CHAPITRE IV
Conditions de révolution de la propriété.
h — Organes el h c soin s communs, — Modifiés par la race et 11milieu.
Ui — La race. — Vues générales. — Le nègre et le MogoL — l/lûdieu de TÀmérique* — Le blanc,
II J - — L'habitat. — Arrêt de développement de l'Esquimau. — Le pasteur. — Ni cheval ni bétail en Amérique. — La mouche Uétsé.— Pas de bétail ni d1 animaux domestiques sur dix millions de kilomètres carrés m Afrique.
IV. —Le climat. — Les 25* isothermes et l'Européen. — Du 20* au Ii0° degré de latitude nord. — Orientation septentrionale de la civilisation*
V. — L'homme et le milieu, — Influence du milieu, — L'homme modiiïe son milieu. — L'importation des animaux européens un Amérique. — L'Indigène n'a pas su en protîter.
VI. — L'alimentation. — Les icthtyophages, les carnivores elles végétariens. — Les buveurs d'alcool et les buveurs d'eau.
Vil. — Conceptions diverses de la vie. — Modes divers de révolution, — L'évolution de la propriété subit des arrêts de développement. — Garacteres essentiels du progrès économique : institutions qui le favorisent et institutions qui l'arrêtent.
Maintenant quil est Lien établi que M. Lafargue considère que nous devons avoir pour idéal le eonumunbme des Fuégiens, toujours grelottant de faim et de froid, sous la crasse qui les recouvre, je vais laisser de cùté sa compilation, dans laquelle il brouille et confond
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les choses et les hommes, dans le temps et dans l'espace, et je vais essayer d'exposer les conditions diverses, de l'évolution de la propriété.
Tous les individus du genre homo, ayant des organes communs, ont des besoins communs : ils ont faimt soif, froid; ils sont de sexes différents; ils procréent des enfants; ils doivent se protéger contre les phénomènes météorologiques, se défendre contre des végétaux T des animaux, et leurs congénères ; moins bien ils utilisent les choses, les êtres, les forces dont ils sont entourés, moins ils sont avancés en évolution; mieux il& savent les adapter à leur usage, plus haut est le degré de civilisation auquel ils sont arrivés*
La manière dont se manifestent les besoins et dont les hommes essayent de les satisfaire dépend de deux facteurs : la race et le milieu.
Ce dernier terme comprend l'habitat, l'aliment, les» conditions du travail.
Les conditions du travail déterminent le caractère de la propriété
Sans considérer les races comme fixées d'une manière infaillible, nous constatons qu'il y a de profondes différences entre le nègre de Guinée à mâchoire prognathe, à la chevelure crépue, et le Mogol, au teint jaune, aux pommettes saillantes et aux cheveux droits- Du cap Ilorn au Saint-Laurent, on retrouve un type de
mongoloïde particulier avec sa peau rouge cuivre dans l'Amérique du Nord, d'un brun olivâtre et jaune dans l'Amérique du Sud, des cheveux droits et épais, l'absence de barbe, un nez fort, des pom mettes saillantes, des yeux enfoncés et longs, des lèvres épaisses ne s'ouvrent jamais pour le rire si facile chez le nègre, qui lui est supérieur1.
Partout il a le même défaut d'initiative et la même répugnance pourle travail régulier.
En Algérie, un coup d'œil sufïlt pour distinguer les Arabes des Berbères, si variés que soient les types de ces derniers. Il est certain que l'homme blanc, dit du iype caucasique, dans les arts, les sciences, l'organisa» tian de sa vie, atteint une puissance dont n'approche aucune autre race.
Je n'examine pas les caractères anthropologiques ou linguistiques qui peuvent distinguer les hommes entre eux; je n'examine pas ici la question du polygénisme ou du monogénisme :je me borne a reconnaître que, quelles que soient les circonstances qui ont déterminé révolution personnelle des individus de tel ou de tel groupe ethnique, tous n'envisagent pas les faits et les idées de la même manière ; qu il y en a qui sont frappes d'arrêt de développement. Ainsi le langage des indigènes de l'Amérique du Nord prouve qu'ils sont incapables d'abstraction; et Schoolcrafta constaté leur impuissance à compter.
I, America, par Mac Clarhn, EneycL brïtann., p. 703.
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Quelle que puisse être l'aptitude originelle des Esquimaux de l'Amérique du Nord, ils ont eu, dans leur lutte pour la vie, des instruments trop limités et des satisfactions trop restreintes, pour qu'ils pussent amener leur civilisation au degré d'élégance des Athéniens, M. Paul Lafargue peut les revendiquer comme des communistes fonciers. Il ne leur est point venu à ridée d'enclore des champs de glace improductifs ; et, pour mieux se préserver du froidf pour économiser l'huile de phoque dans leur foyer, pour se défendre contre les agressions des ours, ils s'entassent en commun dans des huttes creusées dans laglace.
