IV- — La plttie. — En dehors de la cité. — Sans feu ni lieu
Y* — Les patres t les clients, la plèbe. — L'inégalité dans l'organisation de la gens. — Elle est à la base de la cité et non la conséqur-m-e de son développement.
Cbez |p*s deux peuples dont l'influence a été et est encore si prépondérante sur la civilisation européenne, les Gr^cs et ies Romains, aussi haut que Ton puisse remonter, on ne trouve pas trace de propriété commune ni trace d'allotement périodique1.
M. Fiiatel de Coul anges l'a démontré, non seulement en cilanl des textes, mais il a prouvé pourquoi, si chez certain* peuples grecs on pouvait mettre la récolte presque on commun, la propriété restait privée : la
i« È&srst de Coulanges, la Cité antique.
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RÉFUTATION DE L'ESSAI Sïï
maison élait le foyer, l'autel du dieu de la famille, symbole de la vie sédentaire. Une fois établi, il prend une possession immuable du sol, et désormais la famille restera groupée autour de lui. Chaque famille avait son dieu, qu'elle cachait, dont elle conservait jalousement la protection pour elle seule; elle l'isolait par une enceinte qui était réputée sacrée.
Celte enceinte, appelée par les Grecs ergosei par les Latins kercLwn, comprend la maison, les iroupraux, le champ que cultive la famille* Quand les villes se forment, chaque maison reste isolée : à Rome, la loi fixe à deux pieds et demi la largeur de l'espace libre qui doit toujours séparer deux maisons, et cet espace est consacré au « dieu de l'enceinte n.
« Il est résulté de ces vieilles régies religieuses, dit M. Fustel de Coulanges, que la vie en communauté n'a jamais pu s'établir chez les anciens- Le phalanstère n'y a jamais été connu. Pythagoremême n'a pas réussi à établir des institutions auxquelles la religion intime de l'homme résistât* On ne trouve non plus a aucune époque de la vie des anciens rien qui ressemble à cette promiscuité de village qui était générale en France au xiie siècle- Chaque famille, ayant ses dieux et son culte, a dû avoir aussi sa place particulière sur le sol, son domicile isolé, sa propriété K «
La maison est consacrée par la présence des dieux. h Qu'y a-t-il de plus sacré, dit Cicéron, que la demeure de chaque homme? La est l'autel, là brûle le feu sacré, là sont les choses saintes et la religion- » Le domicileest inviolable,
1, FlJSTEL DE COULAHOES, p. 67.
C'est dans le sol dont le dieu de la famille a pris possession que les morts reposeront. Nul ne peut les déplacer. Cette propriété reste immuable. Le vivant ne peut y renoncer, et l'accès de la famille du vendeur à ce tombeau reste une servitude perpétuelle pour l'acquéreur.
Les lois de Sparte, de Locres, de Leucade, de Corinthe, qui défendaient de vendre les terres suivent la coutume religieuse; et, loin d'être une atteinte au droit de la propriété familiale, elles font passer dans la loi civile la tradition religieuse.
Chez les Grecs et les Romains, ce n'est point Jupiter qui a constitué la propriété : ce furent les dieux domestiques, le foyer et les mânes. Le Terme consacrait la propriété. Sa pose était une cérémonie religieuse. On le couronnait de guirlandes de fleurs. On plaçait dans la fosse destinée à le recevoir du charbon allumé au foyer domestique, des grains, des gâteaux, des fruits, du miel ; on y versait du vin et on y répandait le sang des victimes immolées en son honneur. Alors le dieu Terme devenait inviolable pour Jupiter luimême, qui n'avait même pu le déposséder pour avoir un temple sur le mont Capitolin. Tous les documents, quelle qu'en soit l'origine, affirment le respect dû à la borne. La vieille loi romaine disait : « Que l'homme et les bœufs qui auront touché le Terme soient dévoués ! » Et cet anathème, c'est la mort expiatoire.
Il n'y a pas d'expropriation pour cause d'utilité publique ; jusqu'à l'âge démocratique des cités, la confiscation n'est qu'une conséquence de l'exil; dans la loi des Douze Tables, le débiteur répond personnellement de la dette, non la terre ; et quand le créancier
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s'empare de son débiteur insolvable, il jouit des fruils de la terre, mais il ne devient pas propriétaire de celle-ci. Le droit de propriété est inviolable.
La succession s'impose au fils comme un devoir sacré ; il est le continuateur et le gardien du foyer et du mite, et c'est pourquoi la fille ne peut hériter; car c'est aux ancêtres de son mari quelle offre des sacrifices. Les combinaisons qu'on chercha successivement à Athènes et à Rome pour atténuer l'application de la dureté de ce principe ne font que le confirmer1. A Athènes, 3e fils aîné conserve le domaine paternel et garde seul le nom de la famille.
