CHAPITRE PREMIER
Définition du capital et de la propriété*
I. — Définition du capital par M. Paul Lafargue. — Métaphore animiste. — Distinction malicieuse. — Étranges conséquences. — Définition non scientifique, mais politique.
II. — Le mot et la chose. — Nominatiste perfectionné. — Le capital. — Le rôle du capital. — La propriété dans les civilisations guerrières et dans les civilisations industrielles.
III. — Le capital et le prêt à intérêt. — Le rôle civilisateur du capital dans les organisations productives.
IV. — La définition socialiste est arriérée. — Distinctions erronées des économistes. — Définitions actuelles. — Capital fixe et capital circulant. — Détermination. — Le capital immobilier. — La propriété. — La propriété du soleil. — Définitions du capital, de la richesse et de la propriété.
M. Paul Lafargue, dans une note de son chapitre Pr, définit le capital toute propriété qui rapporte intérêts, rentes, bénéfices, mais il refuse cette qualification « au champ qne cultive le paysan propriétaire avec l'aide de sa famille, au fusil du braconnier, à la barque du pêcheur, parce que leurs possesseurs les utilisent eux-
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mêmes, au Heu de les employer à faire travailler d'autres personnes », Et comme M- Paul Lafargue aime les images, il conclut : <c L'idée de profits est collée au mot capital» comme une robe de Nessus. »
L'animisme qui imprègne M* Lafargue est fréquent chez les peuples qui jouissent du communisme primitif, ïl n'est donc pas étonnant que M. Paul Lafargue donne une existence spéciale au capital, aux forces éco* nomiques, en fasse des entités qu'il habille d'une robe mythologique.
Mais ces métaphores ne sont pas de la science.
La définition de M. Paul Lafargue est habile, certes, pour flatter des préjugés et des passions : ne considérant pas le champ cultivé par le paysan et sa famille comme un capital, elle permet à M. Jaurès de dire : w Le paysan, petit propriétaire, n'a pas à s'inquiéter de la confiscation de la grande propriété : au contraire, elle sera faite a son profit, pour arrondir son champ. »
M. Paul Lafargue a soin d excepter du capital maudit le fusil du braconnier : pourquoi pas celui du chasseur, sinon parce qu'il pense que le chasseur, même ne tirant pas profit de son fusil, peut avoir des protits par ailleurs, et que le braconnier, qui est un réfractaire, est plus facile à séduire?
Voici un paysan propriétaire qui cultive son champ avec ses trois fils : le service militaire prend l'un, la maladie emporte l'autre, le troisième s'est marié. Hier, le champ de ce paysan n'était pas un capital, d'après M, Paul Lafargue ; aujourd'hui, pour en tirer profit son propriétaire est obligé de prendre des ouvriers ou de l'affermer, Le voici devenu capital : son propriétaire en esL-il plus riche?
M. Paul Lafargue parle de la barque du pêcheur ; mais il y a bien peu de pêches maritimes où la barque puisse être conduite par un seul homme : un des fils du patron est sur la flotte, un autre a abandonné la navigation. Si ce pêcheur naviguait avec ses fils, il ne serait pas un odieux capitaliste. Il navigue avec des salariés: le voici devenu bourgeois, exploiteur et voué à toutes les malédictions des socialistes.
Dans la même journée, le même objet, selon la définition de M. Paul Lafargue, changerait de caractère : vous avez un cheval ; vous le montez le matin : ce n'est pas un capital. Vous le faites conduire le soir par votre cocher. C'est un capital.
Vous acceptez, dans une bicoque, un locataire qui paye vingt francs par an. Vous êtes un capitaliste. Vous habitez votre hôtel, qui vous a coûté un million : vous n'êtes qu'un prolétaire, selon M. Lafargue.
Telles sont les singulières conséquences auxquelles aboutît la définition de M. Lafargue. Que lui importe?
Sa définition n est pas scientifique ; elle est politique.
Elle lui sert a établir une base pour la guerre de classes et à réunir les forces socialistes pour écraser les odieux capitalistes.
Dans sa haine du temps présent, M. Paul Lafargue déclare que le capital est d'origine toute récente et qu'il n'existait pas jadis. Ce nominaliste renforcé, dont 1 audace épouvanterait Jean Roscelin, en donne pour raison que le mot est du xviii6 siècle. En vertu de ce raisonnement qu'une chose n'existait pas tant qu'elle
n'avait pas de nom, l'air eût été privé d'oxygène jusqu'à ce que Priestley l'eût découvert et Lavoisier l'eût dénommé; et Pasteur devrait être considéré comme le père des légions de microbes qu'il a révélés et baptisés !
