III. — Conclusion
A Rome, il y a trois questions : la mainmise des patriciens sur la plèbe, 1 émancipation des clients de la gens, le partage du domaine public et des terres conquises.
La question des dettes ne se présente pas d'une manière aussi simple que nous l'imaginons. Les patriciens romains n'étaient pas seulement des usuriers rapaces voulant augmenter leur fortune en prêtant à 12 0/0 d'intérêts. Le prêt était une vente qui se faisait solennellement f)er œs et libram. A l'échéance, si
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le débiteur ne pouvait s'acquitter, il tombait à la discrétion de son créancier, devenait un client, incorporé de force dans la gens, que le palerfamiiias pouvait hattre et qu'il pouvait vendre, comme son propre fils. L'histoire de la plèbe de Rome est sa résistance à cette absorption par les patriciens. Elle s'était d'abord appuyée sur les rois ; les rois renversés, elle chercha à se donner des institutions qui la protégeraient contre l'aristocratie des patriciens. De là sa retraite sur le mont Sacré. Au bout de plusieurs mois, les patriciens trouvèrent dangereuse pour la cité ia disparition d'une partie de sa population, qui non seulement cesserait de constituer une portion de son armée, maïs s'installerait en ennemie dans le voisinage. Ils n'accordèrent pas d'institutions politiques à ïa plèbe, mais ils lui donnèrent un protecteur, le tribun inviolable, qui n'avait qu'un droit de veto. Alors le peuple romain se trouva Composé de deux grands corps en présence : les gentes et (a plèbe.
Les clients avaient une ambition : s'échapper de la gens, comme plus tard nous verrons les serfs s évader iJu servage. Au fur et à mesure que l'histoire romaine avance, ils diminuent de plus en plus. Un moment vint où les patriciens n en avaient plus assez pour cultiver leurs terres. Quand les clients trouvèrent des protecteurs dans le tribunat, ils s'émancipèrent. Kn 372, ils avaient disparu, et un Manlius pouvait dire à la plèbe : " Autant vous avez été de clients autour de chaque patron, autant vous serez maintenant contre un seul ennemi1. »
ti Titk-Uve, V1T 18,
Quand les familles, les gentes, les phratries, les curies, étaient isolées, le client attendait tout du patron, le bien et le mal, et se résignait à son sort. Celui qui faisait la mauvaise tête était éliminé immédiatement, soit par la mort, soit par l'expulsion, presque équivalente. Quand les groupes s'agglomérèrent, les clients mirent leurs mécontentements en commun. Ils se groupèrent et s'excitèrent entre eux. Se sentant nombreux, ils relevèrent la tête : telle est l'origine des luttes sociales d'Athènes et de Rome. Elles ne proviennent pas de ce que le sort des clients, ni des plébéiens, s'est aggravé en raison du développement de ces cités : elles se sont produites quand ils ont pu s'entendre et se coaliser.
Non seulement le client cherche à s'affranchir de la tyrannie de la gens, mais les fils cherchent aussi à secouer* la tyrannie paternelle et à s'émanciper de la famille.
La loi des Douze Tables est la manifestation de cet effort.
Le père peut toujours juger son fils, le condamner, lé vendre; la loi ne connaît pas les cognats, les parents par les femmes ; le mari ne succède pas au fils, ni le fils à la mère ; mais le patrimoine peut être partagé par les frères : le père ne pourra pas disposer plus de trois fois de la personne de son fils, et après trois ventes le fils sera libre. Enfin, elles émancipent la propriété de la gens en reconnaissant à l'homme le droit de disposer de son bien par testament.
La plèbe se servit du droit qu'elle avait conquis pour demander accès à la propriété.
Conserver sa propriété, prendre celle des autres, telle est la politique du Romain.
La guerre était le grand moyen d'acquérir la propriété. « La propriété la plus légitime aux yeux de nos ancêtres, dit Gaïus, est celle qu ils avaient acquise à la guerre. » La propriété quiritaire signifie propriété des hommes de la lance. La plèbe réclamait sa part du domaine commun.
