petite industrie individualiste en l'ouvrier parcellaire de la manufacture.

. in

La manufacture.

La découverte de la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance et celle de l'Amérique, qui datent de la fin du xve siècle, en inondant l'Europe de l'or mexicain et péruvien et en créant le commerce transocéanique, déprécient la valeur de la propriété foncière, donnent l'impulsion décisive à la production capitaliste qui se développait dans les villes maritimes de la Méditerranée et dans les villes des Pays-Bas et de la ligue Hanséatique, et ouvrent l'ère de nouvelles luttes de classes et des révolutions modernes1.

1. On a l'habitude de ne donner le nom de révolution qu'aux événements politiques qui se produisent au milieu d'un certain tumulte populaire ; et Ton attache une moindre importance aux événements économiques, dont l'action révolutionnaire sur la marche des sociétés et sur les conditions d'existence de l'homme est incommensurablement plus profonde et plus efficace.

Les mœurs et les idées des paysans d'Europe se sont conservées iualtérées pendant des siècles, en dépit des guerres, des modifications de frontières, des changements de nationalité et des révolutions politiques, à tel point qu'un anthropologiste anglais remarquait dernièrement que les superstitions des paysans des Iles-Britanniques ressemblent étrangement à celles des nègres barbares du sud africain. Les campagnes n'ont commencé à être remuées de fond en comble que depuis l'établissement des

Les contrées nouvellement découvertes furent mise» au pillage et servirent de débouchés aux produits industriels et même agricoles d'Europe; on expédiait en Amérique du blé, du vin, des fromages, etc. L'industrie ressentit les effets de la création du marché colonial et de l'importation de l'or américain. Des hommes nouveaux, n'appartenant d'ordinaire à aucune corporation, mais enrichis dans le commerce et cherchant à utiliser leurs capitaux, se jettent dans la production, où ils pressentent une source de gros bénéfices, mais à la condition d'enfreindre tous les règlements corporatifs sur la manière de produire, sur la quantité à produire et sur le nombre des ouvriers à*employer. Aussi ne peuvent-ils établir dans les villes leurs ateliers, qui au début ne se distinguent des autres que par leur gran- . deur ; ils doivent se réfugier dans les campagnes, dans les faubourgs et dans les bourgades maritimes nouvellement créées, qui ne possèdent ni patriciat municipal ni organisation corporative. Ce fut en dehors de l'enceinte fortifiée de Paris et de Londres, au faubourg Saint-Antoine et à Westminster et Southwark, qu'ils fondèrent leurs manufactures, qui devaient ruiner les maîtres de métiers et bouleverser toute la petite industrie artisane1. C'étaient dés marchands ou des hommes

voies ferrées. Les chemins de fer et les autres phénomènes économiques de la civilisation capitaliste accomplissent silencieusement, loin de l'inattention écervelée des philosophes et des politiciens bourgeois, le plus formidable bouleversement social qu'aura connu l'espèce humaine depuis qu'elle est sortie du moule communiste pour créer la famille patriarcale et la propriété privée. 1. Aux États de Paris convoqués en 1614, à la majorité de Louis XIII, on émit des vœux pour la liberté de l'industrie; ils furent repoussés. Le faubourg Saint- Antoine et plusieurs autres faubourgs prirent un développement considérable, parce que Tin-

nouveaux commandités par des marchands, et non des maîtres de métiers engourdis par la routine et ligotés par les règlements corporatifs, qui initiaient cette révolution industrielle. De notre temps on a vu les chemins de fer construits et administrés non par les maîtres de compagnies de diligence, mais par des financiers.