Du reste, M. Paul Lafargue se donne lui-même la peine de réfuter son assertion, puisqu'il a essayé de faire une étude sur l'histoire de la propriété : or, il lient la propriété dont le possesseur tire un profit, pour un capital, et dans les civilisations les plus primitives nous voyons fonctionner ce capital. Le mot latin capitale n'est pas moderne et il a donné le mot cheptel, en usage dans le moyen âge, auquel supplique la définition du capital de M. Lafargue, puisqu'il représente un bétail confié par un propriétaire à un fermier pour le nourrir et le soigner, avec partage du profit. M. Lafargue, en prétendant que le mot capital ne doit s'appliquer qu'à « une propriété qui rapporte intérêts, rentes, bénéfices ou profits, mise en valeur non par son propriétaire, mais par des salariés », en revient à la signification antérieure à celle des économistes.
Dans la civilisation patriarchale, le chef de la tribu a le bétail, les tentes, les armes, les provisions; il les prête et les répartit à des membres de sa tribu, seulement il n'intervient pas de contrat eutre eux et lui : en vertu de son autorité, réglée plus ou moins par la coutume, il impose ses conditions.
Si la tribu devient conquérante, elle exploite le sédentaire conquis; lequel travaille pour ses vainqueurs, laboure pour eux: c'est le Khammès soumis aux Arabes; c'est le colon romain. Cependant, en dépit de sa propre définition, le propriétaire des latifundia n'était $as un capitaliste pour M. Paul Lafargue.
Pendant le moyen âge, M. Paul Laf argue ne regarde pas comme un capitaliste le châtelain qui, s'étant constitué un repaire redoutable, obligeait aux plus dures redevances personnelles les gens à qui il permettait de vivre dans le rayon de sa tyrannique protection. Ce* pendant l'analogie est telle que les socialistes sont les premiers k dénoncer les barons de la finance et la féodalité financière.
Il y a toutefois une distinction essentielle à faire : Ja civilisation romaine et la civilisation féodale étaient basées sur l'exploitation du vaincu par le vainqueur; la richesse avait pour origine la conquête et le pillage. La civilisation moderne est basée sur l'appropriation des agents naturels aux besoins de l'homme : l'augmentation du capital ne résulte pias du pillage do plus faible, mais d une meilleure utilisation des qualités de ta nature et des forces sur lesquelles nous pouvons agir*
Dans les premiers siècles du christianisme, les Pères et les docteurs ne cessent de récriminer contre l'exploitation du débiteur par le préteur ; l'Église interdit aux clercs le prêt à intérêt : il s'en trouvait donc qni étaient des capitalistes. Par sa lettre décr étale de lia, le pape saint Léon l'interdit aux laïques, Chartemagne confirme cette interdiction dans le capïtulaire cl TÀix-l a- Chapelle de 789, et le prêt a intérêt est resté prohibé jusqu'à la Révolution, alors que les rois donnaient eux-mêmes l'exemple d'emprunts et de taux d'autant plus usuraires que le crédit offrait moins de garantie-
Il y avait donc dés capitalistes sous l'ancien régime, comme le prouvent les banquiers du trésor : et c'est une étrange contradiction de la part de M.Paul Lafarguede citer le nom de Samuel Bernard et de nier leur existence. Il n'est pas sans ignorer l'existence des fermiers généraux : préfère-t-il leur manière de s'enrichir à celle dont se constituent aujourd'hui les grandes fortunes mobilières?
Mais à quoi bon prolonger cette démonstration? Il y avait dans l'Egypte et dans l'Inde anciennes, des capitalistes, qui se livraient à la commandite industrielle et commerciale : il y avait à Athènes des capitalistes qui, en toute liberté, risquaient leurs capitaux dans leurs navires et dans leurs opérations commerciales. Il y en avait dans les républiques commerciales au moyen âge : h Yenise, où nous voyons une banque dès 1157 ; à Barcelone en 1349; à Gênes en 1407 ; à Gahors, qui était la bourse de tout le commerce français; il y en avait à Marseille, à Arles, à Avignon ; il y en avait à Lyon, le grand centre commercial, intermédiaire entre le Nord et le Midi; il y en avait à Montpellier, qui donnait des lettres d'habitanage, sans s'inquiéter de leur langue, de leur nationalité ni de leur religion, à tous ceux qui %'enaient y commercer. Il y en avait, puisque les juifs venaient chercher la sécurité et un élément à leur activité dans toutes ces cités commerçantes; il y en avait dans les villes hanséatiques, qui ont révélé l'Angleterre à elle-même, fondé la puissance commerciale des Pays- Bas et le droit maritime ; il y en avait parmi les Lombards, qui ont établi les principes de la société par actions ; il y en avait, puisque l'histoire nous a laissé les noms de grands financiers et de grands marchands ,
comme Fugger, Jacques Cœur ; de hardis armateurs, comme Àngo,
Je cite ces noms et ces faits, non pas pour achever ma démonstration, faite dès le premier mot, mais pour montrer que si, dans les civilisations guerrières fondées sur la conquête, le capital représente l'instrument d'exploitation du vaincu par le vainqueur, il a été, dans les organisations productives, ayant pour éléments d'activité l'industrie et le commerce, le grand facteur du. progrès,
Ce n'est pas le nom du « capital » qui a été inventé par les économistes; c'est son rôle qu'ils ont déterminé et expliqué. Jusqu'à Turgot, ce mot ne s appliquait qu a une somme d'argent prêtée à intérêts* Turgot constata en théorie qu'il était indifférent que cette somme de valeur consistât en une niasse de métal ou toute autre chose1 : il ne faisait que mieux adapter le mot a la pratique, puisque le fermage de la terre et le cheptel existaient.
