‹ La propriété, origine et évolution; thèse communisteChapitre 32 sur 149 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

1/esclavage,

I, — L'enfant est un esclave donne par la nature, — La femme*

— D'abord propriétés communes — Avantages quaurl \)s deviennent propriétés personnelles. — Dans la gens, droit de vie et de mort. — Survivances. — Mariage et vente. — < La femme est un animal domestique,

II. — La guerre. — Faire des esclaves. — Deux discours sur les bords du Tanganika. — L'esclave est bête de boucherie. — Un esclave ou un cheval? — Les esclaves meuniers. — Nombre des esclaves en Grèce et à Rome.

Ml. — Travail libre et travail servie. — Confusion et concurrence. — L esclave chassait l'ouvrier. — Double conséquence.

IV. —L'esclave cultivateur. — Service» personnels trftfiftfatînél en services réels. — Services indéterminés et services spécifiés.

V. — Les latifundia romains basés sur la conquête et l'esclavage.

— La plèbe condamnée a l'oisiveté et a la guerre. — Civilisation moderne : la guerre est une industrie qui ne paye plus ses frais. — Action de l'homme sur l'homme et puissance de l'homme sur les choses. — Les civilisations antiques avaient l" esclavage en plu*, la bourgeoisie en moins.

Il y a un genre de propriété" dont ne parle pas M- Laforgue dans son apologie du communisme primitiF: c'est celle de l'esclave.

L'enfant est un esclave donné par la nature.

Pour l'homme, la femme est une esclave à usages multiples.

Ces esclaves sont communs dans les tribus primitives dont nous avons parlé : chez les Australiens, la femme sert à tous : chacun se donne le droit d'en jouir, de la battre ou de la tuer; nul ne la défend.

L'enfant et la femme gagnent à devenir propriétés personnelles : quand un maître a tout pouvoir sur eux, il protège sa propriété si un autre veut y porter atteinte, tandis qu'auparavant ils n'avaient que des oppresseurs.

Nous voyons se perpétuer cette possession absolue du mari et du père dans la famille grecque et romaine, où le père a droit de vie et de mort sur sa femme et ses enfants.

À Rome, la loi des Douze Tables, qui commençait à émanciper le fils, donnait encore au père le droit de le vendre trois fois.

Actuellement, chez une foule de peuples, le mariage ne consiste que dans la vente de la jeune fille par le père, comme chez les Chibcha, comme chez les Kabyles, où, pour dire qu'un père a marié sa fille , on se sert de cette expression : « Il a mangé sa fille. » Ailleurs c'est le frère qui vend sa sœur. Telle était la coutume des Hébreux; telle elle est chez les Guarayo.

Quand une population s'élève jusqu'à la notion de culture, les femmes y sont astreintes comme des animaux domestiques. Un chef néo-zélandais répondait à un Anglais qui lui conseillait la monogamie : « Soit, quand j'aurai, comme les Anglais, des bœufs et des chevaux pour travailler ma terre. »

L/idéal de toutes les civilisations primitives, aussi bien de FÀrya védique que du Sémite, que du petit chef africain, que du Peau-Rouge américain, c'est de voler aux autres ce qu'ils ont produit et de les voler euxmêmes afin de les faire travailler. L'occupation la plus noble, c'est la guerre, qui enrichit par le pillage et donne des esclaves : et on trouve encore, 6 honte I des traces de cet intellect primitif chez les peuples les plus civilisés.

Ce discours dVn petit chef africain des bords du Tanganika résume celte conception :

« Nous, Vuahehi, notre métier c'est la guerre. Chaque année, au moment des moissons, nous partons pour rUrosi, TUsango, lUsayara, pour ramasser des femmes et des enfants1. »

Et sur la rive gauche du Tanganika un autre répond :

« Ne sais-tu pas que Kahinda a tout pillé? Nos femmes et nos enfants sont partis la fourche au cou. Il ne nous reste plus une seule arachide, une seule patate, ri nous sommes obligés d'aller chercher nos semences i cinq jours de marche vers le nord, et encore n'en obtenons-nous qu'en vendant nos frères a. w

Dans Je communisme monarchique, le petit chef africain considère que ses sujets sont ses esclaves : il en trafique, il les tue, il les mange.

