CHAPITRE XVI
La thèse communiste et les faits.
I. — L'histoire de la propriété prouve contre les communistes»
— La méduse et l'homme. — Nos ancêtres des cavernes. — Caractère rétrograde de M* Lafargue.
IL — Le sauvage plus complet que le civilisé, — Spécialisateurs
tirs fonctions. — L'organisme du protozoaire et l'organisme de
rhomme.
Jll. — Tous les hommes sont des usurpateurs. — Les Australiens
propriétaires, — L'Iroquois Morgan. — Les joies du scalp et
l'imprimerie.— Housseau et Tahiti.
IV. — Les étapes de M. Lafargue, - La gens. — Idéal de M. Engels. — La $mt Idyllique et utopique. — Le communisme des îuca» et du Paraguay. — M. Laforgue est le type du réactionnaire,
V. — M, Letoumeau. — Les Polynésiens et la propriété individuelle. — Lu* civilisations communistes et les civilisations hasérs but la propriété individuelle. — Dans les groupes coin muniâtes, domination de la coutume. — Suppression de la décision personnelle, — Arrêt de développement.
VI. — f La propriété fait les riches et les pauvres» » — La guerre source de richesse dans les sociétés primitives. — Les vainqueurs se font gloire de l'emploi tutiou du vaincu. — La civilisation guerrière et la civilisation industrielle.
VTL — Pas de riches. — Égaillé dn misère. — Inégalité dans la
tjms entre le père de famille et l'esclave. Vill. — Un Fuégien et un petit propriétaire français, — Allez-y i
— Je voua tourne le dos. — L'âge d'or.
RÉFUTATION DE I/E3SAI Ht
M. Paul Lafargue reprochait aux économistes de ne pas aller étudier la propriété chez les hommes de la pierre brute. Il ne peut pas me reprocher maintenant de ne pas l'avoir suivi à travers toutes sortes de civilisations primitives. Ce n'était pas la première fois que je visitais les Fuégiens, les Péchuerais, les Weyddahs, les Australiens, que je les voyais dévorer du poisson cru, des baleines pourries et se régaler de leur vermine, tuer leurs enfants et manger leurs femmes, le tout dans un communisme presque parfait. Mais je persiste à ne pas voir l'intérêt des socialistes à nous montrer que plus l'individu est barbare et moins il a la notion de la propriété.
Non seulement M. Lafargue, mais aussi M. Letourneau sont obligés de constater que le sentiment de la propriété individuelle s'affirme d'autant plus que la personnalité humaine est plus développée.
L'étude de la méduse peut être utile : mais le physiologiste ne dit pas que l'homme a dégénéré parce que son organisme est autrement compliqué que celui de cette masse de gélatine. Mes collègues de la Société et de l'École .d'anthropologie1 le savent, puisqu'ils ont pris l'homme pour l'objet de leurs études; s'ils remontentjusqu'à l'homme préhistorique, ils nous permettent d'autant mieux de voir notre point de départ ; mais jamais Mortillet ne nous a montré comme idéal l'état social de nos ancêtres des cavernes.
i. M. Yves Guyot est vice-président honoraire de l'École d'anthropologie.
M. Lafargue est plus hardi; et malgré ses prétentions scientifiques, il nous propose de revenir sucessivement tantôt au communisme primitif, tantôt à la gens antique, selon qu'il étudie l'un ou l'autre. Il nous propose de remonter à toutes les étapes ; il n'y en a qu'une qu'il trouve détestable, épouvantable, digne d'horreur et de mépris : c'est celle à laquelle nous sommes arrivés. Il est optimiste pour le passé et pessimiste pour le présent. II est le Pangioss des civilisations frappées d'un arrêt de développement : il est un Timon pour celles qui continuent à évoluer dans le sens indiqué par toute l'histoire.
M. Lafargue trouve lessauvages «desètresplus complets que les civilisés, puisqu'ils sontcapables de pourvoir à tous leurs besoins » (ch. If, § n). Us y pourvoient quand ils le peuvent, et la manière dont ils y pourvoient n'a rien de très engageant pour les civilisés. Si, en sociologie, M. Lafargue considère tomme supérieur le sauvage à. l'homme civilisé, parce que le premier ignore la division du travail et que la civilisation développe la spécialisation des fonctions, il considère sans doute, en biologie, l'organisme du protozoaire comme supérieur à celui de l'homme.
M. Lafargue hait la propriété individuelle parce qu'elle est une des formes de la différenciation des aptitudes humaines ; mais, bien qu'il essaye de justifier
son horreur par les faits qu'il invoque, nous avons démontré qu'ils prouvaient contre sa thèse.
Si la propriété individuelle, est une usurpation sur le domaine commun de l'humanité, j'ai prouvé qu'il n'y a pas un seul homme, tout communiste qu'il puisse êlre, qui ne soit coupable de ce crime.