Comme on commence toujours par le compliqué, Adam Smith distingue entre le stock (ronds de commerce, fonds publics), le bien- fonds et le capital, La distinction entre le capital et le stock fut la première abandonnée; la distinction entre la propriété foncière et le capital a continué d'être maintenue par des économistes qui, au lieu d'observer par eux-mêmes, se bornaient à être les commentateurs et les scoliastes des physiocrates, d'Adam Smith et de J,-B. Say.
i. Maurice Block, tes Progrès de la science économique.
Maintenant, la plupart des auteurs, tout en ayant abandonné ces catégories scolastiques, ne comprennent dans le mot capital que les utilités destinées à la production.
Ils ne distinguent paSj contrairement à M. Lafargue, entre la production personnelle et la production impersonnelle. Ils considèrent la charrue comme un capital, que ce soit son propriétaire ou un salarié qui en tienne les mancherons» Mais cette définition a un inconvénient : elle fait une distinction entre la maison d'habitation, par exemple, qui n'est pas un instrument de production, et l'étable, qui est un instrument de production.
Pour mon compte, je m'en tiens à la définition que j'ai donnée dans la Science économique:
Est milité tout agent naturel approprié par l'homme ;
Toute ut tii té est un c ap i ta l ;
Le capital d\m individu est l'ensemble des utilités possédées par lui,
La hache de pierre de l'homme préhistorique, la hutte du Pechuerais de la Terre de Feu est un capital ; le poisson péché par l'Australien est un capital.
Adam Smith avait, sans préciser suffisamment, distingué deux sortes de capitaux : le capital fixe et le capital circulant.
Cette distinction, non seulement est réelle, mais elle donne l'explication de quantité de phénomènes économiques inexplicables autrement.
Yous ayez une maison, une machine, un champ ; cette maison, cette machine, ce champ, ne vous seront utiles qu'à la condition dé conserver leur caractère primitif, Vous avez un arbre à fruits. 11 ne vous sera utile
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que tant qu'il restera à l'état d'arbre. Ce sont les capitaux fixes»
Vous avez besoin de charbon pour Taire mouvoir votre macbinej d'engrais pour fertiliser votre champ; vous consommez du bois pour vous chauffer, des aliments pour vous nourrir : tous ces objets ne vous don- Dent de l'utilité qu'à la condition de se transformer, de perdre leur identité. Ce sont des capitaux circulants.
Votre champ, fertilisé par votre engrais, vous donne du blé, votre poirier vous donne des poires. Ce blé ne vous sera utile que si vous le convertissez en pain pour vous ou si, en le vendant, vous le convertissez en monnaie. U en sera de même pour les poires que vous avez. cueillies. Ces produits ne vous rendent dessenices qu'à la condition de perdre leur identité intrinsèquement ou par rapport à leur possesseur.
Ce sont encore des capitaux circulants.
Un meuble, chez le marchand de meubles, est un capital circulant, car il ne peut lui rendre de services qu'au momen t où il se transforme en vale ur s ; il d e vi e nt capita l Ûxe chez celui qui Tacheté pour un usage permanent. Le bœuf destiné au boucher est un capital circulant ; le bœuf de labour est un capital fixe.
L'or enfermé dans la cassette d'Harpagon lui donne des soucis, mais ne lui rend pas de services. 11 ne peut [ri être utile qu'à la condition de se transformer en autres capitaux. C'est donc un capital circulant- Harpagon le prêle-t-ilt ce n'est pas de Tor qu'il prête, c'est tout simplement un véhicule de valeurs, que celui qui l'emprunte transformera le plus rapidement possible en objets qui pourront lui être utiles : machines, objets de production ou d'agrément.
La définition exacte du capital fixe et du capital circulant est donc celle-ci :
Le capital fixe est toute utilité dont le produit ne change pas l'identité.