Les gens riches usaient du domaine commun laissé en pâturages, inutile à celui qui n'a pas de troupeaux, utile à celui qui a le plus de têtes de bétail. C'est pour remédier à cet abus que les loislicéniennes proposaient de limiter pour chaque père de famille à cent bœufs et à cinq cents moutons le droit de parcours. Les lois agraires romaines n'ont pas pour but d'exproprier les propriétaires ayant acquis leurs immeubles par leur travail ou par leurs capitaux, en vertu des contrats d'achat. Les lois agraires, celle de 367, celle des Gracques de 134, ont pour but le retrait des terres domaniales usurpées : encore accordent-elles des dédommagements et laissent-elles à chaque occupant 500 jugères1 (environ 150 hectares) à son nom, et 250 (75 hectares) au nom de chacun de ses enfants mâles. Les terres rentrées dans le domaine seront divisées en lots de 30 jugères (7 hectares) et distribuées, par voie de tirage au sort, aux citoyens et aux alliés italiques, qui les retiendront à bail perpétuel et héréditaire, moyennant une modique rente au trésor. Des triumvirs élus chaque année devront faire exécuter la loi; ils recevront une ,
i. La jugère est de 25 ares 182.
sa RÉFirrATfON de l'ESSaî
somme destinée k Tachât de nouvelles terres à partager. Jl sera interdit aux nouveaux détenteurs de vendre ou de céder la portion à eux assignée.
Telle e'tait la loi proposée par le tribun Tibcrius Gracchus ; mais pour la faire voter, il fit déposer sou collègue Octavius : en touchant à son inviolabilité, il si» frappait lui-même ; et quand, violant de nouveau la constitution, il voulut se l'aire réélire, il périt sur la rampe du Capitale. Son frère Caius reprit la loi, en 123, et la compléta: 1° en faisant voter l'établissement de colonies pour les pauvres, à Tarente, à Gapoue, à Corinthe et à Carlhage; 2" en proposant la loi Frumentaire, d'après laquelle TËtat nourrirait les citoyens nécessiteux. Mais le trîbnn Livius Drusus y mît des surenchères, discrédita Caïus Gracchus, le fit traiter de réactionnaire, exiler a Ga.rth.age, mettre hors la loiT et l'accula au suicide.
Les communistes ou socialistes de nos jours ne peuvent pas invoquer ceri propositions de lois agraires comme précédents. Les Gracques ne demandaient pas la mise en commun et l'exploitation en commun de terres ayant été achetées par les patriciens. Ils se plaignaient, au contraire, de ce qu'on n'eût pas alloti les terres conquises, de ce que les terres laissées dans le domaine public eussent été usurpées par les patriciens, et ils demandaient quoi? leur restitution.
A ces revendications, les patriciens n avaient pas de droit à opposer, car, l'origine de ces biens étant la conquête, Lis appartenaient à la République. Au lieu de les partager, elle avait eu le tort de les laisser en commun; mais, ce qui appartient à tons finissant par n appartenir à personne, les plus entreprenants se les
étaient attribués. L'Afrique conquise était devenue la propriété de six personnes.
Rome, où l'industrie et Je commerce étaient réputés œuvres viles1, était une cité qui consommait toujours et ne produisait jamais. Elle n'avait que la guerre pour industrie et attendait tout des tributs que lui payaient les peuples conquis. Du temps de César, sur les 450,000 citoyens qui la peuplaient, 320,000 ne vivaient que des largesses que leur faisaient les hommes au pouvoir. Auguste dans son testament énumèrê les siennes, comme des titres de gloire. L'organisation romaine était une organisation communiste , non pas pour la production, mais pour la distribution des richesses, faite par l'intermédiaire -des consuls et des généraux, aussi bien de Cicéron que de César; c'est pourquoi, la foule était toujours prête à se livrer à celui qui lui promettrait et lui donnerait le plus; et le citoyen romain, vainqueur du monde, devint le plus servile, le plus lâche des sujets, et n'eut pour politique qu'une mendicité impudente : Panem et cir censés ! Du pain et des spectacles2!
Les mœurs familiales de la gens ont laissé une empreinte sur la plèbe de toutes les cités grecques et romaines. Elle attend son bonheur d'un patron plus puissant que les patrons des gentes : et ce patron, c'est le tyran en "Grèce, c'est le dictateur à Rome.
A Athènes, après Solon, elle élève à la royauté Pisistrate, qui lui promet le partage des terres ; elle installe