Presque à la première étape de l'humanité que nous connaissons, nous voyons des nomades australiens se considérer comme propriétaires de terrains de chasse et de pèche; les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord consacraient la plus grande partie de leur existence k se disputer ses immenses territoires; et que faisaientils? Us faisaient acte de propriétaires, si mauvais que fût le parti qu'ils savaient tirer de leur propriété. Ils avaient usurpé sur la propriété commune, si éparpillés qu'ils fussent. C'étaient dïnfùmes propriétaires,
M, Engels et M. Lafargue présentent comme le rénovateur de la sociologie Morgan, qui, après un séjour de quarante ans parmi les IroquoU, était devenu Iroquois lui-même, ayant été adopté par la tribu des Senekas; mais, quelque fier qu'il fût de sa parenté peaurouge, il continuait d'avoir le culte de l'imprimerie, à Lie point qu'il lit publier, aux frais du gouvernement «les États-Unis, de beaux volumes iu-4° afin d'engager l'humanité à revenir aux pures joies de la chasse aux Irisons et aux béatitudes du scalp*
Housseau n'eut même pas l'idée d'aller dans une des lies de Ja Polynésie découvertes par Cook ou Boudinville essayer de vivre à Tétai de nature; et cependant Diderot avait montre les charmes de Tahiti dans son Supplément au voyage de Dougainmlle. Mais les Tahiliens étaient déjà des civilisés, ayant te sentiment de la
propriété. Si l'infanticide était une pratique reconnue, les enfants qui survivaient avaient le droit de tester.
Après avoir vanté les charmes du communisme primitif, M. Lafargue se résigne à suivre l'humanité qui s'en dégage. Il arrive àt la gens des Peaux-Rouges, des Grecs et des Latins primitifs, et il s'écrie avec mélancolie : « Si l'humanité avait pu s'arrêter ici 1 »
Frédéric Engels, dont s'inspire M. Lafargue, a célébré les vertus de la gens dans un dithyrambe que je me garde bien de ne pas citer :
« (Test une admirable constitution, dans toute sa finesse et fia simplicité, que cette<îonstitution de la gens; sans soldats, gendarmes ni policiers, sans noblesse, sans roi, gouverneurs* préfets ou juges, sans prisons ni procès, tout marche régulièrement1. »
Nous avons vu que tout y marchait régulièrement à la volonté du chef de famille, plus ou moins respectueux de la coutume, qui avait droit de vie et de mort sur chacun de ses membres, femme, enfants, clients et esclaves. Il n'y avait pas de roi, dit M. Engels : le chef de famille était un autocrate. Il n'y avait pas de noblesse, dit M. Engels : et sa descendance directe dominait les autres familles ; toutes dominaient les clients ; et tous, y compris ces derniers, tenaient au-dessous d'eux les esclaves. « Il n'y avait pas de prisons : » longtemps elles ont été inutiles; on frappait le coupable d'expulsion, de mutilation ou de mort. « Il n'y avait
1. Engels, l'Origine de la famille et de la propriété privée, trad. franc. (1893), p. 136.
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pas de procès : » le chef concentrait tous les intérêts dans sa main, ordonnait et jugeait à la fois. M, Engels n'ajoute pas qu il n'y avait pas de bourreaux : et en effet dans beaucoup de génies^ le chef de famille était à la fois le législateur, le juge et le bourreau.
La gens est un troupeau conduit par un berger plus ou moins farouche- M. Engels nous affirme qu'il n'y avait pas de lutte pour l'existence dans l'intérieur de h gens. M- Engels nous affirme que tous Bes membres étaient des moutons dociles. Cette assertion est en contradiction avec tous les faits connus et vraisemblables.
11 oublie enfin les luttes de gens a gem, les enlèvements réciproques de troupeaux, de femmes, d'enfants, d'esclaves.
L'humanité franchit une nouvelle étape. M. Lafargue suit: il arrive au communisme du Pérou et du Paraguay. La il s'arrête de nouveau pour adorer les incas, et nous propose ce communisme d'Etat reposant sur la servilité du peuple, Nous le verrons de nouveau nous vanter la féodalité. 11 n'y a que le régime moderne, issu de la Révolution, que M. La Targue n'admette pas.
A le voir vanter tous les types de civilisations arriérées, on en arrive à se demander avec stupeur : « Qui trompe-t-on ici? » M. Lafargue se présente comme un révolutionnaire : et dans ce livre il se montre comme un adorateur du passé, le type du parfait réactionnaire, qui trouve que tout ce qui a été vaut mieux que ce qui est.
M. Letourneau vante la supériorité du communisme sur la propriété individuelle à l'aide d'arguments de
ce genre : il constate que dans la Polynésie existait la propriété individuelle i : or les Polynésiens ne représentent pas une civilisation supérieure. Donc, conclutil, la propriété individuelle n'est pas le signe caractéristique d'une civilisation supérieure.