Le capital circulant est toute utilité dont le produit change l'identité, soit relativement à elle-même, soit relativement à son possesseur.
Ou plus simplement :
Le capital fixe, c'est l'outil.
Le capital circulant, c'est la matière première et le produit.
Sont classés parmi les capitaux fixes :
Sol, mines, constructions, machines, outillages, navires, voitures, animaux servante l'exploitation, ustensiles de ménage, meubles, objets d'art.
Et parmi les capitaux circulants : matières premières, marchandises destinées au commerce, monnaie1.
Les actions et les obligations, les titres de rentes sur l'État, ne doivent être rangés ni dans l'une ni dans l'autre catégorie de capitaux.
Les obligations et les titres de rente sont des créances sur des capitaux, voilà tout ; les actions ne sont que des signes représentatifs des capitaux fixes qui, eux, produisent de l'utilité : ce sont les fractions d'un titre de propriété ; elles portent intérêt, mais elles ne produisent pas plus d'intérêt ni de profit que le titre unique d'une propriété enfermé dans un tiroir.
Le capital immobilier est. un instrument de production, rien de plus. Il donne de l'utilité sous forme
1. V. Menier, Théorie et Application de l'impôt sur le capital; — Yves Guyot, la Science économique.
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d'agrément ou sous forme de produits destinés à la consommation personnelle du propriétaire ou à la consommation d'acheteurs étrangers. Le propriétaire, au lieu de l'exploiter lui-même, peut le prêter à un tiers comme il pourrait prêter de l'or, s'il en avait réalisé la valeur. Celui qui emprunte cette terre pour en user pour ses commodités, son plaisir ou son profit, lui paye une rémunération annuelle qu'on appelle rente ou fermage, et qui est identique à celle qu'il payerait s'il avait reçu l'équivalent en billets de banque ou en écus.
Beaucoup de personnes regardent si bien le capital immobilisé comme la seule propriété, qu'elles ont l'habitude de supprimer, quand elles en parlent, l'épithète qui la caractérise. Nous avons un exemple de ce préjugé dans le titre même que donne M. Lafargue à son étude. Il parle de la propriété comme le ferait un paysan pour qui la terre est tout et qui ignore les autres capitaux. En réalité, le mot propriété s'applique à toutes les utilités possédées par l'homme.
Le progrès économique consiste dans une appropriation par l'homme de plus en plus facile et complète des qualités de cet ensemble de choses et de forces qu'on comprend sous le nom d'univers. Il ne crée pas ; il utilise.
Quand le lazzarone s'étend sur les plages du golfe de Naples, il utilise à son profit la chaleur du soleil. Si quelqu'un veut le déplacer, il résiste: « Cette place est à moi, » dit-il. Si quelqu'un vient s'interposer entre lui et le soleil, il dit, comme Diogène à Alexandre : a Hetire-toi de mon soleil; » et il faitainsi acte de propriété sur le soleil. De même le vigneron qui expose une vigne au soleil, dans certaines conditions, qui « a
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un climat », comme on dit en Bourgogne; et cependant s'il y a une puissance hors d atteinte de la mainmise de l'homme, c'est cette chaleur et cette lumière répandues partout. Mais on ne peut en jouir, en utiliser telles ou telles qualités que dans telles ou telles conditions , sur tel ou tel espace plus ou moins limité» Un photographe construit ou loue un atelier de manière à être propriétaire d une part de soleil.
On peut demander maintenant quelles sont les différences existant entre ces trois termes : capital, richesse, propriété.
Le Fuégien qui a un méchant bateau a certainement un capital; c'est un instrument de travail pour lui.
11 est riche relativement à son compatriote qui n'en a pas; il est pauvre relativement au matelot bien vêtu, mangeant tous les jours de la viande et des haricots, buvant du vin et du tafia, qui contemple avec dédain sa nudité grelottante.
Si le matelot veut s emparer du bateau du sauvage, celui-ci le défendra; et si le sauvage veut prendre sans permission le bonnet du matelot, celui-ci le repoussera* L'an et l'autre feront acte de propriété-
Le mot capital s'applique à la fonction des utilités possédées.
Le mot richesse s'applique à la quantité relative des utilités possédées par un individu ou un groupe d'individus.
Le mot propriété s'applique au droit qu'un individu ou un groupe d'individus exerce sur elles.
Je le définis ainsi :
La propriété est la faculté exclusive pour un individu on un groupe d'individus de disposer d'utilités spécifiques*
Telles sont nos définitions. M. Laforgue en est encore fox définitions que donnaient les prédicateurs et les Pères de l'Eglise, quand ils lançaient leurs anathèmes contre l'usure. Quels retardataires que ces socialistes !