CHAPITRE VII
L'évolution et la régression.
I. — Résultats certains des menaces socialistes. — Dépréciation de la propriété. — La valeur de la propriété et la liberté de la circulation. — Mauvaise fiscalité. — Nécessité de la concurrence. — Ne pas protéger le propriétaire contre lui-même.
II. — Évolution de la propriété collective vers la propriété individuelle.
III. — Liberté politique et liberté économique. —Concurrence politique sans concurrence économique? — Suppression de Tune et de l'autre : la tyrannie.
IV. — L'étape vers la suppression de la concurrence. — Le bonheur des survivants. — L'union du Fuégien et du Groenlandais. — Le mystère. — Idées anciennes et besoins nouveaux. — M. Lafargue est le type du parfait réactionnaire. — Le communisme en retour. — Bon voyage l — Dernière contradiction»
Toutes les institutions qui empêchent la circulation de la propriété foncière sont condamnées par l'histoire du progrès économique, comme toutes celles qui empêchent la circulation des personnes, des valeurs ou. des marchandises.
La Révolution a commencé à affranchir la propriété des liens féodaux : c'est son œuvre que nous devons
nous atlacher à continuer, en assurant la sécurité de se& titres et la facilité de leur circulation,
Nous ne devons pas essayer de protéger le propriétaire contre lui-même : c'est substituer à sa responsabilité celle de gouvernants et de fonctionnaires irresponsables, souvent incompétents, dont les fautes n'ont pas de sanction.
Si un individu veut vendre, si l'autre achète» l'État n'a qu'un devoir : assurer l'exécution du contrat, en t:as de refus de la part d'une des parties*
Sil'un veut emprunter, l'autre prêter, l'Étal n'a qu'un devoir : assurer l'exécution de la transaction entre les parties.
La valeur de la propriété est d'autant plus grande que sa facilité de circulation est mieux assurée. On achète (Fautant plus volontiers un objet qu'on sait qu'on s'en débarrassera plus aisément. Tout acheteur d'un capital fixe * croit qu'il en fera un meilleur usage que le vendeur et, par conséquent, lui donne une plusvalue.
Si la législation doit faciliter la circulation, le use ne doit pas l'entraver : c'est un contresens absurde qui domine tout notre système économique et empêche l'accroissement delà valeur de Ja propriété. Quand il faut, lous frais comptés, payer 10 pour 100 pour l'achat dune propriété^ on hésite ; si on la revend, voila le cinquième de son prix absorbé.
L'homme vit pour l'action : il ne se développe que par elle; il ne vaut que par elle.
1. V. sur la distinction des capitaux: fixes et des capitaux cir- ■ niants t Menier, l'Impôt sur le capital; sur leur double jeu dans la production, Ytks Guyot, la Science économique*
Le progrès n'est pas le repos, c'est l'accroissement de la puissance d'action.
L'homme doit chercher l'application de la loi du moindre effort, non pas pour diminuer sa peine, mais pour augmenter sa force.
M. Lafargue l'assure de son droit à la paresse ; nous voulons, nous, lui assurer la liberté du travail.
Toute institution, toute mesure qui a «pour résultat de protéger l'individu contre la concurrence, l'atrophie.
Toute mesure qui assure plus de liberté et d'activité à la concurrence est utile au progrès humain.
Par leurs affirmations tranchantes, les socialistes sont arrivés à persuader qu'ils avaient reculé les limites de la science sociale ; qu'ils avaient découvert des régions inconnues dans l'histoire humaine ; qu'ils avaient détruit les lois économiques et découvert un nouveau droit.
Or, tous les faits sont en contradiction avec la thèse historique de M. Lafargue.
Sauf à l'étiage de la civilisation, nulle part nous ne trouvons de communisme absolu.
La notion de la propriété est en raison du développement de l'individualité.
Toutes, les institutions établies pour maintenir immuable la propriété ont pour conséquence l'arrêt de développement des individus auxquelles elles s'appliquent. La propriété familiale ne se maintient que par l'autorité de la coutume; c'est la stagnation. Dès que la tradition perd de son autorité, il y a démembrement.
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Toute organisation communiste comporte un altotément qui tend à se transformer en propriété individuelle.