M. Letourneau cependant établit lui-même que toute propriété individuelle plus nettement dégagée atteste une civilisation supérieure.
Les civilisations communistes se sont-elles développées à l'égal des sociétés basées sur la propriété individuelle? Est-ce Qu'elles ne sont pas toutes frappées d'arrêt de développement? Ne voyons-nous pas tous ces groupes communistes gouvernés par la coutume , vieillis dans la tradition, incapables de se transformer et d'évoluer sans briser leur moule?
Dans la gens antique, il n'y a qu'un homme qui ait le droit de prendre des décisions personnelles : c'est le chef; dans la communauté de village hindou, personne n'a même ce droit : tout le monde doit faire ce qui a été fait.
Or, le progrès de l'homme consiste à substituer sa propre volonté à l'obéissance aux autres, une action raisonnéeà une action mécanique, l'intelligence à l'instinct2.
MM. Lafargue et Letourneau accusent la propriété individuelle et le commerce d'être la source de la richesse et de la pauvreté. Us oublient que l'origine de
2. V. Yves Guyot, dans la Morale, la théorie de l'organisation de l'action réflexe.
SER L'ORIGINE DE LA PROPRIÉTÉ t LÏ
!a richesse, dans les civilisations primitives et dans les civilisations de gens* de clan, c'est la guerre ; qne c'est elle qui crée les inégalités les pins profondes, qui transforme des hommes libres en esclaves, qui enrichit les vainqueurs des dépouilles des vaincus, tille n'a pas seulement les effets d'un ouragan qui détruit et passe, a dont les victimes peuvent réparer les ruines. Pour maintenir leur domination, les vainqueurs les écrasent : et cet écrasement peut durer des siècles.
Sur les pyramides d'Egypte, sur les bas-reliefs des palais de Nïnîve, on voit la glorification de la barbarie des vainqueurs.
JL Lafargue ne nous montre nulle part des proprié- ! 'Lires, des industriels et de* commerçants <t ■ -hirilianl de rendre misérables ceux qu'ils emploient. Au contraire, leur amour-propre consiste à montrer que tous ceux qui les entourent participent à leur prospérité.
La civilisation guerrière , c'est l'exploitation des vaincus; la civilisation industrielle, c'est la collaboration réciproque des producteurs et des consommateurs.
Cependant MM, Lafargue et Letourneau n'ont pas complètement tort quand ils disent que la propriété établît une distinction entre les riches et les pauvres.
C'est exact : car nous avons vu que dans la gens communiste primitive on eût en vain cherché des riches; ils jouissaient de l'égalité de la plus épouvantable misère. Mais dans le communisme de la gens, si admiré par MM. Lafargue, Engels et Letourneau t le chef de Famille seul possède ; il répartit ta richesse a son gré ;
il8 RÉFUTATION DE L'ESSAI
est-ce que le client n'est pas pauvre? est-ce que l'esclave n'est pas pauvre ? et le plus pauvre de tous les hommes, puisqu'il ne sef possède pas lui-même.
Voilà ce que nous a montré cette esquisse, rapide, mais exacte, de l'évolution de la propriété. Malgré la meilleure volonté du monde, je ne puis pas trouver que le sort du Fuégien soit préférable à celui du plus humble des huit millions de petits propriétaires individuels qui vivent en France. Ses sabots, sa chemise de toile, ses vêtements de laine, sa chaumière, son foyer, son lit, le préservent mieux du froid et de la pluie que la peau dont les Fuégiens abritent leur nudité en la tournant du côté où souffle le vent, et la broussaille derrière laquelle se cachent les Cochimi et les Guyacura. Son pain noir vaut mieux que les moules des Fuégiens. En dehors de toute sentimentalité, je pense que M. Lafargue admettra qu'un morceau de lard est préférable à la carcasse saignante d'une vieille femme desséchée par la famine. Au point de vue intellectuel, le paysan bas breton, qui ne sait pas lire, a des notions autrement larges que le communiste primitif.
On ne nous a montré, comme types des civilisations communistes, que les plus effroyables et les plus misérables des êtres humains, et M. Lafargue et autres socialistes nous disent d'un air engageant : « C'est là qu'il faut revenir ! »
Pour mon compte, je recule et leur dis : « Donnez l'exemple. Allez en goûter les délices, si vous voulez. Quant à moi, je vous tourne le dos. Ce
SUR L'ORIGINE DE LA PROPRIÉTÉ li&
n'était point sous ces couleurs que les écrivains Israélites nous montraient l'Éden primitif ei Hésiode ne nous conviait point à remonter vers un Age d'or qui n est que l'âge de la pierre brute. Maintenant que nous savons tous la vie qu'y mènent ceux qui s'y sont attardés, je répète avec Saint-Simon : « L'âge d'or n'est pas derrière nous; il est devant nuus. >?