À Yiti, les esclaves sont des hèles de somme et de boucherie. Sur les bords du Djoliba, le docteur Quin-

i. V. Glhaud, Voyage dans V Afrique ëtjuatQriaîe, j}. il 2. 2. V. GiftAUD, l'Afrique e~quatoriale en ($&3<

tin a vu des esclaves attachés à l'étal. C'était de la « viande sur pied ». Les Monbouttou la boucanent.

Chez les Grecs et chez les Romains des temps historiques, on n'allait pas jusque-là; mais la vie de l'esclave était sans importance.

Hécaton, d'après Cicéron, demandait si, pour alléger un navire en perdition, il valait mieux jeter à la mer un cheval de prix ou un esclave sans valeur. Caton se débarrassait de ses vieux esclaves, comme de bouches inutiles. La loi aquilienne ne fait point de différence entre une blessure faite à un animal domestique ou à un esclave.

Apulée nous a laissé la description des esclaves enchaînés à la meule, couverts de quelques guenilles sordides, le dos marbré de coups, la peau soulevée en escarres purulentes, et si affamés, dans le nuage de farine qu'ils broyaient, qu'une muselière garnie de pointes de fer les empêchait d'y goûter.

Les esclaves étaient si nombreux qu'ils écrasaient sous leur nombre la population libre.

Tandis qu'Athénée évalue le nombre des esclaves à 400,000 dans l'Attique et à 21,000 celui des citoyens, M. Wallon l'évalue environ à 200,000, chiffre probable. Platon, en attribuant 460,000 esclaves à Corinthe, et Aristote 470,000 à l'île d'Égine, ont fort exagéré; mais il n'en est pas moins vrai que, dans les civilisations les plus développées de la Grèce, leur nombre tantôt dépassait, tantôt égalait celui de la population libre. Des temples possédaient des armées d'esclaves : celui de Comana, en Cappadoce, 6,000; celui de Morimène, 3,000. Régulus avait acquis, dans une campagne, 20,000 esclaves, 30.000 à Panonne ; Paul-Émile, 150,000 en

Syrie; Marîus, 60,000 Teutons; César, 50t000 Aduath gués; et, d'après ses apologistes, Pompée aurait dépassé tous ses prédécesseurs et ses rivaux, en donnant à la République plue de deux millions d'esclaves.

Sous Auguste, on trouve un testament comprenant M1G esclaves ; Athénée, Sénèque, parlent de propriétaires de vingt mille esclaves. D'après Slrabon, dans un seul jour» au marché de Délos eu Cilicie, on voyait dix mille esclaves1.

Athènes, si supérieure aux autres civilisations, avait pris la devise d'Hésiode :« Aucun travail n'est honteux. » — « Il n'y a de honte qu à ne point échapper à la pauvreté par le travail, » disait Périelès.

Thémistocle invita les artisans étrangers à venir ^installera Athènes, en leur accordant certaines faveurs et en les exemptant d'impôts. Maïs Aristote représentait l'opinion de ses concitoyens quand il disait : ' Les citoyens ne doivent exercer ni les arts mécaniques ni les professions mercantiles ; car ce genre de vie a quelque chose de vil et de contraire à ïa vertu, C'est à eux aussi que doivent appartenir les propriétés, puisqu'il est nécessaire que les laboureurs soient ou des esclaves, ou des Barbares, ou des Périèquen*. » Nicias Kvait mille esclaves employés aux mines. Dans la succession de Dëmosthêne, on trouve trenLe esclaves fabricants d'épées, vingt esclaves fabricants de lits. Le citoyen

1. Wallon, Histoire de l'esclavage. — Mommsen, etc. h Politique* liv. VIII, ch. vin et ix.

d'Athènes achetait des esclaves, les mettait sous la direction d'un esclave chef d'atelier et n'avait qu'à vérifier les comptes et à toucher le produit de leur travail.

Il y avait donc une confusion et une concurrence funestes entre le travail libre et le travail servile.