Le pasteur, à quelque race qu'il appartienne, obligé de promener ses troupeaux alternativement sur de grandes étendues de terre, n'a pas la même manière de comprendre la propriété que le maraîcher des environs de Paris. Avant l'arrivée des Européens, il n'y avait, en Amérique, ni bétail ni chevaux; les populations qui y vivaient devaient donc vivre de chasse ou n'employer pour la culture que la force humaine.
En Afrique, sur un espace comprenant dans sa plus grande largeur 30 degrés de latitude et en moyenne 20 degrés de longitude, on trouve la mouche tsétsé, qui n'est pas beaucoup plus grosse que la mouche commune, brune, à peu près de la nuance de l'abeille, portant sur la région postérieure de l'abdomen trois ou quatre raies jaunes transversales. La piqûre de cette mouche est indifférente à l'homme et au gibier, elle est toujours
mortelle pour le cheval et le bétail1. Sur un espace de dix millions de kilomètres carrés, supérieur à la surface de l'Europe, cette mouche ne laisse à l'indigène que l'alternative d'être chasseur ou cultivateur. Que l'Européen apporte des charrues au Congo, tant qu'il n'aura pas trouvé le moyen de la détruire, elles lui seront inutiles, à moins qu'il n'emploie la vapeur comme force motrice. Il n'aura point de bétail lui procurant de l'engrais et du lait. Pour ses transports, il ne pourra utiliser que la force humaine, j usqu'à ce qu'il y ait substitué des engins mécaniques. Que le nègre vivant sur cette région soit nonchalant, imprévoyant, ait tous les défauts ethniques que nous lui attribuons généreusement, ce n'est pas d'eux que provient son impuissance pour l'élevage du bétail ou pour la culture intensive. Il ne peut constituer la propriété dans ces régions, ni comme les peuples pasteurs, ni comme les peuples agriculteurs, qui ont à leur disposition des chevaux, des bœufs et des vaches.
Dans les climats compris entre les 25° isothermes, le blanc européen ne s'acclimate pas et ne se reproduit pas; il n'y demeure qu'à la condition de prendre les plus grandes précautions hygiéniques et de travailler avec une grande prudence2. Les indigènes sont-ils eux-mêmes éprouvés par le climat? Le fait certain est que toutes les grandes civilisations du globe se sont développées au nord du 20e degré de latitude3. Thèbes (Egypte) est
1. Living3TONE, p. 95. —De Préville, les Sociétés africaines, p. 173.
2. Yves Guyot, Lettres sur la politique coloniale, %.* Annuaire du bureau des longitudes.
prés du 25* degré; Memphis, du 30e; Bénarès, au 25e; Delhi, au 29*; Jérusalem, au 32e; Babylone, près du 33e; Athènes, au 38e; Pékin, au 40a; Rome, au 41*; Paris, au 49e; Londres, au 31e et demi; Berlin, au 52* et demi; Moscou, au 56°.
Les civilisations s'élèvent en latitude de Thèbes et de Bénarés à Babylone, à. Athènes, à Rome, à, Paris, à Londres ; le progrès monte du 23e degré vers le 60e ; mais il atteint une limite septentrionale qu'il ne peut dépasser. Supposez que des fées aient miraculeusement doté chaque Esquimau de l'intelligence de Newton et de l'esprit de Voltaire, qu'en feraient-ils? Le milieu» domine l'homme.
Mais, si prépondérantes que soient ces influences, il faut prendre garde de se résigner h un système fataliste d'après lequel rhomme, ne pouvant modifier ni son milieu, ni son hérédité, ni son éducation, devrait se laisser aller tranquillement au courant et aux remous de sa destinée. Certains philosophes aboutissent à la même morale négative que TEcclésiaste. Vanitas vanitatum : et ils s'endorment en attendant le nirvana.
Fénelon a dit ; « L'homme s'agite. Dieu le mène. » Le milieu aussi; et des coefficients à racines plus ou moins éloignées, compliquées et profondes, produisent sur lui de multiples effets d'action et de réaction ; mais il n'est pas simplement passif: il peut modifier son milieu. Les Hollandais ont conquis leur domaine sur la mer; les Anglais ont établi sur les boues de la Tamise la ville la plus opulente du monde ; Pierre le
Grand a transformé les marais de la Neva en une ville élégante, au 603 degré de latitude. Sur les 7,838,000 kilomètres des Etats-Unis, du Pacifique à l'Atlantique, représentant les quatre cinquièmes de la superficie de l'Europe, erraient au xviiï6 siècle de cinq à six cent mille Indiens \ péchant le saumon en Californie, chassant des chèvres dans les montagnes Rocheuses, des bisons dans la Prairie, cultivant un peu de maïs et de melons d'eau sur les bords du Mîssisaipi, n'ayant pj porcs, ni vaches, ni bœufs, ni chevaux ; et maintenant se développe sur cet espace une population de 02,000,000 d'habitants, mélange d'Anglais, de Français, d'Irlandais, d'Allemands, d'espagnols, récoltant neuf millions de balles de coton, offrant toujours plus de blé, de bétail, de porcs à l'ancien monde, Ge continent, au sud comme au nord, est une réserve immense ^alimentation animale et végétale* Non. seulement ) introduction des espèces domestiques européennes a apporté des modifications profondes dans les conditions de l'Amérique, mais il a fallu d'autres peuples que ceux qui y erraient pour en utiliser les immenses surfaces.