Dans les tribus monarchiques > le chef concentre la fortune entre ses mains, qu'elle résulte soit du pillage dus voisins, soit de l'exploitation de ses sujets.
Partout, en Egypte, au Mexique, dansllnde^à Rome, en Angleterre, en France le domaine commun a servi à constituer des propriétés privilégiées pour des aristocraties guerrières ou théocratiques.
L'évolution de l'humanité ne s'est pas faite de la propriété individuelle vers la propriété' collective. C'e^t le contraire. La propriété individuelle est d'institution toute récente; et quoique nous sachions que l'humanité rie se développe pas en ligne directe, que son évolution subit souvent des crises, des arrêts et des régressions, je considère qu'il est impossible que la propriété individuelle, à peine déterminée nettement depuis un siècle, en France, soit près de sombrer sous le communisme des civilisations primitives.
En tous cas, notre effort doit être de rechercher, d'étudier et de tâcher d'étabhr les institutions qui nous préservent de cette catastrophe.
Si le progrès s'affirme par la destruction du communisme et par rétablissement de la propriété individuelle, l'histoire nous montre comme corrélatives 3a liberté politique et la liberté économique.
ÎVous devons nous efforcer de les dégager de plus en plus des préjugés qui les obscurcissent, les défendre
contre tous ceux, qui les attaquent, quels que soient leurs mobiles et les noms dont ils s'affublent.
Les socialistes, parjeur demande d'intervention constante de l'État dans le contrat d'échange et dans le contrat de travail, réclament la mise en tutelle économique de tous les citoyens; mais s'ils ont ce pouvoir, laisseront-ils la liberté politique? Comment concilieraient-ils ces deux contradictoires?
S'ils sont logiques et s'ils refusent la liberté politique, ils préparent le régime d'une tyrannie pire que celle des Incas.
S'ils sont illogiques et acceptent la liberté politique, comment concilieraient-ils, à la fois, la suppression de la concurrence économique et le maintien de la concurrence politique?
M. Lafargue et les communistes veulent supprimer la concurrence dans l'avenir; mais pour préparer cet avenir, ils font appel à la struggle for life sous sa forme la plus brutale et la plus féroce. Ils excitent tous les instincts de rapine, tous les sentiments de haine et d'envie. Criant qu'ils sont le nombre et la force, ils montrent aux foules ignorantes, comme idéal, la guerre sociale et le pillage de « la société capitaliste ». Quand « le rouge drapeau » aura flotté au-dessus d'un nombre indéterminé de massacres et d'incendies, M. Lafargue et ses amis promettent à tous les survivants une tranquille Bétique où le premier des droits sera le droit à la paresse.
Préparés par cette série d'égorgements, les vainqueurs seront doux, tranquilles, bienveillants et n'auront que
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des sentiments de dévouement et de fraternité pour l'humanité tout entière. La « Société » pourvoira à tout, en mère tendre, juste et prévoyante. Etle donnera auFuégien et à l'Esquimau qui, grâce a leur misère, auront échappé au massacre, une quote-part de bonheur égale à celle des Parisiens. Par quels procédés? Mystère. Où siégera la Société? Partout et nulle part* Pour distribuer ce bonheur, il n'y aura ni gouvernants, ni administrateurs, ni fonctionnaires, ni vendeurs, ni acheteurs» ni transporteurs, ni juges, ni gendarmes, ni police, rien ! et cela suffira !
« Maïs comment?
— Croyez ; car c'est un mystère. »
Les chefs socialistes ont raison. Leur clientèle est celle des pèlerins de la Mecque ou de Lourdes* toujours en quête du miracle.
Ces gens avancés rappellent par leurs procédés certaines organisations féroces dont voici un type.
Hamdam, surnommé Karmath parce qu'il avait les yeux rouges, accapara la secte des Ismaéliens, dispensant ses fidèles de toutes les obligations imposées par Mahomet, le jeûne, la prière, l'aumône, et proclama la communauté des biens et des femmes; exaspérant toutes les passions, il appela à lui tous ceux qui avaient des haines à assouvir et des appétits comprimés à satisfaire. 11 recruta des pauvres et des esclaves, les lança au pillage des caravanes, les conduisit jusqu'à la Mecque, dont ils s'emparèrent et où ils détruisirent la Caaba, comblèrent le puits de Zamzam et enlevèrent la Pierre noire.