Une confusion : car l'ouvrier libre se trouva mêlé à l'ouvrier esclave; et, au lieu de l'élever à lui, il se dégrada à son contact; il eut honte de se livrer à la même occupation : cette honte était justifiée, car il était mis à son niveau. Les arts utiles étaient considérés comme le devoir des esclaves; l'oisiveté, comme le droit des citoyens; et la concurrence du travail servile faisait de cet apanage une servitude.

A Rome, cet écrasement de la main-d'œuvre libre par le travail de l'esclave était si bien sentie que les lois Liciniennes ordonnaient que tout propriétaire serait tenu d'employer des travailleurs libres en nombre proportionnel à celui des esclaves.

Ce n'étaient pas seulement les simples manœuvres à qui l'esclave enlevait tout espoir de gagner sa vie ; mais le médecin était un esclave, l'instituteur était un esclave, le constructeur de navires, était un esclave. Les citoyens n'avaient en réalité qu'une industrie où ils ne fussent pas écrasés par cette concurrence ; c'était la guerre; et la guerre avait pour conséquence, en augmentant le nombre des esclaves, d'écarter tout homme qui, en gardant sa liberté, aurait essayé de vivre de son travail. Aussi ce ne fut que sous les Antonins que, les esclaves diminuant, on vit reparaître le travail libre et se réorganiser les corporations de métiers.

Vairon conseille d'accorder un coin de terre aux bons esclaves, de les attacher au sol. La loi valentinienne défend de vendre des esclaves tenanciers sans la terre qu'ils cultivent.

Tout l'effort de l'esclave consiste à de'gager sa personnalité de celle de son maître, à substituer des services réels aux services personnels, des obligations déterminées à des obligations indéterminées.

Cet esclave tenancier avait une situation supérieure à celle de l'esclave et du client de la gens primitive, dont les obligations étaient indéfinies et sur qui le paterfamilias avait droit de vie et de mort.

De prétendus sociologues , des hommes politiques mystérieux et profonds qui, en prononçant un grand mot, croient avoir dit une grande chose, parlent, à propos de la propriété moderne, des latifundia romains : et ils oublient que ces latifundia avaient pour origines la gens initiale et la conquête ; ils comparent la démocratie actuelle à la plèbe romaine : et ils oublient que cette plèbe était composée d'une tourbe sans feu ni lieu et de clients réfractaires ; que ceux qui y grouillaient étaient des parasites qui ne pouvaient acquérir la richesse parle travail, parce qu'il était monopolisé par l'esclave}, et qu'il n'y avait qu'une industrie donnant honneur, pouvoir et richesse, la guerre; tandis

qu'actuellement , entre peuples avancés en évolution, la guerre est une industrie qui ne paye plus ses frais.

Ils oublient que les professions qui ont pour objet d'augmenter la puissance de l'homme sur les choses étaient tenues en mépris, tandis que celles qui avaient pour but d'asservir des hommes à d'autres hommes, étaient tenues dans la plus haute estime, alors que le progrès. se mesure au minimum d'action coercitive de V homme sur V homme et au maximum de puissance de l'homme sur les choses.

Ils oublient que l'esclavage empêchait la formation de cette portion des sociétés modernes qui est l'horreur de M. Lafargue, et qui en fait la force, la bourgeoisie ; et qu'il en résultait pour la civilisation romaine une faiblesse que Bossuet, quoique prélat de cour, a bien définie quand il disait : « Les grands ambitieux et les misérables qui n'ont rien à perdre aiment toujours le changement. Ces deux genres de citoyens prévalaient dans Rome, et l'État mitoyen, qui seul tient tout en balance dans les États populaires, étant le plus faible, il fallait que la République tombât1. »

Quand on veut chercher dans ces cités antiques, surtout dans Rome, des pronostics de ruine pour la démocratie moderne, on oublie qu'elles avaient l'esclavage et qu'elles n'avaient pas la bourgeoisie.

Je comprends que M. Lafargue ait oublié de parler de l'esclavage, car c'est le point d'appui qui manque aux démagogues actuels; et qu'il ait la bourgeoisie en exécration, car c'est l'obstacle contre lequel se brisent leurs ambitions. Les flots socialistes viendront en vain

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