L'indigène nfa pas même su profiter des nouveaux animaux qu'ils y importaient: il n'a su utiliser que le cheval, comme animal de chasse et de guerre; il est
I resté chasseur de bisons, et n'a même pas su élever des porcs, des bœufs, si faciles cependant a conserver i l'état presque sauvage. Ils étaient à sa disposition. Si le colon s'est souvent comporté envers les Peaux- Kouges d'une manière atroce, ce n'est point le sol qui
ï. Bàacbofï et Gerland*
leur a manqué, ni même le capital qui aurait pu leur procurer des outils et des animaux. Les Etats-Unis ont payé aux Choctaws 150 millions de francs pour 8 millions d'hectares; de 1789 à 1880, ils ont versé aux Indiens 410 millions de francs : qu'en ont-ils fait? Les agences fédérales leur donnent des vivres, des animaux, des vêtements, des couvertures ; qu'en font-ils?
Tel Irlandais, ivrogne comme eux, débarqué sans le sou aux Etats-Unis, est devenu millionnaire. Le Sioux dompté fait parade de sa défaite dans le cirque de BufiTalo Bill. Il n'a pas su s'adapter au milieu nouveau constitué par les Européens : pourquoi, sinon parce que l'atavisme, la race, — qu'on appelle ce phénomène comme on voudra, peu importe, — Ta dominé?
YI
L'alimentation influe aussi sur le caractère de Thomme : l'ichtyophage a d'autres nerfs que le pasteur nourri du lait de ses brebis. Quand Homère nous montre Ajax mangeant le dos entier d'un taureau et Euménée apprêter pour le souper d'Ulysse deux jeunes cochons, nous en concluons que les Grecs qui assiégeaient Troyes avaient une autre conception de la vie que les Égyptiens qui adoraient le bœuf À pis en mangeant leurs oignons. L'Anglais, se nourrissant largement de roastbeef, l'arrosant de stout et de brandy, est un autre homme que l'Arabe, buveur d'eau et de café, dont nous admirons la sobriété et dont le Touareg flétrit 3a gourmandise, parce que tout est relatif.
J'en suis fàcbé pour les sociétés de tempérance, mais le monde n'appartient pas aux peuples sobres. Le Na-
polilatn qui se contente d'un peu de macaroni, d'une tranche de melon et d'un verre de limonade, se repose ensuite au soleil, tandis que l'Ànglo-Saxon , chauffé à toute vapeur, répand de gré ou de force sa civilisation sur le monde entier.
Le Play et ses disciples ont qualifié les populations par leur nourriture : il y a les hommes du manioc, du sorgho, de Téleusine^de Ja gomme, tandis que le Boer est l'homme de la vlan de1 .
Le pécheur ne conçoit pas la vie comme le pasteur ; le Mogol des plateaux de lWsie ne comprendrait rien aux mœurs et aux coutumes des pêcheurs; il n'a pas la même notion de l'agriculture que le vigneron, et celuici que le cultivateur de céréales. Quiconque a pu observer des départements dans lesquels, comme dans Saône-et-Loire, une partie de la population est employée a. la culture de la vigne et à la récolte du vin, et d'autres à la culture des céréales, à l'élevage du bétail ou à des occupations industrielles, vous dira la différence profonde qui existe entre elles.
vu
Les hommes, différant par la race, le milieu, L alimentation, ne peuvent pas poursuivre le même idéal; ils n'essayent pas de modeler leur existence sur un type uniforme; de Ih des modes divers dans leur évolution, La propriété ne passe pas chez tous par les mêmes phases; son évolution subit des arrêts de développernent* et en est restée au communisme chez les Wcid-
l. De FRÉvtLi.8, les Société* africaines.
dahs, les Fuégiens, les Australiens. Chez les peuples les plus avancés en évolution, quelles formes reçoitelle ? quels sont les caractères essentiels qui ont contribué au progrès économique de ces peuples? quelles sont les institutions conformes à ce progrès? quelles sont les institutions contraires?
Telles sont les questions que je vais examiner.