La famille était réunie autour du paterfamilias vivant : à sa mort, le fils aîné devenait paterfamilias à son tour et chef de ses propres descendants. Mais les cadets restent groupés autour du foyer unique et du tombeau commun; ces familles descendant, en réalité ou par hypothèse, d'un ancêtre commun forment la gens ; elles éprouvent des difficultés pour suffire à toutes les chances de la vie, aux agressions toujours menaçantes. Tout en gardant chacune son culte particulier, sa justice intérieure, son caractère spécial, elles s'associent à d'autres familles par un culte commun. C'est le groupe qu'en Grèce on appelle la phratrie, à Rome la curie. Plusieurs phratries, plusieurs curies, en se fédérant, formèrent la tribu. Puis plusieurs tribus s'associèrent comme s'étaient associées les familles et les
i. V. FuSTELDE COULANGES, p. 83.
gentes; cette fédération de tribus constitue la cité. Le peuple romain se composait d'abord de trois tribus, chacune formée de dix curies.
Du temps de Solon, la population d'Athènes était partagée en deux ou trois cents gentes, réparties en douze phratries et en quatre tribus.
La famille, la gens, la tribu, impliquent une profonde inégalité; le fils aîné de la branche aînée reste toujours le pater : et tous les autres sont sous sa dépendance. Sa domination s'élève et s'étend au fur et à mesure que les générations se succèdent. A Rome, la gens Fabia comptait plusieurs centaines de combattants, et la gens Claudia plusieurs milliers de personnes libres. Les branches sont d'autant plus basses que la tige est plus haute. Comme le cadet descend d'un pater, il est un patricien ; mais la famille ne comprenait pas seulement ceux qui étaient unis par le sang : elle absorbait les esclaves, les serviteurs, d'une manière indissoluble; ils n'avaient d'autre famille que celle du patron : la différence n'était pas grande entre le client et l'esclave; ni l'un ni l'autre ne pouvaient avoir de propriété personnelle.
« Les chefs de famille, dit Festus, assignaient des portions de terre à leurs inférieurs comme s'ils eussent été leurs propresv enfants. » Homère dit : « Un maître bienveillant donne à son serviteur une maison et une terre ; » et Eumée ajoute : « une épouse désirée. »
Il était lié à toutes les charges du chef de la famille, et celui-ci était à la fois son propriétaire, son maître
et son juge : au propriétaire, le client devait tout son travail; au maître, le service personnel, et il ne pouvait se marier sans son autorisation; et ce patron était à la fois le juge des différends qui pouvaient s'élever entre ses clients, et juge et partie dans sa propre cause, Ulysse est un bon patron qui fait mettre à mort ses servantes qui n'ont pas respecté son absence et un serviteur qui Ta insulté sans 3e reconnaître.
Si le père a le droit de vie et de mort sur son fils, et sur sa femme, à plus forte raison IVt-il sur son client.
Dans toute ville, en Grèce comme à Rome, il y a la cité, bâtie au sommet d'une colline, sanctuaire des dieux, et au delà, au pied de la colline, se trouve, en dehors des clients, une foule de réfugiés, de vagabonds, de bâtards, sans lien de famille, expulsés de familles ou de cités étrangères, victimes de leurs propres fautes ou de l'injustice, de la tyrannie, des caprices de ceux à qui les avait assujettis l'organisation de la gens. A Rome, cette tourbe s'appelle plèbe; elle n'a pas accès au mont Palatin; ses membres n'ont pas de famille, fjentem non habent. Ils n'ont ni foyer, ni autel, ni propriété. Ils sont sans feu ni lieu.
Nul ne peut posséder à Rome, s'il n'est citoyen : et les plébéiens ne sont pas citoyens. Groupés et logés sur TAventin, sa propriété ne leur fut reconnue qu'au bout de trois siècles. Ils n'ont pas de droits politiques : car les curies ne comprennent pas les plébéiens. Ils n'entrent même pas dans la composition de L'armée, tant que l'armée est divisée en curies.
Toute cité antique, en Grèce et en Italie, est donc une fédération de familles.
A l'origine, leurs chefs, les eupatrides à Athènes, les patriciens à Rome, en possèdent le territoire et le gouvernement. Puis viennent les clients, qui se rattachent à la famille, et la plèbe, sans feu, sans lieu, sans droits.
L'inégalité résulte de l'organisation de la gens; elle est à la base de la cité antique et non la conséquence de son développement. (