La manufacture ne pouvait attaquer l'organisation corporative et se dresser contre les privilèges des maîtres de métier sans porter préjudice à l'artisan, qu'elle semblait avantager par une plus grande abondance de travail ainsi que par sa plus grande régularité et un salaire plus élevé. La division du travail, qui augmente la productivité, mais réduit à son minimum l'habileté technique de l'artisan, naît dans la manufacture. Toutes les opérations d'un métier furent analysées et détachées les unes des autres : la fabrication d'une épingle, par exemple, fut décomposée en une vingtaine d'opérations, qui toutes furent confiées à des ouvriers spécialisés. L'artisan, qui auparavant connaissait les diverses opérations de son métier, les exécutait à tour de rôle et créait une œuvre dans laquelle se reflétait sa personnalité d'artiste, est dégradé à n'être plus que l'ouvrier parcellaire, condamné sa vie durant à n'exécuter machinalement qu'une seule opération. Son individualité est également détruite; il a maintenant besoin de la coopération d'un certain nombre de camarades pour faire le travail qu'autrefois il achevait tout seul. Il perd son indépendance, car il ne peut travailler qu'à l'atelier patronal, et à la condition que d'autres ouvriers travaillent avec lui ; il est un organe industriel de la

dustrie y jouissait de franchises dont elle était privée dans la ville.

collectivité que réclame la production de l'œuvre. D'individualiste, la production est devenue collectiviste.

La manufacture, en désorganisant la production individualiste, réagit sur la population des campagnes' et sur l'agriculture. L'artisan de la petite industrie individualiste vivait à la campagne ou dans de petites bourgades et possédait généralement sa maison et un petit champ ; il partageait son temps entre le travail industriel et agricole. La manufacture le divorce avec le travail agricole qu'il accomplissait sur son champ ou sur les terrés des grands propriétaires ; elle le concentre dans les villes, qui brisent leurs enceintes fortifiées et s'étendent sur les campagnes d'alentour. Alors commence la dépopulation des campagnes, dont, dès le xvme siècle, les propriétaires se plaignent amèrement. En même temps que la manufacture enlève des bras à l'agriculture, elle lui demande un surcroît de production pour nourrir les populations urbaines de nouvelle formation.

Aux débuts de la période collectiviste, la ville n'existait pas, même aux lieux de résidence des chefs militaires, revêtus de la puissance royale. Les princes de l'Inde voyageaient avec une troupe'de guerriers, suivis d'artisans de différents métiers : l'endroit où ils campaient devenait une ville temporaire ; ils vivaient sur les redevances et les présents des campagnes environnantes. Les rois franks du vie siècle tenaient leur cour dans d'immenses fermes : autour de l'habitation royale se groupaient les logements des officiers du palais et des chefs de bande, dans la truste du roi. D'autres maisons de moindre apparence étaient occupées par un grand nomber de familles qui exerçaient toutes sortes de métiers,

depuis l'orfèvrerie et la fabrication des armes jusqu'à l'état de tisserand et de corroyeur; depuis la broderie de soie et d'or jusqu'à la plus grossière préparation de la laine et du lin. Des bâtiments d'exploitation agricole, des haras, des étables, des bergeries et.des grangesj les masures des cultivateurs et les cabanes des serfs du domaine, complétaient le village royal1.

L'absence de routes et la difficulté des communications empêchaient toute agglomération trop nombreuse; il aurait, été impossible de la nourrir. Les cités du moyen âge, ne pouvant compter pour leur subsistance que sur les produits agricoles de leurs alentours immédiats, étaient forcément condamnées à n'avoir qu'un nombre restreint d'habitants2. Tant que le manque de routes et l'insécurité de celles qui existaient rendirent difficile, sinon impossible, tout commerce de cité à cité, on ne songea pas à se garantir contre l'exportation des produits agricoles. Mais dès que les moyens de communication se perfectionnèrent et dès que Ton commença à transporter les grains d'un endroit à un autre, chaque ville, chaque province prit des mesures pour empêcher la sortie des blés de son territoire et pour prévenir leur accaparement. Toutes les villes d'Europe ont édicté des règlements ordonnant que la vente des blés se fit sur la place du marfché et à des

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