C'est à cette secte qu'appartenaient les « assassins », appelés ainsi par corruption du mot « assissins », bu-
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veurs de haschich, organisés par Hassan-Sabbah, à la fois ennemi des chrétiens et des musulmans.
Tout y est : l'appel aux haines, a la rapine, l'enivrement mystique, éclatant dans des insurrections, comme les Journées de juin et la Commune, ou dans des crimes individuels comme ceux de Ravacbol et de Caserio.
À cette conception ignorante, immorale et barbare, j'oppose la conception du progrès basé sur la science, la production et rechange.
Le grand danger Je toutes les civilisations est que des ide'es anciennes ne remportent sur dçs besoins nouveaux. Socialistes et protectionnistes s'efforcent de faire prédominer les idées les plus opposées aux conditions caractéristiques de révolution humaine. Leur idéal est l'immobilisation des choses et des personnes par une autorité aussi tyrannîque que l'étendue de ses attributions est peu précise.
M, Paul Laforgue est Je plus parfait des réactionnaires. Il s'intitule révolutionnaire, mais il a contre la Révolution de 80 la haine rancunense d'un émigré qu'elle aurait dépouillé de ses titres et de ses droits féodaux; et si cet aristocrate déchu voue la société actuelle au « chambardement », c'est afin de nous ramener au communisme « en retour » des Fuégiens et des Australiens.
J'attendrai probablement toujours le moment ou je pourrai dire à M. Lafargue, partant pour aller en goûter expérimentalement les joies : « Bon voyage ! »
Quoi qu'il en dise après Vico, l'histoire ne se recommence jamais, parce que, dans les faits humains, il y a toujours de nouveaux facteurs. Il parle du progrés en spirale : où Ta-t-il vu?
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Or, qu'est-ce que révolution dont rabâchent si volontiers nos socialistes, sans connaître la valeur nî le caractère de ce mot? Elle signifie l' ensemble des qualités acquises par l'humanité depuis son apparition et transmises en s'accumulant à travers les séries de généralions,
Maist selon des expériences biologiques célèbres, noire organisme parcourt certaines des phases des types inférieurs au moment de son développement et a une tendance au retour vers le type des ancêtres.
Nous sommes soumis à l'atavisme social comme à l'atavisme physiologique.
La reprise du passé sur noua est beaucoup plus Tacite que le progrès. Nous le savons par l'exemple de ce Fuégien qui, élevé en Angleterre, débarque en souliers vernis à la Terre de Feu, et au bout de quelques semaines avait repris les mœurs de ses misérables compatriotes. Nous le savons par de trop nombreux exemples rie jeunes gens exotiques élevés dans nos écoles, ayant vécu de nos mœurs pendant plusieurs années, et, de retour dans leur pays d'origine, non seulement frappés d'arrêt de développement, mais ramenés au type de civilisation qu'ils devaient transformer.
Que, par conséquent, des hommes s1 annonçant corn me réformateurs et prophètes, avec de Taplomh dans l'attitude, de l'audace dans les assertions, la promesse facile, la main largement ouverte vers l'avenir, le geste du semeur décrochant les étoiles, viennent proposer, comme un idéal de t'âge d'or devant nous, le retour vers un âge primitif, il est naturel, en vertu de la loi de révolution, qu'immédiatement quantité de gens se retournent vers cet idéal du passé, si misérable, si
odieux, si choquant que nous le connaissions, et considèrent une régression comme un progrès.
Cependant, M. Lafargue et ses séides savent si bien qu'ils ne nous ramèneront pas à la barbarie par persuasion, qu'ils placent leur espoir dans « le rouge drapeau » et « les moyens que la science met à la portée de ceux qui ont quelque chose à détruire ». Mais alors pourquoi essayer des démonstrations du genre de celle que vient de tenter M. Lafargue ? Elles provoquent l'élude et la discussion. Imprudent, vous nous demandez de nous décider, après lecture et réflexion, à adopter un régime d'où serait bannie toute décision personnelle; et par cela même, vous nous donnez une conscience plus nette de cette individualité que vous voulez détruire !